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Full text of "Chronique de la régence et du règne de Louis 15 (1718-1763); ou, Journal de Barbier, avocat au Parlement de Paris. 1. éd. complète, conforme au manuscrit autographie de l'auteur, accompagnée de notes et éclaircissements, et suivie d'un index"

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CHRONIQUE 

DE  L4  RÉGENCE 


ET  OU  RÈGNE  DE  lOlIS  XV 


Paris.  — Imprimerie  de  P.-A.  BOL'RDIER  et  C'%  30,  rue  Ma/arioe, 


CHRONIQUE 

DE  LA  RÉGENCE 

ET  Dl  RÈGIVE  DE  LOUIS  XV 

(1718-1763) 
ou 

JOURNAL   DE  BARBIER 

AVOCAT  AU  PARLEMENT  DE  PARIS 

PREMIÈRE   ÉDITION    COMPLÈTE 

CONFORME  AU  MANUSCRIT  AUTOGRAPHE  DE  l'aUTEUR 

Pnbli.-.;  avi'C  raiilonsatioii  de  S.  E.  M.  le  Ministre  de  l'In^lnK-tion  i>nbli.(iie 

ACCOMPAGNÉE   DE  NOTES  ET  ECLAIRCISSEMENTS 


ET   SUIVIE    D  UN    INDEX 


SEPTIÈME  SERIE 

(17o8-176! 


PARIS 


CHARl'KNÏIK.K,  LIBKAIRE-EDITEUK 

40,     HUE     «ONAPAKTE 

1857 


De 

133 
S3 


104  «18?' 


JOURNAL  DE  BARBIER 


ANNEE  1758. 


Janvier. 

Opposition  de  la  Sorbonnc.  —  On  parle  d'un  nouvel  exil  de  l'arcbcvêque.  — 
M.  de  Saint-Florentin  lui  fait  une  visite.  —  Le  prélat  s'oLstine  dans 
sa  résistance,  et  il  est  exilé.  —  Les  quatre  grands  vicaires. —  Rap- 
prochements entre  les  dates  du  5  janvier.  —  Les  nouvelles  de  la  guerre 
ne  sont  pas  avantageuses.  —  L'armée  française  eu  Hanovre.  —  Confrérie 
du  Saeré-Cœur-de-Jésus  à  Amiens.  —  Sermon  d'un  grand  vicaire  d'Auxerre. 
—  Le  maréchal  de  Richelieu  quitte  son  conmiandement  en  Allemagne;  il 
est  remplacé  par  le  comte  de  Cicrmont,  —  Froid  rigoureux.  —  Violentes 
attaques  des  jansénistes  contre  les  Jésuites.  —  Le  Parlement  de  Bordeaux 
félicite  celui  de  Paris.  —  Lettre  de  iM,  de  Saint- Florentin  au  Parlement 
d'Aix. 

Le  2  de  ce  mois,  il  n'y  a  point  eu  d'assemblée  à  la 
maison  de  Sorbonne,  attendu  les  défenses  faites  par  le 
Roi.  On  ne  sait  pas  ce  qui  arrivera  de  leur  résistance,  et 
s'il  n'y  en  aura  pas  quelqu'un  d'exilé.  11  est  bien  difficile 
pour  eux  de  garder  dans  leurs  thèses  le  silence,  jusqu'à 
un  certain  point,  y  ayant  des  thèses  expresses  sur  la 
grâce,  où  il  n'est  guère  possible  de  s'abstenir  de  parler 
des  choses  qui  sont  l'objet  des  disputes  du  temps. 

Autre  affaire.  L'archevêque  de  Paris  reste  ferme  pour 
l'interdit  de  l'église  des  religieuses  Hospitalières  du  fau- 
bourg Saint-Marcel,  et^  pour  leur  refuser  des  confesseurs, 
et  la  permission  de  communier,  quoique  le  Roi  lui  ait 
fait  parler  par  M.  le  comte  de  Saint-Florentin,  ministre 
d'État.  On  lui  reproche  aussi  de  soutenir  la  Sorbonne 
dans  le  parti  qu'elle  prend,  et  l'on  craint  que  cela  ne 
soit  suivi  d'un  exil  de  l'archevêque  ;  joint  à  cela  les  let- 
tres qu'on  l'accuse  d'avoir  écrites  au  Pape,  au  sujet  de 

1 .  Barbier  a  écrit  :  et  de  leur  refuser,  etc.  Ce  de  rendant  la  phrase  inin- 
telligible, nous  l'avons  remplacé  par:  jjour  leur  refuser.  L'extrême  incorrection 
de  l'auteur  du  Journal  rend  quelquefois  ces  petits  changements  indispensables. 

VII.  1 


2  JOURNAL   DR   BARBIER. 

l'évêché  d'Orléans,  cl  que  le  Pape  a,  dit-on,  renvoyées 
au  Roi. 

Du  4  janvier.  M.  le  comte  de  Saint-Florentin  a  été  ce 
malin  trouver  M.  l'archevêque  de  Paris,  pour  lui  parler 
encore  sur  les  intentions  du  Roi,  qui  depuis  un  mois 
emploie  à  son  égard  toutes  les  voies  de  bonté.  Il  y  a  été, 
dit-on,  trois  quarts  d'heure,  et  ayant  trouvé  M.  l'arche- 
vêque persistant  dans  ses  sentiments,  et  déterminé  à 
tout  soulfrir  plutôt  que  de  céder,  M.  le  comte  deSaint- 
Florenlin  lui  a  présenté  une  lettre  de  cachet  du  Roi, 
qui  lui  ordonne  de  partir  dans  le  jour  pour  se  rendre  à 
Conflans;  et  deux  fois  vingt-quatre  heures  après,  de 
partir  pour  se  rendre  à  sa  terre  du  Repaire,  dans  le  Pé- 
rigord,  où  le  Roi  Texile.  Celte  terre  est  à  deux  lieues  de 
Sarlat.  Elle  appartient  au  frère  de  M.  l'archevêque;  elle 
appartenoit  à  ses  ancêtres.  Il  y  est  né,  en  sorte  qu'il  est 
dans  son  pays,  son  air  natal,  et  dans  sa  famille.  On  lui 
a  donné  ce  délai  pour  faire  les  arrangements  néces- 
saires. 

On  a  dit  d'abord  la  terre  du  Repaire;  mais  sur  ce 
que  M.  l'arciievêque  a  représenté  au  ministre  que  celte 
terre  éloit  inhabitée  depuis  longtemps,  qu'il  n'y  auroit 
ni  portes,  ni  fenêtres ,  son  exil  est  à  la  terre  de  La  Ro- 
che, qui  est  aussi  proche  Sarlat,  et  qui  appartient  aussi 
à  son  frère.  M.  l'archevêque  est  parti  de  Conflans, 
vendredi  6  janvier,  jour  des  Rois,  après  son  dîner.  Il  a 
nommé  quatre  grands  vicaires  :  l'abbé  Régnant,  ar- 
chidiacre, âgé  de  plus  de  quatre-vingts  ans,  l'abbé 
Robinet,  chanoine,  M.  de  TÉcluse,  curé  de  Saint- 
Nicolas-des-Champs,  qui  étoil  autrefois  vicaire  de  Saint- 
Médard,  grand  moiiniste,  et  qui  a  été  décrété  par  le 
Châtelel  pour  refus  de  sacrements  à  Saint-Nicolas-des- 
Champs,  et  M.  l'évêque  de  Québec  pour  faire  les  ordi- 
nations. 

Anecdote  trcs-singuHère.  Le  5  janvier  1757,  le  Roi  a 
été  assassiné  par  un  malheureux  fanatique,  animé  contre 


JANVIEH    1758.  3 

l'archevêque  de  Paris,  sur  ses  refus  de  sacrements  à  de 
dignes  prêlres  (jansénistes),  et  contre  le  Roi,  de  ce  qu'il 
n'avoit  pas  écoulé  favorablement  les  remontrances  de 
son  Parlement,  contre  l'archevêque  el  contre  le  clergé, 
au  sujet  des  affaires  du  temps;  et  précisément,  un  an 
après,  et  dans  le  même  temps,  l'archevêque  de  Paris  est 
exilé  par  le  Roi  en  Périgord,  parce  qu'il  persiste  dans  ses 
sentiments  contre  les  jansénistes.  Cet  exil  fait  un  événe- 
ment important  dans  Paris.  11  s'agit  de  voir  ce  qui  arri- 
vera de  la  part  du  Parlement,  à  Tégard  de  ces  deux 
grands  vicaires,  nommés  pour  l'administration  du  dio- 
cèse, tant  au  sujet  des  Hospitalières  du  faubourg  Saint- 
Marcel  que  de  la  Sorbonne. 

On  dit  que  M.  l'évêquc  de  Québec  n'a  pas  accepté  la 
commission.  11  faudra  que  M.  l'archevêque  nomme  un 
autre  évêque,  attendu  qu'il  faut  donner  les  ordres  quatre 
fois  par  an. 

On  dit  aussi  que  les  pouvoirs  donnés  aux  grands  vi- 
caires ne  sont  pas  généraux,  et  que  M.  l'archevêque 
s'est  réservé  l'atïaire  des  Hospitalières  du  faubourg  Saint- 
Marcel  ;  l'on  convient  que  tout  ceci  deviendra  embarras- 
sant pour  les  suites,  rien  que  par  rapport  à  la  Sorbonne. 

Les  affaires  de  la  guerre  ne  sont  pas  non  plus  bien 
avantageuses.  Le  roi  de  Prusse  a  repris  Breslau,  capitale 
de  la  Silésie,  sur  les  Autrichiens,  et  a  fait  prisonniers  de 
guerre  plus  de  dix  mille  hommes  qui  étoient  en  garni- 
son, en  sorte  qu'il  va  entreprendre  le  siège  d'une  autre 
ville,  quoique  pendant  l'hiver,  pour  reprendre  la  pos- 
session de  toute  la  Silésie.  Et,  d'un  autre  côté,  l'armée 
du  maréchal  de  Richelieu  est  toujours  campée  dans 
l'électorat  de  Hanovre,  sans  faire  aucun  succès  contre 
les  Hanovriens,  ce  qui  ruine  et  fatigue  beaucoup  nos 
troupes  dans  cette  saison. 

Du  mardi  17  janvier,  il  y  a  eu  assemblée  des  Cham- 
bres; savoir  qui  l'a  demandée.  M.  le  procureur  général 
a  été  reçu  appelant  comme  d'abus  d'un  mandement  de 


4  JOURNAL   DE   BARBIER. 

M.  de  Condorcet,  évoque  d'Auxerre,  portant  institution 
d'une  confrérie  au  Sacré-Cœur-de-Jésiis,  c'est-à-dire  dans 
la  ville  d'Amiens;  car  on  dit  qu'il  y  a  d'autres  confré- 
ries sous  ce  nom,  en  vertu  d'une  ancienne  bulle  qui  n'a 
pas  été  revêtue  de  formalités.  Il  y  a  peut-être  aussi  quel- 
ques propositions  qui  choquent  dans  le  mandement. 

On  a  aussi  dénoncé,  par  un  conseiller,  dit-on,  l'abbé 
Chauvelin ,  un  sermon  prêché  par  un  grand  vicaire 
d'Auxerre.  Il  a  été  ordonné  que  les  gens  du  Roi  en 
prendroient  communication  pour  donner  leurs  conclu- 
sions à  la  première  assemblée. 

On  dit  même  qu'il  y  a  un  troisième  objet;  mais  il  est 
secret.  On  ne  sait  si  c'est  à  l'occasion  des  Hospitalières. 

Gazette  de  France  du  21.  Le  Roi  a  nommé  M.  le 
comte  de  Clermont,  prince  du  sang,  pour  commander 
l'armée  du  maréchal  de  Richelieu,  qui  demande  à  re- 
venir ici  pour  sa  santé.  On  dit  qu'il  a  effectivement  une 
espèce  de  lèpre.  Le  prince  est  aimé  des  troupes.  Il  a 
servi  sous  le  maréchal  de  Saxe.  11  n'a  fait,  à  la  vérité, 
que  des  sièges;  mais  il  aura  avec  lui  M.  de  Chevert, 
M.  de  Saint-Germain  \  et  autres  des  plus  habiles  lieu- 
tenants généraux,  dont  il  écoutera  et  suivra  les  conseils. 
On  dit  que  le  Roi  lui  a  dit  qu'il  comptoit  qu'il  rétabli- 
roit  la  discipline  dans  ses  troupes,  où  elle  est  mal  exé- 
cutée. Il  doit  partir  incessamment,  malgré  la  rigueur 
de  la  saison.  Depuis  le  20  de  ce  mois,  le  froid  est  ex- 
cessif, et  il  doit  être  plus  violent  en  Hanovre  où  est  le 
quartier  général. 

1.  Sainl-Gerraain  (Claude-Louis, comte  de),  né  en  1707,  près  de  Lons-Ie- 
Saulnier,  servit  d'abord  en  France  dans  un  régiment  dont  son  père  était 
colonel,  puis  alla  prendre  du  service  à  l'étranger,  en  Autriche,  en  Prusse,  en 
Bavière  et  en  Danemark,  revint  en  France  avec  le  grade  de  feld-maréchal, 
se  distingua  dans  les  guerres  de  Flandre  et  de  Prusse,  sauva  les  débris  de 
l'armée  française  après  la  funeste  bataille  de  Rosbach,  et  fut  appelé,  en  1775, 
au  ministère  de  la  guerre  par  le  roi  Louis  XVI.  Il  mourut  en  1778.  Le  comte 
de  Saint-Germain  avait  un  esprit  vif  et  lumineux,  et  un  rare  désintéresse- 
ment; mais  il  était  étranger  aux  intrigues  de  la  Cour.  On  a  sous  son  nom  des 
Mémoires.  Amsterdam,  1779,  iu-S".  [Biographie  universelle  de  MichaudJ. 


JANVI!;n   1758.  5 

La  haine  ancienne  des  jansénistes  conlrc  les  jésuites 
se  déclare  plus  fortement  que  jamais,  à  cause  des  cir- 
constances, dans  la  feuille  du  2  janvier  1758  des  Noit- 
velles  ecclésiastiques.  On  leur  reproche  la  nouvelle 
impression  du  livre  du  Père  Busambaum ,  jésuite  alle- 
mand, même  de  l'extrait  des  propositions  tirées  de  ce 
livre  qu'ils  ont  dénoncé  eux-mêmes  à  la  Cour  à  la  fin 
de  l'année  dernière.  On  les  accuse  de  fausseté  dans  les 
déclarations  qu'ils  ont  données,  tant  à  Toulouse  qu'à 
Paris,  sur  leurs  sentiments.  On  renouvelle  une  vive 
critique  de  leur  politique,  de  leur  doctrine  et  de  leurs 
entreprises;  mais  on  dit  que,  «  dans  un  instant,  leurs 
«  projets  ont  été  déconcertés  par  le  Roi  qui,  par  un 
«  trait  de  plume,  a  enlevé  pour  jamais  à  la  bulle  Uni- 
«  genitus  la  dénomination ,  le  caractère  et  les  effets 
«  d'une  règle  de  foi,  et  déclare  qu'elle  n'en  est  pas  sus- 
«  ceptible. 

«  Mais,  dit  l'auteur,  si  ce  décret  ne  règle  point  la  foi, 
«  s'il  n'apprend  ni  ce  qu'il  faut  croire,  ni  ce  qu'il  faut 
«  rejeter,  de  quel  usage  peut-il  être  aux  jésuites?  que 
«  devient  l'hérésie  du  jansénisme  dont  ils  ont  fait  tant 
«  de  bruit? 

a  Les  jésuites,  ajoute-t-il,  ont  senti  seuls  le  coup 
«  mortel  qui  leur  étoit  porté.  Heureux  encore  s'ils  n'a- 
«  voient  fait  que  le  sentir!  La  déclaration  est  du  10  dé- 
«  cembre  1756,  et  l'allentat  horrible  sur  la  personne 
«  du  Roi  est  du  5  janvier  1757.  Que  ces  deux  événe- 
«  ments  se  louchent  de  près!  Ce  concours  est-il  un  effet 
«du  hasard?  et  combien  fait -il  naître  de  soupçons 
«  contre  des  hommes  qu'on  sait  d'ailleurs  avoir  des 
«  principes  tout  formés,  et  une  tradition  de  doctrine 
a  détestable  sur  le  parricide  des  rois.  » 

En  parlant  de  la  requête  présentée  au  Parlement  par 
les  sept  magistrats  dénommés  dans  la  lettre  de  Damiens, 
l'auteur  dit  que  les  jésuites  font  tous  leurs  efforts  pour 
inspirer  des  soupçons  contre  le  Parlement,  au  sujet  de 

1. 


6  JOURNAL  DE  BARBIER. 

l'horrible  attentat  du  5  janvier,  et  que  c'est  en  consé- 
quence de  leurs  suggestions  qu'un  fripon,  qui  vraisem- 
blablement n'agissoit  pas  de  sa  tête  et  de  son  propre 
mouvement,  avoit  fait  signer  à  Damiens,  d'exécrable 
mémoire,  un  papier  que  ce  malheureux  a  désavoué  et 
démenti  constamment  jusqu'à  sa  mort,  mais  dont  il  a 
été  fait  mention  dans  son  procès  imprimé.  Ce  fripon, 
dont  parle  le  gazetier,  est  ce  Belot,  exempt  de  la  prévôté 
de  l'hôtel.  S'il  avoit  eu,  comme  on  disoit,  un  frère 
jésuite,  la  gazette  ne  l'auroit  pas  oublié. 

Le  gazetier  dit  donc,  en  parlant  des  jésuites,  que  des 
hommes  ennemis,  par  leurs  propres  vœux  comme  par 
principes  \  des  lois  et  des  maximes  du  royaume,  qui 

1.  On  voit  redoubler  ici,  contre  les  jésuites,  cette  opposition  qui  va  bien- 
tôt conduire  contre  eux  aux  mesures  les  plus  sévères.  L'Institut,  pris  dans 
son  ensemble,  était-il  responsable  des  maximes  coupables  soutenues  par 
quelques-uns  de  ses  membres?  Nous  sommes  loin  de  le  penser,  et  Voltaire, 
qui  certes  ne  sera  pas  suspect,  est  de  cet  avis.  11  dit  expressément  que  les 
propositions  énoncées  par  quelques  jésuites  espagnols  et  italiens,  ne  consti- 
tuent pas  la  doctrine  de  l'ordre;  mais  les  partis  se  servent  de  toutes  les 
armes,  et  le  corps  tout  entier  paya  pour  quelques-uns  de  ses  membres. 
Le  premier  réquisitoire,  contre  la  morale  de  la  société,  fut  dressé  par  Pascal, 
dans  les  Provinciales;  le  second  le  fut  par  La  Chalotais,  dans  son  Compte 
rendu,  publié  en  1761.  L'accusation,  lancée  par  Port-Royal,  fut  reprise  à 
la  distance  d'un  siècle  par  les  Parlements  ;  mais  cette  fois  avec  une  autorité 
beaucoup  plus  grande,  parce  que  les  attentats  commis  contre  Louis  XV  et 
le  roi  de  Portugal  semblaient  faire  peser  sur  la  société  tout  entière  la  res- 
ponsabilité de  l'abominable  théorie  du  régicide.  Ces  attentats  ouvrent  une 
phase  toute  nouvelle  dans  la  polémique,  qui  abandonne  les  discussions  abs- 
traites pour  se  placer  sur  le  terrain  des  faits.  Voici,  du  reste,  quelques-uns 
des  aphorismes  sur  lesquels  s'appuyèrent  les  jansénistes  et  les  Parlements 
pour  engager  le  pouvoir  royal  dans  leur  querelle  : 

Maximes  extraites  de  Salmeron,  l'un  des  six  premiers  disciples  de  saint 
Ignace.  —  Un  Roi,  en  recevant  le  baptême  et  en  renonçant  à  Satan  et  à  ses 
pompes,  se  soumet  tacitement  à  ne  jamais  abuser  du  pouvoir  royal  contre 
l'Église  ;  il  est  réputé  consentir  d'Hre  privé  de  son  royaume  s'il  en  use 
autrement.  En  effet,  ne  vouloir  pas  employer  sa  puissance  pour  l'Église  et 
contre  les  hérétiques,  n'est-ce  pas  se  rendre  indigue  du  baptême  et  de  l'eu- 
charistie? 

Il  est  de  droit  divin  que  des  chrétiens  ne  puissent  élire  qu'un  roi  chré- 
tieu Quoil  la  puissance  spirituelle  sera-t-elle  donc  moindre  dans  l'Église 


JANVIER    1758.  y 

portent  dans  leurs  cœurs  un  levain  irréconciliable  contre 
toutes  les  augustes  compagnies  dépositaires  de  l'autorité 
royale,  capables  de  bouleverser  l'Église  et  l'État,  qu'on 
ne  s'étonnera  jamais  assez  que  de  tels  bommes  soient 
encore  supportés  en  France,  et  qu'on  les  y  laisse  jouir 
d'une  impunité  qui  les  enhardira  toujours  à  de  nouveaux 
forfaits. 

Or  ce  qui  doit  suprendre  est  qu'on  souffre  ici,  en 
bonne  police,  une  déclamation  aussi  violente,  aussi  ou- 
trée dans  une  feuille  de  gazette ,  qui  rappelle  tous  les 
objets  de  troubles  et  de  disputes,  imprimée  sans  permis- 
sion, sans  nom  d'auteur;  quiestd'autantplusdangereuse 
qu'elle  est  écrite  avec  énergie  ;  qui  est  plus  que  jamais 

qu'autrefois  dans  la  synagogue,  en  sorte  qu'elle  ne  puisse  faire  un  Roi,  selon 
qu'elle  le  jugera  à  propos  et  comme  elle  le  voudra. 

L'évêque  de  Rome,  successeur  de  saint  Pierre,  peut,  pour  le  bien  de  son 
troupeau,  lorsqu'il  n'a  pas  d'autre  remède  en  main,  ôter  par  une  parole  la 
vie  corporelle,  pourvu  qu'il  le  fasse  par  sa  parole,  et  sans  employer  le  minis- 
tère extérieur  de  sa  main.  Il  peut  même  faire  la  guerre  aux  hérétiques  et  aux 
schismaliques,  et  les  faire  mourir  par  le  moyen  des  princes  catholiques. 

MiXijiES  EXTRAITES  DE  Bellarmin.  — Le  pape  peut  changer  les  Em- 
pires, ôter  la  couronae  à  l'uu  pour  la  donner  à  un  autre,  comme  prince  spi- 
rituel, s'il  juge  que  cela  soit  nécessaire  pour  le  salut  des  âmes. 

Maximes  bxtraites  de  Molina.  —  Le  pape  peut  déposer  les  rois,  si  la 
conservation  de  la  foi  de  l'Église  ou  du  bien  commun  spirituel  l'exige.  —  Si 
un  prince  devenait  hérétique  ou  sehismatique,  le  pape  peut  user  contre  lui 
du  glaive  temporel,  passer  outre  jusqu'à  le  déposer  et  le  chasser  de  son 
royaume. 

Maximes  extràitks  de  Scarez.  —  Il  est  permis  à  un  particulier  de  tuer  un 

lyran  à  titre  de  droit  de  défense ,  car,  quoique  la  république  ne  l'ordonne 

pas,  elle  est  toujours  censée  vouloir  être  défendue  par  chacun  de  ses  ci- 
toyens en  particulier  et  même  par  un  étranger.  Donc  si  elle  ne  peut  trouver 
sa  défense  que  dans  la  mort  du  tyran,  il  est  permis  au  premier  venu  de  le  tuer. 
—  Jacques  Clément  recevait  avec  joie  des  coups  et  des  blessures  mortelles, 
parce  que  par  son  sang  il  rendait  la  liberté  à  sa  patrie  et  à  sa  nation.  Le 
meurtre  fut  expié  par  le  meurtre,  et  les  mânes  du  duc  de  Guise,  injustement 
égorgé,  furent  vengées  par  l'effusion  du  sang  royal.  H  fit  une  action  \raimeut 
noble,  admirable,  mémorable... 

On  ne  doute  point  qu'on  ne  puisse  tuer  uu  lyran  à  force  ouverte  et  avec 


8  jol'uxal  ue  dârbiek. 

rôpandiio  dans  Paris  et  dans  tout  le  royaume;  qui  ne 
peut  servir  qu'à  trouljlcr  cl  échauffer  encore  tous  les 
esprits,  disposés  que  trop  à  la  fermentation;  comment 
avec  une  pareille  gazette,  distribuée  toutes  les  semaines, 
peut-on  espérer  de  ramener  le  calme  et  la  paix?  11  faut 
croire  qu'on  ne  souffre  ces  excès  que  parce  qu'on  en 
craint  les  auteurs. 

armes,  soit  en  l'attaquant  dans  son  palais,  soit  en  lui  livrant  bataille,  et  même 
en  s'y  prenant  par  ti-ompevie  et  par  embûches... 

Les  écrits  composés  pour  ou  contre  les  Jésuites,  ne  sont  pas  moins  nom- 
brcuï  que  ceux  auxquels  a  donné  lieu  la  bulle  Vnigenilus.  On  en  trouvera, 
pour  ce  qui  concerne  la  France,  la  liste  détaillée  dans  la  liibliolhèque  histo- 
rique du  Père  lelong,  édition  de  Fevret  de  Foutctte,  t.  i,  p.  S 78  et  suiv. 
"Voici  l'indication  de  quelques-uns  des  livres  les  plus  importants  publiés  à 
l'occasion  de  la  Société  de  Jésus,  soit  pour  l'attaquer,  soit  pour  la  défendre. 
Nous  n'avons  pas  besoin  de  rappeler  que  le  premier  rang  appartient  aux  Pro- 
vinciales, et  que  c'est  Pascal  qui  a  défrayé  la  polémique,  depuis  la  seconde 
moitié  du  dix-septième  siècle  jusqu'à  nos  jours. 

Discours  monlranl  que  les  -fésuites  sont  meurtriers  de  nos  rois  et  de 
Guillaume  de  Nassau,  prince  d'Orange  (sans  nom  de  ville),  t63'.t, 
in-12. 

Recueil  de  pièces  touchant  l'histoire  de  la  Compagnie  de  Jésus,  par 
J,  Jouvency  (supprimés  par  arrêt  du  Parlement).  Liège,  1716. 

Appel  à  la  raison  des  écrits  et  libelles  publiés  par  la  jjassion  contre  les 
Jésuites  de  France.  Bruxelles  (Paris),  1762,  2  vol.  in-12. 

La  Chalotais.  Compte  rendu  des  constitutions  des  Jésuites,  1762,  in-i2. 

Apologie  de  l'Institut  des  Jésuites,  1703,  in-12. 

Instruction  de  l'archevêque  de  Paris,  louchant  les  atteintes  données  à 
l'Ëglisc  dans  l'affaire  des  Jésuites,  1763,  1  vol.  in-S". 

Sur  la  destruction  des  Jésuites  en  France,  par  d'Alembert,  1767,  in-12. 

Histoire  impartiale  des  Jésuites,  par  Linguet,  170S,  2  vol,  in-12. 

Histoire  du  pontificat  de  Clément  XIV,  d'après  des  documents  inédits 
des  Archives  secrètes  du  Vatican,  par  Augustin  Theiner,  prêtre  de  l'Ora- 
toire, traduite  de  l'allemand  par  Paul  do  Geslin,  missionnaire  apostolique. 
Paris,  Didot,  3  vol.  in-8". 


JANVIER    1758.  9 

Du  mardi  31  janvier.  Assemblée  de  Chambres.  11  a  été 
question  d'une  lettre  de  félicitation  et  de  compliment, 
de  la  part  du  Parlement  de  Bordeaux  au  Parlement  de 
Paris,  sur  sa  rentrée,  et  pour  nommer  des  commissaires 
pour  y  répondre. 

On  a  aussi  dénoncé  un  petit  imprimé  d'une  lettre  an 
Roi ,  de  la  part  du  même  Parlement  de  Bordeaux ,  pour 
demander  à  Sa  Majesté  le  retour  de  deux  de  ses  mem- 
bres qui  sont  encore  exilés  ;  et  on  a  supprimé  cette 
lettre,  ou  pour  mieux  dire  l'imprimé,  comme  étant  fait 
sans  permission,  contre  les  règles,  avec  des  injonctions 
de  perquisitions  aux  officiers  de  police. 

J'ai  rapporté  cet  imprimé;  mais  quant  à  la  lettre  de 
félicitation  et  de  remercîment,  entre  les  Parlements  de 
Bordeaux  et  de  Paris,  cela  est  une  suite  de  cette  union 
et  de  cette  prétendue  unité,  tant  publiée  dans  ces  der- 
niers temps. 

Un  autre  fait  certain  qui  n'a  plus  rapport  à  l'Assem- 
blée. On  a  imprimé,  dans  Paris,  une  lettre  de  M.  le 
comle  de  Saint-Florentin  au  nom  du  Roi,  au  Parle- 
ment d'Aix,  au  sujet  de  l'archevêque  d'Aix,  dont  le 
temporel  étoit  saisi,  au  sujet  d'un  formulaire  ou  ins- 
truction qu'il  vouloit  publier,  pour  ordonner  et  même 
engager  le  Parlement  d'Aix  à  révoquer  ses  poursuites, 
attendu  la  promesse  donnée  au  Roi  par  ledit  arche- 
vêque de  retirer  son  prétendu  formulaire,  ensemble  un 
arrête  du  Parlement  d'Aix  au  sujet  de  la  lettre  du  mi- 
nistre. On  ignore  comment  est  conçu  cet  arrêté,  cet  im- 
primé étant  fort  rare. 

Un  femme  du  Palais,  qui  en  avoit,  en  a  vendu  un  à 
madame  la  duchesse  deCossé,  fille  de  M.  le  premier 
président  Mole;  M.  le  premier  président  l'ayant  aperçu 
sur  la  cheminée  de  sa  fille,  lui  a  demandé  d'où  elle  le 
tenoit.  Elle  lui  a  nommé  tout  naturellement  la  femme. 
M.  le  premier  président  a  ordonné  au  lieutenant  géné- 
ral du  bailliage  du  Palais  de  faire  une   iierquisilion 


10  JOURNAL  DE  BARBIER. 

exacte  chez  toutes  ces  femmes  de  la  grande  salle  du 
Palais,  soupçonnées  du  débit  de  ces  petits  imprimés, 
et  de  leur  dire  que  si  elles  s'avisoient  de  vendre 
quelque  ouvrage  imprimé  que  ce  soit,  sur  ces  sortes 
de  matières,  qu'elles  auroient  affaire  à  lui.  L'on  entend 
que  s'il  eût  été  question  de  quelque  imprimé  de  la  part 
du  clergé,  et  encore  plus  des  jésuites,  on  auroit  arrêté 
la  femme  pour  savoir  d'elle  de  qui  elle  le  tenoit ,  et  fai- 
sant cela  secrètement,  on  auroit  pu  savoir  l'imprimeur  et 
peut-être  celui  qui  l'auroit  donné  à  imprimer.  Mais  on 
veut  aller  doucement  pour  avoir  la  paix.  Au  surplus  les 
jansénistes,  quelque  avantage  qu'ils  paroissent  avoir 
pour  le  présent,  n'aimeront  point  cette  inaction  et  ce 
silence  trop  rigoureux,  parce  qu'il  s'agit  de  leur  part 
d'entretenir  les  esprits  dans  une  certaine  fermentation, 
pour  les  retrouver  en  leur  faveur  dans  le  besoin.  Ce  qui 
ne  se  peut  faire  que  par  ces  petits  imprimés,  indépen- 
damment de  leur  gazette  ecclésiastique,  sans  quoi  le 
public  inconstant  pourroit  oublier  ce  dont  il  s'agit. 


Le  comte  de  Clerraont  se  rend  à  l'armée  de  Hanovre.  —  Le  chapitre  des  cor- 
dons bleus.  —  Nominations  d'évêques.  —  Lettre  pastorale  de  l'archevêque 
de  Paris.  —  Assemblée  de  la  Faculté  de  théologie.  —  La  Sorbonne  refuse 
de  se  soumettre  au  silence.  —  M.  de  Murard,  président  des  Enquêtes.  — 
Le  Parlement  s'occupe  de  rendre  la  justice.  —  M.  Lelarge ,  doyen  de  la 
Faculté  de  théologie,  est  exilé.  —  M.  de  Jarente  et  les  docteurs  de  Sor- 
bonne. —  M.  de  Saint-Florentin  donne  audience  au  sieur  Lcfebure,  pro- 
fesseur de  théologie.  —  Le  maréchal  de  Richelieu  revient  à  Paris  et  paye 
ses  dettes.  —  Le  comte  de  Clermont  prend  le  commandement  de  l'armée 
en  Hanovre.  —  Arrivée  à  Paris  du  prince  de  Soubise.  —  Le  crédit  de 
madame  de  Pompadour  est  au  plus  haut  point.  —  Préparatifs  pour  la 
prochaine  campagne.  —  M.  de  La  Vauguyon,  gouverneur  du  duc  de  Bour- 
gogne. —  L'évêque  de  Limoges,  précepteur.  —  Les  sis  présidents  hono- 
raires. —  M.  de  Condorcet,  évêque  d'Auxerre,  refuse  de  donner  sa  dé- 
mission. —  Le  clergé  plus  modéré  que  les  jansénistes.  —  On  ne  parle 
plus  de  l'archevêque.  —  Le  maréchal  de  Bclle-Islcj  ministre  de  la  guerre. 

Ce  mardi  V  février.   M.   le  comte  de  Clermont, 
prince,  est  parti  vers  midi  pour  se  rendre  à  l'armée  de 


FÉVRIER    1758.  11 

Hanovre ,  à  Ircnle-cinq  chevaux  de  poste.  Il  emmène 
avec  lui  l'abbé  Le  Maire,  qui  a  été  employé  pour  négo- 
ciations dans  l'Allemagne. 

Le  Roi  a  tenu  le  sceau  le  30  janvier  pour  la  vingt- 
deuxième  fois.  Le  2  février,  jour  de  la  Purification,  le 
roi  a  tenu  chapitre  des  cordons  bleus,  et  a  nommé 
M.  l'abbé  de  Bernis,  ministre  d'État,  commandeur  des 
ordres.  Il  aura  deux  ordres  :  celui  de  comte  de  Lyon, 
et  celui  du  Saint-Esprit. 

Nomination  d'évèques.  M.  de  Jarente,  évêque  de 
Digne,  qui  a  la  feuille  des  bénéfices  a  l'évêché  d'Or- 
léans, et  l'abbé  de  Quaylart,  grand  vicaire  de  Digne,  est 
évêque  de  Digne.  M.  Poucet,  évêque  de  Troyes,  adonné 
la  démission  de  cet  évêché.  Le  Roi  lui  a  donné  l'abbaye 
de  Charlieu,  diocèse  de  Besançon,  de  \ingt-quatre 
mille  livres  de  rente;  et  l'abbé  de  Cicé,  grand  vicaire 
de  Bourges,  est  évêque  de  Troyes;  l'abbé  de  Raigecourt, 
aumônier  du  Roi ,  est  évêque  d'Aire. 

Il  s'agira  de  voir  comment  tous  ces  nouveaux  évêques 
se  conduiront  dans  leurs  diocèses ,  attendu  les  circon- 
stances du  temps. 

Du  vendredi  3.  On  a  crié  aujourd'hui,  à  haute  voix, 
une  lettre  pastorale  de  M.  l'archevêque  de  Paris,  aux 
fidèles  de  son  diocèse,  datée  de  La  Roque,  du  18  janvier, 
imprimée  chez  Simon  et  contre-signée  de  La  Touche, 
secrétaire  de  l'archevêché.  Le  bon  prélat  apprend  à  ses 
fidèles  qu'il  est  arrivé  au  terme  de  son  voyage,  sans  par- 
ler d'exil ,  et  pour  leur  dire  que  la  sollicitude  de  cette 
grande  église,  que  le  prince  des  pasteurs  lui  a  confiée, 
l'accompagnera  partout.  Il  recommande  trois  choses  à 
ses  fidèles  :  d'aimer  leurs  frères,  de  craindre  Dieu,  le 
Roi  suivant  saint  Pierre.  1,  ii,  xvii. 

Cette  lettre  est  très-sage  et  très-modérée.  Il  y  a  cepen- 
dant deux  choses  à  remarquer.  Le  prélat  dit  qu'il  n'a 
été  rendu  que  depuis  quelques  mois  dans  la  capitale  de 
ce  royaume,  et  qu'il  avoit  pris  la  résolulion  de  travail- 


12  JOURNAL   DE    BARBIER. 

1er  à  connoitre  de  plus  en  plus  son  troupeau  ;  de  pour- 
voir à  ses  l)csoins  spirituels;  de  le  consoler  par  des  visites 
l)astoralcs,  et  de  défendre  la  cause  de  Dieu  des  attaques 
de  la  philosophie  anlichrêlienne  du  siècle,  et  de  le  pré- 
munir plus  que  jamais  contre  les  principes  pernicieux 
que  l'esprit  dïrréligion  s'efforce  d'inspirer  dans  un 
nombre  infini  de  mauvais  'ivres  (voudroit-il  parler  du 
Dictionnaire  encyclopédique)  ;  quo  le  Seigneur  ne  lui  a 
pas  laissé  la  liberté  et  les  moyens  d'exéculr"  ses  pro- 
jets. 

Cela  n'annonceroit-il  pas  qu'un  prélat  qui ,  avec 
de  pareilles  dispositions,  est  exilé  par  le  prince,  l'est 
injustement. 

Il  finit  par  un  passage  de  saint  Bernard  au  pape 
Eugène  troisième,  que  son  héritage  est  dans  la  croix 
de  Jésus-Christ ,  et  dans  la  multitude  des  travaux 
qu'il  soutenoit  pour  sa  gloire;  que  saint  Paul  disoit  : 
c'est  à  quoi  nous  sommes  destinés.  V  aux  Thessaliens, 
chapitre  m,  verset  3.  Le  prélat  demande  à  Dieu  le 
même  zèle  du  grand  apôtre,  pour  dire  avec  lui  :  Nous 
sommes  comblés  de  joie  dans  toutes  nos  tribulations. 

N'est-ce  pas  encore  annoncer  qu'il  est  persécuté  pour 
la  vérité  de  la  religion?  Le  public,  en  général,  n'en  sera 
pas  plus  ému  en  sa  faveur;  mais  il  dit  qu'il  se  trouve 
encore  un  grand  nombre  d'âmes  vertueuses  dans  celle 
grande  ville;  il  entend  celles  qui  pensent  comme  lui. 

On  peut  être  étonné  que  sans  nécessité  on  permette 
de  rendre  publique  celte  lettre,  qui ,  sans  rompre  le  si- 
lence sur  les  matières  du  temps,  semble  toujours  repro- 
cher au  souverain  et  au  ministère  la  peine  d'un  exil  à 
cent  cinquante  lieues,  prononcée  contre  un  archevêque 
de  Paris. 

Du  même  jour  vendredi  3  février.  Il  y  a  eu  en  Sor- 
bonne  assemblée  de  la  Faculté  de  théologie ,  en  vertu 
d'une  lettre  de  cachet.  Cette  lettre  porte  que  le  Roi  avoit 
suspendu  les  assemblées  de  la  Faculté ,  pour  n'être  pas 


FÉVRIER   1758.  13 

obligé  d'user  de  violence  à  l'égard  des  esprits  mutins 
qni  n'auroient  pas  été  disposés  à  obéir  à  la  loi  du  si- 
lence; qu'il  a  bien  voulu  leur  donner  le  temps  de  réflé- 
chir, qu'il  leur  ordonne  d'éviier  que  dans  les  thèses  de 
licLMice,  ni  dans  aucuns  autres  actes,  il  soit  parlé  des 
matières  et  questions  contestées;  ce  qui  veut  dire  appa- 
remmentde  la  bulle  Unigeni^us,  du  jansénisme,  et  toutes 
questions  y  ayant  rii,^port. 

Il  y  a  o-'i  trois  avis  :  l'un  de  demander  au  Roi  un  délai 
pour  délibérer  et  prendre  un  parti,  attendu  l'impor- 
tance de  cette  affaire.  On  a  rejeté  cet  avis  comme  ne 
décidant  rien,  et  ne  tendant  qu'à  traîner  les  choses  en 
longueur. 

Le  second  a  été  d'obéir,  en  marquant  que  c'est  par 
violence  et  contre  la  conscience.  On  a  rejeté  encore 
cet  avis,  attendu  que  dans  le  fait  il  n'y  avoit  pas  de  vio- 
lence. 

Enfin,  il  a  été  délibéré  de  bonne  volonté,  et  à  la  plu- 
ralité de  plus  des  deux  tiers  des  docteurs,  que  le  silence 
que  le  Roi  demandoit  et  sembloit  ordonner,  ne  pouvoit 
pas  être  exécuté  par  la  Faculté,  en  conscience,  et  ils  ont 
motivé  cette  délibération  sur  le  serment  que  tous  les 
docteurs  prêtent  à  leur  réception ,  entre  les  mains  du 
chancelier  de  l'Université,  dans  l'église  de  Notre-Dame, 
sur  V autel  des  martyrs^,  qui  est  la  chapelle  de  saint 
Denis,  à  côté  de  la  grille  du  chœur,  de  soutenir  et  de 
défendre  la  religion  catholique,  apostolique  et  romaine, 
•usque  ad  effusionem  sanguinis ,  jusqu'à  répandre  son 
sang. 

Et  la  conclusion  a  été  de  représenter  au  Roi  l'impos- 
sibilité qu'il  y  avoit  d'exécuter  le  silence  prescrit,  sur  la 
raison  de  ce  serment. 

En  sorte  que  les  choses  vont  rester  dans  l'inaction  où 
elles  sont  depuis  longtemps,  et  il  faut  observer  qu'il  y 
a  trois  licences  qui  attendent  pour  soutenir  les  thèses. 

1.  Saint  Denis,  Rustique  et  Éleuthcre,  les  deux  compagnons  du  salut. 
Vil,  2 


14  JOURNAL  DE  BARBIER. 

On  ne  sait  pas  qu'elles  seront  les  suites  de  celte  déli- 
bération, dont  les  ministres  ne  seront  pas  bien  contents; 
cela  (ait  voir  combien  il  est  dangereux,  en  fait  de  dis- 
piilGS  de  religion,  de  varier,  ainsi  que  l'on  fait  depuis 
plus  de  six  ans,  ce  qui  ne  sert  qu'à  aigrir  et  qu'à  animer 
de  plus  en  plus  les  partis  opposés. 

Du  vendredi  10  février.  Il  y  a  eu  assemblée  des  Cbam- 
bres.  On  a  enregistré  les  lettres-patentes  pour  les  com- 
missions des  quatre  présidents  des  Requêtes  du  Palais, 
et  de  M.  de  Murard',  conseiller  de  la  troisième  Chambre 
des  Enquêtes,  pour  président  de  cette  Chambre,  à  la 
place  de  M.  Doublet  de  Bandeville,  qui  s'est  démis  vo- 
lontairement. Ce  M.  de  Murard  est  \m  homme  d'esprit, 
conseil  de  M.  le  prince  de  Conti,  et  par  conséquent,  pré- 
sumé janséniste  et  parlementaire.  11  semble  que  le  mi- 
nistère ait  afleclé  de  choisir  pour  commissaires  prési- 
dents des  gens  très-vifs  :  M.  Boutin,  doyen  de  la  première 
Chambre  des  Requêtes  et  président  commis,  est  un  bon 
janséniste  décidé;  M.  Lemoine,  conseiller  des  Enquêtes, 
président  commis  à  la  seconde  Chambre,  est  encore  très- 
vif  sur  les  prétentions  du  Parlement.  On  ne  conçoit  pas 
trop  cette  politique  secrète  qui  doit  avoir  néanmoins 
son  but. 

On  prétend  que  ces  commissions  sont  amovibles,  et 
qu'il  y  a  dans  les  lettres  la  clause  :  tant  qu'il  nous  plaira. 
Si  cela  est  ainsi,  le  ministère  compte  apparemment  con- 
tenir ces  esprits  turbulents;  mais  il  y  a  encore  d'autres 
opérations  à  faire  pour  en  venir  là,  supposé  qu'il  y  ait 
un  projet  suivi  à  cet  égard  dans  le  gouvernement. 

Dans  celte  assemblée,  on  n'a  fait  autre  chose  que  de 
présenter  une  lettre  d'un  Parlement,  on  croit  d'Aix,  de 
félicitalion  au  Parlement  de  Paris,  pour  la  réunion  de 
ses  membres,  à  laquelle  on  fera  réponse. 

On  n'est  plus  à  présent  si  affecté  des  nouvelles  du 
Palais,  d'autant  que  le  Parlement  paroît  ne  se  plus  mêler 

1.   Bonne  famille  de  Lyon.  (IS'ote  de  Barbier  d'increville.) 


FÉVRIEU    1758.  15 

de  rien,  et  que  le  Roi  agit  de  son  mouvement,  et  qu'on 
y  juge  beaucoup  d'alïaircs,  tant  aux  Audiences  qu'aux 
Chambres,  ce  qui  intéresse  essentiellement  les  gens  du 
Palais  et  le  public. 

Du  lundi  13  février.  MM.  Boutin  et  de  Reus  (conseil- 
lers des  Enquêtes)  ont  pris  séance  de  présidents  à  la 
première  Chambre  des  Requêtes,  et  MM.  Lemoine,  con- 
seiller des  Enquêtes  et  Hocquart^,  conseiller  des  Re- 
quêtes, de  présidents  en  la  seconde  Chambre. 

Par  lettre  de  cachet,  le  Roi  a  exilé,  ces  jours-ci,  le 
sieur  Lelarge,  docteur  de  Sorbonne  et  doyen  de  la  Fa- 
culté de  théologie,  à  plus  de  cent  lieues  de  Paris,  dit-on; 
c'est  lui  qui,  à  la  dernière  assemblée  de  la  Faculté,  a 
ouvert  l'avis  sur  l'impossilnlité  qu'il  y  auroit  d'obéir  au 
Roi,  pour  le  silence  général.  Il  étoit  ancien  supérieur 
du  séminaire  de  Saint-Nicolas-du-Chardonnet. 

M.  de  Jarente^,  évêque  de  Digne,  et  à  présent  d'Or- 
léans, ayant  la  feuille  des  bénéfices,  a  mandé  ces  jours- 
ci,  douze  docteurs  de  Sorbonne,  de  la  part  du  Roi,  pour 
se  rendre  chez  lui;  ces  douze  docteurs  sont  ceux  qui  sont 
à  la  tête  de  maisons  oîi  il  y  a  de  jeunes  ecclésiastiques, 
comme  M.  l'abbé  Couturier^,  supérieur  du  séminaire  de 
Saint-Sulpice,  M.  Fouchet,  principal  du  collège  de  Na- 
varre, et  autres.  Il  leur  a  parlé  à  chacun  en  particulier, 
pour  leur  faire  une  leçon.  Il  leur  a  dit  que  le  Roi  avoit 
été  fort  surpris  et  très-indigné  de  leur  désobéissance,  et 
de  leur  résistance  à  se  conformer  à  ses  intentions  pour 
procurer  la  paix  dans  son  royaume,  qui  ne  pouvoit  se 
faire  que  par  un  silence  général.  Il  leur  a  dit  que  le  Roi 
respectoit  la  constitution  Unigenitus;  que  lui-même  étoit 
aussi  constilutionnaire  qu'eux,  mais  néanmoins  qu'il  fal- 

1 .  M.  Hocquart,  bon  magistrat.  Je  crois  les  Hocquart  originaires  de  Sainte- 
Menehould,  où  i'ua  était  procureur  du  roi  il  y  a  assez  longtemps. 

(i\o<e  de  Barbier  d'Increville.) 

2.  Lorsqu'on  ibOl,  Louis  Xll  créa  le  Parlement  d'Aix,  un  des  conseillers 
était  M,  de  Jarente.  (Idem  ) 

3.  U.  Couturier  est  mort  le  31  mars  1770.  [Idem.]. 


16  JOURNAL   DE  BARBIER. 

loit  obéir  au  Roi  et  se  dispenser  d'en  parler,  et  d'en 
faire  mention  dans  les  thèses  ni  dans  les  leçons.  Il  y  a 
apparence  qu'il  a  tenu  les  mêmes  discours  à  chacun  en 
particulier.  On  ne  sait  point  ce  que  chacun  a  répondu, 
mais  je  sais  que  le  principal  de  Navarre,  après  lui  avoir 
marqué  tout  le  respect  pour  les  ordres  du  Roi,  lui  a  dit 
que  de  pareils  ordres,  pris  à  la  lettre,  étoient  inconsé- 
quents, et  qu'en  conscience  ils  ne  pouvoient  pas  les 
exécuter;  que  dans  la  Faculté  de  théologie  il  n'y  avoit 
aucune  dispute ,  au  sujet  de  la  bulle  Unigenitus,  que 
tout  étoit  d'accord  sur  ce  point,  ce  qui  remplissoit 
l'objet  de  la  déclaration  du  silence;  mais  que,  depuis 
nombre  d'années,  il  étoit  d'usage  et  de  plus  en  con- 
formité des  ordres  du  Roi,  de  poser  dans  certaines 
thèses,  que  la  constitution  Unigenitus  est  une  décision 
dogmatique  de  l'Église,  à  laquelle  on  doit  une  soumis- 
sion de  cœur  et  d'esprit,  et  qu'il  n'étoit  pas  possible  à 
présent  de  retrancher  cette  proposition  des  thèses.  Il 
s'agit  de  savoir  ce  qui  se  passera  à  l'assemblée  du  prima 
mensis,  au  mois  de  mars. 

M.  le  comte  de  Saint-Florentin  a  mandé ,  le  20  de  ce 
mois,  à  son  audience  au  Louvre,  le  sieur  Lefébure,  pro- 
fesseur de  théologie ,  et  un  autre  docteur  qui  avoient 
été  d'avis,  à  la  dernière  assemblée,  de  demander  au  Roi 
un  délai  pour  prendre  un  parti  sur  une  affaire  aussi  im- 
portante. Il  les  a  très-bien  reçus,  et  leur  a  dit  (pie  le 
Roi  pourroit  leur  i)ermettre  encore  de  s'assembler,  mais 
qu'il  comptoit  sur  leur  obéissance  à  ses  ordres  pour  le 
silence,  c'est-à-dire  pour  ne  plus  mettre  cette  proposition 
dans  les  thèses,  afin  qu'il  ne  fût  plus  question  de  la 
constitution  Unigenitus,  et  qu'ils  avoient  eu  tout  le 
temps  suffisant  pour  s'y  déterminer. 

M.  le  maréchal  de  Richelieu  est  arrivé  de  l'armée  à  Pa- 
ris, dimanche  20.  Il  a  laissé  le  commandement  à  M.  de 
Villcmeiir,  lieutenant  général.  Le  bruit  est  général,  à 
Paris,  qu'il  s'est  fort  enrichi  par  les  contributions  excès- 


FÉVIllER    1758.  17 

sivcs  qu'il  a  tirées  dans  le  pays  de  }ianovrc  ^  ;  qu'il  a  payé 
pour  un  million  cent  dix  mille  livres  de  dettes.  Si  cela 
éloit  bien  juslifié,  le  prince  dcvroit  punir  pour  donner 
l'exemple  aux  généraux.  M.  le  comte  de  Clcrmont, 
prince,  après  avoir  fait  quelque  tour  chez  des  princes 
d'Allemagne,  est  arrivé  en  Hanovre  prendre  le  com- 
mandement des  troupes. 

M.  le  prince  de  Soubise  est  aussi  arrivé  à  Paris  vers 
le  22.  Le  Roi  éloit  à  Choisy  et  madame  la  marquise  de 
Pompadour  à  Champs^  où  le  prince  de  Soubise  s'est 
rendu,  et  le  Pioi  y  est  vcmi,  l'a  reçu  à  l'ordinaire.  Il  doit 
partir  incessamment  pour  la  Bohème,  commander  un 
corps  de  vingt-cinq  mille  hommes,  avec  le  maréchal  de 
Dawn,  général  de  la  reine  de  Hongrie. 

Tous  les  préparatifs  se  font  pour  la  campagne  pro- 
chaine, de  la  part  de  la  reine  de  Hongrie,  de  la  France, 
des  Russes  qui  sont  dans  les  États  du  roi  de  Prusse,  et 
des  Suédois.  Le  roi  de  Prusse  fait  aussi  les  siens,  et 
sûrement  aussi  bien  que  les  autres,  quoiqu'il  n'ait  pas 
autant  de  troupes. 

Le  crédit  de  madame  la  marquise  de  Pompadour  est, 
dit-on,  au  plus  haut  point;  les  ministres,  dit-on,  vont 
lui  rendre  compte  de  tout  avant  qu'il  en  soit  question 
au  Conseil^.  Elle  se  mêle  du  militaire  et  de  toutes  les 

1.  Ce  bruit  n'était  que  trop  fondé.  Le  maréchal  avait  été  surnommé  par 
les  soldats  le  bon  père  la  Maraude.  Ce  fut  avec  le  fruit  de  ses  exactions  qu'il 
fit  bâtir  à  Paris  l'élégaute  demeure  à  laquelle  le  public  donna  ironiquement 
le  nom  de  pavillon  de  Hanovre. 

2.  Champs-sur-Marne,  canton  de  Lagny. 

3.  Ce  que  dit  ici  Barbier,  au  sujet  du  crédit  et  de  l'influence  de  madame 
de  Pompadour,  est  confirmé  de  tous  points  par  tous  les  témoignages  contem- 
porains. Voltaire  fut  un  des  courtisans  les  plus  empressés  de  la  marquise,  et 
sa  royauté  littéraire  s'abaissa  souvent  devant  cette  royauté  de  boudoir.  Voici, 
d'après  la  table  de  l'excellente  édition  Renouard,  à  laquelle  nous  renvoyons, 
l'indication  de  tous  les  passages  où  le  philosophe  de  Ferney  parle  de  la  sul- 
tane de  Crécy. 

Maiianic  de  Pompadour.  Son  origine,  son  élévation,  pressentiment  qu'elle 
avait  eu  de  sa  fortune,  t.  lxiv,  p.  217  et  suivantes.  —  Joue  la  comédie  aux 
petits  appartements;  vers  qui  lui   sont  adressés  à  ce  sujet,  t.  xii,  p.  318. 

2. 


18  JOURNAL   DE    BAUBIER. 

affaires  d'État.  Elle  a  beaucoup  d'esprit,  à  la  vérité; 
mais  n'est-ce  pas  trop  entreprendre?  On  se  fait,  sans 
pouvoir  le  parer,  bien  des  ennemis,  et  des  gens  de  con- 
séquence, dans  une  Cour  aussi  nombreuse  que  celle-ci. 
Les  jansénistes,  qui  forment  une  grande  partie  du  public, 
n'en  disent  point  de  mal  ;  ils  comptent  lui  avoir  l'obli- 
gation, et  à  l'abbé  comte  de  Bernis,  de  tous  les  avan- 
tages que  le  Parlement  a  eus  depuis  un  temps  et  sur  tout 
le  clergé.  Mais  cela  durera-t-il  toujours? 

—  Autres  sur  sa  beauté,  t.  xi,  p.  173.  —  Autres  à  cette  dame  des- 
sinant une  tête,  p.  326.  —  Autres  après  une  maladie,  ibid.  —  Autres  à  sa 
toilette  le  leiidemaia  d'une  représentation  d'Alzire,  au  théâtre  des  petits 
appartements,  où  elle  avait  joué  le  principal  rôle,  p.  327.  —  Renvoyée  de  la 
Cour  à  Tépoque  de  l'attentat  de  Uamiens,  y  revient  bientôt  et  fait  exiler 
Macliault  et  le  comte  d'Argenson,  t.  xxiii,  p.  311,  313.  —  Fait  faire  à  Vol- 
taire la  Princesse  de  ?iaiarre,  et  lui  obtient  la  protection  de  la  Cour,  t.  lxiv, 
p.  56.  —  Oublie  bientôt  leurs  anciennes  liaisons,  et  ne  lui  pardonne  pas  de 
n'avoir  pas  souflert  avec  assez  de  patience  les  préférences  accordées  à  Cré- 
billon,  p.  64.  —  Voulut  un  instant  prendre  le  masque  de  la  dévotion  et  avait 
imaginé  de  faire  de  Voltaire  un  des  acteurs  de  cette  comédie,  p.  85.  —  Vers 
satiriques  contre  elle,  intercales  dans  une  édition  de  la  Pucelle  par  les  enne- 
mis de  l'auteur,  t.  ix,  p.  47.  —  Voltaire  lui  dedie  Tancrède,  t.  v,  p.  99, 
t.  Lxiv,  p.  98. 

Lettres  en  vers  et  en  prose  qui  lui  sont  adressées,  de  1748  à  1750, 
t.  XLvm,  p.  175,  177,  290.  —  Son  portrait  envoyé  à  Voltaire,  t.  li,  p.  246. 

—  Sa  mort  et  regrets  exprimés  sur  sa  perte,  t.  lxu,  p.  287,  t.  lu,  p.  341, 
343,  356.  —  Était  philosophe,  p.  354,  364.  —  Aimait  à  rendre  service, 
p.  438.  —  Ses  Lettres  prétendues,  ouvrage  pseudonyme  ;  à  qui  elles  sont  attri- 
buées et  sentiment  de  Voltaire  sur  cet  ouvrage,  t.  lvi,  p.  91,  92,  94. 

Puisque  nous  eu  sommes  aux  indications  bibliographiques,  nous  ajouterons 
ici,  pour  le  profit  et  l'agrément  de  nos  lecteurs,  au  sujet  des  personnages 
mentionnés  par  Barbier,  quelques  renvois  à  l'un  des  livres  les  plus  remar- 
quables de  notre  temps,  les  Causci  'Vs  du  lundi,  par  M.  Sainte-Beuve.  Rien 
de  plus  piquant  et  de  plus  élevé  à  la  fois  que  les  appréciations  de  cet  esprit 
si  merveilleusement  doué,  sur  les  liommes  et  les  choses  du  dix-huitième  siècle. 
Voir:  Causeries  du  lundi;  madame  de  Ponipadour  ;  mémoires  de  madame 
du  Hausset,  sa  femme  de  chambre,  t.  ii,  p.  380.  —  Sur  Mirabeau  :  Ibid-, 
t.  IV,  1753,  p.  1  et  suiv.  —  Sur  Bernis  :  De  l'étal  de  la  France  suus 
Louis  XV,  ibid.,  t.  vni,  1855,  p.  1  et  suiv. —  On  trouvera  à  la  page  23 
une  très-piquante  appréciation  de  la  politique  de  Bernis.  —  Sur  le  président 
lléuault  :  Ses  Mémoires,  écrits  par  lui-même,  recueillis  et  mis  eu  ordre  par 
son  arrière-neveu,  M.  de  Vigau.  —  Causeries  du  lundi,  tome  complémen- 
taire, 1856,  p.  180. 


FÉVKIEK    1758.  19 

On  dit,  comme  chose  siire,  à  Versailles  et  à  Paris,  que 
le  Roi  a  désigne,  pour  gouverneur  de  M.  le  duc  de  Bour- 
gogne, M.  de  La  Vauguyon,  lieutenant  général  des  armées 
du  Roi  et  cordon  Lieu,  qui  a  été  menin  de  M.  le  Dauphin, 
et  qui  a  épousé  la  fille  de  M.  le  duc  de  Bélhune,  et 
petite-fille  de  M.  le  duc  de  Charost,  qui  a  été  gouverneur 
du  Roi.  C'est  un  homme  de  haute  naissance,  Quélenen 
son  nom,  originaire  de  Bretagne,  et  allié  de  toutes  les 
puissances.  On  parloit  aussi  de  M.  le  duc  de  Nivernois, 
qui  a  été  ambassadeur  à  Rome  et  qui  est  un  seigneur  de 
beaucoup  d'esprit.  Le  public  le  préféroit  et  le  souhai- 
toit  fort,  d'autant  que  M.  le  comte  de  La  Vauguyon  est  un 
homme  fort  dévot  et  tout  à  fait,  dit-on,  dévoué  aux 
jésuites,  par  conséquent  proscrit  des  jansénistes,  ce  qui 
suffit  pour  que  le  public  n'en  parle  pas  avantageuse- 
ment; mais  c'est  un  homme  fin  et  d'esprit.  On  dit  que 
M.  le  Dauphin  l'a  demandé  avec  instance  au  Roi,  et  que 
le  courrier  est  parti  pour  lui  porter  cette  nouvelle  à 
l'armée  de  Hanovre  où  il  est. 

On  dit  aussi  que  le  Roi  a  nommé,  pour  précepteur  de 
M.  le  duc  de  Bourgogne,  M.  l'évèque  de  Limoges  Coet- 
losquet,  en  son  nom,  de  Bretagne.  C'est,  dit-on,  un 
prélat  fort  sage  et  fort  prudent.  Le  Roi  l'a  mandé,  et  il 
est  à  la  Cour.  On  n'est  pas  encore  si  certain  du  sous- 
gouverneur  et  du  sons-précepteur. 

Du  mercredi  22  février ,  il  y  a  eu  au  Parlement  as- 
semblée des  Chambres;  on  a  reçu  les  six  présidents  des 
Requêtes  dn  Palais  supprimés,  et  M.  Doublet  de  Ban- 
deville,  président  de  la  troisième  des  Enquêtes,  qui  s'est 
démis,  présidents  honoraires  au  Parlement,  et  ils  ont 
pris  séance  en  la  Grand'Chambre.  11  a  été  question  de 
faire  une  lettre  de  compliment,  de  la  part  dn  Parlement 
de  Paris  au  Parlement  de  Bretagne,  sur  le  rappel  de 
deux  de  ses  conseillers  qui  avoient  été  exilés. 

Il  n'a  point  été  question  des  suites  de  la  dénonciation 
faite  dans  une  assemblée  d'un  mandement  de  M.  de  Cou- 


20  JOURNAL    UE   DAllUlEU. 

doicet,  évoque  d'Auxeire,  pour  une  confrérie  du  Sacré 
Cœur  de  Jésus,  et  d'un  sermon  d'un  de  ses  grands  vi- 
caires, parce  que  le  ministère  est  après  M.  de  Condorcet, 
pour  l'obliger,  par  promesses  et  par  menaces,  à  se 
démettre  de  son  évêclié  d'Auxcrre,  comme  ont  fait  les 
évoques  d'Orléans  et  de  Troyes  ;  apparemment  qu'il  est 
plus  ferme  que  les  autres,  11  est  singulier  d'obliger  par 
menaces  des  évêques  à  se  démettre  de  leurs  évêchés. 
On  ne  trouvera  cela  établi  ni  dans  les  canons,  ni  dans 
les  lois  fondamentales  du  royaume;  mais  seulement  do 
leur  faire  faire  leur  procès,  dans  les  formes  canoniques, 
par  un  concile  provincial,  en  cas  que  leur  conduite  et 
leur  doctrine  ne  soient  pas  orthodoxes.  Cependant  on 
ne  voit  pas  que  le  Parlement  s'empresse  de  réclamer 
l'exécution  des  canons  et  des  prétendues  lois  fondamen- 
tales du  royaume,  parce  qu'il  s'agit  de  chasser  des  évê- 
ques plus  contraires  que  d'autres  au  jansénisme.  A  pré- 
sent, le  Parlement  se  tient  tranquille  et  ne  se  mêle  plus  en 
rien  de  cesafiaires-là;  c'est  le  Pioi  qui  prend  tout  sur  son 
compte  pour  les  affaires  de  l'Église,  et  qui  fait  toutes  les 
opérations  avec  le  ministère  pour  maintenir  la  paix  dans 
le  royaume.  11  y  a  apparence  que  le  parti  janséniste  ne 
remuera  pas,  tant  que  le  clergé  aura  du  dessous ,  et  il 
est  fort  heureux  pour  les  peuples  que  le  clergé  soit  sou- 
mis, et  qu'il  ne  soit  pas  aussi  remuant  et  aussi  entre- 
prenant que  le  parti  contraire,  sur  les  violences  qu'on  fait 
à  ces  évêques  et  sur  l'exil  de  M.  l'archevêque  de  Paris. 
On  ne  parle  non  plus  de  l'archevêque  de  Paris  que 
s'il  n'y  en  avoit  jamais  eu.  On  ne  parle  pas  non  plus  des 
Hospitalières  du  faubourg  Saint-Marcel,  qui  sont  tou- 
jours interdites.  Comme  M.  l'archevêque  de  Paris  s'est 
réservé  cette  alfaire,  ses  grands  vicaires  ne  peuvent  rien, 
et  on  ne  peut  rien  exiger  d'eux.  Il  y  a  quelque  appa- 
rence que  M.  l'aichevêque  ne  lèvera  pas  aisément  cette 
interdiction.  Il  n'est  pas  non  plus  question  d'en  faire 
prononcer  l'abus  au  Parlement. 


MARS   1758.  21 

Du  26  février,  M.  de  Voyer  de  Paulmy  d'Argetison^ 
neveu  du  ci-devant  ministre,  s'est  démis  de  sa  charge  de 
secrétaire  d'État  au  département  de  la  guerre.  Le  Roi  a 
donné  le  détail  des  affaires  de  la  guerre  à  M.  le  maré- 
chal de  Belle-Isle,  homme  très-habile,  mais  qui  a 
soixante-seize  ans,  et  qui  éloit  déjà  ministre  d'État.  On 
dit  que  cette  charge  de  secrétaire  d'État  demeurera 
vacante,  attendu  qu'il  ne  convient  pas  à  un  maréchal 
de  France  d'être  secrétaire  d'État. 

Mars» 

Lettre  Je  cachet  adressée  à  la  Sorbonne.  — Service  funèbre  du  curé  de  Saint- 
Môdard.  —  Le  Parlement  contraint  quatre  de  ses  membres  à  se  retirer. — 
La  petite  maison  de  M.  Titon.  — ■  M.  de  Corbcron  fait  réparation  authen- 
tique au  Parlement.  —  Spéculation  sur  le  remboursement  des  charges. — 
On  reçoit  de  mauvaises  nouvelles  de  l'armée.  —  Le  Parlement  condamne 
au  feu  une  apologie  du  père  Cuscnibaum.  —  Nominations  de  maréchaux 
de  France.  —  La  flotte  de  lîrcst;  état  florissant  de  notre  marine. —  Le 
Roi  donne  dos  abbayes  à  MM.  do  Eornis  et  de  Jarente.  —  On  reçoit  vingt- 
sept  maitresdcs  Requêtes  il  la  Grand'Clianibre. —  Déclaration  du  Roi  rela- 
tive à  l'hôpital  général.  —  Mindcn  se  rend  aux  Il.inovriens.  —  Le  comte 
de  Ciermont  fait  un  exemple  sur  les  fournisseurs.  —  Nouvelles  de  Russie. 
—  Succès  des  Russes  contre  les  Prussiens.  —  Le  Roi  donne  diverses 
abbayes. 

Du  mercredi  f'  mars.  La  Faculté  de  théologie  a  tenu 
en  Sorbonne  l'assemblée  du  prima  mensis.  Il  étoit  ques- 
tion de  revoir  la  délibération  et  conclusion  de  l'assem- 
blée dernière.  A  cet  effet ,  on  a  relu  toutes  les  délibéra- 
lions  précédentes,  au  sujet  des  derniers  ordres  du  Roi 
pour  le  silence,  c'est-à-dire  de  ne  point  parler,  dans  les 
thèses  de  licence  et  dans  les  leçons,  de  la  constitution 
Vnigeniius,  ni  des  matières  sujettes  à  dispute. 

Après  la  lecture  de  la  dernière  conclusion  sur  laquelle 
il  falloit  délibérer,  M.  Gcrvaise,  syndic  de  la  Faculté,  a 
tiré  de  sa  poche  une  letlro  de  cachet  dont  il  a  été  fait 

1.  Fils  du  marquis  et  neveu  du  comte,  disgracié  en  février  1757.  MJI.de 
Voyer  sont  de  bons  gentiishonmies  de  la  Lorraine. 

(yole  de  Barbier  d'increville.) 


22  JOURNAL  DE  BARBIER. 

lecture.  Par  cette  lettre ,  le  Roi  défend  à  la  Faculté  de 
théologie  de  délibérer  et  de  confirmer  la  dernière  con- 
clusion ,  et  lui  ordonne  de  faire  registre  de  ladite  lettre 
de  cachet,  et  de  s'assembler  lundi  6  de  ce  mois,  pour 
aviser  aux  moyens  de  rétablir  la  licence.  Sur  quoi  on  a 
enregistré  ladite  lettre  et  l'assemblée  a  fini.  L'on  verra 
comment  s'y  prendra  la  Faculté,  dans  celle  assemblée 
ordonnée  par  le  Roi  pour  lundi.  Ces  arrangements  ne 
sont  pas  aisés,  surtout  de  la  façon  dont  pensent  la  plus 
grande  partie  des  docteurs. 

Du  même  jour  l'Miiars.  On  a  vu  les  disputes  qu'il  y  a 
eues  entre  les  marguilliers  de  Saint-Médard  et  le  curé,  qui 
est  un  religieux  de  Sainte-Geneviève,  curé  depuis  1742, 
par  rapport  à  un  service  que  les  marguilliers  vouloient 
faire  faire  pour  les  précédents  curés,  au  nombre  de 
quatre,  que  le  curé  refusoit  sous  prétexte  qu'ils  étoient 
morts  jansénistes.  Le  Parlement  a  poursuivi  le  curé  qui 
a  été  obligé  de  s'absenter,  et  qui  n'est  revenu  qu'à  la 
faveur  des  dernières  déclarations  du  Roi.  Les  marguil- 
liers ont  profité  des  dernières  circonstances  pour  s'adres- 
ser aux  ministres,  pour  l'exécution  de  ce  service;  on  dit 
que  le  Roi  a  ordonné  au  curé  de  le  faire  à  peine  de  pri- 
son. Quoi  qu'il  en  soit,  ce  mercredi  1*""  mars,  le  service 
en  question  a  été  célébré  par  le  curé  de  l'église  de  Saint- 
Médard  ,  pour  le  repos  de  l'âme  des  quatre  derniers  cu- 
rés, et  de  plus,  il  y  a  eu  des  billets  imprimés  de  la  part 
du  curé  et  des  marguilliers  de  Saint-Médard,  d'invita- 
tion, que  l'on  a  envoyés  au  Parlement  en  paquet,  à  toutes 
les  buvettes  des  Chambres,  pour  chacun  de  messieurs. 
Ces  marguilliers,  qui  ont  conservé  l'esprit  janséniste,  de- 
puis tout  ce  qui  s'est  passé  à  Saint-Médard ,  au  tombeau 
du  diacre  Pcàris,  ont  fait  les  choses  en  règles. 

A  l'égard  de  l'intérieur  du  Parlement ,  ces  messieurs 
ont  obligé  l'abbé  Moreau\  l'abbé  Richard,  l'abbé  d'Es- 
trabonne  et  M.  Gaudion ,  conseillers,  de  se  retirer  de  la 

1.  Depuis  evèque  de  Wàcoii.  {Noie  de  Barbier  d'incrcville.) 


MARS  1758.  23 

compagnie,  pour  ce  qu'ils  ont  fait,  pendant  la  durée  des 
démissions,  contre  le  vœu  général.  On  veut  faire  retirer 
aussi  M.  Tilon,  conseiller  de  Grand'Chambre,  non  pas 
pour  être  resté,  mais  pour  sa  conduite  personnelle.  De- 
puis que  cet  homme  a  abandonné  le  parti  janséniste, 
dont  il  étoit  autrefois  un  des  principaux  chefs,  et  dont  il 
a  tiré  bien  de  l'argent  pour  payer  ses  dettes,  il  vit  dans 
une  petite  maison,  sur  le  rempart,  dans  une  débauche 
publique  avec  des  fdles,  qui  sont  tous  les  jours  à  sa  table, 
ce  qui  ne  convient  pas  à  un  magistrat. 

M.  le  président  de  Corberon  ,  qui  a  été  assez  maltraité 
dans  une  petite  assemblée  pendant  les  démissions,  pour 
une  lettre  qu'il  avoit  écrite  au  chancelier,  étoit  aussi  du 
nombre  des  exclus;  mais  il  a  fait  une  réparation  aulhen- 
lique  à  la  compagnie,  laquelle  même  est  insérée  dans  les 
registres  du  Parlement,  au  moyen  de  quoi  il  préside  à  la 
première  des  Enquêtes.  On  trouve  qu'il  faut  bien  avoir 
envie  de  présider  pour  laisser  un  pareil  monument; 
d'autant  que  sa  charge  étant  dans  le  cas  de  la  suppres- 
sion, il  pouvoit  donner  sa  démission  et  recevoir  son 
remboursement. 

Mais  ce  n'est  pas  tout;  le  Roi  a  supprime  soixante- 
quatre  conseillers  au  Parlement,  indépendamment  des 
charges  vacantes,  depuis  quatre  ou  cinq  ans,  par  mort. 
Il  y  a  beaucoup  de  messieurs  qui  cherchent  à  vendre,  et 
nombre  de  jeunes  gens  qui  cherchent  à  se  mettre  en 
charge.  L'arrangement  est  difficile.  Il  y  en  a  qui  ont  les 
charges  de  leur  père,  de  leur  oncle  ou  frère,  lesquelles 
sont  supprimées  de  droit,  mais  qu'ils  voudroient  con- 
server, parce  que  le  P»oi  ne  les  rembourse  que  sur  le 
pied  de  quarante  mille  livres,  et  qu'en  en  achetant 
d'autres  elles  sont  fixées  à  cinquante  mille  livres.  D'un 
autre  côté,  ceux  qui  ne  sont  pas  dans  le  cas  de  la  sup- 
pression et  qui  veulent  se  retirer,  donneroicnt  volontiers 
leur  démission;  mais  ils  voudroient  être  remboursés  par 
le  Roi,  sur  le  pied  de  cinquante  mille  livres,  attendu 


24  JOURNAL   DE  P.ARBIER. 

que  ce  seroit  démission  volontaire,  et  qu'ils  la  von* 
droient  cinquante  mille  livres.  Il  faut  outre  cela  que  le 
ministère  soit  en  état  de  rembourser,  et  on  a  besoin 
d'argent.  Cela  ne  sera  pas  facile  à  se  démêler. 

1 1  est  dit  dans  la  Gazette  de  France,  du  4  de  ce  mois  de 
mars,  que  M.  le  marquis  de  Paulmy  ayant  obtenu  du 
Roi  la  permission  de  se  démettre  de  la  charge  de  secré- 
taire d'État  au  département  de  la  guerre,  Sa  Majesté  a 
nommé  le  maréchal  de  Belle-Isle  pour  le  remplacer.  Il 
est  clair,  en  ce  cas,  que  M.  le  maréchal  de  Belle-Isle  est 
ministre  et  secrétaire  d'État  de  la  guerre,  qu'il  a  la 
même  charge  et  qu'il  aura  la  signature  en  cette  qualité, 
quoique  maréchal  de  France  et  duc  et  pair.  Il  n'aura 
pas  apparemment  le  déparlement  des  provinces,  ainsi 
que  M.  le  marquis  de  Puysieux,  lieutenant  général  des 
armées,  n'avoit  pas  voulu  s'en  charger.  On  dit  même, 
à  ce  sujet,  qu'en  nommant  M.  le  maréchal  de  Bclle- 
Isle,  le  système  de  la  Cour  est  d'exclure  dorénavant  les 
gens  de  robe  de  celte  place  de  secrétaire  d'État  pour  la 
guerre. 

Du  lundi  6  mars,  l'assemblée  de  la  Faculté  de  théo- 
logie, qui  avoit  été  ordonnée,  n'a  pas  eu  lieu.  Le  dimanche 
matin,  M.  Gervaise,  syndic  de  ladite  Faculté,  a  reçu  une 
lettre  de  cachet  qui  défend  de  s'assembler  jusqu'à 
nouvel  ordre. 

Les  nouvelles  de  l'armée  sont  mauvaises.  Les  troupes 
du  roi  de  Prusse  avec  les  Hanovriens  ont  surpris  un  de 
nos  quartiers,  et  ont  pres(pie  taillé  en  pièces  ou  fait  pri- 
sonniers le  régiment  de  Lorraine  et  un  autre,  de  façon 
que  l'on  croit  que  l'armée  commandée  par  M.  le  comte 
de  Clermont,  prince,  prend  le  parti  de  se  retirer  sur  les 
derrières,  d'autant  que  nous  avons  beaucoup  de  malades 
dans  les  hôpitaux  et  qu'il  a  trouvé  fort  peu  de  disci- 
pline dans  les  troupes.  Celle  nouvelle  afflige  les  bons 
citoyens,  qui  voient  que  nous  sommes  moins  avancés 
qu'au  commencement  de  l'année  dernière,  après  avoir 


MARS   1758.  25 

perdu  bien  du  monde  et  dépensé  beaucoup  d'nrgent. 
Le  roi  de  Prusse  fait  bien  voir  ce  dont  il  est  capable. 

Notre  armée  est  retirée  à  présent  à  Hamelcn,  quartier 
général,  et  à  Osnabrùck. 

Du  vendredi  10  mars,  assemblée  des  Chambres. 

La  Cour  a  enregistré  un  édit  portant  création  de  vingt 
charges  de  payeurs  de  rentes,  sur  le  pied  de  cent 
soixante-quinze  mille  livres,  et  vingt  charges  de  contrô- 
leurs de  rentes,  sur  le  pied  de  quarante-cinq  mille  livres, 
à  l'occasion  des  six  millions  de  rentes  viagères  nouvelles 
créées  à  la  fin  de  1757.  Comme  il  est  dit  que  les  nou- 
veaux payeurs  et  contrôleurs  jouiront  du  droit  d'héré- 
dité, et  de  tous  les  autres  droits  et  privilèges  des  anciens 
payeurs  établis  par  différents  édits,  déclarations  et  arrêts 
du  Conseil,  la  Cour  a  ajouté  dans  l'enregistrement  : 
«  Sans  que  renonciation  d'aucuns  édits  qui  n'auroient 
a  été  registres  en  la  Cour,  et  l'arrêt  du  Conseil  qui 
«  n'auroient  été  revêtus  de  lettres-patentes,  pareille- 
((  ment  registrées  en  la  Cour,  puissent  être  tirés  à  consé- 
«  quence  ni  suppléer  au  défaut  dudit  enregistrement, 
«  suivant  l'arrêt  de  ce  jour  fait  en  Parlement.  »  Une 
déclaration  pour  la  suppression  présente  et  le  rembour- 
sement de  soixante  offices  de  conseillers  laïques  et  de 
quatre  de  conseillers  clercs,  vacants  par  mort  ou  par 
démissions  données  depuis  la  rentrée  du  Parlement, 
avec  la  liste  des  noms  desdits  conseillers  \  11  paroit  y 
avoir  ^ démissions  volontaires. 

Une  autre  déclaration  pour  le  règlement  et  la  distri- 
bution des  procès  et  instances  pendants  dans  les  quatre 
ou  cinquième  Chambres  des  Enquêtes,  lors  de  la  sup- 
pression d'icelles,  soit  par  attribution  ou  autrement. 

Du  même  jour  10  mars,  arrêt  de  la  Cour,  toutes  les 

1.  Celte  plirase  saus  verbe  se  rapporte  à  la  première  ligne  du  paragraphe, 
et  il  faut  suppléer  à  la  rédaction  de  Barbier  ;  la  Cour  a  enregistré  en  outre 
une  déclaration,  etc. 

2.  Ici  Barbier  a  laissé  eu  blanc  le  nombre  des  démissions. 


26  JOURNAL   DE   BARP.IËft. 

Chambres  assemblées,  qui  a  condamné  à  être  l>riilée  par 
la  main  du  bourreau^  une  lettre  imprimée  en  deux  co- 
lonnes, françoise  et  italienne,  sur  le  supplément,  au 
nombre  quarante-un,  du  Messager  de  Modène ,  ou 
Apologie  de  la  théologie  inorale  des  Pères  Busembaum 
et  Lacroix^  jésuites^  contre  les  arrêts  des  Parlements 
qui  ont  condamné  cet  ouvrage,  comme  renouvellant 
des  propositions  fausses,  scandaleuses,  détestables  et 
contraires  aux  lois  divines  et  humaines,  tendantes,  par 

1 .  Le  bourreau  joue,  dans  le  journal  de  Barbier,  un  rôle  assez  important 
pour  être  l'objet  d'une  note  spéciale.  Nous  avons  trouvé,  sur  ce  terrible 
agent  de  la  justice  bumaine ,  dcuv  notes  inédites  que  nous  croyons  devoir 
insérer  ici.  On  voit  par  ces  notes  que  le  bourreau  n'avait  point  de  traitement 
fixe,  et  qu'après  cbaque  exécution  il  remettait  une  espèce  de  facture  dont  le 
prix  était  souvent  débattu  et  sur  laquelle  on  faisait  des  réductions.  Il  y  avait 
alors  Vexèculcur  et  le  questionnaire,  qui  donnait  la  torture.  Voici,  exacte- 
ment reproduites,  les  deux  notes  dont  nous  venons  de  parler  : 

M.  de  Saint-Liébault,  lieutenant  général  du  bailliage  de  Poutoise,  a  mandé 
à  M.  do  Murard,  conseiller  au  Parlement,  chef  du  Conseil  de  M.  le  prince  de 
Conti,  que  cinq  particuliers,  prévenus  de  crimes  et  détenus  dans  les  prisons 
de  Pontoise,  ayant  usé  de  violences  contre  le  geôlier  et  même  l'ayant  battu, 
ont  été  condamnés  au  carcan  avec  écriteau,  trois  aux  galères  et  deux  autres  au 
bannissement. 

L'exécution  a  été  faîte  par  l'exécuteur  qui  demeure  à  Mantes,  pour  laquelle 
exécution  il  demande  une  somme  de  3  65  liv,,  suivant  le  détail  qui  suit  : 

Pour  avoir  attaché  cinq  hommes  au  carcan,  à  raison  de  35  liv. 
chacun 175  liv. 

Pour  avoir  mis  les  dix  écriteaux  à  10  liv.  chacun,    , sq 

Pour  avoir  marqué  trois  des  lettres  G.  A.  L.,  à  40  liv.  chacun.   .      120 

Pour  avoir  conduit  les  deux  bannis  hors  de  la  ville,  à  10  liv. 
chacun 20 

ToTAT 3C5  1iv. 

Comme  cette  somme  est  exorbitante,  M.  de  Murard  prie  M.  le  procureur 
général  de  commettre  le  greffier  du  Pailement  pour  taxer  ce  qui  est  dû  légi- 
timement. 

Le  procureur  général  a  répondu  : 

Accoler  l'article  du  carcan  et  de  la  marque  et  don- 
ner 30  liv.  pour  chacun,  c'est ISOliv. 

Cinq  écriteaux  à  raison  de  2  liv.  chacun,  c'est.   .       10 

ICO  liv.  pour  le  tout. 
Etat  des  droits  que  le  Châtelet  est  dans  l'usage  de  taxer  au  questionnaire 


MARS    1758.  27 

une  justification  scandaleuse,  à  la  subversion  des  États, 
à  ébranler  la  fidélité  inviolable  des  peuples  et  capable 
d'induire  des  sujets  à  attenter  sur  la  personne  sacrée 
des  souverains.  Fait  défense,  etc.,  ordonne  qu'il  sera 
informé  contre  les  imprimeurs  et  colporteurs  de  ladite 
lettre. 

Cette  lettre,  quoique  dite  imprimée  à  Cosmopolis, 
contenant  trente-huit  pages  in-douze,  et  datée  du  28  oc- 
tobre 1757,  est  présumée  imprimée  à  Paris.  Apparem- 
ment qu'il  y  a  quelque  chose  dans  le  Messager  de 
Modène,  qui  est  une  espèce  de  gazette,  que  l'on  a  com- 
mentée pour  faire  une  apologie.  11  n'y  a  pas  apparence 
qu'une  pareille  lettre  vienne  de  la  part  des  jésuites; 
mais  la  politique  est  fine  de  la  part  de  leurs  ennemis 
de  renouveler  dans  l'esprit  du  public  ces  propositions 
du  livre  des  pères  Busembaum  et  Lacroix,  jésuites,  et  de 
donner  lieu  à  de  nouveaux  arrêts  de  condamnations, 
pour  eiïacer  insensiblement  les  impressions  qu'a  pu 
donner  le  procès  imprimé  de  Damiens  sur  l'assassinat 
du  Roi. 

Cette  lettre  n'a  été  brûlée  ([ue  vendredi  17  mars,  quoi- 
que l'urrèt  fût  du  10. 

pour  rexécutioii  des  sentences  criminelles,  et  qui  lui  sont  payées  au  Domaine, 

sur  les  exécutoires  qui  lui  eu  sout  délivrés  : 

Pour  la  question 201iv. 

Amende  honorable. 

Pour  une  torche  de  cire  jaune  du  poids  de  deux  livres 10 

Pour  deux   écriteaux ,...,..  6 

Pour  uue  chemiic. 4 

20 
Effigie. 
Pour  un  tableau  sur  lequel  est  transcrite  la  sentence  de  coudara- 

nalion,  quand  même  il  y  aurait  plusieurs  condamnés lOliv. 

Carcan. 

Pour  deux  écriteaux 6  liv. 

Pour  uue  quenouille 3 

Pour  un  chapeau  de  paille 9 

Fouet  sous  la  cuslode. 
Pour  chaque  jour ,       8  liv. 


28  JOURNAL   DE   BARBIER. 

11  faut  aussi  observer  qu'on  ne  voit  que  par  cet  arrêt 
que  les  Chambres  étoicnt  assemblées  le  10  mars;  car, 
dans  les  enregistrements  des  trois  édits  et  déclaralions, 
il  est  dit  simplement  :  «  Fait  en  Parlement,  le  10  mars,  » 
sans  qu'il  y  ait  :  «  les  Chambres  assemblées.  »  On  ne 
sait  point  la  raison  de  cette  dilïércncc. 

Du  16  mars,  le  Roi  a  tenu  le  sceau  pour  la  vingt- 
cinquième  fois. 

Le  Roi  a  nommé  M.  le  marquis  de  Bercheny^,  lieute- 
nant général,  et  M.  le  comte  de  Conflans,  vice-amiral, 
maréchaux  de  France.  11  n'y  en  avoit  point  eu  dans  la 
marine  depuis  M.  le  maréchal  de  ïourville. 

M.  le  comte  de  Conflans"  va  commander  la  flotte  de 
Brest,  composée  de  vingt-huit  vaisseaux  de  ligne,  dont 
le  moindre  est  de  soixante-quatre  canons ,  et  sont,  dit- 
on,  des  vaisseaux  magnifiques.  La  marine  a  été  telle- 
ment rétablie  qu'un  marin,  revenant  de  Brest,  m'a  dit 

1.  Bercheny  (Ladislas-Ignace,  comte  de), né  en  Hongrie,  en  1689,  mort  en 
1778.  Il  lit  ses  premières  armes  dans  les  troupes  de  Hongrie,  sous  les  ordres 
de  sou  père,  parent  du  célèbre  llagolzki.  Lorsque  les  Hongrois  furent  ren- 
tres sous  l'obéissance  de  la  cour  de  Vienne,  il  passa  en  France,  et,  après 
avoir  assisté  à  la  prise  et  à  la  retraite  de  Prague,  il  combattit  en  1743  à 
Deltingen,  sous  le  maréchal  de  Noaillcs.  Elevé  l'année  suivante  au  grade 
de  lieutenant  général  des  armées  du  Roi,  il  lit  la  guerre,  en  1745,  sur  la 
frontière  du  Rhin,  et  accompagna  Louis  XV  dans  les  glorieuses  campagnes  de 
Flandre,  de  1746  à  1748.  Il  fut  emplojé  dans  l'armée  du  maréchal  d'Es- 
trées  en  Saxe  et  en  Hanovre,  en  1757,  et  reçut  l'année  suivante  le  bâton  de 
maréchal  de  France.  ViTouT. 

Son  nom  est  surtout  célèbre  pour  avoir  introduit  le  premier  des  hussards 
dans  les  armées  françaises  ;  un  des  régiments  de  cette  arme  porta  son  nom 
jusqu'en  179  0.  Sismondi. 

2.  Conflans  (Hubert  de  Brienne,  comte  de),  né  vers  1690,  mort  en  1777.  Il 
entra  dans  la  marine  en  1706.  Enseigne  de  vaisseau  en  1712,  il  servit  sur 
mer  jusqu'en  1724.  Lieutenant  en  1727,  capitaine  de  vaisseau  en  1734,  il 
servit  cette  année  et  la  suivante  sous  les  ordres  de  Duguay-Trouin  ;  en  1740 
et  1741,  dans  l'escadre  du  marquis  d'Antin,  et  fut  mis,  en  1745,  à  la  tête 
d'une  division  navale  à  la  Martinique.  Au  commencement  de  la  guerre  de  Sept 
ans,  en  1756,  il  commanda  une  escadre  sur  l'Océan,  et  reçut  la  même  année 
la  charge  de  vice-amiral.  Il  continua  de  servir  activement  jusqu'après  1758, 
où  le  roi  Louis  XV  le  comprit  dans  la  promotion  qu'il  lit  de  plusieurs  maré- 
chauv  da  France.  Vatout. 


MARS    1758.  29 

qu'il  y  avoit  vingt  vaisseaux  de  ligne  dont  on  ne  pouvoit 
faire  usage,  faute  de  matelots,  dont  nous  avons  fait  une 
perte  considérable  par  les  prises  en  Amérique  et  par  la 
peste  qui  a  été  à  Brest. 

Le  Roi  a  donné  l'abbaye  de  Trois-Fontaines,  qu'avoit 
le  cardinal  de  Tencin ,  diocèse  de  Chà!ons-sur-Marne , 
qui  est  de  plus  de  cinquante  mille  livres  de  rente,  à 
M.  l'abbé  comte  de  Bernis,  ministre  des  affaires  étran^ 
gères,  et  à  M.  l'abbé  de  Jarente,  neveu  de  l'évêque 
d'Orléans,  qui  a  la  feuille,  l'abbaye  d'Aisnay,  diocèse 
de  Lyon,  qu'avoit  aussi  le  cardinal  de  Tencin,  qui  est  do 
quarante  mille  livres  de  rente. 

Du  vendredi  17  mars,  assemblée  du  Parlement. 

On  a  reçu  à  la  Grand'Chambre  vingt-sept  maîtres  des 
Requêtes,  qui  ne  peuvent  y  avoir  séance  qu'après  avoir 
été  reçus  au  Parlement.  La  Cour  n'avoit  pas  voulu  en 
recevoir  depuis  la  Cbambre  royale ,  où  les  maîtres  des 
Requêtes  éloicnt  employés ,  sous  prétexte  qu'il  falloit 
avoir  été  dix  ans  officier  dans  une  Cour  souveraine  pour 
être  maîlre  des  Requêtes,  et  que  les  dispenses  qu'ils 
avoient  obtenues  à  cet  égard  éloient  contre  les  règles. 
Bref,  on  leur  avoit  fait  des  difficultés  pour  les  punir  de 
s'être  prêtés  à  la  création  de  la  Cbambre  royale. 

On  a  enregistré,  à  ce  que  l'on  dit,  quelques  édits  qui 
n'ont  point  encore  été  rendus  publics. 

Plus  une  déclaration  du  15  mars,  par  rapport  à  l'ad- 
ministration de  l'hôpital.  Le  Roi  y  déclare  qu'il  n'a  ja- 
mais eu  l'intention  que  de  suspendre  pour  un  temps 
l'exécution  de  l'article  66  de  l'édit  du  mois  d'avril  1656, 
et  qu'il  juge  à  propos  de  rétablir  les  choses  à  cet  égard 
dans  le  même  état  où  elles  étoient  avant  l'arrêt  du  Con- 
seil du  20  novembi^e  1751,  et  les  lettres-patentes  du 
28  janvier  1752.  A  ces  causes.  Sa  l^lajesté  a  révoqué 
l'arrêt  du  Conseil  et  lesdites  lettres-patentes.  En  consé- 
quence, ordonne  que  l'article  66  de  l'édit  de  1656  soit 
exécuté  dans  tout  son  contenu  comme  aupai'avant  ;  que 

3. 


30  JOURNAL    DE   BARBIER. 

les  directeurs  nommés  par  Sa  Majesté  ou  qui  auroient 
été  choisis  aux  bureaux  dudit  hôpital  général  et  qui 
n'avoient  pas  prêté  serment  en  la  Graud'Chamhre  du 
Parlement,  soient  admis  sans  difficulté  à  prêter  ledit 
serment,  conformément  à  l'article  73  de  l'édit  de  1656, 
et  qu'en  tout  on  se  règle  et  gouverne  à  l'avenir,  pour 
tout  ce  qui  concerne  ladite  administration,  comme  avant 
l'année  1749. 

Par  l'arrêt  du  Conseil  du  20  novembre  1751 ,  le  Roi 
évoquoit  l'aftaire  de  l'hôpital  général,  sur  sa  déclaration 
du  24  mars  précédent,  que  le  Parlement  avoit  changée  et 
modifiée  à  chaque  article,  lors  de  l'enregistrement  d'i- 
celle.  Le  Roi,  le  21  novembre,  s'est  fait  remettre  les 
minutes  des  délibérations,  au  sujet  de  l'hôpital  général, 
et  les  a  mises  dans  sa  poche,  et  Sa  Majesté  a  fait  défenses 
au  Parlement  de  s'assembler  et  de  délibérer,  ni  de  lui 
faire  aucunes  remontrances,  au  sujet  de  cette  affaire  de 
l'hôpital  général.  Sur  quoi  le  Parlement  a  cessé  ses 
fonctions;  lesquelles  il  a  repris  en  vertu  de  lettres-pa- 
tentes de  jussion  du  29  novembre  que  le  Parlement  a 
enregistrées;  mais  sans  approuver  l'arrêt  du  Conseil  du 
20  novembre,  et  ce  qui  s'en  étoil  ensuivi.  Par  les  lettres- 
patentes  du  28  janvier  1752,  enregistrées  au  Grand- 
Conseil,  le  Roi  a  attribué  audit  Grand-Conseil  la  connois- 
sance  de  toutes  les  affaires  qui  regardent  l'administration 
de  l'hôpital  général  dont  le  Parlement  a  été  dépouillé. 

Voilà  ce  que  le  Roi  a  révoqué  par  cette  nouvelle  dé- 
claration ;  mais  quoiqu'elle  rétablisse  le  Parlement  dans 
tous  ses  anciens  droits  et  usages  pour  l'administration 
de  l'hôpital  général,  le  Parlement,  toujours  attentif  à  la 
conservation  de  ses  prétentions,  a  ajouté  dans  l'enre- 
gislrement  de  cette  nouvelle  déclaration  :  Sans  que 
renonciation  desdits  arrêts  du  Conseil  et  lettres-patentes 
l)uisse  être  lirée  à  conséquence;  attendu  que  la  Cour 
n'a  reconnu  ni  approuvé  cesdils  arrêts  du  Conseil  et 
letUes-[ialentes. 


MARS    1758.  31 

Du  25  mars.  Gazelle  de  France.  M.  le  comte  de  Cler- 
moiil,  prince,  a  fait  passer  le  Yeser  à  l'armée  et  la  ra- 
mène à  Pailerborn. 

Un  détachement  a  rendu  la  ville  de  Minden  aux  Ha- 
novriens.  On  dit  que  près  de  quatre  mille  hommes  de 
nos  troupes  ont  été  faits  prisonniers.  Par  la  capitulation 
nous  perdons  du  monde  en  détail. 

M.  le  comte  de  Clermont  a  fait  un  exemple  par  rap- 
port aux  entrepreneurs  des  fourrages  qui,  depuis  long- 
temps dans  nos  troupes,  s'enrichissent  par  des  fripon- 
neries de  toute  espèce,  ainsi  que  tous  les  autres  muni- 
tionnaires  et  régisseurs  des  fournitures  pour  les  troupes. 
Un  garde-magasin  ou  son  commis  a  été  condamné  à  être 
mis  au  carcan  à  la  tète  du  camp,  les  jeudi  et  dimanche, 
[lendant  un  très-long  temps  ;  et  le  sieur  Mil  lin  de  Grand- 
maison  ,  régisseur  général,  créature  de  M.  le  comte 
d'Argenson,  ci-devant  ministre,  s'est  enfui  en  Hollande 
ou  en  Prusse.  C'est  le  bruit  de  Paris,  mais  on  ne  sait 
pas  bien  encore  les  détails.  En  tous  cas,  cet  exemple 
étoit  bien  nécessaire  pour  remettre  un  peu  l'ordre  dans 
toutes  les  entreprises  des  fournitures  et  des  hôpitaux, 
dont  les  abus  étoicnt  souvent  de  concert  avec  les  offi- 
ciers généraux,  et  il  falloitun  prince  du  sang  pour  met- 
tre cet  ordre. 

M.  de  Besluchef ,  chancelier  et  premier  ministre  de 
Russie,  a  été  arrêté  par  l'ordre  de  l'impératrice  de  Rus- 
sie. {Gazelle  de  France.)  Le  comte  d'Apraxin,  général 
des  troupes  russes,  qui  commandoit  l'année  dernière  et 
qui  avoit  fait  retirer  ses  troupes  après  avoir  battu  les 
Prussiens,  a  été  arrêté  cet  hiver  et  interrogé.  On  dit  qu'il 
s'est  justifié  par  un  ordre  par  écrit  du  chancelier  Bestu- 
chef.  C'est  apparemment  à  cette  occasion  que  ce  ministre 
a  été  arrêté  et  dépouillé  de  tous  ses  emplois  tout  nou- 
vellement. On  ne  concevoit  rien,  la  campagne  dernière, 
à  la  retraite  du  général  Apraxin,  qui  étoit  en  état  de  pour- 
suivre vivement  le  roi  de  Prusse.  Celte  trahison  a  mis 


32  JOURNAL   DE    ISAHIilER. 

ce  prince  en  état  do  porter  ses  forces  d'un  autre  côté; 
sans  cela  il  n"y  auroit  peut-être  point  eu  la  bataille  de 
Rosback  contre  le  prince  de  Soubise,  et  le  roi  de  Prusse 
n'auroit  pas  pris  Breslau,  en  Silésie,  sur  la  reine  de 
Hongrie,  et  l'on  auroit  à  présent  la  paix.  C'est  le  fruit 
de  quelque  intelligence  avec  l'Angleterre. 

Le  chancelier  Bestuchef  est  frère  de  M.  Bestuchef, 
ambassadeur  de  Russie  en  France,  actuellement  à  Paris. 
On  verra  s'il  restera  dans  cet  emploi. 

Depuis  cet  hiver,  le  nouveau  général  des  troupes  rus- 
ses s'est  emparé  de  toute  la  Prusse;  il  a  un  corps  de 
troupes  considérable,  sans  celles  que  le  général  Fremer 
attend  tous  les  jours  de  la  Russie,  L'impératrice  l'a 
nommé  gouverneur  général  de  la  Prusse. 

Le  comte  de  Clermont  va  encore  plus  loin  ;  il  marche 
avec  son  armée  à  Vesel,  dans  le  duché  deClèves,  appar- 
tenant au  roi  de  Prusse,  et  le  maréchal  de  Broglie  va 
l'y  joindre  avec  les  troupes  qu'il  commande.  De  cette 
façon  les  grandes  opérations  en  Prusse,  en  Bohême, 
Saxe  et  Silésie,  se  feront  par  les  troupes  de  l'impératrice 
de  Russie  et  de  la  reine  de  Hongrie. 

Le  Roi  a  tenu  le  sceau,  le  28,  pour  la  vingt-sixième 
fois.  Le  Roi  a  fait  la  nomination  de  plusieurs  abbayes. 
Sa  Majesté  en  a  donné  une  de  dix  mille  livres  à  l'abbé 
d'Héricourt,  conseiller  de  Grand'Chambre,  et  une  de 
trois  mille  cinq  cents  à  l'abbé  Richard  de  Saint-Non, 
conseiller  de  la  deuxième  des  Enquêtes. 

M.  Lamoignon  de  Baville^  conseiller,  et  ayant  une 
charge  de  président  à  mortier,  fils  de  M.  Lamoignon,  ci- 
devant  président,  épouse  mademoiselle  Berryer,  fille  du 
conseiller  d'État  et  au  Conseil  des  Dépêches,  laquelle 
sera  très-riche  par  sa  mère.  * 

1.  Depuis  garde  des  sceaux,  mort  eu  mai  i789,  accablé  de  dettes. 
(^'ole  de  Barbier  d'incrcville.) 


AVRIL    1758.  33 

Avril. 

Le  Koi  ordonne  aux  Laclicliers  en  tbôologie  de  passer  leurs  thèses.  —  Election 
d'une  sup(?ricure  dans  la  maison  des  Hospitalières  du  faubourg  Saint- 
Marceau.  —  M.  de  Montazet  est  nommé  archevêque  de  Lyon.  —  M.  de 
Jarente,  évèque  d'Orléans,  marie  sa  nièce.  —  Lettre  du  comte  Je  Saint- 
Florentin,  relative  à  six  docteurs  en  théologie.  —  Création  de  rentes  héré- 
ditaires. —  Privilège  des  évêqucs  d'Orléans  pour  la  délivrance  des  prison- 
niers pour  crimes.  —  La  réalité  du  projet  de  Bourg-Fontaine.  —  Refus 
de  sacrements.  —  M.  de  L'EcUise,  curé  de  Saint-?\icolas-Jes-Cliamps.  — 
Le  Parlement  le  décrète  d'ajournement.  —  -Madame  Héuiart.  —  L'archo- 
vcquc  de  Paris  appelle  au  saint-siége  d'une  sentence  du  primat  des  Gaules. 
—  Découverte  d'un  veau  d'or  à  Neufchàtcau,  en  Lorraine.  —  Thèses  de 
licence  en  Sorbonnc.  —  Le  séminaire  d'Orléans.  —  Mort  de  M.  Crussol 
J'Amboise. 

Samedi  V  avril,  le  syndic  de  la  Faculté  de  llicologic 
a  reçu  une  lettre  de  cachet  pour  faire  assembler  ladite 
assemblée.  Cette  lettre  porte  l'ordre  de  dire  à  tous  les 
bacheliers,  de  la  part  du  Roi,  de  soutenir  leurs  thèses 
comme  à  Tordinaire,  et  défend  en  même  temps  de  déli- 
bérer sur  ces  ordres.  L'assemblée  du  prima  mensis  s'est 
tenue;  on  a  exécuté  ce  qui  étoit  prescrit  par  la  lettre  de 
cachet  et  l'on  s'est  séparé;  mais  l'on  doute  que  les  ba- 
cheliers se  présentent  pour  soutenir  des  thèses,  crainte 
d'avoir  de  mauvais  billets  après  la  thèse  et  peut-être  de 
ne  pouvoir  être  placés  dans  les  diilerents  diocèses.  Mais 
voilà  toujours  un  pas  de  plus  que  ce  qui  avoit  été  fait 
jusqu'à  présent. 

L'ordre  du  Roi  porte  de  faire  assembler  tous  les  ba- 
cheliers, mardi  4  de  ce  mois,  à  Navarre,  chez  M.  Ger- 
vaise,  syndic  royal  et  grand-mailre  de  Navarre,  pour 
prendre  les  arrangements  pour  soutenir  les  thèses,  et 
en  même  temps  que  ceux  desdils  bacheliers  qui  n'au- 
ront point  soutenu  les  thèses,  dans  deux  mois,  en  seront 
exclus  pour  toujours. 

Le  mardi,  les  bacheliers  se  sont  rendus  au  Collège  de 
Navarre.  M.  Gervaise  leur  a  donné  connoissance  des 
ordres  du  Roi.  On  ne  leur  demandoit  pas  leurs  avis.  Us 
sont  sortis;  mais  on  croit,  qu'en  général,  ils  ne  se  près- 


34  JOURNAL   DE   BARBIER. 

seront  pas  de  soutenir  des  thèses,  si  ce  n'est  quelque 
moine  \  on  verra  ce  que  cela  aura  produit  à  l'assemblée 
de  la  Faculté  du  prima  mensis  du  mois  de  mai. 

Il  y  a  longtemps  que  l'on  parle  de  l'affaire  des  Hospi- 
talières du  faubourg  Saint-Marcel.  Il  paroît  certain  que 
M.  Maluin  de  Montazet,  évêqued'Âutun,  qui  en  cette  qua- 
lité a  toute  juridiction  spirituelle  et  temporelle  de  l'ar- 
chevêque de  Lyon,  pendant  la  vacance,  a  levé,  en  qua- 
lité de  primat  des  Gaules,  l'interdiction.  Il  n'y  avoit 
point  eu  d'excommunication  prononcée  par  M.  l'arche- 
vêque de  Paris,  contre  les  dames  Hospitalières  du  fau- 
bourg Saint-Marcel,  de  procéder  à  l'élection  d'une  supé- 
rieure; ce  qui  est  précédé  d'une  messe  solennelle  et 
d'une  communion  générale.  Pour  leur  désobéissance  à 
leur  supérieure  légitime,  elles  en  ont  interjeté  appel 
simple  à  la  primatie  de  Lyon.  En  conséquence,  le  Roi 
a  nommé  M.  Brute,  curé  de  Saint-Benoît,  à  Paris,  com- 
missaire, pour  faire  exécuter  la  sentence  ou  l'ordonnance 
de  la  primatie,  et  ces  bonnes  religieuses  sont  actuelle- 
ment en  retraite  pour  se  préparer  à  procéder  à  l'élection 
d'une  supérieure,  en  présence  de  ce  commissaire  du  Roi  ; 
ce  qui  sera  suivi  d'une  grand'messe  et  d'une  commu- 
nion générale  de  ces  bonnes  dames  qui,  enfin,  sans  s'être 
soumises  à  leur  archevêque  auront  eu  le  dessus;  et 
M.  l'archevêque  de  Paris,  dans  son  exil,  se  sera  réservé 
assez  inutilement  Ja  connoissance  de  cette  affaire.  On 
dit  que  d'autres  avoient  refusé  cette  commission  du  Roi. 
On  dit  aussi  que  M.  l'évêque  de  Bethléem  et  les  trois 
autres  grands  vicaires  de  M.  l'archevêque  de  Paris,  ont 
été  chez  ces  religieuses  leur  lire  une  lettre  d'exhortation 
de  ce  prélat;  qu'une  a  répondu  pour  les  autres,  qu'elles 
étoient  soumises  à  toutes  les  décisions  de  l'Église,  mais 
que,  par  rapport  à  ce  qu'il  étoit  parlé  dans  la  lettre  de 
la  constitution  Uniyenitus,  elles  n' avoient  rien  à  ré- 
pondre, attendu  la  loi  du  souverain  et  la  déclaration  qui 
ordonnoit  un  silence  respectif  sur  toutes  ces  matières. 


AVRIL  ir.Gfi.  35 

Voilà  un  grand  triomplie  pour  les  jansénistes,  et,  jus- 
qu'ici, le  Parlement  ne  paroit  pas  se  mêler  de  tout  ceci  ; 
c'est  le  Roi  et  les  ministres  qui  font  seuls  toutes  ces 
opérations.  M.  de  Montazet  a  été  nommé  par  le  Roi  à 
rarchevêché  de  Lyon,  et  l'on  dit  ici  que  sa  complaisance, 
pour  lever  l'interdition  prononcée  par  son  confrère,  a 
été  la  condition  de  cette  nomination. 

D'un  autre  côté,  M.  de  Jarente,  évcque  d'Orléans, 
ayant  la  feuille  des  bénéfices,  et  qui  a  beaucoup  de  part, 
avec  M.  l'abbé  de  Bernis,  à  tout  ce  qui  se  fait  à  présent, 
a  marié  sa  nièce  à  M.  de  La  Reynière,  fermier  général, 
très-riche,  beau-frère  de  M.  Lamoignon  de  Malcsherbes, 
fils  de  M.  le  chancelier,  et  il  a  eu  une  grosse  abbaye  pour 
son  neveu  qui  étoit  grand  vicaire  de  l'évêché  de  Digne; 
en  sorte  que  ces  messieurs  tirent  le  bon  parti  de  leur 
facilité  à  réduire  le  clergé,  les  évoques  et  autres,  au 
point  de  silence  et  de  tranquillité  où  on  les  veut  as- 
treindre. 

Il  n'y  a  point  eu  de  lettres  de  cachet,  mais  M.  le  comte 
de  Saint-Florentin,  ministre  de  Paris,  a  écrit  à  différents 
supérieurs  de  séminaires,  de  défendre  et  d'empêcher 
que  tels  et  tels  docteurs,  au  nombre  de  six,  n'assistent 
aux  assemblées  de  la  Faculté  de  théologie;  entre  autres, 
un  supérieur  du  séminaire  de  Saint-Nicolas-du-Char- 
donnet,  portant  défenses  à  eux  de  paroître  dans  les 
assemblées  de  la  Faculté  de  théologie.  Apparemment 
que  ces  messieurs  étoient  les  plus  vifs,  et  il  y  a  de  plus 
une  lettre  de  cachet  qui  exile  à  soixante  lieues  de  Paris 
un  bachelier  du  Collège  des  Loml)ards,  qui,  peut-être, 
a  tenu  quelques  discours  avec  d'antres  bacheliers. 

Ce  bachelier  est  un  Hybernois  qui  a  été  accusé  d'avoir 
écrit  une  lettre  circulaire  à  des  bacheliers,  pour  les  en- 
gager à  tenir  bon.  Il  a  nié  le  fait  et  offert  d'en  donner 
la  preuve.  Malgré  cela,  la  lettre  de  cachet  a  toujours  eu 
son  exécution.  Quoi  qu'il  en  soit,  l'affaire  des  thèses  est 
toujours  dans  le  même  état  qu'elle  étoit,  lorsque  les  ba- 


36  JOURNAL   DE    BARBIER. 

cheliers  ont  comparu  à  Navarre,  devant  M.  Gervaisc, 
syndic  royal  ;  car  à  Paris,  on  a  raconté  tout  cela  de  dif- 
férente façon.  Les  esprits  inquiets  ne  sont  pas  plus  ra- 
doucis. Il  s'agit  de  savoir  comment  toute  cette  conduite 
du  ministère  sera  regardée  par  la  suite.  Il  est  toujours 
vrai  de  dire  qu'on  ne  peut  pas  forcer  un  bachelier  à  sou- 
tenir une  thèse  de  licence  en  Sorbonnc,  pouvant  se  faire 
passer  licencié  en  droit;  mais  il  y  a  peut-être  quelque 
bachelier  qui,  avant  tout  ceci,  avoit  fait  des  démarches 
pour  soutenir  les  examens  qui  précèdent  la  thèse;  et  l'on 
compte  qu'il  y  aura  quelques  bacheliers  qui  en  soutien- 
dront. 

Édit  du  Iloi  enregistré  au  Parlement,  toutes  les  Cham- 
bres assemblées  le  18  avril,  portant  création  de  trois 
millions  deux  cent  mille  livres  de  rentes  héréditaires, 
sur  les  aides  et  gabelles,  à  quatre  pour  cent,  au  princi- 
pal de  quatre-vingts  millions,  payables  moitié  argent 
comptant,  moitié  en  anciens  contrats  de  rentes  sur  la 
ville,  créés  par  édit  de  juin  1720,  dont  on  reçoit  les  arré- 
rages au  denier  quarante.  Les  nouveaux  contrats  seront 
numérotés  et  remboursés  en  totalité  par  forme  de  lo- 
terie, tous  les  ans,  à  raison  de  quinze  cent  mille  livres 
que  le  Roi  destine  par  an  à  cet  efiet,  ainsi  que  le  mon- 
tant des  rentes  des  contrats  remboursés  chaque  année. 
Cet  édit  est  avantageux,  tant  par  l'augmentation  du 
revenu  et  l'exemption  des  droits  de  vingtième  et  des 
deux  sols  pour  livre  du  dixième,  que  par  l'espérance  du 
remboursement  par  la  loterie.  Do  cette  façon,  le  Roi  em- 
prunte quarante  millions  en  deniers  comptants,  ce  qui, 
avec  toutes  les  sommes  déjà  reçues,  les  rentes  viagères 
et  les  loteries,  charge  de  plus  en  plus  l'État  et  fait  voir 
que  cette  guerre  coûte  infiniment  à  la  nation. 

Le  Parlement,  par  son  enregistrement,  n'a  observé 
autre  chose,  sinon  que  ces  nouvelles  rentes  ne  pourront 
être  constituées  que  moitié  en  contrats,  faits  par  édit  de 
juin  1720,  et  moitié  en  deniers  comptants. 


AVP.IL    IT.-.S.  37 

Quoique  l'argent  soil  fort  rare ,  ces  renies  seront 
rem[>lk'S,  d'autant  que  les  étrangers  non  naturalisés 
et  les  communautés  ecclésiastiques  pourront  en  ac- 
quérir. 

Autre  édit  du  Roi,  de  ce  mois,  enregistré  le  même 
jour  18  avril,  les  Chambres  assemblées,  au  sujet  du  pri- 
vilège des  évèques  d'Orléans,  iiour  la  délivrance  des  pri- 
sonniers pour  crimes.  Quoique  le  Roi  semble  confirmer 
par  jiiété  ce  privilège,  il  le  restreint  :  1»  Aux  crimes  com- 
mis dans  l'étendue  du  diocèse  d'Orléans;  2°  il  en  excepte 
les  crimes,  excès,  outrages  non  graciables,  suivant  les 
ordonnances.  L'abus  de  ce  privilège  étoit  porté  à  l'excès 
par  le  nombre  de  criminels  qui  venoient  de  toutes  parts 
et  pour  toutes  sortes  de  crimes. 

Mais  cet  édit  a  déjà  été  publié  en  1753  et  enregistré 
à  la  Chambre  des  Vacations  établie  par  le  Roi  aux  Au- 
gustins  et  composée  de  conseillers  d'État  et  de  maître 
des  Requêtes,  le  10  novembre,  pendant  la  translation 
de  la  Grand'Chambre  à  Pontoise  et  l'exil  du  reste  du 
Parlement.  Cet  édit  a  été  fait,  dit-on,  par  M.  Joly 
de  Fleury  père,  procureur  général,  magistrat  des  plus 
habiles  du  royaume.  Indèi)endamment  du  fait  du  privi- 
lège, l'èdit  est  conçu  dans  les  vrais  principes  du  droit 
public,  concernant  l'autorité  souveraine.  Il  étoit  fait  ap- 
paremment pour  l'entrée  solennelle  de  M.  Laval-Mont- 
morency qui  étoit  nommé  à  l'évêché  (fOrléans. 

Mais  comme  le  Parlement  ne  veut  rien  reconnoître  do 
toutes  les  lois  et  enregistrements  faits  pendant  son  exil 
et  son  absence,  soit  par  la  commission  de  la  Chambre 
des  Vacations,  soit  par  la  Chambre  royale,  et  que  M.  de 
Jarente,  ministre  de  la  feuille  des  bénéfices  et  évêque 
d'Orléans,  n'a  pas  encore  fait  son  entrée  dans  son  dio- 
cèse, le  ministère  s'est  trouvé  apparemment  obligé,  pour 
satisfaire  le  Parlement,  de  réitérer  cet  édit  pour  lui  faire 
enregistrer,  lequel  est  copié  mot  pour  mot  sur  l'ancien , 
awna  (ju'il  en  soil  fait  mention;  en  sorte  que  cela  peut 
vil.  ^  4 


38  JOURNAL   DE  BARBIER. 

paroître  nouveau  à  ceux  qui  ne  sont  pas  inslriiits  de  ce 
qui  s'est  passé  en  1753. 

Du  vendredi21  avril.  Assemblée  des  Chambres.  M.  Joly 
deFleury,  premier  avocat  général,  a  dénoncé  à  la  Cour 
un  libelle  anonyme,  2  volumes  in-12,  imprimé  à  Paris, 
chez  la  veuve  Diipuy  en  1755,  intitulé  :  La  réalité  du 
projet  de  Bourg-Fontaine  démontrée  par  l'exécution. 
Bourg-Fontaine  est  une  chartreuse  dans  la  forêt  de 
Villers-Coterets,  où  l'on  suppose  que  six  personnes  s'é- 
toient  assemblées  en  1621 ,  pour  former  et  exécuter  le 
projet  de  détruire  la  religion  catholique,  d'établir  le 
déisme,  d'abolir  toute  sorte  de  culte  et  de  renverser  les 
mystères,  surtout  celui  de  l'incarnation,  non  par  des 
voies  ouvertes  pour  ne  pas  s'exposer  aux  punitions,  mais 
par  des  voies  cachées  et  indirectes,  comme  de  discrédi- 
ter les  sacrements  de  pénitence  et  d'eucharistie,  en  ren- 
dant leur  pratique  si  difficile,  par  les  dispositions  néces- 
saires pour  en  approcher,  que,  par  le  non-usage  sous  ces 
prétextes,  on  en  perdit  peu  à  peu  la  foi;  de  relever 
la  grâce  efficace  à  un  si  haut  point,  qu'elle  opérât 
toute  seule  en  renversant  la  liberté  du  franc  arbitre  ;  de 
publier  que  Jésus-Christ  n'étoit  point  mort  pour  tous  les 
hommes,  mais  seulement  pour  les  élus,  ceux  qu'il  avoit 
voulu  sauver,  et  de  faire  valoir  la  prédestination. 

Cette  relation  jivoit  été  imprimée  par  ordre  de  la  reine 
Anne  d'Autriche,  mère  de  Louis  XIV,  morte  en  1666, 
et  composée  par  le  sieur  Filleau,  avocat  du  Roi  à  Poi- 
tiers, qui  en  avoit  été  instruit  par  un  des  six.  C'étoit 
riiistoire  du  jansénisme,  que  l'on  a  continuée  jusqu'aux 
réflexions  du  père  Quesnel,  dans  cette  dernière  impres- 
sion de  1755.  Les  jansénistes  ont  toujours  nié  ce  pré- 
tendu projet  de  Bourg-Fontaine,  et  M.  l'avocat  général, 
dans  son  réquisitoire,  dit  que  cette  fiction,  présentée  en 
1656,  a  été  regardée  comme  une  calomnie,  et  que  l'on 
fait  reparoître  celle  fable  sous  une  forme  nouvelle. 

Arrêt  qui  a  condamné  cette  brochure  à  être  brûlée  [)ar 


AVRIL    1758.  39 

la  main  du  bourreau,  et  qui  a  été  exécuté  samedi  2-2, 
comme  contenant  des  principes  contraires  aux  lois,  maxi- 
mes et  usages  du  royaume ,  et  renouvelant  malicieuse- 
ment des  faits  faux  et  calomnieux,  en  imputant  un  sys- 
tème de  déisme  et  d'impiété  à  des  prélats,  docteurs, 
magistrats  et  autres  personnes,  également  recomman- 
dables  par  leur  piété,  leurs  lumières  et  leur  attachement 
à  la  religion. 

Défenses  d'imprimer,  vendre  et  colporter;  mais  il  n'y 
a  rien  de  statué  contre  la  veuve  Dnpuy,  quai  des  Augus- 
tins,  quoique  cela  ait  été  imprimé  sans  permission.  On 
dit  cependant  qu'il  y  avait  eu  permission  tacite  de  la 
part  du  ministère.  En  1755,  on  pensoit  et  on  agissoit 
difléremment  d'aujourd'hui. 

Quoi  qu'il  en  soit,  no  peut-on  pas  dire  que  cette  dé- 
nonciation et  cet  arrêt,  que  l'on  crie  publiquement  dans 
les  rues  et  qui  est  affiché,  sont  déplacés  dans  les  cir- 
constances présentes.  Celte  brochure,  impriméeen  1755, 
étoit  connue  de  peu  de  gens,  et  cet  arrêt  va  donner  la 
curiosité  de  la  connoître,  surtout,  pour  connoitre  les 
personnes  de  cette  assemblée  de  Bourg-Fontaine,  dont 
l'arrêt  fait  un  si  grand  éloge.  Or  les  six  personnes  nom- 
mées dans  cette  relation  vraie  ou  fausse  sont  :  l'abbé  de 
Ilauranne  de  Saint-Cyran  (Jean  du  Verger),  Cornélius 
Jansénius,  Philippe  Cospeau,  évêque  de  Nantes;  Pierre 
Camus,  évêque  de  Bellay;  MM.  Arnaud  et  Simon  Vigor, 
conseiller  au  Grand-Conseil.  Or,  tout  le  monde  sait  que 
l'abbé  de  Saint-Cyran,  Jansénius  et  M.  Arnaud,  ont  été 
les  fondateurs  et  les  grands  partisans  du  jansénisme, 
lequel,  bien  auparavant  la  constitution  Unigenitiis,  a 
été  très-fort  condamné.  Il  paroît  donc  déplacé  de 
faire  un  si  grand  éloge  de  ces  personnages.  C'est  faire 
gratuitement  une  espèce  d'insulte  au  clergé  d'aujour- 
d'hui, et  ce  n'est  pas  le  moyen  de  maintenir  les  ecclé- 
siastiques dans  l'esprit  de  paix  qu'on  veut  leur  pres- 
crire. (Voyez  au  sujet  de  ces  six  personnes  Baylc,  au 


40  JOLUNAL    DE    lîAIU'.IER. 

mot  Saint'Cyran;  Morcry  au  mot  Verger  et  antres'.) 
Du  vendredi  21  avril.  Nouvelle  affaire.  L'abbé  de 
Vulsanges,  ancien  docteur  de  Sorbonne,  âgé  de  quatre- 
vingts  ans,  et  aveugle  depuis  deux  ans,  grand  jansé- 
niste, appelant,  réappelant,  ayant  adhéré  à  Icvèque  de 
Senez,  etc.,  s'est  trouvé  très-indisposé  sur  la  paroisse 
de  Saint-Nicolas -des-Champs,  où  il  demeure  depuis 
longtemps  avec  son  frère ,  prêtre  habitué  de  cette  pa- 
roisse, interdit.  Il  a  aussi  un  autre  frère,  qui  a  été 
longtemps  vicaire  à  cette  paroisse,  qui  a  été  renvoyé  par 
M.  de  l'Écluse,  curé,  et  qui  est  interdit,  mais  qui  s'est 
retiré  sur  la  paroisse  de  Saint-Leu;  tous  trois  francs 
jansénistes. 

Le  malade  a  envoyé  demander  les  sacrements.  Le 
porte-Dieu  de  Saint-Nicolas-des-Champs  s'est  excusé. 
Les  deux  vicaires  en  ont  fait  de  même,  et  M.  de  l'Écluse, 
curé,  et  l'un  des  vicaires  généraux  de  M.  l'archevêque 
de  Paris  pendant  son  exil,  a  refusé.  Tout  cela  a  fait  du 
bruit  dans  la  paroisse.  Comme  l'on  s'attendoit  à  des 
sommations,  le  curé,  les  vicaires,  le  porte-Dieu  et  tous 
les  prêtres  de  la  paroisse  se  sont  absentés;  en  sorte  que 
les  sommations  ont  été  faites  sans  parler  à  qui  que  ce 

1 .  Ici  Barbier  a  inséré  dans  son  Journal  un  petit  cahier  de  huit  pages, 
contenant  des  extraits  d'ouvrages  imprimés  relatifs  à  l'affaire  de  Bourg-Fon- 
taine. On  y  trouve  d'abord  l'histoire  abrégée  de  Jansénius,  do  son  livre  sur 
la  Grâce,  de  ses  rapports  avec  Duvergier  de  Hauranne,  abbé  de  Saint-Cyran, 
ainsi  que  des  détails  relatifs  à  la  part  que  Tort-Royal  a  prise  à  cette  célèbre 
querelle.  Il  est  dit  ensuite  qu'Arnaud  a  écrit  en  français,  pour  les  dames, dens. 
apologies  de  la  doctrine  de  Jansénius  ;  que  ces  apologies  se  sont  trouvées  entre 
les  mains  de  la  jeunesse  et  des  femmes  qui ,  devenues  théologiennes,  faisaient  des 
conférences  sur  les  mystères  de  la  grâce  et  de  la  prédestination  ;  qu'après  avoir 
écrit  pour  les  femmes,  on  écrivit  pour  le  peuple,  entre  les  mains  duquel  fut 
mis  \e  Catéchisme  de  la  Grdce,  etc.  Le  parti  janséniste  déployaune  activité  sur- 
humaine pour  propager  ses  doctrines  et  ses  brochures,  et  ce  fut  en  s'organi- 
sant  pour  ainsi  dire  en  société  secrète  qu'il  parvint  à  tenir  si  longtemps  en 
échec  le  pouvoir  ecclésiastique  et  le  pouvoir  royal.  Ces  faits  sont  très-bien 
indiqués  dans  le  résumé  de  Barbier,  mais  comme  ce  résumé  est  pris  çà  et  là 
dans  des  livres,  comme  nous  Pavons  dit  plus  haut,  nous  nous  sommes  dis- 
[iLMisé  de  le  reproduire  ici. 


AVIUL   1758.  41 

soit;  après  quoi  on  s'est  retiré  par  devers  M.  le  procu' 
reur  général. 

La  nuit  de  vendredi  au  samedi ,  on  a  déménagé  tous 
les  meubles  jusqu'au  vin  de  la  cave  de  M.  le  curé  et  des 
vicaires.  On  dit  même  que  deux  dames  de  la  paroisse  ont 
prêté  les  mains  à  ce  déménagement,  que  l'on  nomme 
l'une  madame  Hémart,  femme  ou  veuve  d'un  secrétaire 
du  Roi,  et  madame  Chauvelin,  femme  de  l'intendant 
des  finances. 

Du  samedi  22  avril.  Assemblée  des  Chambres  à  sept 
heures  et  demie  du  matin.  M.  le  procureur  général  a 
dénoncé  et  rendu  plainte  de  ce  refus  de  sacrement;  il  a 
été  ordonné  qu'il  en  seroit  informé;  que  M.  Le  Prêtre 
de  Lézonnet,  conseiller  de  Grand'Chambre,  rccevroit 
la  déposition  du  malade  et  dos  témoins,  et  que  M.  Pelot, 
autre  conseiller  de  Grand'Chambre ,  feroit  le  recolle- 
ment ,  et  qu'il  seroit  fait  sommation  aux  curé,  vicaires, 
porte-Dieu  et  autres  prêtres  de  la  paroisse,  de  faire  ces- 
ser le  scandale.  L'assemblée  est  remise  à  cinq  heures 
de  relevée. 

Il  ne  restoit  en  tout  sur  celle  paroisse  que  trois  prêtres 
interdits ,  mais  qui  disoient  toujours  la  messe  comme 
étant  de  Paris,  dont  l'un  est  frère  du  malade.  Faute 
d'autres,  on  lui  a  fait  aussi  la  sommation  comme  la 
chose  étant  pressante,  et  avant  cinq  heures  ayant  acce- 
pté, il  a  porté  les  sacrements  à  son  frère,  assisté  du  ne- 
veu du  malade,  habitué  à  Saint-Leu.  11  faut  observer 
que  la  rue  du  cimetière  de  Saint-Nicolas-des-Champs, 
où  demeure  le  malade,  et  l'église  éloient  remplies  de 
monde  et  de  peuple  à  ne  pouvoir  se  remuer,  dont  la 
plus  grande  partie  déclamait  contre  le  curé.  Assemblée 
de  peuple  toujours  dangereuse,  dans  une  ville  comme 
Paris,  où  la  fermentation  n'est  pas  encore  tout  à  fait  finie 
à  beaucoup  près. 

Il  faut  avouer  que  ce  i\l.  de  l'Écluse  est  un  homme 
très-vif  pour  le  parti  de  M.  l'archevêque  de  Paris,  et  que 


42  JOURNAL  DE  BARBIER. 

l'on  a  été  fort  inquiet,  lors  de  sa  nomination  pour  l'un 
des  quatre  vicaires  généraux  du  diocèse.  A  moins  de 
circonstances  très-fortes  contre  la  personne  du  malade, 
il  est  vrai  de  dire  que  le  curé  a  tort,  ainsi  que  les  vi- 
caires ont  eu  tort  de  se  déterminer  à  ce  refus  de  sacre- 
ments, pour  causer  de  nouveau  du  trouble. 

Samedi  à  cinq  heures,  assemblée  des  Chambres.  On  a 
lu  les  informations.  Tout  le  monde  s'attendoit  à  des  dé- 
crets de  prise  de  corps  ;  mais  apparemment  que  les  in- 
formations n'étoient  pas  assez  fortes,  et  comme  le  ma- 
lade étoit  administré,  que  d'ailleurs  il  n'y  avoit  pas  un 
refus  personnel  de  la  part  du  curé,  vicaires,  porte-Dieu 
et  autres  prêtres,  sur  les  sommations  faites  par  les  huis- 
siers de  la  Cour,  qui  se  sont  contentés  de  les  afficher  aux 
portes  du  curé  et  autres,  messieurs  du  Parlement,  qui 
ne  sont  sortis  qu'à  plus  de  huit  heures,  ont  seulement 
ordonné  une  plus  ample  information ,  et  ont  remis  l'as- 
semblée des  Chambres  à  mardi  matin  25. 

11  est  aussi  à  présumer  que  l'on  a  voulu  avoir  du  temps 
pour  voir,  avec  les  ministres,  le  parti  que  le  Roi  voudroit 
qu'on  prît  dans  cette  affaire,  laquelle  est  très-désagréa- 
ble pour  le  Roi  dans  les  circonstances  présentes. 

Apparemment  aussi  qu'on  aura  fait  dire  aux  simples 
prêtres  habitués  de  la  paroisse  qu'il  n'y  avoit  ici  rien  à 
craindre  pour  eux;  car,  dimanche  23,  une  grande  partie 
étoit  revenue  à  la  paroisse,  et  le  service  et  les  vêpres  ont 
été  célébrés  avec  un  grand  concours  d'assistants,  plus 
par  curiosité  que  par  dévotion. 

Du  mardi  25,  assemblée  des  Chambres. 

i^a  Cour  a  décrété  M.  de  l'Écluse,  curé  de  Saint-Ni- 
colas-des-Champs  et  grand  vicaire  général  du  diocèse, 
d'ajournement  personnel.  Elle  a  décrété  de  prise  de 
corps  les  deux  vicaires  et  le  prêtre  porteur  de  Saint- 
Nicolas,  et  elle  a  ordonné  une  continuation  dinforma- 
tion,  dans  laquelle  seroit  entendue  madame  Hémart, 
femme  du  payeur  des  rentes,  secrétaire  du  Roi  et  tréso- 


AVRIL    1758.  43 

rier  du  marc  d'or,  paroissienne  et  amiedudit  curé,  qui, 
la  nuit  du  vendredi  au  samedi  que  le  curé  s'étoit  ab- 
senté, a  fait  déménager  ses  meubles  en  sa  présence.  Il 
n'est  point  parlé  de  madame  Chauvelin,  que  l'on  disoit 
avoir  été  aussi  de  la  partie. 

L'assemblée  des  Chambres  remise  à  vendredi  28. 

M.  le  curé  de  Saint-Nicolas-des-Champs  est  revenu 
quelques  jours  dans  son  église.  On  dit  qu'il  voudroit  ac- 
commoder cette  affaire,  et  même  qu'il  a  été  voir  quel- 
ques-uns de  messieurs  du  Parlement  ;  qu'il  consentiroit 
bien  à  subir  un  interrogatoire  pour  purger  son  décret, 
mais  qu'il  ne  voudroit  pas  qu'on  lui  fit  certaines  ques- 
tions. On  dit,  d'un  antre  côté,  qu'il  est  prouvé  qu'il 
avoit  défendu  à  ses  prêtres  d'administrer  cet  abbé  de 
Vulsanges,  en  cas  qu'on  vînt  demander  les  sacrements; 
il  est  toujours  certain  que  ce  curé  est  sorti  depuis  de  son 
église,  et  qu'il  est  absent  et  caché. 

Messieurs  les  gens  du  Roi  ont  été  dimanche  à  Ver- 
sailles, On  dit  que  le  Roi  leur  a  dit  que  le  Parlement 
n'avoit  qu'à  suivre  cette  affaire,  mais  avec  modération. 

Du  vendredi  28  avril,  assemblée  des  Chambres. 

On  a  lu  la  continuation  de  l'information  ;  mais  on  n'a 
rien  statué,  et  l'on  a  remis  l'assemblée  à  vendredi  5  mai. 
Il  parolt  que  cela  traîne  en  longueur;  on  devroit  prendre 
cependant  un  parti  de  façon  ou  d'autre,  car  cet  abbé  de 
Vulsanges  n'est  pas  mort  et  se  porte  mieux;  mais  il  a 
quatre-vingt-deux  ans,  et  dans  quinze  jours  ou  un  mois, 
il  peut  retomber  et  demander  encore  les  sacrements,  ce 
qui  fera  une  nouvelle  scène  ;  d'ailleurs,  son  frère  n'a  que 
quatre  ans  moins  que  lui  et  est  tout  aussi  bon  jansé- 
niste. On  auroit  dû  les  faire  sortir  de  cette  paroisse  pour 
éviter  matière  à  dispute. 

On  dit  aussi  que  M.  l'archevêque  de  Paris  a  appelé  au 
saint-siége  ad  apostolos,  de  la  sentence  rendue  par 
M.  l'évêque  d'Autun,  comme  primat,  au  sujet  des  hos- 
|)italièrcs  du  faubourg  Saint-Marcel,  qui,  en  tout  cas, 


44  JOURNAL  DE  BARBIER. 

ont  eu  une  grande  messe  chez  elles,  et  reçu  en  général  la 
communion  par  les  mains  de  M.  le  curé  de  Saint-Benoît, 
commissaire  en  celte  partie. 

11  est  dit,  dans  la  Gazette  de  France  du  29  avril,  qu'on 
a  trouvé  dans  la  ville  de  Neufchâleau,  en  Lorraine,  en 
travaillant  et  remuant  des  terres,  dans  la  maison  d'un 
particulier,  un  veau  d'or,  figure  en  relief  de  trois  pieds 
et  demi  de  circonférence  sur  cinq  pieds  trois  pouces  et 
quelques  lignes  de  longueur.  11  a  été  déposé  dans  l'hôtel 
de  ville,  et  l'on  en  a  donné  avis  en  Cour;  les  uns  disent 
que  cela  peut  venir  des  juifs,  qui,  dans  de?  temps  de 
guerre,  ayant  été  obligés  de  se  retirer,  l'ont  caché  en 
terre;  d'autres,  que  cette  riche  idole  est  le  dieu  des 
Égyptiens,  le  fameux  Apis. 

On  a  commencé  h  soutenir  en  Sorbonne  des  thèses  de 
licence.  Un  bernardin  a  soutenu  une  sorbonique  dans 
ces  thèses.  On  établit  les  mêmes  principes  qu'aupara- 
vant :  que  l'Église  dispersée  a  la  même  autorité  que  l'É- 
glise assemblée  et  autres;  mais  on  n'en  tire  point  de 
conséquence,  et  on  ne  dit  point  comme  on  disoit  :  donc 
la  constitution  Vnigenitus  est  un  jugement  dogmatique 
de  l'Église;  pour  ne  point  parler  de  la  constitution. 

On  dit  que  M.  l'évêque  d'Orléans  (Jarentc)  a  mandé 
M.  l'abbé  Couturier,  supérieur  du  séminaire  de  Saint- 
Sulpice,  où  presque  tous  les  évoques  ont  été  élevés;  qu'il 
lui  a  dit  qu'il  avoit  un  séminaire  à  Orléans,  et  s'il  poii- 
voit  lui  répondre  qu'on  y  garderoit  le  silence  prescrit 
dans  les  thèses  pour  ne  point  parler  de  la  constitution; 
que  M.  l'abbé  Couturier  a  bien  assuré  l'évêque  de  toute 
sa  soumission  aux  ordres  du  Roi ,  mais ,  qu'en  con- 
science, il  ne  pouvoit  pas  lui  promettre  de  faire  exécu- 
ter ce  qu'il  lui  disoit  dans  les  thèses;  et  que  M,  l'évêque 
d'Orléans  lui  a  répondu  qu'en  ce  cas  il  n'avoit  qu'à  se 
résoudre  à  retirer  ses  séminaristes  de  la  ville  d'Orléans, 
et  qu'il  ne  les  y  soufTriroit  pas  sans  cette  condition. 

En  sorte  que  M.  Tabbé  de  Bernis,  l'évêque  d'Orléans, 


MAI   1758.  45 

et  ceux  qui  sont  à  la  tête  du  ministère  ecclésiastique, 
font  tout  ce  qu'ils  peuvent  pour  faire  exécuter  la  loi  du 
silence,  et  que  cette  constitution  Unigenihis,  qui,  de- 
puis près  de  quarante  ans,  a  été  tant  de  fois  nommée  et 
qualifiée  de  loi  de  l'Église  et  de  l'État  par  le  concours 
des  deux  puissances,  tombe  enfin  dans  l'oubli.  Les 
jansénistes  sont  tranquilles  à  présent,  mais  dans  la  suite 
ils  voudront  obtenir  davantage,  et  ce  silence  ne  fera  pas 
tomber  le  jansénisme. 

M.  Crussol  d'Amboise,  archevêque  de  Toulouse,  qui 
étoit  ici  logé  à  rarclievcché  de  Paris,  en  revenant  de 
souper  dans  sa  famille  sur  les  onze  heures  et  demie,  s'est 
trouvé  mal  et  est  mort  subitement  d'une  indigestion, 
apparemment  le  28  de  ce  mois.  C'étoit  un  bon  ami  de 
M.  l'archevêque  de  Paris.  C'est  un  morceau  de  plus  de 
cent  mille  livres  de  rente  à  donner. 


Le  duc  de  Bourgogne.  —  Nominatiou  de  ses  gouveineuvs  et  précepteurs.  — 
Promotion  d'officiers  gcni.'raux.  —  Règlement  pour  l'avancement  dans 
l'armée.  —  Nouvelles  diverses.  —  Le  Roi  a  la  goutte  au  genou.  —  Mort 
du  pape  Benoit  XIV.  —  Grande  affaire  au  tribunal  des  maréchaux  de 
France.  —  Le  maréchal  d'Estrécs  et  le  comte  de  iMaillebois  fils.  —  Le 
comte  est  envoyé  à  la  ciladollc  de  DouUens.  —  Le  maréihal  de  Maillcbois 
écrit  au  Roi,  qui  refuse  de  l'entendre.  —  Les  pillards  de  l'armée.  — 
Indiscipline  des  troupes.  —  Mesures  de  répressions.  —  Un  prétendu 
complice  de  Damiens. 

Le  1"  mai,  M.  le  duc  de  Bourgogne,  qui  n'aura  sept 
ans  que  le  13  septembre  prochain,  a  quitté  les  femmes 
et  a  été  mis  en  la  possession  des  hommes. 

Le  Roi  a  nommé,  pour  gouverneur  de  ce  prince,  M.  le 
comte  de  La  Vauguyon\  lieutenant  général  des  armées 

1.  La  Vauguyon  (Autoine-Paul-Jacques  de  Quélen,  duc  de),  lieutenant 
général,  né  à  Xouueins,  eu  1706,  mort  en  1772,  se  distingua  aux  sièges  de 
Waëstricht,  d'Oudenardc ,  d'.4.nvers  ;  aux  batailles  de  Foiitenoy  ,  Uaucoux, 
I.awfeld;  il  contribua  beaucoup  au  gain  de  la  bataille  de  Fontenoy ,  et 
fut  précepteur  des  petits-fils  de  Louis  XV,  Louis  XVI,  Louis  XVIu' et 
Cliarles  X. 


46  JOURNAL   DE   BARBIER. 

du  Roi,  cordon  bleu,  et  d'une  grande  maison  de  Bre- 
tagne; pour  sous-gouverneurs,  le  chevalier  de  La  Fer- 
rières,  capitaine  aux  gardes  et  brigadier  des  armées  du 
Roi,  et  le  chevalier  de  Beaujeu,  chevalier  de  Malte. 

Pour  précepteur,  M.  de  Coetlosquet,  Breton,  évoque 
de  Limoges;  et  pour  sous-précepteur,  l'abbé  de  Radon- 
villicrs,  homme  d'esprit\  qui  étoit  auprès  de  M.  le  car- 
dinal de  La  Rochefoucault. 

Pour  lecteur,  M.  l'abbé  d'Argentré,  vicaire  général  de 
l'évêché  de  Limoges;  et  quatre  gentilshommes  de  la 
Manche  :  M.deLoppé',  colonel,  les  marquis  de  Marbœuf 
et  de  Montesquiou,  colonels,  et  le  marquis  de  La  Haye, 
capitaine  de  cavalerie. 

Promotion  de  lieutenants  généraux,  maréchaux  de 
camp  et  brigadiers  d'infanterie,  cavalerie  et  dragons;  on 
croyoit  qu'il  y  auroit  aussi  deux  maréchaux  de  France. 
L'on  avoit  nommé  M.  le  prince  de  Soubise,  M.  le  comte 
de  La  Vauguyon,  gouverneur  de  M.  le  duc  de  Bourgogne, 
et  encore  quelque  autre;  mais  il  n'y  a  aucuns  maré- 
chaux de  France. 

Règlement  général  pour  les  troupes  et  armées  de 
France,  par  lequel  le  Roi  ordonne  que  dorénavant  on  ne 
pourra  être  élevé  au  grade  de  colonel  dans  l'infanterie, 
cavalerie  ou  dragons  qu'après  sept  années  de  service, 
c'est-à-dire  deux  ans  en  qualité  de  sous-lieutenant,  en- 
seigne, cornette,  et  cinq  ans  en  qualité  de  capitaine. 

Ce  règlement  est  bien  dressé  pour  donner  de  l'ému- 
lation aux  officiers,  pour  relever  l'emploi  de  capitaine 
et  des  officiers  subalternes  et  pour  faire  connoître  la 
nécessité  de  l'expérience  dans  l'art  militaire  pour  être 
capable  de  commander  en  chef  une  troupe.  Jusqu'ici, 
on  donnoit  l'agrément  d'un  régiment  à  de  jeunes  sei- 
gneurs presque  en  sortant  du  collège,  qui  avoient  été 
reçus  mousquetaires  dès  l'âge  de  dix  ans,  et  qui  avoient 

1.  Excellent  homme.  [ISote  de  Barbier  d'Increville.) 

2.  Ne  serait-ce  pas  Lupé?  {Idem.) 


MAI    1758.  47 

ensuite  une  commission  de  capitaine  pendant  un  an. 
Ces  jeunes  seigneurs,  riches,  méprisaient  en  quelque 
façon  les  officiers  subalternes  d'un  régiment,  et  les  offi- 
ciers subalternes  n'avoient  ni  respect  ni  confiance  dans 
ces  jeunes  colonels;  au  lieu  qu'étant  obligés  d'avoir  sept 
ans  de  service,  quand  même  ce  seroit  en  temps  de  paix, 
ces  jeunes  seigneurs  seront  obligés  d'aller  tous  les  ans 
dans  les  garnisons  où  seront  les  corps,  d'y  faire  le  ser- 
vice, d'apprendre  à  obéir  et  de  vivre  en  confrères  avec 
les  officiers  subalternes,  de  connoître  les  troupes  par 
les  changements  de  garnisons  et  d'acquérir  l'expérience 
dans  l'art  militaire. 

Ce  règlement,  fait  par  le  Roi,  est  signé  :  maréchal  duc 
deBelle-Isle,  comme  secrétaire  d'État,  ce  qui  en  impose 
bien  plus  que  la  signature  d'un  secrétaire  d'État,  qui 
sort  des  maîtres  des  Requêtes  et  des  intendants  de  pro- 
vince. 

11  s'agira  de  savoir  dans  la  suite  si  ce  règlement  sera 
bien  exécuté,  et  si  le  crédit  et  la  faveur  ne  reprendront 
pas  le  dessus;  car  on  a  l'expérience  qu'on  fait  en  France 
de  fort  beaux  règlements  pour  tous  les  objets  d'admi- 
nistration du  royaume,  mais  que  peu  de  temps  après 
ces  règlements  sont  oubliés  et  ne  sont  plus  exécutés. 

M.  l'abbé  comte  de  Bcrnis,  ministre  d'État,  a  été  reçu 
commandeur  de  l'ordre  du  Saint-Esprit,  à  la  procession 
du  14  de  ce  mois,  jour  de  la  Pentecôte. 

Le  12,  le  Roi  avoit  tenu  le  sceau  à  Choisy  pour  la 
vingt-neuvième  fois. 

Le  Roi  a  eu  une  douleur  au  genou  que  l'on  a  qualifiée 
de  rhumatisme  goûteux.  On  dit  qu'il  se  servoit  d'une 
canne  à  la  procession  de  la  Pentecôte;  mais  il  n'en  est 
rien  dit  dans  la  Gazette  de  France. 

Le  Roi  a  nommé  M.  Dillon,  évoque  d'Évreux,  à  l'ar- 
chevêché de  Toulouse,  vacant  par  la  mort  de  M.  de 
Crussol  d'Amboise,  et  M.  de  Choiseul  de  Slainville  à 
l'évcché  d'Évreux. 


48  JOURNAL   DE    BAlîMER. 

Le  pape  Benoit  XIV,  Lnmhciiini,  o.^t  mort  le  4  mai, 
âgédeqnalre-vingt-lrois  ans^;  il  éloil  pape  depuis  1740. 
Les  cardinaux  de  Luynes  et  de  Gèvrcs  sont  partis  pour 
Rome  pour  l'éleclion  d'un  nouveau  pape.  Le  nonce,  qui 
est  ici,  a  présenté  au  Roi  une  lettre  du  sacré  collège, 
apparemment  pour  continuer  ses  pouvoirs.  On  verra  si 
ce  changement  de  pape  ne  fera  pas  quelque  mouvement 
pour  ce  qui  se  passe  ici  dans  les  affaires  de  l'Église  et  du 
clergé.  Suivant  les  apparences,  l'intention  du  Roi  est  de 
maintenir  toujours  la  paix  par  le  silence.  On  a  déjà  sou- 
tenu deux  thèses  de  licence  en  Sorhonne,  dans  lesquelles 
il  n'est  parlé  en  aucune  façon  de  la  constitution  Unige- 
nitns. 

M.  le  cardinal  de  Tavanncs,  archevêque  de  Rouen,  n 
été  nommé  proviseur  de  la  maison  de  Sorhonne  à  la 
place  de  M.  le  cardinal  de  Tencin.  Le  cardinal  de  Ta- 
vannes  ne  part  pas  pour  Rome  à  cause  de  ses  infir- 
mités. 

Du  mardi  23,  surlendemain  de  la  Trinité,  il  devoit  y 
avoir  assemhlée  des  Chamhres  au  Parlement,  au  sujet 
de  l'affaire  de  M.  de  l'Écluse,  curé  de  Saint-Nicolas-des- 
Champs,  qui  est  toujours  ahsent.  L'on  comptoit  qu'il 
seroit  décrété  de  prise  de  corps,  d'autant  que  le  décret 
d'ajournement  personnel  est  du  25  avril,  et  que  les  dé- 
lais de  vingt-sept  jours  étoient  expirés  au  23.  Mais  il  n'y 
en  a  point  eu,  parce  que  messieurs  de  la  troisième  Cham- 
bre des  Enquêtes  ont  pris  une  petite  vacance,  et  ne  doi- 
vent rentrer  au  Palais  que  le  lundi  5  juin.  Celte  affaire 
traîne  en  longueur. 

Autre  chose.  L'arrêt  contre  le  sieur  Gautier,  au  sujet 
du  procès  de  Damiciis,  est  du  23  avril  1757,  les  princes 
et  pairs  assemblés,  qui  ordonne  une  plus  ample  infor- 
mation pendant  un  an,  pendant  lequel  temps  il  gartiera 
prison.  Ce  terme  d'un  an  est  expiré  le  23  avril  dernier. 
On  ne  parle  en  aucune  façon  de  cette  affaire,  quoique 

1.   11  était  né  le  31  mars  167j. 


MAI  1758.  49 

très-importante.  Gautier  est-il  toujours  à  la  Concier- 
gerie'/ On  m'a  dit  que  sûrement  les  commissaires  avoient 
travaillé  à  rinslrnction  du  procès,  c'est-à-dire  au  re- 
collement de  la  nouvelle  information ,  quelques  jours 
avant  la  Pentecôte. 

11  y  a  eu  ce  mois-ci  une  grande  afTaire  au  tribunal  de 
messieurs  les  maréchaux  derrance\  chez  M.  le  maré- 
chal de  Noailles,  le  plus  ancien,  entre  M.  le  maréchal 
d'Eslrées  et  M.  le  comte  de  Maillebois,  lieutenant  géné- 
ral, et  fils  du  maréchal  de  Maillebois,  au  sujet  de  la  ba- 
taille d'Haslcmbeck,  gagnée  l'année  passée  en  Westpba- 
lie  ])ar  M.  le  maréchal  d'Eslrées. 

On  se  souvient  que  ce  maréchal  a  été  rappelé  après  le 
gain  de  cette  bataille,  qu'il  a  été  remplacé  par  M.  le  ma- 
réchal de  Richelieu,  et  que  M.  le  prince  de  Souijise  a 
perdu  la  triste  bataille  de  Rosbach  contre  le  roi  de 
Prusse;  tout  cela  a  fort  indisposé  le  public.  On  sait  aussi 
qu'il  y  avoit  très-peu  de  subordination,  parmi  les  offi- 
ciers généraux,  du  temps  du  maréchal  d'Estrées,  et  du 
désordre  parmi  les  munitionnaires,  ce  qui  a  fait  prendre 
le  parti  cette  année  d'envoyer  à  cette  armée  M.  le  comte 
de  Clermont,  prince  du  sang,  qui  étoit  nécessaire  pour 
remettre  les  choses  dans  l'ordre. 

Depuis  deux  mois,  M.  le  comte  de  Maillebois,  lieute- 
nant général,  et  qui  étoit  maréchal  général  des  logis  de 
l'armée  commandée  par  M.  le  maréchal  d'Estrées,  a 
fait  un  mémoire  pour  se  justifier  de  certains  bruits  qui 
avoient  couru  sur  son  compte.  Par  ce  mémoire  anonyme 
qui  est  devenu  public  dans  Paris  par  nombre  de  copies, 
M.  le  comte  de  Maillebois  faisait  entendre  entre  autres 
que,  par  les  conseils  qu'il  avoit  donnés  à  M.  le  maré- 
chal d'Estrées,  qui  était  fort  indécis  sur  le  parti  qu'il 
avoit  à  prendre,  il  l'avoit  déterminé  à  attaquer  l'emicmi, 

1.  Ce  tribunal  connaissait  sans  appel  de  tous  les  différends  entre  gentils- 
hommes et  gens  faisant  profession  des  armes,  pour  raison  de  leurs  engage- 
ments d'iioimeur,  etc.  Dii  La   VltLEGII.LK. 

VU.  5 


50  JOURNAL   DE   BARBIER. 

et  avoit  eu  grande  part  par  là  à  la  victoire  qu'il  avoit 
remportée.  Il  apprend  même,  par  ce  mémoire,  que,  plus 
de  trois  semaines  auparavant  la  bataille,  il  avoit  été 
instruit,  par  une  lettre  du  minisire,  de  la  part  du  Roi, 
et  pour  lui  seul,  que  M.  le  maréchal  d'Eslrées  devoit 
être  rappelé  et  remplacé  par  M.  le  maréchal  de  Riche- 
iieu;  et  l'objet  principal  du  mémoire  étoit  de  se  justi- 
fier d'un  faux  avis  qu'il  étoit  soupçonné  d'avoir  donné 
à  M.  le  maréchal  d'Estrées,  pour  empêcher  les  suites 
de  la  victoire  remportée.  M.  de  Maillebois  est  ami  du 
maréchal  de  Richelieu,  et  a  épousé  une  Paulmy  d'Ar- 
genson,  parente  de  M.  de  Paulmy,  alors  ministre  de  la 
guerre,  en  place. 

M.  le  maréchal  d'Eslrées  a  dénoncé  ce  mémoire,  de- 
venu public,  au  tribunal  de  messieurs  les  maréchaux  de 
France.  M.  le  maréchal  de  Maillebois  père  s'y  est  rendu, 
et,  comme  ce  mémoire  éloit  anonyme,  il  a  déclaré  lui- 
même  à  ce  tribunal  que  M.  le  comte  de  iVIaillebois,  son 
fds,  en  étoit  l'auteur.  Messieurs  les  maréchaux  de  France 
se  sont  assemblés  plusieurs  fois  pour  juger  cette  alTaire  ; 
ils  ont  remis  leur  avis  à  M.  le  maréchal  de  Belle-Isle, 
pour  le  porter  au  Roi  à  qui  il  appartenoit  de  juger  défi- 
nitivement. 

Pendant  ce  temps-là,  M.  le  comte  de  Maillebois  étoit 
à  Dunkerque,  où  sont  les  régiments  des  gardes  et  un 
corps  de  troupes  dont  il  avoit  le  commandement  en 
chef. 

Le  20  de  ce  mois,  lettre  de  cachet  du  Roi  à  M.  le  comte 
de  Maillebois,  de  se  rendre  dans  la  citadelle  de  Douions, 
en  Picardie.  Cette  lettre,  adressée  à  M.  du  Barail ,  ma- 
réchal de  camp,  commandant  de  Dunkerque,  avec  ordre 
de  l'y  faire  conduire  par  un  capitaine  des  grenadiers  du 
régiment  de  Bourbonnois,  et,  en  cas  de  résistance,  par 
deux  capitaines  et  une  compagnie  de  grenadiers,  la 
baïonnette  au  bout  du  fusil.  M.  du  Barail ,  en  portant 
cet  ordre,  n'a  trouvé  aucune  résistance  aux  ordres  du 


MAI    1758.  51 

Roi,  et  M.  le  comte  de  Maillebois  a  été  conduit  par  le 
capitaine  de  grenadiers  au  château  de  Doulens,  comme 
prisonnier  d'État. 

Le  Roi  a  donné  ensuite  tous  les  postes  et  emplois  de 
M.  le  comte  de  Maillebois,  le  commandement  de  l'armée 
qui  est  à  Dnnkerque  à  M.  le  comte  de  Graville,  lieute- 
nant général,  qui  a  été  proposé  au  Roi  par  M.  le  maré- 
chal de  Belle-lsle  comme  un  habile  homme,  la  place 

d'inspecteur  général  à^ ,  sa  charge  de  maître  de  la 

garde-robe  du  Roi  à  son  fils.  En  sorte  que  voilà  un 
homme  disgracié  et  perdu,  et  cette  conduite  du  Roi  est 
une  grande  justification  pour  M.  le  maréchal  d'Estrées. 
M.  le  maréchal  de  Maillebois  père  a  écrit  au  Roi  pour 
lui  permettre  de  se  jeter  à  ses  pieds  pour  lui  demander 
la  grâce  de  son  fils.  Le  Roi  lui  a  fait  réponse  de  sa  main, 
en  six  lignes,  qu'il  étoit  fâché  que  son  fils  l'eût  mis  dans 
la  nécessité  de  le  punir,  qu'il  senloit  le  chagrin  que 
cela  devoit  causer  à  un  père,  et  qu'il  n'oublieroit  jamais 
les  services  que  lui ,  maréchal  de  Maillebois,  lui  avoit 
rendus.  Ce  maréchal  étoit  dans  la  garde-robe  du  Roi 
pendant  que  le  Roi  écrivoit  cette  réponse,  et  le  Roi  n'a 
pas  voulu  l'entendre.  Ce  maréchal  a  quatre-vingts  ans. 

Cette  affaire  a  fait  du  mouvement  à  la  Cour;  car  l'on 
croit  que  le  comte  de  Maillebois  n'a  pas  fait  ce  mémoire 
sans  y  avoir  été  engagé  par  des  conseils.  D'ailleurs,  un 
peu  d'ambition  de  sa  part;  il  comploit  n'avoir  point 
d'autre  concurrent  que  le  maréchal  d'Estrées  pour  le 
commandement  des  troupes ,  d'autant  qu'il  est  reconnu 
pour  bon  officier,  mais  imprudent  comme  l'on  voit.  On 
l'accusoit  aussi  d'avoir  un  peu  pillé.  D'un  autre  côté,  le 
Roi,  qui  avoit  été  surpris,  soit  par  madame  la  marquise, 
soit  par  un  autre,  à  rappeler  M.  le  maréchal  d'Estrées, 
qui  étoit  son  meilleur  général,  ce  qui  avoit  indisposé 
le  public, se  trouve  justifié  par  cette  dernière  conduite, 
et  en  état  d'employer  le  maréchal  d'Estrées  par  la  suite, 

1 .  Barbier  a  laissé  le  uoni  eu  bluuc 


52  JOURNAL   DE   BARRIER. 

s'il  le  juge  à  propos.  Ce  maréchal  avoit  pour  lui,  lors- 
qu'il coinmantloit,  six  ou  sept  des  meilleurs  lieutenants 
généraux,  mais  il  avoit  contre  lui  nombre  d'autres  offi- 
ciers généraux  qui  avoient  pillé  dans  son  armée,  car  il 
est  vrai  qu'il  n'y  avoit  ni  ordre  ni  subordination  dans 
les  troupes. 

M.  le  marquis  de  Lénoncourt,  brigadier  et  colonel  du 
régiment  de  son  nom,  a  été  cassé,  ou  du  moins  a  eu 
ordre  de  vendre  son  régiment,  pour  s'être  absenté  de 
Tarmce  sans  permission  du  général. 

Un  régiment  entier  de  hussards  a  été  cassé  pour  pil- 
lage et  brigandage'. 

H  se  répand  ici  une  nouvelle  importante,  qu'on  a 
arrêté  dans  l'intendance  de  Bordeaux  et  conduit  à  Paris, 
sous  bonne  garde,  im  homme  que  l'on  croit  être  celui 
qui  a  parlé  à  Damiens,  sous  le  passage  de  la  Chapelle^, 
et  qui,  suivant  la  déposition  de  la  sentinelle,  avoit  dit 
à  Damiens  :  Eh  bienl  et  à  qui  Damiens  avoit  répondu  : 
Eh  bieiil  f  attends''.  Si  cela  ctoit  vrai,  cela  pounoit 
donner  de  nouveaux  éclaircissements  sur  cette  malheu- 
reuse affaire  ;  car  on  ne  trouvera  pas  toujours  un  homme 
aussi  intrépide  et  aussi  déterminé  que  Damiens  à  garder 
le  silence. 

Cette  nouvelle  se  dit  d'une  autre  façon.  Laquelle  est 
la  plus  certaine?  Un  homme  a  cherché  de  l'ouvrage 
dans  un  village  nommé  Chartret*,  près  de  Melun, 
terre  appartenant  à  MAa  président  Frémont  du  Mazy. 
Cet  homme,  en  travaillant  soit  au  château,  soit  à  la 

1.  Ce  régiment,  commandé  par  le  chevalier  de  PoUcnski,  fut  incorporé 
dans  le  régiment  de  Bcrcheny  et  Turpiu. 

2.  La  chapelle  de  Versailles. 

3.  Celte  nouvelle  n'est  pas  vraie.  [Noie  de  Barbier.) 

<i  Damiens,  dit  M.  de  La  Yillegille,  a  constamment  nié  ces  faits.  Le  per- 
sonna"-e  dont  il  est  ici  qucsliiiu  r.gure  comme  contumace  dans  l'arrêt  rendu 
contre"  Damiens  sous  lo  titre  de  :  «  Quidam,  âgé  de  trente-cinq  à  quarante 
ans,  taille  de  cinq  pieds  au  plus,  cheveux  en  bourse,  etc.  » 

4.  Il  faut  lire  Charlrcltes,  à  cinq  kilomètres  de  Mtlun,  sur  la  rive  droite 
de  la  Seine. 


JUIN    1758.  53 

maison  du  curé,  a  tenu  des  discours  aux  autres  ou- 
vriers, et  leur  a  dit,  ainsi  qu'au  curé  du  lieu,  qu'on 
n'avoit  pas  bien  suivi  l'affaire  de  Daniiens,  qu'il  y  avoit 
d'autres  complices,  et  que  lui-même  avoit  élé  sollicilé 
pour  faire  ce  malheureux  coup\  Que  cela  est  revenu 
au  curé,  lequel  a  averti  M.  le  président  du  Mazy,  qui 
étoit  à  Chartres;  que  ce  président  a  envoyé  chercher 
l'officier  de  la  maréchaussée  d(ï  Melun;  qu'on  n'a  plus 
retrouvé  cet  homme  qui  s'étoit  évadé;  mais  qu'on  a  fait 
des  perquisitions;  que  M.  le  président  du  Mazy  étoit 
venu  sur-le-champ  à  Paris  rendre  compte  à  M.  le  pro- 
cureur général  ;  enfin  que  cet  homme  avoit  été  arrêté 
par  la  maréchaussée  et  amené,  sous  bonne  garde,  dans 
un  coche  d'eau,  à  la  Conciergerie.  Apparemment  cette 
nouvelle  est  répandue  dans  Paris;  mais  l'on  verra  ce 
que  cela  deviendra  par  la  suite  dans  une  affaire  aussi 
importante. 

Il  y  a  aussi  apparence  que  cela  retardera  le  jugement 
de  Gautier,  depuis  la  plus  ample  information  qui  a  élé 
faite  contre  lui. 

Juin» 

Le  man'clial  d'Estrccs  publie  un  nii'nioire  justificatif,  —  Le  marquis  de 
Paulmy  se  rotirc  du  conseil  d'Êlat.  —  M.  de  Massiac  est  nommé  ministre 
de  lu  marine.  —  Le  marôclial  de  Belle-Isle  n'clame  contre  la  venle  des 
grades.  —  Le  maréchal  de  Richelieu,  gouverneur  de  Bordeaux.  —  Encore 
un  prétendu  complice  de  Daniiens.  —  Le  comte  de  Lusacc  arrive  à  Ver- 
sailles. —  Gautier  est  mis  en  liberté.  —  Rappel  do  l'affaire  des  princes 
et  pairs,  en  l73o.  —  Les  Enquêtes  et  les  Requêtes  délibèrent  sur  une 
assemblée  des  pairs  au  Pariemeut.  —  Le  Roi  ne  s'oppose  point  à  celte  a- 
semblée.  —  Arrêté  du  Parlement  qui  est  confirmé  daus  le  droit  d'inviter 
les  princes  et  les  pairs.  —  L'abbé  Ronnct  décrété  de  prise  de  corps.  — 
Taxe  sur  les  huissiers-priseurs.  —  M.  de  Chevert.—  Bataille  de  Crcvelt. 

Le  Roi  a  tenu  le  sceau  le  1"  juin  pour  la  trentième 
fois;  il  est  étonnant  qu'on  ne  parle  plus  de  donner  cette 
place  de  garde  des  sceaux. 

I.e  mémoire  de  M.  le  maréclial  d'Estrées,  contenant 

1.   On  rapporte  ce  propos  de  différentes  façons.       {\ole  de  liarbier.) 

5. 


54  JOURNAL   DE   BARBIER. 

des  éclaircissements  pour  sa  défense,  ji  été  imprimé  par 
la  permission  du  Roi.  11  se  vend  publiquement  à  la 
porte  des  promenades  ce  le?  juin;  il  prouve  le  faux  du 
mémoire  de  M.  le  comte  de  Maillebois,  et  qu'il  y  a  eu 
de  la  mauvaise  volonté  dans  sa  conduite  pour  empêcher 
le  maréchal  de  poursuivre  sa  victoire.  Cela  justifie  la 
punition  faite  par  le  Roi  et  même  sa  douceur,  à  l'égard 
de  M.  le  comte  de  Maillebois. 

M.  le  manjuis  de  Paiilniy,  son  beau-frère,  ci-devant 
secrétaire  de  la  guerre,  qui  est  un  peu  impliqué  dans 
cette  affaire,  s'est,  dit  on,  retiré  du  conseil  d'État,  oîi  il 
avoit  toujours  son  entrée  comme  ministre.  On  dit  qu'il 
a  été  dispensé  d'y  rentrer. 

M.  Pcyrenc  de  Moras  a  donné  sa  démission  de  sa 
charge  de  secrétaire  d'État  de  la  marine,  c'est-à-dire 
poliment  qu'il  a  été  remercié.  Cette  charge  a  été  donnée 
à  M.  le  marquis  de  Miissiac,  licLitcnant  général  des 
armées  navales,  qui  en  a  prêté  serment  entre  les  mains 
du  Roi,  le  V  juin,  l.e  Roi  lui  a  donné  poiu'  adjoint  Le 
Normant  de  Mézy,  intendant  généial  des  armées  na- 
vales, homme  très-expérimenté  dans  tous  les  détails  de 
la  marine,  avec  le  titre  d'intendant  géiiéi  al  de  la  marine 
et  des  colonies. 

11  est  dit  dans  la  Gazette  de  France  que  le  Roi  a  con- 
servé à  M.  de  Moras  la  qualité  de  ministre  d'État  et,  par 
conséquent,  l'entrée  au  Conseil. 

Mais  avec  tous  ces  changeaients  de  ministres  qui  se 
sont  faits  depuis  un  temps,  le  Roi  se  charge  de  pen- 
sions considérables.  Pour  M.  de  Moras,  il  ne  cherchoit 
qu'à  se  retirer;  il  n'entendoit  rien  dans  les  parties  du 
ministère  qu'on  lui  avoit  conlices.  11  est  fort  riche,  n'a 
l>oint  d'enfants,  délicat  et  paresseux. 

Il  i)aroit  jusqu'ici  que  l'intention  de  la  Cour  est  de 
remplir  les  charges  de  secrétaires  d'État,  dans  chaque 
département,  par  des  gens  du  métier,  et  que  l'on  en 
exclut  insensiblement  les  gens  de  robe. 


JUIN    1758.  55 

M.  le  maréchal  de  Belle-Islc  a  écrit  une  grande  lettre, 
de  la  part  du  Hoi,  à  tous  les  colonels,  laquelle  est  tran- 
scrite dans  la  Gazette  de  France^  pour  ne  plus  souffrir  dans 
les  régiments  la  vente  des  premiers  emplois,  et  cela  en 
faveur  de  la  noblesse  pauvre  qui  n'est  pas  en  état  d'a- 
cheter des  capitaines  ou  autres;  comme  aussi  les  mar- 
chés qui  se  font  par  abus,  entre  les  officiers,  pour  des 
retraites,  e(  cela  à  peine  d'être  cassés  par  les  colonels 
qui  en  auroient  eu  connoissance;  c'est  un  règlement 
pour  la  police  et  la  subordination  dans  les  régiments. 

M.  le  maréchal  de  Richelieu  qui  a  obtenu,  il  y  a  quel- 
que temps,  le  gouvernement  de  la  ville  de  Bordeaux,  est 
jvarti  le  25  mai,  pour  en  aller  prendre  possession  et  se 
faire  recevoir  comme  gouverneur.  Il  a  demandé  permis- 
sion au  Roi,  de  s'arrêter  quelques  jours,  en  passant,  dans 
son  duché  de  Richelieu';  mais  on  dit  qu'il  y  est  arrêté, 
c'est-à-dire  qu'il  a  eu  ordre  d'y  rester  par  lettre  de  ca- 
chet :  Les  uns  disent  que  c'est  à  titre  d'exil,  les  autres 
que  non  ;  seulement  par  arrangement,  parce  que  le  ma- 
réchal de  Langeron^  commande  les  troupes  qui  sont  de- 
puis Blaye  jnsqu'à  Bordeaux.  Cela  n'est  pas  encore  bien 
éclairci^.  On  dit  très-communément  que  c'est  ordre,  y 
ayant  bien  des  griefs  de  pillage  sur  son  compte,  de  façon 
qu'il  a  fait  bâtir  un  pavillon  sur  le  boulevard,  au  bout 
du  jardin  de  Thôtel  d'Anlin  qu'il  a  acheté.  Le  public 
l'appelle  le  Pavillon  d'Hanovre. 

L'affaire  de  l'homme  de  Chartres  a  eu  des  suites. 
Ayant  été  amené  à  Paris,  par  la  maréchaussée,  au  fort 


1.  Arrondissemeut  de  Cbiuou,  Indre-et-Loire. 

2.  Le  comte  de  Langeroii,  lieuteuaiit  général  et  non  maréchal,  avait  été 
nommé  au  commandement  de  la  Guyenne  au  mois  de  novembre  précédent.  Il 
se  trouvait  à  Rochefort  lors  de  la  tentative  des  Anglais  à  l'île  d'Aix,  et  était 
parvenu  à  faire  avorter  cette  expédition  eu  empêchant  un  débarquement  sur 
la  côte  de  France.  Le  Roi  lui  avait  donné  le  commandement  de  la  Guyenne 
au  mois  de  novembre  1757.  De  La  Villegille. 

3.  Tout  cela  n'était  que  supposition.  Le  duc  de  Hichelicu  entra  le  4  juin 
à  Bordeaux. 


56  JOURNAL   DE   BARBIER. 

l'Évêque,  dil-on,  il  a  été  interrogé  par  M.  Berlin,  lieu- 
tenant général  de  police;  il  a  été  regardé  comme  un  fou 
dont  l'esprit  étoit  totalement  dérangé.  Par  ordre  du  mi- 
nistre, qui  en  avoit  apparemment  parlé  au  Roi,  il  a  été 
envoyé  à  Bicêtre. 

Messieurs  des  Enquêtes  du  Parlement,  qui  ne  sont 
rentrés  au  Palais  que  le  5  de  ce  mois  de  juin,  n'ont  pas 
trouvé  cette  conduite  régulière  dans  une  affaire  de  cette 
importance.  Mardi  6  juin,  ils  ont  tenu  une  assemblée 
du  cabinet,  c'est-à-dire  des  députés  des  Chambres  des 
Enquêtes  et  Requêtes,  à  la  première  des  Enquêtes,  où 
il  a  été  arrête  de  demander  l'assemblée  générale  du 
Parlement. 

Celte  affaire,  en  effet,  est  grave.  Un  homme  qui  a  eu 
l'imprudence  de  trop  parler,  pourroit  faire  le  fou  dans 
un  interrogatoire;  d'ailleurs  H  est  important  de  savoir 
depuis  quand  cet  homme  seroil  devenu  fou;  ce  qu'il  a 
fait  depuis  un  temps;  s'il  a  pu  connoître  Damiens  ou 
non,  enfin,  faire  les  informations  nécessaires.  Et  quoi- 
qu'une nouvelle  instruction  à  ce  sujet  soit  très- triste 
pour  le  Roi,  il  est  cependant  essentiel  d'approfondir  s'il 
y  avoit  quelque  chose  à  découvrir. 

Du  mercredi  7  juin,  assemblée  des  Chambres  qui  a 
duré  jusqu'à  près  de  deux  heures  après  midi.  La  Cour 
s'est  fait  représenter  tout  ce  qui  s'étoit  fait  à  ce  sujet; 
il  s'est  trouvé  que  la  maréchaussée,  après  avoir  pris  cet 
homme,  l'a  mené  au  juge  de  Clîartrct,  où  il  y  a  eu  quel- 
ques procédures,  et  le  village  de  Chartrel  relève  du  Cluâ- 
telet  de  Paris. 

11  y  a  eu  des  débats  sur  cette  affaire  ;  étant  dans  la  règle 
une  dépendance  de  l'assassinat  de  Damiens,  cela  ne  de- 
voit  regarder  que  la  GrandChambre  du  Parlement,  en 
qualité  de  commissaires  du  Roi  ;  mais  messieurs  des  En- 
quêtes et  Requêtes  ont  prétendu  qu'ils  dévoient  aussi, 
en  corps,  en  prendre  connoissance.  Les  gens  sages  du 
Parlement  ont  appréhendé,  que  sur  ce  prétexte,  les  En- 


JUIN    1758.  57 

quêles  ne  voulussent  fouiller  de  nouveau  clans  le  procès 
principal  de  Daniiens;  mais  à  la  pluralité  des  voix,  arrêt 
qui  a  renvoyé  celte  affaire  au  Chàtelet  à  Paris. 

On  dit  même  que  cela  a  pensé  faire  une  nouvelle  que- 
relje  et  division  entre  les  Enquêtes  et  Requêtes,  qui  sont 
unies,  et  la  Grand'Chambre. 

Cette  décision  paroît  extraordinaire,  parce  qu'enfin 
nul  tribunal  ne  doit  connoître  de  cette  affaire,  à  l'exclu- 
sion de  la  Grand'Chambre,  ou,  si  l'on  veut,  de  tout  le 
corps  du  Parlement. 

On  ne  sait  ce  que  cela  deviendra;  mais  l'on  présume 
que  cet  homme  n'est  nullement  fou ,  et  il  y  a  apparence 
qu'il  y  aura  un  ordre  supérieur  de  la  Cour  qui  défen- 
dra au  Chàtelet  d'en  connoître,  et  que  l'homme  restera 
à  Bicêtre.  Ce  qui  sera  plus  aisé  de  faire  vis-à-vis  du 
Cliàtelet,  que  si  le  Parlement  entier  avoit  fait  venir  cet 
homme  à  la  Conciergerie,  pour  instruire  le  procès  dans 
les  formes. 

On  attendoit  ces  jours-ci,  à  Paris,  le  prince  Xavier', 
fils  de  l'électeur  de  Saxe,  roi  de  Pologne,  et  par  consé- 
quent frère  de  madame  la  Dauphine,  sous  le  nom  de 
comte  de  Lusace.  Le  garde-meuble  du  Roi  a  préparé  aux 
Tuileries,  dans  la  cour  des  Princes^,  un  appartement 
l)Our  ce  prince ,  et  d'autres  pour  six  seigneius  qui  dé- 
voient l'accompagner,  un  aumônier,  un  médecin,  et  des 


1.  Xavier-Auguste,  né  le  25  août  1730,  mort  le  21  juin  1806,  dans  la 
résidence  de  Zabeltitz.  près  de  Dresde.  Ce  prince,  après  avoir  commande  un 
corps  auxiliaire  de  dix  mille  Saxons  pendant  la  guerre  de  Sept  ans,  et  avoir 
été  à  la  lète  du  gouvernement  de  la  Saxe,  comme  régent  pendant  la  minorité 
de  sou  neveu  Frédéric-Auguste,  de  1763  à  176S,  vint  habiter  la  France 
sous  le  nom  de  comte  de  Lusace.  11  résidait  à  Paris,  dans  un  hôtel  du  fau- 
bourg Saint-IIonoré,  voisin  du  palais  actuel  de  l'Elysée,  et  avait  acheté  le 
château  de  Pont-sur-Seine.  Ses  papiers,  confisqués  par  la  Convention  et  trans- 
portés à  Troyes,  ont  été  mis  eu  ordre  par  M.  Guignard,  archiviste  du  dépar- 
tement de  l'Aube,  qui  eu  a  publié  l'inventaire  en  1853,  sous  le  titre  de  : 
Rapport  sur  les  papiers  de  S.  À.  R.  le  prince  Xavier  de  Saxe.  Dijon, 
iy  pages  in-40.  De  La  Villegclle. 

2.  Du  coté  et  près  du  pavillon  de  Flore. 


58  JOURNAL   DE   BARDIEU. 

domestiques  ;  tout  étoit  pour  le  7  de  ce  mois.  Mais  comme 
les  princes  de  Coudé  et  comte  de  La  Marche  sont  partis, 
la  nuit  du  5  au  6,  pour  l'armée,  sur  une  lettre  de  M.  le 
comte  de  Cicrmont,  prince,  général  de  l'armée,  laquelle 
est  assemblée  à  Wesel  et  environs  (attendu  que  l'armée 
lianovrienne  a  passé  le  Rhin,  au-dessus  de  Wesel,  à 
Emnierick,  et  qu'elle  est  entrée  dans  le  Brabant,  ce  qui 
fait  attendre  une  action),  il  y  a  apparence  que  le  prince 
de  Saxe,  ayant  passé  par  notre  armée,  y  sera  resté  pour 
attendre  nos  princes  et  être  présent  à  ce  qui  se  passera. 

On  compte  que  ce  petit  voyage  du  prince  de  Saxe 
coûtera  un  million  à  la  Fiance.  Dans  la  Gazette  de 
France,  du  10  de  ce  mois,  il  n'est  pas  dit  un  mot  de 
l'armée  de  M.  le  comte  de  Clermont;  comme  dans  l'ar- 
ticle de  Rome,  il  n'est  point  parlé  où  l'on  en  est  au  con- 
clave pour  la  nomination  et  élection  d'un  pape. 

Le  prince  Xavier  de  Saxe,  sous  le  nom  du  comte  de 
Lusace,  est  arrivé  à  Versailles  un  soir  avec  sa  suite,  qui 
sont  des  seigneurs  suédois  et  polonois,  au  nombre  de 
six,  pour  voir  madame  la  Dauphine,  sa  sœur,  dans  l'ap- 
partement de  laquelle  étoient  un  grand  nombre  de  da- 
mes de  la  Cour,  et  des  seigneurs.  Madame  la  Dauphine 
a  présenté  le  prince,  son  frère,  aux  principales  dames  et 
entre  autres  à  madame  la  marquise  de  Pompadour.  11 
n'y  est  resté  qu'un  jour  entier  et  n'est  point  venu  à  Pa- 
ris. 11  est  parti  pour  l'armée. 

M.  le  comte  de  Clermont  est  désigné  dans  la  Gazette 
de  France,  en  quahtéde  généralissime  des  armées  du  Roi. 

Du  vendredi  16  juin,  assemblée  des  princes  et  des 
ducs  et  pairs.  Il  n'y  avoit  que  le  duc  d'Orléans  et  le 
prince  de  Conti,  les  autres  sont  à  l'armée.  Le  comte  de 
Charolois  n'y  vient  point,  ni  les  princes  légitimés,  à  cause 
d'un  cérémonial  pour  traverser  le  parquet. 

Il  s'agissoit  de  l'aflaire  de  Gautier,  sur  laquelle  depuis 
l'arrêt  rendu  en  avril  1757,  on  avoit  fait  une  nouvelle 
information,  lui  étant  à  la  Conciergerie.  L'assemblée 


JUIN  1758.  59 

étoit  de  la  Grand'Chambre  seulement,  comme  commis- 
saires pour  le  procès  de  Damiens.  On  a  lu  la  plus  ample 
information,  et  comme  il  y  avoit  apparemment  de  nou- 
velles charges  par  l'arrêt,  on  a  ordonné  pour  la  forme 
une  plus  ample  information  indéfinie  pour  le  temps;  et 
cependant  Gautier  est  mis  en  liberté.  En  sorte  qu'il  est 
sorti  de  la  Conciergerie. 

Gautier  avoit  demandé  par  une  Requête  présentée  à 
la  Cour  d'être  déchargé  de  l'accusation.  Il  y  a  même  un 
mémoire  très-bien  fait;  mais  l'arrêt  n'est  pas  conforme 
à  sa  Requête. 

Mais  comme  celte  assemblée  étoit  convenue  depuis 
plusieurs  jours,  messieurs  des  Enquêtes  et  Requêtes  ont 
songé  à  suivre  leurs  projets  et  prétentions  sur  ce  qui  s'é- 
toit  passé  en  1755,  au  sujet  et  à  l'occasion  de  l'aiïaire  du 
Grand-Conseil,  c'est-à-dire  d'une  déclaration  du  Roi,  du 
10  octobre  1755,  pour  établir  les  droits  du  Grand- 
Conseil. 

Le  Parlement  s'est  donné  de  grands  mouvements, 
tant  par  des  arrêtés  que  par  des  remontrances,  pour 
détruire  l'effet  de  cette  déclaration,  surtout  par  celles 
du  15  novembre  1755,  qui  sont  très-fortes  sur  les  droits 
du  Parlement.  Et  comme  il  n'a  voit  pas  de  réponses  sa- 
tisfaisantes de  la  part  du  Roi,  il  a  pris  le  parti  de  faire 
inviter  les  princes  et  les  pairs  de  venir  prendre  place  en 
la  Cour,  pour  délibérer  sur  les  moyens  de  maintenir  les 
lois  fondamentales  du  royaume,  au  sujet  de  l'ordre  pu- 
blic, et  surtout  de  la  prééminence  de  la  Cour  souve- 
raine du  royaume  sur  la  juridiction  du  Grand-Conseil. 
Les  princes  et  les  pairs  étoient  dans  le  dessein  de  se 
rendre  au  Palais,  au  jour  marqué  pour  l'invitation.  Mais 
la  nuit,  ils  ont  reçu  chacun  des  lettres  de  cachet,  poi- 
tant  défenses,  de  la  part  du  Roi,  de  se  rendre  à  l'as- 
semblée; sur  quoi  ils  ont  envoyé,  le  matin,  leurs  gen- 
tilshommes faire  leurs  excuses  aux  Chambres  assem- 
blées. 


GO  JOURNAL    DE    BARBIER. 

Ces  défenses  ont  donne  lieu  ù  différentes  remontrances 
de  la  part  du  Parlement,  pour  faire  connoîlre  au  Uoi 
que  ces  défenses  donnoient  atteinte  aux  droits  inviola- 
bles de  la  pairie,  et  au  droit  du  Parlement  de  pouvoir 
convoquer  et  rassembler  les  princes  et  les  pairs,  qui  sont 
ses  memljres,  quand  il  s'agit  de  soutenir  et  de  défendre 
les  lois  fondamentales  du  royaume. 

C'est  cette  affaire  qui  a  eu  des  suites  si  fâcheuses  que 
les  Parlements  de  Rouen,  de  Bordeaux,  de  Toulouse, 
d'Aix,  se  sont  unis  au  Parlement  de  Paris,  contre  la  dé- 
claration du  Roi  du  10  octobre  1755  en  faveur  du  Grand- 
Conseil,  et  que  l'on  a  établi,  par  dilTérentes  remon- 
trances, les  grands  principes  qu'il  n'y  avoit  qu'un  seul 
Parlement  de  France,  dont  tous  les  Parlements  compo- 
soient  des  classes  différentes. 

Le  Roi  n'a  rien  statué  définitivement  sur  la  question 
de  l'invitation  des  princes  et  pairs,  ni  sur  les  défenses 
qu'il  avoit  faites  de  s'assembler,  d'autant  que  l'année 
1756  a  été  très-orageuse,  le  Roi  et  le  Parlement  ayant 
été  occupés  successivement  d'affaires  contre  le  clergé, 
contre  la  Sorbonne,  au  sujet  d'un  bref  du  pape;  ensuite 
sur  des  déclarations  d'impôts  que  le  Parlement  n'a  point 
enregistrées ,  par  les  vacances ,  et  enfin  par  le  lit  de 
justice  du  13  décembre  1756,  qui  a  été  suivi  de  la  dé- 
mission des  charges  et  de  tout  ce  qui  est  arrivé  depuis. 

C'est  donc  au  sujet  de  l'invitation  des  pairs  et  des  dé- 
fenses du  Roi  de  1756,  que  messieurs  des  Enquêtes  et 
Rccp.êtes  ont  délibéré  au  cabinet,  sachant  l'assemblée 
des  pairs  pour  le  16  de  ce  mois.  En  conséquence,  ils  ont 
arrêté  d'avertir  iM.  le  premier  président  qu'à  l'issue  du 
jugement  de  l'affaire  de  Gautier,  toutes  les  Chambres 
viendroienl  prendre  place  dans  la  Grand'Chambre  avec 
les  princes  et  les  pairs. 

iM.  le  premier  président  a  été  rendre  compte  au  Roi 
du  dessein  de  messieurs  des  Enquêtes  et  de  l'objet  de 
l'assemblée  générale.  Le  Roi  a  bien  reçu  M.  le  premier 


JUIN    1758.  61 

président,  et  lui  a  fait  une  réponse  très-satisraisaute. 

Du  jeudi  15  juin  175S.  Réponse  du  Roi  à  M.  le  pre- 
mier président  : 

«  Je  vous  charge  de  dire  à  mon  Parlement, que  je  n'ai 
«  jamais  entendu  donner  aucune  atteinte  au  droit  qu'ont 
«  les  princes  de  mon  sang  et  les  pairs  de  mon  royaume 
«  d'y  venir  prendre  leurs  places,  toutes  les  fois  qu'ils  le 
«  voudront,  et  qu'ils  y  seront  invités  par  mon  Parlement, 
«  et  je  compte  trop  sur  la  fidélité  de  tous  ceux  qui  le 
«  composent,  pour  n'être  pas  persuadé  qu'on  n'usera 
«  jamais  de  ce  droit  que  pour  le  bien  de  mon  service.  » 

Du  vendredi  16  juin.  Apres  le  jugement  de  Gautier, 
les  Chambres  sont  entrées  dans  la  Grand'Chambre-,  on 
a  lu  ou  rapporté  tout  ce  qui  s'étoit  passé  en  1756,  au 
sujet  de  l'invitation  des  pairs,  et  la  dernière  réponse  du 
Roi. 

ARRÊTÉ   DU   PARLEMENT   GARNI    DES  PRINCES  ET  DES  PAIRS, 
DU    16  JUIN. 

«  La  Cour,  pleinement  rassurée  sur  les  inquiétudes 
«  que  lui  causoicnt  les  défenses  aux  princes  et  aux  pairs, 
«  et  ce  qui  pouvoit  résulter  de  la  réponse  du  Roi  du 
«  27  février  1756,  a  arrêté  qu'il  sera  fait  registre  du  récit 
«  fait  par  M.  le  premier  président  et  de  ce  que  ledit  sei- 
«  gneur  Roi  l'a  chargé  de  dire  à  son  Parlement;  en  con- 
«  séquence,  que  ce  qui  a  donné  lieu  aux  arrêts  des  18, 
«  J9  et  20  février  1756,  ensemble  la  délibération  faite 
«  en  la  Cour,  le  6  avril  de  ladite  année,  en  l'absence  des 
a  princes  et  des  pairs ,  ne  pourront  en  aucune  façon 
«  préjudicier  à  la  plénitude  des  droits  de  la  pairie  et  de 
iv  la  Cour  des  pairs,  dont  le  libre  et  entier  exercice  de- 
(i  meure  assuré.  » 

Pour  entendre  cette  partie  de  l'arrêté,  il  faut  savoir 
que  ce  qui  avoil  donné  lieu  aux  arrêts  ci-dessus,  du  mois 
di;  février  1756,  étoient  les  défenses  du  Roi  aux  princes 
et  aux  pairs  de  se  rendre  le  18  février  au  Parlement, 

Ml.  .  G 


62  JOURNAL   DE   BARRIER. 

sur  l'invitation  ô\\  Parlement,  les  réponses  thi  Roi  aux 
députés  pour  qu'on  cul  à  rendre  compte  à  Sa  Majesté 
des  motifs  de  cette  invitation,  la  réponse  du  Roi  du 
27  février,  par  laquelle,  après  avoir  fait  entendre  qu'il 
n'entendoit  préjudicicr  par  ses  défenses  aux  droits  de  la 
pairie,  Sa  Majesté  a  dit  qu'elle  n'entendoit  pas  que  les 
princes  et  les  pairs  pussent  être  convoqués  par  son  Par- 
lement, sans  qu'il  lui  ait  fait  connoîtrc  auparavant  les 
raisons  qui  le  déterminent  à  regarder  la  convocation 
comme  nécessaire ,  et  la  délibération  du  6  avril  et 
un  arrêt  de  règlement  fait  par  les  Chambres  seules, 
faute  d'avoir  eu  satisfaction  de  la  part  du  Roi,  portant 
défenses  aux  baillis  et  juges  du  ressort  de  reconnoitre 
l'autorité  des  gens  du  Grand-Conseil,  en  ce  qui  peut 
concerner  l'ordre  public  du  royaume,  la  police  inté- 
rieure des  tribunaux  et  généralement  dans  tous  les  actes 
qui  renformcroient  l'exercice  d'un  droit  de  ressort,  de 
supériorité  immédiate  et  d'inspection  sur  la  conduite 
desdits  officiers  dans  l'exercice  de  leurs  fonctions,  etc. 

Au  moyen  de  cet  arrêté,  le  Parlement  décide  que  tout 
ce  qui  a  été  fait  à  cette  occasion,  en  1756,  doit  être  re- 
gardé comme  inutile  et  non  avenu ,  et  que ,  suivant  la 
dernière  déclaration  du  Roi,  le  Parlement  est  confirmé, 
pour  l'avenir,  dans  le  droit  d'inviter  les  princes  et  les 
pairs  et  de  convoquer  un  Parlement  en  forme;  et  les 
princes  et  pairs  ont  droit  de  se  rendre  à  celle  invitation 
et  de  tenir  un  Parlement,  et  ce  en  toutes  occasions, 
non-seulement  sans  la  permission  du  Roi,  sauf  à  lui  à  y 
assister  s'il  le  juge  à  propos,  mais  même  sans  qu'il  soit 
instruit  des  causes  et  des  raisons  de  cette  invitation  et 
de  cette  assemblée  générale. 

La  réponse  du  Roi  et  cet  arrêté  doivent  fort  inquiéter 
les  évêques  et  le  clergé  en  général,  qui  doivent  bien  pré- 
voir que  celte  plénitude  de  pouvoir  du  Parlement  a 
pour  principal  objet  de  les  contenir  et  de  les  réduire  dans 
la  dépendance  du  Parlement,  d'autant  que  tous  les 


JUIN   1758.  63 

troubles  depuis  1750,  même  l'affaire  du  Grand-Conseil, 
n'ont  d'autre  principe  que  les  disputes  du  Parlement  et 
de  l'Église,  au  sujet  delà  constitution  Unigenitus. 

SUITE   DE   l'arrêté   DU    16   JUIN. 

«  Arrête  en  outre  que  M,  le  premier  président  sera 
«  cliargé,  en  rendant  compte  au  Roi  du  présent  airêté, 
«  de  porter  à  ses  pieds  le  témoignage  de  la  respectueuse 
«  et  vive  reconnoissance  qu'inspire  à  son  Parlement  la 
«  justice  que  le  Roi  veut  bien  lui  rendre  et  les  marques 
«  de  bonté  qu'il  veut  bien  lui  donner,  et  de  l'assurer  que 
«  son  Parlement  ne  cessera  jamais  de  mériter  la  con- 
«  fiance  que  ledit  seigneur  Roi  met  en  sa  fidélité,  » 

Il  faut  savoir  qu'après  le  premier  arrêté,  M.  le  premier 
président  a  proposé  s'il  ne  convenoit  pas  de  remercier  le 
Roi  de  la  part  de  la  compagnie.  M.  le  duc  d'Orléans, 
premier  opinant,  a  dit,  dans  les  termes  les  plus  mesurés 
et  les  plus  respectueux,  qu'il  ne  croyoit  pas  que  ce  fût  le 
cas  d'un  remercîment,  parce  que  le  Roi,  en  cette  occa- 
sion ,  n'avoit  fait  que  rendre  justice  sur  les  droits  du 
Parlement.  M.  le  prince  de  Conti,  second  opinant,  a  fort 
approuvé  toutes  les  raisons  de  M.  le  duc  d'Orléans,  mais 
néanmoins  a  été  d'avis  de  remercier  le  Roi  de  la  bonté 
qu'il  avait  eue  de  rendre  justice.  La  chose  a  été  mise  en 
délibération,  et,  à  la  pluialilé  des  voix,  la  compagnie 
a  été  d'avis  de  remercier  le  Roi ,  en  observant  cepen- 
dant, dans  le  remercîment,  d'employer  principale- 
ment le  terme  de  justice  :  c'est  en  conséquence  qu'a 
été  dressé  le  second  arrêté. 

Tous  MM.  les  magistrats  du  Parlement  sont  extrême- 
ment satisfaits  de  cet  événement  qui  leur  donne  sans 
difficulté  un  grand  crédit  dans  le  public  et  un  grand 
lustre  à  leur  état;  ils  ont  dit  aussi  que  le  16  juin  ôtoit 
le  plus  beau  de  leurs  jours. 

Mais  quand  on  fait  réflexion  sur  la  singularité  de  cet 
événement,  par  toutes  les  circonstances  et  après  tout 


64  JOURNAL    DE   BAftBIER. 

ce  qui  s'est  passe  depuis  1756,  n'est-il  pas  à  craindre 
que  la  guerre  présente,  qui  est  critique  et  qui  peut  èiro 
longue,  et  que  le  besoin  que  le  Roi  a  et  aura  dans 
la  suite  d'argent  à  tirer  de  ses  peuples,  n'y  aient  plus 
de  part  que  la  seule  bonté  du  gouvernement.  Si  cela 
étoit,  les  changements  qui  pourroient  arriver  après  la 
paix  pourroient  être  considérables.  C'est  ce  que  l'on  verra 
par  la  suite  des  temps;  attendu  qu'il  y  a  eu  bien  des 
variations,  depuis  1750,  au  sujet  de  la  compagnie. 

Du  mardi  20  juin,  assemblée  des  Chambres. 

La  Cour  a  décrété  de  prise  de  corps  l'abbé  Bonnet, 
porte-Dieu  de  la  paroisse  de  Saint-Nicolas-des-Champs, 
pour  avoir  refuse  les  sacrements  à  la  demoiselle  Vaillant. 
Au  moyen  de  ce,  il  n'y  a  plus  ni  curé  ni  vicaires  dans 
cette  paroisse.  Cette  demoiselle  Vaillant  est,  dit-on, 
femme  d'un  cordonnier  ou  tonnelier.  On  dit  que  le  sieur 
Bonnet  l'ayant  visitée  lui  a  représenté  qu'elle  dovoit  se 
soumettre  à  la  constitution  Unigenitns,  et  que,  peu  de 
temps  après,  elle  étoit  morte  sans  sacrements.  Cela 
seroit  imprudent  au  sieur  Bonnet;  il  faut  qu'il  y  ait 
quelque  chose  de  plus  ou  de  moins  dans  cette  adaire. 

On  dit  aussi  que  le  Parlement  a  enregistré,  le  20  juin, 
une  déclaration  du  18,  par  laquelle  on  demande  une 
somme  de  douze  cent  mille  livres  aux  huissiers-priseurs, 
auxquels  on  accorde  une  augmentation  de  droits  dans 
les  ventes  de  meubles.  C'est  toujours  une  taxe  sur  le 
public.  On  n'a  point  crié  cette  déclaration ,  qui  est 
véritable. 

On  avoit  répandu  le  bruit  dans  Paris  que  le  maréchal 
de  Richelieu  étoit  exilé  à  Richelieu  et  disgracié.  11  y  a 
dans  la  gazette  du  24  de  ce  mois  que,  le  4,  il  a  fait  son 
entrée  dans  Bordeaux  comme  gouverneur;  qu'il  a  été 
reçu  au  Parlement,  et  que  cette  cérémonie  s'est  passée 
avec  une  très-grande  magnificence  de  sa  part. 

M.  de  Chevert,  dit  lu  gazette,  lieutenant  général,  est 
venu  ici  le  19;  il  étoit  indisposé  à  une  maison  de  cam- 


JUIN    1758.  65 

pagne  près  de  Paris.  Cependant,  à  Versailles,  il  a  eu 
une  grande  conférence  avec  M.  le  maréchal  de  Belle- 
Is!e,  et  il  est  reparti,  la  nuit  même,  pour  l'armée.  Voilà 
ce  qui  fait  qu'on  n'a  eu  jusqu'ici  aucune  nouvelle  de 
celle  armée,  qui  altendoit  le  retour  de  M.  de  Chevert. 
(Le  fait  n'est  pas  véritable;  il  n'est  parti  pour  l'armée 
que  plusieurs  jours  après.) 

Du  lundi  26  juin,  il  est  arrivé  un  courrier  à  Versailles 
dans  l'après-midi.  Le  Roi  étoit  parti  pour  la  chasse,  et 
pour  aller  coucher  à  son  nouveau  château  de  Saint- 
Huhert  pour  la  première  fois.  Le  courrier  a  remis  son 
paquet  à  M.  le  maréchal  de  Belle-Isle,  ministre  de  la 
guerre,  qui  l'a  ouvert;  lui  et  M.  le  comte  de  Bernis  ont 
été  en  rendre  compte  à  madame  la  marquise  de  Pom- 
padour,  qui  s'est  chargée  d'en  instruire  le  Roi,  et  qui 
est  partie  sur  les.cinq  heures  pour  Saint-Hubert,  où  elle 
devoit  se  rendre  pour  souper. 

La  nouvelle  s'est  répandue,  le  mardi  matin,  à  Paris 
par  les  lettres  particulières  écrites  de  l'armée,  et  y  a 
jeté  un  peu  de  consternation.  Le  vendredi  23,  l'armée 
de  M.  le  comte  de  Clermont  et  celle  des  llanovriens 
éloient  rangées  en  présence,  séparées,  dit-on,  par  un 
village  nommé  Crevelt  et  par  un  bois.  Ce  village  avoit 
été  pris  et  repris  alternativement  par  des  détachements, 
apparemment  pour  engager  une  alTaire  générale.  Les 
llanovriens,  masqués  par  un  bois,  ont  tourné  et  attaqué 
l'aîle  gauche  de  notre  armée.  Le  combat,  a  duré,  dit- 
on,  huit  heures  fort  vivement.  Nos  meilleures  troupes 
éloient  à  notre  aile  gauche  :  les  carabiniers,  dont  M.  le 
comte  de  Gisors,  fds  de  M.  le  maréchal  de  Belle-lsle, 
colonel,  est  à  la  tête,  les  grenadiers  royaux,  le  régiment 
de  la  marine  et  cinq  ou  six  autres  bons  régiments.  Les 
ennemis  ont  eu  le  champ  de  bataille.  Nous  avons  perdu 
trois  ou  quatre  mille  hommes.  Les  carabiniers  et  autres 
de  nos  mcilleincs  troupes  ont  été  taillés  en  pièces. 
M.  le  comte  de  Gisors  a  été  dangereusement  blessé  d'un 

C, 


66  JOURNAL  DE  lîARBIER. 

coup  de  feu  dans  les  reins.  On  ne  sait,  au  surplus,  au- 
cun détail;  on  sait  seulement  que  ce  n'est  point  une 
affaire  générale,  et  que  cela  s'est  passé  seulement  entre 
dix  mille  hommes  environ  de  nos  troupes. 

On  est  d'autant  plus  outré  à  Paris,  que  l'armée  de 
M.  le  comte  de  Clermont  est  de  soixante-sept  à  quatre- 
vingt  mille  hommes  de  bonnes  troupes;  que  le  prince 
Ferdinand  deBruns\Yick,  qui  commande  les  Hanovriens, 
n'a  pas  quarante  mille  honnnes,  parmi  lesquels  il  y  a 
quelques  troupes  prussiennes.  On  ne  conçoit  pas  com- 
ment on  n'a  pas  pu  secourir  cette  aile  gauche.  On 
compte  que  nous  avons  encore  été  surpris,  et  que  le 
canon  des  ennemis  a  causé  noire  perte.  On  soupçonne 
même  que  nous  avons  été  trahis  par  quelques  ofticiers 
généraux,  i)armi  lesquels  il  y  a  de  la  fermentation  et 
bien  des  mécontents  du  gouvernement.  On  ne  sait  à 
quoi  s'en  prendre,  tant  cela  paroit  extraordinaire.  Il  y 
a  bien  des  gens  de  conséquence  tués  ou  blessés  que  l'on 
ne  sait  point  encore. 

11  est  certain  que  le  Roi  et  la  nation  sont  malheu- 
reux depuis  la  victoire  remportée  par  M.  le  maréchal 
d'Estrées. 

Du  mardi,  27  il  n'étoit  point  arrivé  de  courrier  à 
Versailles  à  six  heures  et  demie  du  soir  pour  apporter  le 
détail  de  cette  malheureuse  affaire;  ce  qui  feroit  quasi 
présumer  qu'il  y  auroit  eu  une  action  générale  le  sa- 
medi 24,  jour  de  la  Saint-Jean,  d'autant  que  notre  perte 
n'cm[)êche  pas  notre  supériorité  effective. 

Du  mercredi  28  juin,  on  a  reçu  à  la  Grand'Chambre 
M.  le  duc  de  ïresme,  duc  et  pair.  Les  princes,  qui  sont 
M.  le  duc  d'Orléans  et  M.  le  comte  de  Conti  et  nombre 
de  ducs  et  i)airs,  y  ont  assisté.  Us  avoient  tous  l'air  fort 
triste.  Après  cette  cérémonie,  on  a  lu  à  l'assemblée 
des  Chambres  une  réponse  très-gracieuse  du  Roi  pour 
son  Parlement,  au  compliment  de  remercîment  <pie  lui 
a  fait  M.  le  premier  président  de  la  pari  du  l'arlcment. 


JUILLET    1758.  67 

Toutes  ces  formalités  ne  rétablissent  pas  l'honneur  de 
la  nation,  et  la  tranquillité  du  peuple  sur  les  suites  de 
ce  malheureux  événement. 

D'un  autre  côté,  une  flotte  angloise  s'étoit  préparée  à 
faire  une  descente  en  Normandie,  du  côté  de  Honfleur; 
mais  on  dit  heureusement  que  les  troupes  qui  sont  sur 
les  côtes  en  ont  empêché  l'effet.  Les  Anglois  ont  trois 
flottes  différentes  qui  rôdent  sur  nos  côtes.  Us  ne  cher- 
chent qu'à  faire  des  coups  de  main  et  à  brûler  les  vais- 
seaux qui  sont  dans  nos  ports,  d'autant  que  nous  n'avons 
point  de  flotte  en  mer  à  leur  opposer. 

Juillet. 

Détails  sur  la  bataille  de  Crevelt.  —  Le  comte  de  Clerniout  est  critiqué  vive- 
ment à  Paris.  —  On  parle  de  dissensions  entre  les  généraux.  —  Change- 
ments dans  le  conseil  dElat.  —  Gilbert  de  Voisins.  —  Progrès  des  enne- 
mis en  Allemagne.  —  L'Etat  n'a  plus  d'argent.  —  Assemblée  du  clergé. 

—  Voyages  du  Roi  à  sa  maison  de  Saint-Hubert.  —  Succès  du  marécbal 
Da-wn  contre  les  Prussiens.  —  Le  comte  de  Clerraont  revient  à  Paris.  — 
M,  de  Contadcs  commaude  l'armée  du  Rhin.  —  Belle  action  d'un  jeune 
cornette  de  carabiniers.  —  Election  du  pape  Clément  XIII.  —  Satisfaction 
des  jansénistes.  —  Le  conclave  dure  cinquante-trois  jours.  —  Nouvelles 
du  théâtre  de  la  guerre.  —  Succès  du  duc  de  Broglie  contre  les  Hessois. 

—  Le  Parlement  casse  une  ordonnance  de  l'intendant  de  Paris  relative  aui 
pigeons.  —  Pluies  continuelles.  —  On  découvre  la  châsse  de  sainte 
Geneviève. 

Dans  la  Gazette  de  France  du  samedi  l^""  juillet,  il  y 
a  la  relation  des  dispositions  de  l'armée  de  M.  le  comte 
de  Clermont  sur  le  Rhin,  ainsi  que  de  l'armée  des  Hano- 
vriens,  et  des  différents  mouvements  de  l'une  et  de 
l'autre,  pendant  plusieurs  jours,  sur  les  lieux  de  Gueldres, 
de  ,  de  Rhemsberg  et  autres.  Le  23,  les  deux  ar- 
mées étoient  rangées  en  bataille  sur  le  terrain  ci-dessus, 
pour  faire  une  action  générale;  mais  les  ennemis  ont 
tourné  pour  attaquer  l'aile  gauche  où  le  combat  a  été 
très-vif.  M.  le  comte  de  Clermont  avoit  posté  des  corps 
de  réserve  pour  les  employer  dans  l'occasion,  et  il  a 
envoyé  chercher  une  réserve  de  grenadiers  royaux  do 


68  JOURNAL   DE   BARBIER. 

France  et  autres;  mais  il  est  dit  dans  la  gazette  que, 
par  une  fatalité  inconcevable^  les  officiers  chargés  de 
faire  avancer  ce  corps  de  réserve  les  avaient  égarés  sur 
le  chemin^  et  l'aile  gauche  n'avoit  pas  pu  soutenir, 
parce  que  l'ennemi  avoit  des  troupes  fraîches,  dans  un 
bois,  qu'il  avoit  fait  avancer.  M.  le  comte  de  Clermont 
avoit  fait  battre  la  retraite,  qui  s'est  faite  en  bon  ordre 
à  Nuis.  Au  surplus,  que  les  troupes  de  l'aile  gauche 
avoient  enfoncé  trois  fois  l'ennemi,  et  que  si  nous  avions 
fait  une  grande  perte,  celle  de  l'ennemi  éloit  encore 
plus  considérable. 

D'ailleurs,  il  n'y  a  aucun  détail  de  la  perte  que  nous 
avons  faite  ni  des  officiers  lues.  On  dit  qu'il  y  a  cin- 
quante officiers  des  carabiniers  tués.  On  a  aussi  la  nou- 
velle que  M.  le  comte  de  Gisors,  fils  du  maréchal  do 
Belle-Isle,  est  mort  de  sa  blessure,  lequel  est  regretté 
de  tout  le  mondée  Le  courrier  de  vendredi  en  a  apporté 
la  nouvelle;  et  l'on  dit  que  le  Roi  a  été  rendre  visite 
et  faire  compliment  de  condoléance  à  M.  le  maréchal 
de  Belle-lsle,  dans  son  appartement,  qui  est  un  des 
pavillons,  comme  ministre  de  la  guerre,  ce  malin 
samedi. 

Il  faut  convenir  que  voilà  un  événement  bien  extra- 
ordinaire, que,  dans  un  petit  terrain  que  nos  troupes 
occupent,  et  sur  lequel  ils  ont  fait  ditlérents  mouve- 
ments depuis  le  7  et  le  8  du  mois  de  juin,  des  officiers 
aient  égaré  un  corps  de  réserve.  11  y  a  quelque  chose 
là-dessous  qu'on  n'entend  pas  bien. 

On  dit  aujourd'hui  que  nous  nous  sommes  retirés 
jusqu'à  Cologne,  ce  qui  est  environ  à  près  de  dix  lieues 
de  Tendroit  où  s'est  donné  le  combat.  On  dit  aussi  que 
le  Pioi  a  envoyé  chercher  M.  le  maréchal  d'Estrées  et 

1.  C'était  un  jeune  homme  de  la  plus  grande  espérance,  également  instruit 
dans  les  affaires  et  Tart  militaire,  capable  des  graiides  vues  et  des  détails, 
d'une  politesse  égale  à  sa  valeur,  c'.éii  à  la  Cour  et  à  l'armée.  Le  prince 
héréditaire  de  Brunswick,  qui  le  prit  prisonnier,  en  eut  soin  comme  de  son 
frère,  ne  le  quitta  point  et  l'honora  de  ses  larmes.  Voltaire. 


JUII.LI'>T    i758.  69 

qu'il  doit  partir  pour  rarmée;  mais  on  ne  sait  pas  les 
arrang(>ments,  à  cause  de  M.  le  comte  de  Clermont 

L'on  convient,  dans  tous  les  détails,  que  nos  troupes 
ont  fait  des  prodiges  de  valeur  dans  l'action  du  13 ,  que 
les  ennemis  ont  perdu  au  moins  autant  de  monde  que 
nous,  quoiqu'ils  fussent  rafraîchis  par  de  nouvelles 
troupes  qui  étoient  dans  un  bois,  et  môme  qu'ils  ctoient 
prêts  de  faire  la  retraite  et  de  nous  laisser  le  champ  de 
bataille,  dans  la  crainte  des  secours  qui  pouvoient 
arriver,  lorsque  M.  le  comte  de  Clermont  a  fait  battre 
la  retraite. 

Au  surplus,  on  tient  généralement  dans  Paris  de  très- 
mauvais  discours  sur  le  compte  de  M.  le  comte  de  Cler- 
mont ;  qu'il  étoit  à  table  depuis  longtemps,  lorsque 
l'affaire  s'est  engagée  là l'aile  gauche;  que  M.  le  marquis 
de  Saint-Germain,  lieutenant  général,  qui  a  donné  de 
grandes  preuves  de  valeur  et  de  prudence,  avoit  envoyé 
par  deux  fois  avertir  M.  le  comte  de  Clermont  de  ce  qui 
se  passoit,  et  lui  demander  du  secours,  sans  qu'il  y  ait  eu 
égard  ^.  Les  lettres  des  officiers  sont  remplies  de  ces 
détails,  jusqu'à  écrire  que  les  choses  auroient  mieux  été 
si  nous  n'avions  pas  tant  bu.  Les  gazettes  étpangères 
conviennent  que  si  les  secours  du  corps  de  réserve 
étoient  venus,  les  Hanovriens  auroient  été  défaits,  et 
que  ces  secours  se  sont  égarés  en  chemin.  On  ne  sauroit 
ôter  de  l'idée  des  politiques  tpi'il  y  a  eu  encore  quelque 
cabale  dans  quelques  généraux,  qui  ont  donné  de  mau- 
vais conseils  au  général,  et  qu'il  y  a  plusieurs  partis 
dans  l'armée,  par  rapport  au  gouvernement,  ce  qui  se- 

i.  Le  litre  d'abbé  de  Saint-Germain,  que  portait,  comme  on  sait,  le  comte 
de  r.iermont,  lui  attira  une  foule  de  quolibets.  Le  roi  de  Prusse  l'appelait  le 
général  des  liénédiclins ,  et  après  la  bataille  de  Crevelt,  on  chanta  daus 
Paris  le  couplet  suivant  : 

Moitié  plumet,  moitié  rabat. 
Aussi  propre  à  l'un  commi.'  à  l'autre 
Clermont  se  bat  comme  uu  apolrc. 
Et  sert  son  Dieu  comme  il  se  bat. 


^0  JOURNAL  DR  BARBIER. 

roit  la  siiile  do  rindcpendance  qui  a  gagné  depuis  un 
temps  tous  les  esprits  dans  ce  pays-ci. 

Le  Roi  tient  toujours  le  sceau. 

Le  Roi  a  renvoyé  du  Conseil  d'État  MM.  Rouillé,  de 
Voyer  de  Paulmy  et  de  Moras,  ci-devant  ministres 
d'État.  Il  a  fait  entrer  au  Conseil  d'État,  en  qualité  de 
iTiinisIros,  M.  le  maiéchal  d'Éslrées,  M.  Berryer,  con- 
seiller (l'État,  qui  étnit  déjà  du  Conseil  des  Dépcclies,  et 
M.  le  marquis  ûc  IHiysicux,  qui  s'en  étoit  retiré  il  y  a 
quelques  années. 

Il  est  certain  que  ces  trois  hommes  valent  mieux,  par 
l'esprit  et  l'expérience,  que  les  trois  autres  ci-dessus  qui 
en  ont  été  exclus.  Mais  aussi,  par  tous  ces  changements 
de  ministres,  depuis  deux  ou  trois  ans,  l'État  se  trouve 
chargé  de  pensions  considérables  que  le  Roi  leur  a 
accordées  assez  inutilement  en  les  remerciant. 

On  n'a  point  appelé  à  ce  Conseil  M.  Gilbert  de  Voi- 
sins, conseiller  d'État,  qui  est  aussi  du  Conseil  des  Dé- 
pêches, et  qui  est  homme  de  grand  mérite.  Seroit-ce 
parce  qu'il  a  toujours  été  du  corps  de  Parlement,  à  qui 
le  Roi  néanmoins  paroît  donner  de  grandes  marques  de 
considération? 

Depuis  notre  retraite  sous  Cologne,  les  ennemis  se 
sont  emparés  de  la  ville  de  Ruremonde,  où  il  y  avoit 
garnison  Françoise,  qui  a  été  obligée  de  capituler,  et 
ils  font  le  siège  de  Dusseldorfï,  au  delà  du  Rhin,  où 
nous  avons  aussi  garnison. 

On  dit,  comme  nouvelle  certaine  dans  Paris,  que  M.  le 
co:nte  de  Clermont  doit  revenir  ici  incessamment.  A  l'é- 
gard de  M.  le  maréchal  d'Estrées,  qui  est  fait  ministre 
d'État  et  qui  urine  le  sang,  on  ne  croit  plus  qu'il  parte 
])0ur  l'armée,  où  il  est  bien  désiré.  D'autres  disent 
néanmoins  qu'on  attend  que  le  prince  soit  revenu  et 
qu'il  partira  ensuite. 

Le  pis  de  tout  cela  est  qu'il  n'y  a  point  ici  d'argent; 
qu'on  ne  paye  point  les  pensions  ni  les  officiers  de  la 


JUILLET    1758.  71 

maison,  et  Ton  n'est  occupe  ici  qu'à  imnginer  pnr  quelle 
taxe  et  comment  on  en  trouvera,  attendu  qu'il  en  laul. 
Le  public  imagine  même  le  genre  de  taxes  qu'on  pour- 
roit  faire ,  car  les  loteries  et  les  rentes  viagères  sont 
épuisées. 

On  dit  seulement  qu'au  mois  de  septembre  il  y  aura 
une  assemblée  du  clergé  à  Paris,  dont  M.  le  cardinal  do 
Tavanncs  sera  président,  et  qu'on  lui  demande  vingt- 
deux  millions. 

Le  Roi  fait  toujours  de  temps  à  autre  de  petits  voyages 
à  sa  nouvelle  maison  de  Saint-Hubert,  dans  la  foicl  de 
Rambouillet. 

Les  fautes  que  nous  avons  faites  sur  le  Rhin  contre 
l'armée  des  Hanovriens,  commandée  par  M.  le  prince 
Ferdinand  de  Brunswick,  ont  été  un  peu  réparées  en 
Moravie  par  le  maréchal  Dawn,  général  de  la  reine  de 
Hongrie.  On  a  pris  au  roi  de  Prusse  un  convoi  de  quatre 
mille  chariots  chargés  de  vivres  et  même  d'argent,  es- 
cortés de  quinze  mille  hommes.  Le  roi  de  Prusse  a  été 
obligé  de  lever  le  siège  de  la  ville  d'Olmùtz  et  de  se  re- 
tirer en  Silésie. 

H  est  dit  dans  la  Gazelle  de  Frcmce  du  22  de  ce  mois 
que  l'entrée  du  roi  de  Prusse  en  Moravie  lui  coule  plus 
de  quinze  mille  hommes,  sans  les  suites,  car  le  maréchal 
Dawn,  qui  est  un  grand  général,  le  poursuit  de  tous 
côtés  dans  sa  retraite.  D'un  autre  côté,  il  est  dit  que  la 
reine  et  la  famille  royale  de  Prusse  se  sont  retirées  à 
Magdebourg,  et  que  les  troupes  russiennes  doivent  s'être 
emparées  de  la  ville  de  Berlin  pour  venir  ensuite  en  Si- 
lésie; en  sorte  que  le  roi  de  Prusse,  (pii  a  un  peu  trop 
compté  sur  sa  bonne  fortune,  c-^t  dans  une  position  Irès- 
désavantageuse,  se  trouvant  entre  deux  aru.ées  consi- 
dérables. 

M.  le  comte  de  Clermont  est  de  retour  ici  dès  le  15 
ou  le  16.  Il  a  été  trouver  le  Roi  à  sa  maison  de  Saint- 
Hubert,  où  il  y  avoit  \\\\  [»olit  voyage  de  deux  jours. 


72  JOURNAL   DE   BARBIER. 

Comme  il  n'y  avoit  là  qu'une  douzaine  de  pcrsoimcs, 
on  n'a  pas  su  positivement  quelle  a  été  la  réception  de 
la  part  du  Roi,  et  il  est  à  présent  dans  sa  maison  de 
Berny. 

C'est  M.  de  Conlades\  comme  plus  ancien  lieutenant- 
général,  qui  commande  à  présent  l'armée  sur  le  Rhin 
contre  les  Hanovriens,  avec  MiM.  de  Chevert  et  de  Saint- 
Germain,  deux  bons  généraux.  Notre  armée  est  supé- 
rieure, et  nos  troupes  ont  une  grande  ardeur.  M.  de 
Soubise  est  à  Casscl  et  vient  au  devant  pour  couper  la 
retraite  des  Hanovriens.  Si  on  fait  quelque  chose  d'éclat 
de  ce  côté-là,  comme  cela  devroit  être,  pour  détruire 
cette  armée  hanovricnnc,  on  pourroit  espérer  la  paix 
l'hiver  prochain,  le  roi  de  Prusse  n'ayant  plus  de  res- 
sources et  étant  poursuivi  de  toutes  parts. 

On  a  rendu  compte  dans  la  Gazette  de  France  d'une 
action  de  valeur  et  de  prudence  d'un  jeune  cornette  de 
dix-huit  ans  dans  les  carabiniers,  à  l'aflaire  du  23  juin, 
qui,  à  la  tête  de  quelques  carabiniers  qu'il  a  rassemblés, 
a  attaqué  une  batterie  des  Hanovriens,  a  traversé  leur 
armée,  s'est  retiré  par  les  derrières  et  est  revenu  au  bout 
de  trois  jours  au  camp  de  M.  le  comte  de  Clermont  avec 
son  drapeau  et  ses  carabiniei  s,  dont  sept  ou  huit  étoient 

1.  Coiitades  (Louis-Georges  Érasme  de),  maréchal  de  France,  né  en  1704, 
mort  en  1775.  H  passa  successivement  par  les  grades  d'enseigne,  de  lieute- 
nant et  de  capitaine  du  régiment  des  gardes  françaises,  de  1720  à  1729, 
colonel  et  brigadier  des  armées  du  Roi,  il  fit  les  campagnes  d'Italie,  en  1734 
et  173j;  maréchal  de  camp  en  1740,  il  accompagna  le  maréchal  de  Bclle- 
Isle  dans  son  expédition  en  Bohème,  servit  en  Allemagne  et  en  Flandre  dans 
l'armée  commandée  par  le  maréchal  de  Saxe,  de  1744  à  174S.  Il  fut  un  des 
généraux  opposés  au  grand  Frédéric  dans  la  guerre  de  Sept  Ans,  fit  la  cam- 
pagne de  Hanovre,  en  1757,  sous  les  maréchaux  d'Estrées  et  de  Richelieu, 
et  commanda  eu  chef  après  eux,  dans  l'année  1758.  Contades  était  un  bon 
général  ;  mais  la  lâche  de  réorganiser  l'armée,  de  lui  inspirer  de  la  confiance 
en  elle-uiême,  d'effacer  aussi  le  mépris  que  les  Allemands  avaient  conçu  pour 
elle,  n'était  pas  facile  et  demandait  du  temps. 

Élevé  dans  cette  même  année  à  la  dignité  do  maréchal  de  France,  il  fui 
rappelé  à  la  tèle  d.-s  armées  sur  la  frontière  d'Allemagne  en  1702,  et  oblint, 
en  170S,  le  gouveriicnicit  général  de  la  Lorraine.  Yatovt. 


JUILLET   1758.  73 

blessés.  Il  s'appelle  d'Helliour,  et  a  été  page  tle  M"'^  la 
duchesse  d'Orléans,  Le  Roi  lui  a  donné  la  croix  de 
Saint-Louis  et  le  litre  de  capitaine  reformé  à  la  suite  du 
régiment  des  carabiniers. 

Le  6  de  ce  mois  de  juillet,  on  a  enfin  procédé  à  l'é- 
lection d'un  pape  dans  le  conclave;  on  a  élu  le  cardinal 
Rczzcnico\  Vénitien,  âgé  de  soixante-cinq  ans,  qui  a  en- 
core sa  mère.  On  dit  qu'il  est  fils  ou  petit-fils  d'un  ban- 
quier de  Venise ,  et  on  n'avoit  point  entendu  parler 
jusqu'ici  de  ce  cardinal. 

11  a  pris  le  nom  de  Clément  XIIL  Les  jansénistes  pa- 
roissenl  contents  de  cette  élection.  On  dit  que  c'est  un 
homme  sage  et  paisible,  qui  a  choisi  pour  secrétaire 
d'État  le  cardinal  Archinto,  qui  étoit  ministre  sous  le 
dernier  pontificat.  D'ailleurs  les  Vénitiens  n'aiment 
point  les  jésuites.  Il  n'y  en  a  plus  depuis  longtemps  à 
Venise.  Grande  espérance  pour  les  jansénistes. 

On  dit  que  c'est  un  coup  de  politique  du  cardinal  de 
Luynes,  qui  avoit  su  que  le  cardinal  Cavalchini ,  qui 
est  fort  porté  pour  les  jésuites,  avoit  trente-trois  voix 
sur  quarante  -  deux  pour  être  élu  pape.  Le  lende- 
main, le  cardinal  de  Luynes  a  fait  avertir  M.  l'évêque 
duc  de  Laon,  Rochechouart,  notre  ambassadeur,  pour 
faire  notifier  l'exclusion^  au  conclave  de  la  part  du  roi 
de  France.  11  étoit  temps. 

Le  Roi  a  tenu  le  sceau  le  21  de  ce  mois  pour  la  trente- 
troisième  fois. 

Le  21,  le  nonce  du  Pape  a  eu  audience  du  Roi  pour 
lui  faire  part  de  l'exaltation  de  Clément  XIII  et  remettre 
à  Sa  Majesté  une  lettre  du  pape  écrite  de  sa  main.  Le 
saint-siége  a  été  vacant  soixante-cinq  jours,  et  le  conclave 
a  duré  cinquante-trois  jours. 

Notre  armée  sur  le  bas  Rhin,  commandée  par  M.  le 

1 .  Lisez  :  Rezzonico. 

2.  Durant  le  vote,  l'Autriche,  la  France  et  l'Espagne  ont  le  droit  d'exclure 
OU  d'écarter  chacune  un  cardinal  du  conclave,  De  La  Villegii.i.b. 

VI.  _  7 


74  JOURNAL  DE  BARBIER. 

marquis  de  Contadcs,  n'a  encore  rien  ..entrepris  contre 
l'armée  hanovrienne,  commandée  par  le  prince  Ferdi- 
nand de  Brunswick. 

Un  détachement  de  l'armée  du  prince  de  Soubise,  dans 
l'électorat  de  Hesse,  commandé  par  M,  le  duc  de  Bro- 
glie,  lieutenant  général,  a  eu  une  affaire  qui  a  été  vive 
avec  un  détachement  de  troupes  hessoises;  nous  avons 
eu  l'avantage,  mais  on  ne  sait  point  encore  le  détail  ; 
nous  avons  eu  quelques  officiers  de  nom  tués  ou  blessés. 

Suivant  les  apparences,  M.  le  maréchal  d'Estrées  ne 
partira  pas  pour  commander  cette  campagne,  quoique 
les  troupes  le  souhaitent  fort. 

Le  Parlement  s'est  assemblé  il  y  a  quelques  jours. 
On  a  instruit  sur  la  procédure  faite  contre  le  curé  de 
Saint-Nicolas-des-Champs;  mais  cela  a  été  arrêté  par 
une  lettre  de  cachet. 

Dans  cette  assemblée,  le  Parlement  a  cassé  une  or- 
donnance de  M.  l'intendant  de  Paris,  qui  avoit  ordonné 
de  renfermer  tous  les  pigeons  qui  faisoient  tort  aux  grains 
dans  les  campagne»,  et  cela  dans  son  département.  Cette 
ordonnance  étoit  juste,  mais  le  Parlement  a  pensé  appa- 
remment que  M.  l'intendant  avoit  passé  son  pouvoir, 
parce  que  cela  regardoit  la  pohce  générale  que  cette 
compagnie  réclame  comme  lui  appartenant.  Le  Parle- 
ment a  rendu  un  autre  arrêt  par  lequel  il  a  commis  tous 
les  juges  et  baillis  de  la  banlieue  de  Paris  pour  ordonner, 
chacun  dans  son  district,  ce  qu'il  appartiendroit  à  cet 
égard,  parce  qu'il  peut  y  avoir  des  endroits  où  les  grains 
ne  fussent  pas  encore  coupés.  Ceci  est  à  l'occasion  de 
ce  que,  depuis  un  mois,  il  fait  des  pluies  continuelles 
non-seulement  autour  de  Paris  ,  mais  dans  tout  le 
royaume,  ce  qui  a  fait  germer  le  seigle,  orge,  etc.,  non 
coupés,  et  pourri  ceux  coupés  sans  pouvoir  les  serrer. 
Jusque-là  que  le  25  de  ce  mois  on  a  découvert  la  châsse 
de  sainte  Geneviève  par  les  pieds,  et  qu'il  y  a  eu  des 
processions  de  tous  les  villages,  ce  qui  pouvoit  mener  à 


AOUT    17  58.  75 

une  grande  cérémonie.  Mais  heureusement,  dès  le  len- 
demain, le  temps  a  un  peu  changé;  en  sorte  qu'on  en 
sera  quitte  pour  cette  première  neuvaine. 

Mais  l'arrêt  du  Parlement  regarde  en  tous  cas  les 
droits  de  messieurs  les  intendants  de  province;  celui  de 
Paris  a  bien  moins  d'autorité  que  les  intendants  plus 
éloignés.  Au  surplus,  de  ces  assemblées,  il  n'en  résulte 
encore  jusqu'à  présent  aucun  enregistrement  pour  quel- 
que taxe  annuelle,  ce  que  l'on  appréhende  fort,  parce 
que  le  Roi  a  beaucoup  besoin  d'argent.  L'on  parle  même 
de  grands  retranchements  dans  la  dépense  de  Versailles, 
pour  les  tables  des  officiers,  le  café  et  les  bougies;  et 
l'on  a  arrêté  la  continuation  des  bâtiments. 

Août. 

On  dit  que  M.  de  Bernis  sera  cardinal.  —  Réflexions  sur  madame  de  Ponipa- 
dour.  —  Retranchements  dans  les  dépenses  du  Roi.  —  Détails  de  ces 
dépenses;  le  garde-meubles,  Versailles,  etc.  —  On  parle  de  changements 
dans  le  ministère.  —  Le  livre  De  l'Esprit  —  Les  Anglais  débarquent  à 
Cherbourg.  —  La  religion  des  demoiselles  Chéret.  —  Le  curé  de  Saint- 
Séverin.  — Hérésie  au  sujet  de  la  confession.  —  Les  Anglais  quittent 
Cherbourg.  —  Siège  de  Louisbourg.  —  Mécontentement  contre  le  gou- 
vernement. —  Le  Roi  continue  ses  petits  voyages. 

La  grande  nouvelle  ici,  du  dernier  juillet,  par  un  cour- 
rier de  Rome,  est  que  le  nouveau  pape  Clément  XI 11  a 
déclaré  que  dans  la  première  promotion  de  cardinaux 
soit  compris  M.  l'abbé  comte  de  Bernis,  ministre  d'État. 
La  première  promotion  du  nouveau  pape  se  fait  tou- 
jours ex  proprio  motu,  sans  qu'il  soit  question  de  la  re- 
commandation des  puissances;  c'est  pour  la  seconde 
promotion,  et  il  est  rare,  en  général,  qu'il  nomme  d'autres 
que  des  Italiens;  mais  M.  le  comte  de  Bernis  est  ami  du 
pape,  et  il  a  d'ailleurs  fort  contribué  à  son  élection; 
ainsi,  c'est  une  reconnoissance  prompte  et  bien  mar- 
quée. 

On  peut  dire  aussi  que  voilà  une  grande  fortune  bien 
subite.  Dans  les  circonslunces  préscutes,  cela  pourroit 


76  JOURNAL  DE  BARBIER. 

bien  le  conduire  au  premier  ministère,  et  il  n'a  pas  cin- 
quante ans;  on  pourroit  même  présumer  que  cela  en- 
treroitdans  la  politique  de  madame  la  marquise,  à  qui 
on  a  imputé  dans  le  public  les  fâcheux  événements  du 
rappel  de  M.  le  maréchal  d'Estrées,  la  défaite  du  prince 
de  Soubise  à  Rosbach,  l'affaire  du  comte  de  Maillebois 
avec  le  maréchal  d'Estrées,  et,  en  général,  tout  ce  qui 
se  passe  à  la  Cour.  Peut-être  sera-t-elle  charmée  de  se 
débarrasser  des  affaires  du  gouvernement  sur  un  homme 
qu'elle  a  élevé  elle-même  aux  plus  hautes  dignités,  et 
sur  l'amitié  duquel  elle  doit  naturellement  compter,  à 
moins  que  l'ambition  ne  la  domine;  car  il  est  certain, 
dans  le  fait,  qu'elle  entre  dans  tous  les  détails,  que  les 
ministres  lui  rendent  compte  de  toutes  les  affaires.  C'est 
jouer  à  la  vérité  un  grand  rôle  dans  l'Élat;  mais  peut- 
être  aussi  ne  le  fait-elle  que  pour  débarrasser  le  Roi  de 
bien  des  détails,  et  lui  en  rendre  compte  familièrement, 
sans  l'appareil  d'un  travail  sérieux  et  ennuyeux,  et  le 
prévenir  de  tout  ce  qui  doit  se  proposer  aux  Conseils  et 
de  toutes  les  grâces  diiïérenles  qu'on  peut  lui  demander. 
Il  n'est  pas  étonnant  que  le  prince,  depuis  le  détestable 
événement  de  1757,  ait  plus  d'éloignement  aux  affaires; 
mais  aussi  il  n'est  pas  possible  que  madame  la  marquise, 
en  femme  d'esprit,  et  qui  a  acquis  une  expérience  de  la 
Cour,  ne  prévoie  qu'avec  cette  grande  autorité,  qui  est 
déplacée,  elle  puisse  éviter  de  se  faire  bien  des  enne- 
mis, ce  qui  ne  seroit  plus,  si  un  homme  de  qualité,  ayant 
le  titre  de  cardinal,  étoit  à  la  tête  des  affaires.  L'on 
verra  par  la  suite  si  l'ambition  personnelle  l'emportera 
sur  ce  parti  de  prudence. 

On  parle  depuis  longtemps  à  la  Cour  de  ménage  et  de 
retranchements  dans  les  dépenses  actuelles  du  Roi  et  de 
sa  maison.  On  dit  que  c'est  M.  le  maréchal  d'Estrées, 
qui  est  un  homme  franc  et  droit,  qui  a  parlé  librement 
au  Roi  sur  l'article  des  dépenses,  et  on  y  travaille  réel- 
lement. Le  Roi  a  demandé,  à  ceux  qui  sont  à  la  tête  des 


AOLT    1758.  77 

bâtiments,  des  écuries,  des  cliasses\  de  la  bouche  pour 
les  difïcrentes  tables  de  la  Cour,  du  garde-meubles  de 
la  couronne,  etc.,  des  mémoires  détaillés  de  la  dépense 
ordinaire  et  de  l'augmentation  de  dépenses.  Ces  mé- 
moires se  donnent  un  au  Roi,  un  au  ministre,  dont  l'ob- 
jet est  dans  son  département,  et  un  autre  au  contrôleur 
général;  par  exemple  :  celui  du  garde-meubles  contient 
les  dépenses  ordinaires  qui  sont  de  tons  temps,  qui  sont 
les  gages  de  tous  ceux  qui  y  sont  employés  à  Versailles, 
Compiègne,  Fontainebleau,  Marly  et  antres  maisons; 
les  dépenses  ordinaires  variables  par  les  changements, 
rétablissement  de  meubles,  perte  de  linge,  même  quel- 
quefois de  vaisselle  d'argent.  Les  dépenses  extraordi- 
naires, qui  dépendent  de  la  volonté  du  Roi  par  l'aug- 
mentation de  ses  maisons,  le  château  de  Bellevue,  qu'il 

1.  On  comprend  ce  que  devaient  coûter  les  chasses  de  Louis  XV,  quand  on 
voit  dans  les  registres  de  l'ancienne  bibliothèque  de  Versailles  l'état  du  per- 
sonnel de  la  vénerie.  Les  chiens  pour  la  chasse  à  courre  étaient  exercés  toute 
l'année.  L'état  tenu,  jour  par  jour,  des  chasses  au  cerf  faites  par  la  petite  meule 
du  Roi,  ne  forme  pas  moins  de  deu\  forts  volumes  in-folio.  Le  second  de  ces 
volumes  comprend  les  années  1743  à  1  767.  Le  nombre  des  cerfs  pris  est  de  : 

99    en   1743  Report.    .    .      1,293 

87  1744  114    eu   1756 

70  1745  126  1757 

78  1746 

78  1747 

83  1748 

110  1749 

104  1750 

i32  1751 

107  1752 

102  1753 

112  1754 

131  1755 


108 

1758 

105 

1759 

154 

1760 

1  .'■  9 

(761 

97 

1762 

94 

1763 

101 

1764 

111 

1765 

91 

17f,G 

ins 

1767 

Aroporter.  1,293  2,651  cerfs  pris  eu  25ans. 

Ces  chasses  avaient  lieu  dans  les  forêts  de  Saint-Germain,  dans 'les  environs 
de  Versailles,  dans  les  bois  de  Verrières,  dans  les  forêts  de  UambouilleC'ic 
Compiègne,  de  Scnart,  de  Fontainebleau.  On  chassait  toute  l'année,  et  il  n'y 
avait  d'arrêt  que  pendant  les  gelées.  Il  va  sans  dire  que  la  petite  moule  du 
Roi  passait  à  travers  toutes  les  récolles. 

7. 


78  JOURNAL   DE  BARBIER. 

a  acquis^,  le  château  de  Saint-Hubert, qu'il  a  fait  bâtir, 
et,  par  conséquent,  meubler;  des  ameublements  neufs 
qu'il  demande,  des  ajustements  que  demandent  Mes- 
dames de  France,  le  gouverneur  et  la  gouvernante  des 
enfants  de  France,  etc. 

Il  est  certain  que  l'augmentation  de  la  famille  royale, 
par  le  nombre  d'enfants  et  de  petits-enfants,  cause  une 
grande  augmentation  de  dépenses  indispensables,  ce  qui 
fait  que  tout  ce  grand  examen  n'aboutira  peut-être  à 
rien,  et  que  cela  doit  faire  un  très-mauvais  eiïet  pour  le 
pays  étranger;  la  véritable  réforme  seroit  d'empêcher 
les  friponneries  qui  se  font  sur  chaque  genre  de  dé- 
pense, depuis  les  premiers  olliciers  de  la  maison  jus- 
qu'aux petits. 

Depuis  huit  jours,  on  parle  aussi  de  changements  dans 
le  ministère.  On  dit  qu'on  fait  duc  M.  le  comte  de  Saint- 
Florentin,  ministre  d'État  et  de  Paris;  qu'on  donne  sa 
charge  de  secrétaire  d'État  et  ses  départements  à  M.  Ber- 
ryer,  qui  n'est  que  ministre  d'État  et  grand  travailleur; 
que  M.  le  chancelier  de  Lamoignon  se  démet;  qu'on 
donne  sa  charge  et  les  sceaux  à  M.  Mole,  premier  pré- 
sident, qui  lui  fera  soixante  mille  livres  de  rente,  et 
qu'on  feroit  premier  président  M.  d'Ormesson,  président 

1.  Madame  de  Pompadour  avait  fait  décorer  Bellevue  avec  la  plus  grande 
recherche.  La  sculpture  y  était  représentée  par  Coustou,  Rousseau,  Maurissan, 
la  veuve  Chevalier  et  Verbreck;  la  peinture,  par  Oudry,  Neilson,  Gavau,Bru- 
nelli;  l'ornementation,  par  Janson  et  la  veuve  Cropel.  Caffiori  avait  décoré  les 
corniches  et  les  lambris,  comme  on  savait  alors  le  faire,  d'une  manière  à  la 
fois  durable  et  délicate;  l'art  de  l'émailleur,  aujourd'hui  si  négligé,  y  brillait 
dans  les  ornements  de  La  Martinière.  Le  mobilier  répondait  à  la  décoration: 
les  meubles  de  Boule,  d'autres,  d'une  forme  nouvelle  à  laquelle  le  nom  de  la 
marquise  est  restée,  comme  une  désignation;  les  porcelaines  de  Chine,  du 
Japon  et  de  Sèvres;  les  tentures  des  Gobelins,  de  la  Savonnerie  et  de  Lyon; 
les  glaces  de  France  et  de  Venise;  les  cristaux,  les  bronzes,  les  tableaux,  les 
livres,  enfin  toutes  les  recherches  de  l'élégance  la  plus  délicate  et  la  plus 
raffinée  brillaient  dans  cette  demeure  d'une:  fée  ,  qui  gouvernait  alors  le 
beau  royaume  de  Fraice.  J.  Dumksnil,  Hist.  des  plus  célèbres  amateurs 
français,  et  de  leurs  relalions  avec  les  artistes,  Paris,  1856,  in-S", 
p.   164. 


AOUT   1758.  79 

à  mortier;  ainsi  qu'on  passeroit  par-dessus  M.  le  prési- 
dent Pelletier  de  Rosambo,  qui  est  le  second,  et  dont 
tout  le  Palais  est  fort  content. 

Que  de  changements  depuis  deux  ans  !  Cela  n'annonce 
pas  un  gouvernement  bien  stable  ;  mais  ces  change- 
ments dans  le  ministère  ne  sont,  suivant  les  apparences, 
que  des  bruits  de  Paris. 

Vendredi  11  de  ce  mois,  le  Roi  a  pris  le  deuil  pour  la 
mort  du  prince  royal  de  Prusse,  frère  du  roi  de  Prusse, 
quoiqu'on  soit  en  guerre.  Cette  mort,  arrivée  il  y  a  déjà 
du  temps,  a  été  notifiée  apparemment  ici  par  l'ambas- 
sadeur du  roi  de  Suède  ;  le  deuil  est  pour  onze  jours.  Il 
a  été  de  quinze  jours,  apparemment  parce  qu'il  étoit 
prince  héréditaire. 

M.  Helvétius,  ci-devant  fermier  général,  fils  du  feu 
premier  médecin  de  la  Reine,  homme  de  lettres,  a  fait 
un  livre  in-quarto  intitulé  :  De  V Esprit,  qui  a  été  ap- 
prouvé par  M.  Tercicr,  censeur  royal  et  commis  au  bu- 
reau des  Ad'aires  Étrangères;  sur  cette  approbation, 
lettres  de  privilège  au  ^rand  sceau  tenu  par  le  Roi  le  12 
mai  dernier,  et,  en  conséquence,  imprimé.  Ce  livre  a 
été  mis  en  vente  chez  deux  libraires,  vers  le  15  juillet 
dernier,  et  aussitôt  a  fait  du  bruit  dans  Paris.  On  dit 
d'abord  qu'il  respire  le  pur  matérialisme,  et,  de  plus, 
qu'il  a  des  choses  hardies,  entre  autres  qu'un  Ânglois, 
voyageant  dans  un  pays  très-éloigné,  un  homme  de  la 
nation  le  mettant  au  fait  du  pays,  le  mène  dans  une 
salle  où  l'on  tenoit  le  conseil  ou  bien  où  l'on  jugeoit; 
qu'il  y  avoit  six  grandes  cruches  très-hautes  à  moitié 
[tloines  d'eau,  dans  lesquelles  cet  homme  dit  que  les  opi- 
nants, magistrats  ou  conseillers,  se  mctloient  ayant  do 
l'eau  jusqu'au  col,  n'ayant  que  la  tête  au-dessus  de  la 
cruche,  et  opinant  dans  celle  posture;  que  l'Anglois 
ayant  regardé  cela  froidement,  lui  avoit  demandé  com- 
ment il  ne  paroissoit  pas  sini»ris  d'un  pareil  usage.  L'An- 
glois avoit  répondu  que  cela  ne  l'élonnoit  pas,  parce  que 


80  JOURNAL  DE  BARBIER. 

dans  son  pays  c'étoient  les  cruches  sans  têtes  qui  déli- 
béroient  et  opinoient. 

On  a  arrêté  dans  le  commencement  de  ce  mois,  par 
ordre  du  ministère,  la  vente  de  ce  livre',  et  on  a  cric 
un  arrêt  du  Conseil  le  10  de  ce  mois  d'août,  par  lequel 
le  Roi,  de  l'avis  de  M.  le  chancelier,  a  révoqué  le  privi- 
lège, supprimé  ledit  livre  avec  défenses  à  tousses  sujets 
de  vendre  et  débiter  ce  livre,  sous  peine  de  punition 
exemplaire. 

Il  n'en  faut  pas  davantage  pour  le  faire  vendre  bien 
cher  et  le  faire  réimprimer  en  Hollande.  C'est  le  cen- 
seur qui  seroit  à  punir,  aussi  bien  que  l'auteur. 

Une  flotte  angloise  a  débarqué  devant  la  ville  deCher- 
bourg,  en  Normandie,  y  est  descendue  le  8  de  ce  mois  et 
est  entrée  dans  la  ville.  On  accuse  le  comte  de  Raimond, 
lieutenant  général  qui  y  commandoit,  d'avoir  fait  reti- 
rer mal  à  propos  les  troupes  qui  y  éloient,  et  qui  ne 
demandoient  pas  mieux  que  de  s'opposer  au  débarque- 
ment. 

1.  Oa  ne  comprend  point,  d'après  le  récit  de  Barbier,  comment  un  livre 
approuvé,  par  un  censeur  royal  a  pu  être  saisi  peu  de  temps  après  son  appa- 
rition, et  quand  toutes  les  formalités  légales  avaient  été  remplies.  Vu  écrivain 
eminent  qui  a  porté  la  lumière  dans  tous  les  sujets  qu'il  a  traités,  M.  Sainte- 
Beuve,  nous  donne,  dans  le  passage  suivant,  l'explication  de  ce  fait  : 

«  En  17^8,  Hehétius  voulut  publier  le  livre  Del'Esprit,  mauvais  ouvrage, 
superficiel,  indécent  en  bien  des  endroits,  et  plus  fait  pour  scandaliser  encore 
un  vrai  philosophe  qu'un  évêqi'.e.  M.  de  Malesherbes  avait  donné  à  Hehétius 
pour  censeur  un  M.  Tercier,  employé  aux  affaires  étrangères  ,  homme  du 
monde,  qui  ne  vit  pas  grande  malice  au  livre,  et  qui  donna  son  laissez-passer. 
Le  livre  avait  paru  quand  M.  de  Malesherbes  fut  averti  du  scandale  à  la  fois 
par  un  de  ses  subordonnés  et  par  la  clameur  publique.  Il  l'arrèla  immédiate- 
ment; sa  première  idée  fut  de  le  faire  examiner  de  nouveau  par  un  autre 
censeur  :  t  Monsieur,  lui  écrivait  Hehétius,  je  suis  pénétré  de  vos  bontés;  je 
compte  toujours  sur  votre  amitié  ;  j'espère  que  vous  ne  m'aurez  pas  mis  entre 
les  mains  d'un  théologien  ridicule.  i>  Il  s'agissait  bien  de  cela,  en  vérité,  et 
des  belles  protestations  d'IIelvétius,  qui  s'écriait  :  u  Je  n'ai  été  animé,  en 
composant  mon  livre,  que  du  désir  d'être  utile  à  l'humanité,  autant  qu'un 
écrivain  peut  l'être.  »  L'affaire  avait  pris  des  proportions  effrayantes  ;  le  Par- 
lement s'en  mêlait,  et  sur  le  bruit  public,  prétendait  évoquer  Taffaire  ,  eu 
s'arrogeant  le  droit  de  juger  le  livre,  et  en  empiétant  ainsi  sur  la  juridiction 
du  chancelier.  Le  Conseil  du  Roi  se  hâta  de  prendre  les  devants  sur  la  pour- 


AOUT   1758.  81 

Histoire  du  temps.  Il  demeure  rue  des  Noyers,  pa- 
roisse Saint-Séverin  ,  le  sieur  Cliéret,  procureur  du  Roi, 
en  la  maîtrise  des  eaux  et  forêts  de  Paris,  fds  d'un  fa- 
meux traiteur,  bon  janséniste  de  son  métier,  séparé  et 
vivant  mal  avec  sa  femme,  ayant  avec  lui  deux  filles  et 
une  cousine.  Ces  filles  de  vingt-cinq  à  trente  ans,  grandes 
dévotes,  l'exemple  de  leur  paroisse,  communiant  toutes 
les  fêtes  et  dimanches ,  de  liaison  avec  quatre  ou  cinq 
autres  de  la  même  paroisse,  se  sont  fait  une  petite 
religion  à  leur  mode;  on  dit  même  qu'elles  ont  d'autres 
associées  dans  Paris,  et  que  cette  secte  est  assez  éten- 
due. C'est  ce  que  l'on  verra. 

Ces  filles,  dont  la  cadette  Chcrct  est  la  supérieure,  le 
chef,  ne  connoissent  point  la  confession.  Elles  prétendent 
qu'ayant  reçu  le  baptême,  on  conserve  une  plénitude  de 
grâce  pour  ne  plus  pécher;  que  la  confession  ne  peut 
être  nécessaire  que  dans  le  cas  de  péché  mortel; 
qu'elles  n'en  font  point,  en  sorte  qu'il  y  a  six  ans,  plus 
ou  moins,  qu'elles  n'ont  été  à  confesse.  Les  fêtes  et  di- 

suite  du  Parlement,  par  un  arrêt  du  10  août  1758,  qui  révoquait  les  lettres 
de  privilège  et  supprimait  l'ouvrage.»  — Sainte-Beuve,  Causerie*  rfit  lundi; 
M.  de  Malesherbes,  t.  ii,  p.  100,  seconde  édition,  1853. 

Dans  ce  livre,  les  bases  des  croyances  sont  ouvertemeut  attaquées.  On  y  éta- 
blit que  «  le  plaisir  est  le  principe  dominant  des  instincts.  Le  plaisir  seul 
domine  les  actions  ;  c'est  lui  qui  les  détermine.  Si  le  père  aime  sou  fils,  c'est 
par  vanité;  l'aïeul  a  de  la  joie  à  voir  ses  petits-enfants,  parce  que  ceux-là 
n'ont  pas  besoin  de  sa  mort  pour  se  mettre  à  sa  place.  L'amour,  c'est  le 
plaisir.  L'honneur,  le  sentiment,  la  charité,  l'humanité,  sont  encore  déterrainés 
par  le  plaisir.  »   Villemaix. 

11  Helvétius  ramène  tout  à  la  perception  sensible,  et  considère  la  notion  de 

l'infini  comme  une  simple  négation Pour  ce  qui  concerne  la  philosophie 

pratique,  l'empirisme  dominant  favorisa  chaque  jour  davantage  l'opinion  qui 
fait  reposer  la  morale  sur  la  psychologie  expérimentale.  On  tenta  de  déduire 
directement  du  principe  de  l'amour  de  soi  un  sysième  de  l'intérêt,  en  contra- 
diction avec  la  nature  réelle  du  caractère  moral  :  telle  fut  l'entreprise  d'Hel- 
vétius,  qui  conçut  la  vertu  comme  l'effet  d'un  mobile  intéressé,  et  fit  consister 
le  mérite  des  actions  dans  le  degré  d'utilité  selon  lequel  elles  contribuent  au 
bien-être  d'une  société  quelconque.  «   Tcr^NEMANN. 

Voirencore  Henri  Martin,  Hisl.  de  l-'rance.  Paris,  1853, t.  xviii,  p.  235 
et  suiv.  —  Cousin,  Cours  d'histoire  de  la  philosophie  moderne,  l"  série, 
t.  ni,  leçons  4  et  S. 


82  JOURNAL  DE  BARBIER. 

manches,  elles  ne  restent  point  après  vêpres  à  complies, 
à  cause  du  psaume  couverte  nos,  Deus salutaris  noster..., 
et  qu'elles  n'ont  pas  besoin  de  conversion.  Elles  ne 
connoissent  point  d'autre  supérieur  que  Jésus-Christ,  à 
qui  elles  s'adressent  directement,  c'est-à-dire  qu'elles 
ne  connoissent  ni  curé,  ni  évêque,  ni  pape.  Elles  ont 
encore  d'autres  systèmes  pareils. 

Il  y  a  six  mois  environ ,  l'on  varie  au  sujet  de  l'occa- 
sion, que  la  fille  cadette  Chéret,  âgée  de  vingt-huit  ans 
au  moins,  a  porté  et  présenté  à  M.  Daumet,  curé  de 
Saint-Séverin ,  une  profession  de  foi  ou  un  petit  corps 
de  doctrine  bien  écrit,  auquel,  dit-on,  le  père  a  tra- 
vaillé, contenant  ces  maximes  et  autres  hérésies,  et 
qu'elle  lui  a  présenté  comme  pour  instruction  pour  lui 
des  vérités  qu'il  devoit  savoir.  Le  curé  de  Saint-Séverin, 
qui  est  un  bon  homme,  a  tâché  de  la  faire  revenir  de 
ses  erreurs;  mais  il  a  trouvé  une  fille  instruite.  Du  reste, 
il  a  mis  dans  son  tiroir  cette  belle  instruction ,  et  il  a 
gardé  le  silence  là-dessus,  ayant  laissé  cependant  ces 
filles  continuer  de  communier,  toutes  les  fêtes  et  di- 
manches, dans  ces  bonnes  dispositions. 

Cette  fille  Chéret  est  malade  de  la  poitrine.  Il  est  arri- 
vé que  la  maladie  a  augmenté,  et  que  le  8  ou  le  9  de  ce 
mois  d'août ,  le  père  Chéret  a  envoyé  à  Saint-Séverin , 
demander  les  sacrements.  Comme  cette  maison,  an- 
cienne dans  la  paroisse ,  y  est  connue  à  titre  de  jan- 
sénisme, les  prêtres  ont  averti  M.  le  curé ,  lequel  s'est 
ressouvenu  du  corps  de  doctrine. 

Le  curé  s'est  transporté  dans  la  maison ,  et  ayant 
trouvé  la  malade  dans  la  même  disposition,  comme  le 
corps  de  doctrine  n'étoit  point  signé  par  elle,  il  y  est 
retourné  avec  ses  deux  vicaires  et  deux  laïques,  et  ayant 
interrogé  et  fait  interroger  par  ses  deux  vicaires,  la  ma- 
lade a  dit  hautement  qu'elle  persistoit  dans  les  principes 
contenus  dans  le  corps  de  doctrine  qu'elle  lui  avoit  re- 
mis. Ce  qui  lui  a  suffi  pour  justifier  son  refus  de  sacre- 


AOLT   1758.  83 

ments,  après  quoi  il  s'est  transporté  chez  un  notaire, 
pour  faire  dresser  un  procès-A'erbal  de  ce  qui  s'étoit 
passé,  en  présence  de  ces  quatre  témoins,  et  il  a  rendu 
compte  de  tout,  tant  aux  grands  vicaires  de  M.  l'arclie- 
vêque  de  Paris  qu'à  M.  le  procureur  général.  Mais  le 
Parlement  a  déclaré  qu'il  ne  se  mêleroit  point  de  celte 
affaire ,  attendu  qu'il  ne  s'agit  que  du  spirituel  dans 
TafTaire  du  jansénisme  et  delà  constitution  Unigenitvs. 

Il  y  avoit  quelques  personnes  qui  étoient  instruites  de 
ce  corps  de  doctrine  particulier  et  de  cette  secte ,  mais 
comme  cela  dérive  du  jansénisme,  on  n'en  parloit  pas.  Cela 
n'a  fait  de  bruit  dans  la  paroisse  que  par  la  maladie  de 
mademoiselle  Chérct,  et  par  le  refus  de  sacrements.  Les 
jansénistes,  qui  sont  obligés  d'en  parler,  désapprouvent 
fort  cette  conduite.  Encore  disent-ils  que  le  principe,  sur 
la  non-nécessité  de  la  confession,  en  cas  de  simples  pé- 
chés véniels  est  régulier.  Au  surplus,  ils  ne  divulguent 
pas  l'aventure  de  M.  Chéret,  voyant  bien  que  cela  leur 
fait  tort. 

La  demoiselle  Chéret  se  porte  mieux.  11  avoit  été  dé- 
cidé à  l'archevêché  qu'on  lui  donneroit  la  sépulture 
pour  éviter  le  scandale.  Mais  la  difficulté  est  si  le  curé  de 
Saint-Séverin  peut ,  en  conscience,  ce  fait  étant  notoire 
dans  la  paroisse,  laisser  communier  la  demoiselle  Ché- 
ret et  ses  compagnes,  les  fêtes  et  dimanches.  On  dit  que 
cette  petite  secte  est  soutenue.  Cela  est  au  surplus  dan- 
gereux, et  voilà  les  suites  de  trop  d'indulgence  et  de 
foiblesse. 

Le  15  et  le  16  de  ce  mois,  les  Anglois  ont  quitté  Cher- 
bourg^ et  se  sont  embarqués,  parce  qu'il  venoit  des 

1.  Le  6  août,  une  escadre,  sous  les  ordres  du  commodore  Huwe,  jelte  des 
troupes  à  deux  lieues  ouest  de  Cherbourg.  La  garnison  française ,  trop  peu 
nombreuse  pour  s'opposer  à  la  descente,  se  retire  le  lendemain  sous  Valogne. 
Maîtres  sans  coup  férir  de  la  ville,  les  Anglais  lèvent  dts  contributions,  brûlent 
vingt-sept  navires,  enclouentcent  soixante-treize  pii'ces  de  canon,  et  font  sauter 
avec  la  mine  les  chaussées  qui  protégeaient  l'entrée  du  port;  ils  partent  en- 
suite, et  emportent  comme  trophée  vingt-deux  pièces  de  canon  et  des  drapeaux. 


84  JOURNAL   DE   BARBIER. 

troupes  de  tous  côtés;  mais  après  avoir  pillé  la  ville, 
demandé  quarante-cinq  mille  livres  de  contribution, 
emmené  avec  eux  des  otages  pour  ce  qui  en  reste  à 
payer;  brûlé  et  emmené  les  vaisseaux  et  bâtiments  qui  y 
étoient,  désolé  les  villages  voisins,  et  apparemment  pour 
faire  quelques  descentes  ailleurs;  voilà  les  suites  de  la 
guerre,  surtout  quand  elle  est  mal  conduite. 

La  nouvelle  dans  Paris  est  que  les  Anglois,  qui  ont 
commencé  le  siège  de  Louisbourg  il  y  a  plusieurs  mois, 
s'en  sont  rendus  maîtres;  ce  qui  seroit  une  affaire  très- 
préjudiciable  pour  notre  commerce  en  Amérique.  Ce- 
pendant le  chevalier  des  Roches,  officier  de  vaisseau, 
qui  en  ctoit  parti  le  15  juillet  dernier,  a  apporté  au  Roi 
des  nouvelles  fort  diflérentes  de  l'état  de  ce  siège,  et  de 
la  situation  de  la  flotte  angloise  qui  faisoit  le  siège  '.  11 
avoit  été  débarqué  à  un  port  d'Espagne,  d'où  il  est  venu 
ici.  Mais  on  ne  sait  à  quoi  s'en  tenir.  Les  nouvelles  qui 
viennent  de  l'Angleterre  sont  fort  suspectes,  et  de  plus, 
il  y  a  quantité  de  mauvais  François  dans  Paris  et  dans 
le  royaume,  et  en  général  tout  le  monde  est  mécontent 
du  gouvernement ,  d'autant  à  la  vérité  que  les  opéra- 
tions militaires,  tant  sur  mer  que  sur  terre,  ne  vont  pas 
à  la  satisfaction  du  public. 

Le  Roi  a  tenu  le  sceau  depuis  le  20  de  ce  mois,  pour 
la  trente -quatrième  fois,  et  on  ne  parle  point  d'un 
garde  des  sceaux.  Le  Roi  fait  toujours  à  l'ordinaire  ses 
petits  voyages  de  Choisy. 

Septembre» 

Banqueroutes  à  Londres.  —  Les  Anglais  sont  battus  en  Ami'rique.  —  Le 
marquis  (le  Contadcs,  nommé  niarc'clial  de  France.  —  Nominations  de 
ducs  et  pairs.  —  M.  Camus  de  Pont-Carré  de  Viarmes  est  nommé  prévôt 
des  marchands.  —  Le  l'arleracnt  enregistre  divers  édits  bursaux.  —  Le 

Ces  dépouilles  sont  promenées  dans  les  rues  de  Londres  et  déposées  à  la 
Tour.— DETocQVE\iLht^  Hisl. philosophique  de  LouisXV. ?Aris,  1847,in-8, 
t,  II,  p.  230. 

1.  Louisbourg  avait  été  pris  le  20  juillet. 


SF.PTF.Mni-.E    1*58.  85 

gouvernement  eacbe  la  prise  de  Louisbourg.  —  Le  don  gratuit  forcé.  — 
Paris  est  taxé  à  douze  cent  mille  livres.  —  Modifications  apportées  par  le 
Pailcuient  k  cet  impôt.  —  Détails  sur  l'assiette  et  la  perception  du  don 
!;i'atuit.  —  Taxe  de  quatre  sols  pour  livre  sur  les  tabacs.  —  L'huissier 
Moricoau  de  La  Motte  pendu  pour  des  placards  et  propos  contre  le  lioi  — 
Sa  résignation  en  allant  à  la  mort.  —  Placards  contre  le  Roi  et  madame  de 
Ponipadour.  —  Déclaration  relative  aux  repas  des  corporations.  —  Mort 
de  la  reine  d'Espagne.  ■ —  Bataille  de  Custrin.  —  Frédéric  II  fait  tuer  des 
prisonniers  russes.  —  Les  Anglais  débarquent  en  Bretagne  ;  ils  sont  battus 
à  Saiiit-Cast.  — Succès  au  Canada.  —  Placards  séditieux  au  Luxembourg 
et  au  Louvre.  —  Appel  aux  armes.  —  M.  de  Boulogne.  —  Le  garde» 
meubles;  les  écuries  de  la  Reine;  l'hôtel  des  Postes. 

Il  n'y  a  point  ici  de  nouvelles  précises  de  la  prise  de 
Louisbourg  par  les  Anglois.  Bien  des  gens  même  veulent 
pnrier  contre.  Il  est  certain  qu'il  y  a  eu  dix-huit  ban- 
queroutes considérables  à  Londres,  ce  qui  a  pu  occasion- 
ner du  tiuTiulte,  que  l'on  auroit  pu  vouloir  apaiser  en 
faisant  coiuir  le  bruit  de  cette  prise,  ce  qui  a  donné  lieu 
à  des  réjouissances  publiques.  Il  est  dit  dans  la  Gazette 
de  France,  du  2  de  ce  mois,  que  le  gouvernement  n'en  a 
reçu  aucunes  nouvelles,  ni  du  commandant  ni  des 
olficiers  de  la  place. 

Mais  il  est  certain ,  suivant  les  nouvelles  mêmes  de 
Londres,  que  nos  troupes  en  Amérique,  dans  la  Nou- 
velle Angleterre,  ont  battu  les  Anglois,  qui  avoient  fait 
un  débarquement  pour  assiéger  le  fort  de  Ticonderoga. 
Cette  action  a  été  vive.  Le  général  anglois  y  a  été  tué, 
cl  les  Anglois  y  ont  perdu  bien  du  monde.  Cela  pourroit 
nous  mettre  en  état  d'aller  à  Boston,  capitale  de  la 
Nouvelle-Angleterre.  On  ne  sait  encore  de  détails  que 
par  une  gazette  de  Londres  du  22  août,  qu'on  a  fait 
imprimer  ici  et  répandre  dans  Paris. 

Gazette  de  France.  Le  Roi  a  nommé  maréchal  de 
France  M.  le  marquis  de  Contades,  qui  commande  notre 
armée  sur  le  Bas-Rliin  contre  le  prince  Ferdinand  de 
Brunswick. 

Le  Roi  a  nommé  duc  et  pair  M.  le  comte  de  La  Vaii- 
guyon ,  gouverneur  et  premier  gentilhomme  de  la  Cham- 
vu.  8 


86  JOURNAL  DE  BARBIER. 

bre  de  M.  le  duc  de  Bourgogne.  Il  est  dit  que  Sa  Majesté 
anommé  ducs  héréditaires  M.  le  duc  d'Eslissac  Laroche- 
foucault,  M.  le  marquis  de  Laval-Montmorency,  et 
M.  le  comte  deStainville,  ambassadeur  à  Vienne,  et  qu'il 
a  donné  nn  brevet  de  duc  à  M.  le  marquis  de  Gontaut. 

M.  de  Bernage  n'est  plus  enfin  prévôt  des  marchands. 
Il  l'a  été  quatorze  ans  au  moins,  par  le  crédit  de  M.  le 
comte  d'Argenson  son  parent.  C/est  M.  Camus  de  Pont- 
Carré  de  Viarmes,  conseiller  d'État,  qui  est  à  présent 
prévôt  des  marchands  depuis  quinze  jours. 

Le  Parlement  s'est  assemblé  le  29  août  dernier,  au  su- 
jet de  plusieurs  édits.  Il  en  a  enregistré  un  portant  créa- 
tion d'un  million  d'augmentation  de  gages,  au  denier  20, 
principal  de  vingt  millions,  sur  tous  les  offices  désignés 
dans  un  état  annexé  à  cet  édit,  lequel  comprend  tous  les 
officiers  dans  le  royaume,  qui  sont  sur  l'état  du  Roi ,  à 
l'exception  des  cours  souveraines  et  des  officiers  magis- 
trats des  bailliages  et  sénéchaussées.  L'on  compte  que 
par  le  nombre  infini  de  gens  qui  doivent  être  compris, 
le  Roi  retirera  plus  de  soixante  millions  de  cette  affaire, 
sans  que  l'on  puisse  s'en  apercevoir;  d'autant  que  l'édit 
dispense  de  faire  registrer  aux  Chambres  des  Comptes 
les  quittances  de  finances  qui  seront  délivrées  par  le 
trésorier  des  parties  casuelles.  Le  principal  de  ces  aug- 
mentations sera  payé  en  quatre  termes,  dont  le  premier 
au  1"  octobre  prochain ,  avec  les  2  sols  pour  livre,  qui 
seront  en  pure  perte;  c'est-à-dire  que  celui  qui  aura  cent 
livres  d'augmentation  de  gages,  suivant  le  rôle  qui  sera 
envoyé  à  chaque  corps  d'officiers,  payera  deux  mille 
deux  cents  livres.  Ce  n'est  pas  proprement  une  taxe, 
mais  c'est  un  emploi  forcé.  Les  compagnies  pourront 
emprunter  en  corps.  On  a  trouvé  extraordinaire  que  le 
Parlement  ait  enregistré,  sans  se  faire  représenter  les 
rôles  arrêtés  au  Conseil ,  pour  connoîlre  si  ces  augmen- 
tations de  gages,  qui  chargent  d'autant  l'État,  excèdent 
un  million  de  renies. 


SEPTEMBRE    1758,  87 

Le  gouvernement,  c'est-à-dire  les  ministres  n'ont 
point  encore  eu  de  nouvelles  précises  par  nos  officiers, 
rfe  la  prise  de  Louisbourg  et  cap  Breton  par  les  Anglois, 
et  de  la  capitulation,  ou  du  moins  ils  les  cachent;  mais 
les  gazettes  de  Hollande,  continuent  toujours  de  consta- 
ter ce  fait,  et  même  que  les  Anglois  se  disposent  à  en- 
trer dans  le  fleuve  de  Saint-Laurent,  pour  aller  à  Qué- 
bec, capitale  du  Canada,  en  sorte  que  l'on  commence  à 
croire  ici  que  cette  nouvelle  ne  soit  que  trop  véritable. 

Le  Parlement  s'est  assemblé  le  V^  septembre.  Il  a 
enregistré  un  édit  du  mois  d'août,  par  lequel  le  Roi  de- 
mande un  don  gratuit  pour  les  besoins  de  la  guerre  pré- 
sente, à  l'exemple  de  Louis  XIV,  ta  toutes  les  villes,  fau- 
bourgs et  bourgs  du  royaume,  lequel  don  gratuit  pour 
chaque  année  est  tixé,  pour  chaque  ville  et  bourg ,  par 
un  état  arrêté  au  Conseil  du  Roi,  et  durera  pendant  six 
années.  En  sorte  que  c'est  un  don  gratuit  forcé. 

Pour  l'exécution  de  ce  don  gratuit,  le  Roi  ordonne 
que  dans  un  mois,  du  jour  de  la  publication  de  l'édit, 
les  maires,  échevins,  syndics  et  notables  de  chaque  ville 
et  bourg,  s'assembleront  pour  délibérer  en  corps  sur 
quelles  denrées  et  marcliandises  de  leur  consommation 
ils  proposeront  au  Roi  d'établir  un  octroi,  et  que,  faute 
d'y  satisfaire,  il  y  sera  pourvu  par  le  Roi.  Lesquels  droits, 
qui  seront  établis,  seront  payés  par  toutes  sortes  de  per- 
sonnes, môme  par  les  ecclésiastiques,  nobles  et  com- 
munautés. 

On  a  donc  envoyé  au  Parlement  cet  édit ,  avec  l'état 
ci-annexé  de  l'imposition ,  pour  ce  don  gratuit  sur 
chaque  ville  et  bourg  situés  dans  le  ressort  du  Parle- 
ment de  Paris.  Par  exemple ,  la  ville  de  Paris  et  fau- 
bourgs est  taxée  à  douze  cent  mille  livres. 

Le  Parlement,  les  Chambres  assemblées,  a  enregistré 
cet  édit,  mais  avec  des  restrictions  ;  1"  que  lesdits  droits 
ne  seront  perçus  que  précédemuient  le  tarif  général  de 
la  cotisation  de  toutes  les  villes  el  bourgs  du  royaume 


88  JOLUNAL   DE    BARniEK. 

n'ait  été  adressé  à  la  Cour,  pour  voir  apparemment  à 
quoi  le  tout  montera,  car  autrement  le  Parlement  de 
Paris  n'a  aucune  inspection  sur  la  cotisation  des  villes  et 
bourgs,  dans  le  ressort  des  autres  Parlements;  2"  que 
dans  les  assemblées  qui  se  tiendront  dans  chaque  ville, 
les  officiers  royaux,  juges  des  lieux  et  notables  seront 
appelés;  3'^  que  le  recouvrement  desdits  droits  ne  sera 
fait  que  par  les  préposés,  par  les  officiers  municipaux , 
lesquels  préposés  remettront  les  deniers  à  qui  par  le  Roi 
sera  ordonné,  et  compteront  annuellement,  en  pré- 
sence des  maires  et  échevins  et  des  officiers  royaux; 
4o  que  si  le  Roi  vouloil  aliéner  lesdits  droits,  ce  qui  s'en- 
tend pour  les  six  années,  les  villes  et  bourgs  seront 
préférés  pour  le  rachat;  5^  qu'en  cas  de  contestations 
sur  la  perception  ou  les  comptes,  il  y  sera  pourvu  par 
les  juges  qui  en  doivent  connoître. 

Quoique  cela  soit  dit  en  termes  généraux ,  il  y  a  appa- 
rence que  ces  règles  ne  doivent  s'entendre  que  pour  le 
ressort  du  parlement  de  Paris.  Chaque  Parlement  se 
croira  en  droit  de  mettre  telles  conditions  qu'il  jugera 
à  propos. 

Le  ressort  du  Parlement  de  Paris  contient  et  renferme 
treize  généralités.  L'imposition  de  ce  don  gratuit  sur 
toutes  les  villes  et  bourgs  de  ces  généralités  monte  par 
an  à  la  somme  de  trois  millious  six  cent  mille  livres 
environ. 

Mais  l'exécution  ne  sera  pas  facile.  L'édit  ne  parle  que 
de  droits  à  imposer  sur  les  denrées  et  marchandises,  mais 
les  petites  villes  et  les  bourgs  n'étant  point  fermes,  point 
de  barrières,  comment  lever  ces  droits?  La  répartition  de 
l'imposition  de  cinq  cent  soixante- dix-huit  livres,  par 
exemple,  sur  un  bourg,  ne  pourra  guère  se  faire  que  par 
une  augmentation  de  tailles  sur  chaque  taillable.  D'un 
autre  côté,  comment  y  faire  participer  les  nobles,  ecclé- 
siastiques et  communautés  qui  ne  payent  pas  de  tailles? 
11  y  a  apparence  que  l'impôt  en  général  étant  enregistré 


SEPTEMBRE    17  58.  89 

dans  tous  les  Parlements,  il  y  aura  des  arrêts  du  Conseil 
explicatifs  pour  la  perception,  et  que  cet  arrangement 
est  déjà  prévu  et  fait  au  Conseil. 

Déclaration  du  Roi  qui  impose  une  taxe  de  quatre  sols 
pour  livre,  ou  du  cinquième  en  sus,  sur  toutes  les  es- 
pèces de  tabac  pendant  dix  années,  pour  le  profit  parti- 
culier du  Roi,  dont  les  fermiers  généraux  compteront 
au  par-dessus  du  prix  de  leur  bail,  et  cela  à  commencer 
du  T'  octobre  procliain.  En  sorte  que  le  tabac  à  râper, 
qui  vaut  deux  livres  seize  sols,  au  bureau,  la  livre,  coû- 
tera près  de  douze  sols  de  plus,  ce  qui  fait  une  taxe 
considérable  sur  une  marchandise  qui ,  par  le  grand 
usage,  tient  lieu  d'une  chose  de  besoin  à  presque  tout 
le  monde. 

Cette  déclaration  a  été  enregistrée  le  6  septembre,  en 
la  Cour  des  Aides,  les  Chambres  assemblées,  à  laquelle 
seule  elle  est  adressée,  parce  que  cela  regarde  les  fermes 
générales,  quoique  ce  soit  une  imposition  publique. 

Du  mercredi  6  septembre,  arrêt  de  la  Tournelle. 

Le  sieur  Moriceau  de  La  Motte,  huissier  des  Requêtes 
de  l'hôtel,  cerveau  brûlé,  fanatique  et  frondeur  du  gou- 
vernement, homme  de  cinquante-cinq  ans  au  moins  (il 
s'est  marié  depuis  huit  mois  et  a  épousé  une  maîtresse 
qu'il  avoit),  s'est  avisé  il  y  a  un  mois  ou  deux  d'aller 
dîner  dans  une  auberge  rue  Saint-Germain  de  l'Auxer- 
rois,  à  une  table  d'hôte  de  douze  personnes,  et  là,  ayant 
fait  tomber  la  conversation  sur  la  terrible  affaire  de  Da- 
miens,  il  a  parlé  avec  emportement  sur  la  manière  dont 
ce  procès  a  été  instruit,  contre  le  gouvernement,  même 
contre  le  Roi  et  les  ministres.  On  dit  qu'un  abbé  qui 
étoit  à  côté  de  lui  lui  fit  sentir  doucement  l'imprudence 
de  pareils  discours,  et  que  cela  ne  l'empêcha  pas  de  con- 
tiiHier.  Soit  par  les  gens  de  l'auberge,  soit  par  quelqu'im 
d(î  la  table  inquiet  des  suites  d'une  pareille  déclamation, 
M.  le  lieutenant  général  de  police  a  été  averti,  et  le  len- 
demain cet  huissier  a  été  arrêté  et  conduit  à  la  Bastille, 

8. 


90  JOURNAL  DE  BAUDlErv. 

et  le  scellé  mis  sur  ses  papiers.  Sur  son  interrogatoire, 
il  a  été  renvoyé  au  Cliàlelet.  Par  sentence  du  30  août 
dernier;  il  a  été  ordonné  qu'ayant  fait  droit  sur  les 
plaintes  et  accusations  du  procureur  du  Roi,  il  seroit 
appliqué  à  la  question  ordinaire  et  extraordinaire,  les 
preuves  demeurant  en  leur  entier.  Mais  à  la  prononcia- 
tion de  la  sentence,  le  procureur  du  Roi,  M.  Moreau,  a 
déclaré  se  rendre  appelant  à  viinhnâ. 

On  dit  que  dans  ses  papiers  on  a  trouvé  des  placards 
qui  ont  été  affichés  devant  et  depuis  l'assassinat  du  Roi 
aux  portes  des  jardins  publics  et  autres.  On  lui  a  de- 
mandé d'où  il  tenoit  ces  placards;  à  quoi  il  a  répondu 
qu'il  les  avoit  arrachés.  xMais  ces  placards  n'étoient  ni 
collés  ni  percés  de  clous  pour  avoir  été  attachés. 

Par  l'arrêt  du  mercredi  6  septembre,  ledit  Moriceau 
de  La  Motte  a  été  déclaré  atteint  et  convaincu  d'avoir 
tenu  des  propos  séditieux  et  attentatoires  à  l'autorité  du 
Roi,  contre  le  Roi,  le  Parlement  et  des  personnes  en 
j)lace,  et  d'avoir  été  saisi  de  placards  qui  paroissoient 
destinés  à  être  affichés  et  distribués,  et  véhémentement 
suspect  d'avoir  composé  lesdits  placards. 

Pourquoi  il  a  été  condamné  à  l'aire  amende  honorable 
devant  la  porte  de  l'église  de  Paris,  nu-tête,  en  chemise, 
la  corde  au  col,  avec  une  torche  ardente,  ayant  écri- 
leaux  devant  et  derrière,  auteur  de  propos  séditieux  et 
attentatoires  à  rautorité  royale,  etc.,  pour  être  ensuite 
pendu  en  place  de  Grève,  ses  biens  confisqués,  et  avant 
l'exécution,  la  question. 

Mercredi  6,  jour  de  l'arrêt,  un  président  et  un  con- 
seiller des  Enquêtes  sont  entrés  à  neuf  heures  du  matin 
pour  demander  à  M.  le  premier  président  une  assemblée 
des  Chambres,  laquelle  a  été  tenue  pour  délibérer  si, 
attendu  la  connexilé  du  procès  de  cet  huissier  avec  ce 
qui  s'éloit  passé  lors  du  procès  de  Damiens,  Moriceau 
de  La  Motte  ne  devoit  pas  être  jugé  par  les  Chambres 
assemblées;  mais,  après  une  heure  de  délibération,  il  a 


( 


SEPTEMBRE    1758.  91 

été  arrêté  à  la  pluralité  des  voix  que  son  procès  lui  sc- 
roit  fait  et  parfait  à  l'ordinaiic  i)ar  la  Chambre  de  la 
Tournelie. 

On  dit  que  MM.  les  maîtres  des  Requêtes  avoient  de- 
mandé qu'on  ne  mit  point  sur  l'arrêt  sa  qualité  d'huis- 
sier aux  Requêtes  de  l'hôtel,  ce  que  le  Parlement  n'a 
pas  voulu  accorder;  et  en  effet,  cette  qualité  est  tout 
au  long  sur  l'arrêt ,  ce  qui  est  d'autant  plus  triste 
que  ces  esprits  turbulents  et  frondeurs  sont  gens  du 
palais. 

Cet  huissier  n'a  été  appliqué  à  la  question  au  Châtelet, 
où  il  a  été  renvoyé,  que  lundi  11  septembre,  pour 
éviter  la  veille  d'une  fête  ou  dimanche.  Son  arrêt  a  été 
crié  dans  les  rues,  à  midi.  Il  est  convenu,  dit-on,  à  la 
question,  qu'il  avoit  composé  les  placards;  il  a  fait  l'a- 
mende honorable  avec  tranquillité  et  bien  de  la  résigna- 
tion, regardant  tout  le  monde  d'un  air  assez  gai,  priant 
le  peuple  de  prier  Dieu  pour  lui.  Il  a  conservé  le  même 
air  en  allant  à  la  Grève;  il  a  monté  à  l'Hôtel  de  Ville,  où 
il  a  été  environ  une  heure.  On  ne  sait  pas  ce  qu'il  y  a 
dit,  mais  il  n'a  fait  venir  personne.  11  s'est  mis  à  genoux 
un  quart  d'heure  au  pied  de  la  potence  pour  faire  sa 
[)rière,  et  il  a  été  pendu  sur  les  cinq  heures.  Il  y  avoit 
dans  son  passage  et  à  la  Grève  grande  affluence  de  peu- 
ple. Quelques-uns  disoient  qu'on  ne  fait  point  mourir 
pour  des  paroles  et  de  simples  écrits  ;  d'autres  espéroient 
qu'il  auroit  sa  grâce;  mais  on  a  voulu  faire  un  exemple 
sur  un  bourgeois  de  Pari«,  lioumie  ayant  une  charge, 
pour  réprimer  la  licence  d'un  nombre  de  fanatiques,  qui 
parlent  trop  hardiment  du  gouvernement  par  un  esprit 
de  parti,  qui  est  une  suite  du  jansénisme  porté  loin 
depuis  trois  ou  qualre  ans. 

On  dit  qu'en  sortant  du  Ghàlclet  il  a  demandé  des 
prières,  en  disant  qu'il  étoit  la  victime  des  circonstances 
du  temps.  Au  surplus,  ceux  qui  l'ont  connu  des  Re- 
quêtes de  l'hôtel,  disent  qu'il  avoit  une  physionomie 


92  '  JOURNAL   DE   BAKUIER. 

noire  et  assez  égarée  et  qu'il  tenoit  souvent  des  discours 
très-hardis. 

Ce  n'est  pas  tout.  Mardi  12,  lendemain  de  cette  exé- 
cution, on  a  trouvé  le  matin  un  nouveau  placard  attaché 
sur  la  porte  de  l'église  des  Théatins,  qnai  Malaquais. 
Ceux  qui  s'en  sont  aperçus  les  premiers  ont  averti  dans 
le  couvent.  On  a  été  chez  le  commissaire  Chenu,  rue 
Mazarine,  qui  d'abord  y  a  posté  deux  gardes  pour  em- 
pêcher qu'on  ne  le  lût,  et  pour  aller  chez  le  lieutenant 
de  police.  On  l'a  levé  l'après-midi  avec  un  procès-verbal. 
On  dit  qu'il  étoit  très-fort  tant  contre  le  Roi  que  contre 
madame  la  marquise.  Cela  est  aiïreux,  après  un  exemi»le 
tel  que  celui-là.  On  aura  bien  de  la  peine  à  déraciner 
cet  esprit  de  fanatisme.  On  fait  sans  doute  des  perqui- 
sitions et  des  recherches  très-exactes  sur  l'écriture,  mais 
il  est  bien  difficile  de  découvrir  peut-être  quelque  misé- 
rable sans  aveu  et  tout  à  fait  inconnu. 

Déclaration  du  Roi  du  mois  d'août,  enregistrée  en  la 
Grand'Chambre  le  7  septembre,  par  laquelle  le  Roi  dé- 
fend aux  syndics  des  différentes  communautés,  et  no- 
tamment des  huissiers  au  Châtelet  de  Paris  et  des  em- 
balleurs et  décliargeurs  de  marchandises,  bardes,  etc., 
d'exiger  des  récipiendaires  des  repas  '  pour  les  récep- 
tions, et  à  ceux-ci  d'en  offrir,  sous  peine  de  mille  livres 
d'amende  et  de  déchéance  du  syndicat,  et  cela,  confor- 
mément à  un  arrêt  de  1498,  à  l'article  188  de  l'ordon- 
nance de  1539  et  autres  ordonnances  postérieures.  Si 
l'on  veut  rechercher  les  anciens  usages  sur  bien  des 
choses,  il  y  aura  bien  des  réformes  à  faire. 

L'ambassadeur  d'Espagne  a  notifié  le  9,  au  Roi,  la 
mort  de  la  reine  régnante  d'Espagne,  princesse  de  Por- 
tugal, âgée  de  quarante-sept  ans.  Le  Roi  a  pris  le  deuil 

1.  Il  était  d'usage,  dans  les  corps  de  métiers  et  dans  les  corporations  ad- 
niinistralives  ou  judiciaires,  que  les  individus  nouvellement  admis  offrissent 
un  grand  repas  aux  gardes,  aux  syndics  et  à  leurs  nouveaux  confrères.  Ces 
repas  occasionnaient  des  dépenses  considérables,  et  ils  furent  à  diverses  re- 
prises interdits  jiar  les  Uuis  et  les  échcvinages. 


SEI'TKMliKK    1758.  93 

le  10  septembre  pour  un  mois  jusqu'au  10  octobre,  à 
cause  que  c'est  dans  la  maison  de  Bourbon. 

Le  roi  de  Prusse  a  aUaqué  les  Russes  avec  avantage 
contre  la  ville  de  Custrin,  dans  le  Brandebourg.  Le  roi 
de  Prusse  n'a  pas  voulu  qu'on  fit  de  quartier  à  six  cents 
Russes  environ  qui  se  rendoient  prisonniers.  C'éloit  le 
25  d'août.  Cela  a  animé  les  Russes  au  point  que  le  gé- 
néral Fermer  a  rassemblé  l'armée  de  l'impératrice  de 
Russie,  qui  étoit  divisée,  et  dès  le  lendemain  26  a  at- 
taqué les  Prussiens.  Le  28,  il  y  a  eu  un  troisième  com- 
bat. Toutes  les  journées  ont  été  Irès-meurlrières.  Le  roi 
de  Prusse  y  a  perdu  beaucoup  de  monde,  de  manière 
qu'il  paroit  que  de  trente-cinq  mille  hommes  environ 
il  ne  lui  en  reste  guère  plus  de  douze  mille  hommes.  On 
attendoit  même  une  quatrième  bataille. 

Toute  l'armée  autrichienne,  commandée  par  le  maré- 
chal Dawn,  est  dans  la  Saxe,  à  deux  lieues  de  Dresde 
et  aux  environs  de  Leipsick  et  à  Pirna;  en  sorte  que  la 
position  du  roi  de  Pruss:>  paroit  liès-mauvaise. 

Les  Anglois  ont  fait  un  débarquement  de  douze  à 
treize  inille  hommes  en  Bretagne,  près  de  Saint- Malo. 
M.  le  duc  d'Aiguillon\  qui  y  connnande,  les  a  attaqués 
le  U  de  ce  mois  comme  ils  éloient  prêts  à  rembarquer, 
les  a  battus  et  poursuivis  jusque  dans  la  mer,  et  a  fait 
Jiombre  de  luisonniers.  La  Gazelle  de  France  fait  mon- 
ter la  perte  des  Anglois  à  plus  de  quatre  à  cinq  mille 
hommes.  Cet  échec,  dans  la  flotte  angloise,  ne  sera  pas 
bien  reçu  à  Londres. 

1 .  u  s'agit  ici  de  la  bataille  de  Saiut-Cast,  qui  fut  gagnée  par  les  volontaires 
liretons,  nobles  ou  paysans.  Voltaii-e,  en  parlant  de  cette  affaire,  qui  fit  le  plus 
grand  honneur  au  duc  d'Aiguillon,  ajoute  que  le  duc  fut  rcconipensé  de  sa 
victoire  et  de  ses  services  par  une  persécution  publique  et  acharnée.  Il  convient 
d'ajouter,  à  cette  remarque  de  Voltaire,  que  le  duc  d'Aiguillon  s'était  fait  dé- 
tester dans  son  gouvernement,  que  de  très-graves  accusations  avaient  ete  por- 
tées contre  lui,  et  qu'il  n'échappa  à  une  condamnation  infamante  que  par  la 
protection  de  la  Dubarry.  Ayant  été  appelé  au  ministère  des  affaires  étrangères, 
il  laissa  consommer  le  partage  de  la  Tologne.  Le  duc  d'Aiguillon,  ne  eu  1720, 
est  mort  en  17  80. 


94  JOURNAL   DE   BARBIER. 

En  Canada,  nous  avons  eu  un  avantage  dont  on  pro- 
met la  relation;  mais  il  n'est  parlé  en  aucune  façon, 
dans  la  Gazelle,  de  Louisbourg  ou  cap  Breton.  On  de- 
vroil  cependant  avoir  des  nouvelles  de  la  prise  de  cette 
ville  ou  de  la  levée  du  siège.  Cependant  jusqu'à  présent 
bien  des  gens  s'obstinent  à  soutenir  qu'il  n'y  a  pas  eu 
de  capitulation  le  26  juillet,  suivant  les  relations  de 
l.ondres. 

11  y  a  eu  encore,  le  15  ou  le  16,  de  nouveaux  placards, 
toujours  aussi  mauvais,  attachés  à  la  porte  du  Luxem- 
bourg et  sous  le  nouveau  guichet  du  Louvre,  appelé  le 
guichet  de  Marigny  '  ;  cela  prouve  bien  la  fermentatioiï 
qu'il  y  a  toujours  dans  les  esprits  et  l'envie  des  gens  de 
parti  à  la  faire  subsister  dans  le  public. 

Jeudi  21,  fête  de  saint  Matthieu,  on  a  encore  mis  des 
placards  à  la  porte  de  la  Comédie-Françoise  et  à  celle 
des  Pères  de  la  Charité,  toujours  séditieux  et  extrava- 
gants. On  dit  que,  dans  ce  dernier,  il  y  avoit  que  trois 
cent  mille  hommes  éloient  prêts  à  prendre  les  armes 
avec  un  chef,  si  on  ne  fait  payer  cinquante  millions  au 
clergé  de  France  et  de  grosses  sommes  aux  fermiers 
généraux,  qui  jouissoient  chacun  de  deux  cent  mille 
livres  de  rentes  Nous  aurons  au  1"  octobre  une  assem- 
blée particulière  du  clergé,  au  sujet  d'une  somme  d'ar- 
gent que  le  Roi  lui  demande  pour  les  besoins  de  la 
guerre;  si  dans  cette  assemblée  il  est  question  d'autre 
chose,  les  esprits  échaullés  se  remueront  tout  de  nou- 
veau. 

M.  de  Boulogne,  contrôleur  général  des  finances,  cor- 
don bleu  par  la  charge  de  trésorier  de  l'ordre  du  Saint- 


1,  On  appelait  ainsi  les  arcades  les  plus  rapprochées  des  Tuileries,  qui 
font  conimuuiquer  la  place  du  Carrousel  avec  le  quai.  On  leur  donna  ce  nom 
parce  que  l'ouverture  eu  fut  faite  sur  l'ordre  de  M.  de  Marigny. 

De  La  Vk-lbcille. 

2,  Voilà  bien  la  révolution  qui  comnieuce.  C'est  le  premier  appel  aux  armes 
qui  soit  mentionné  par  Barbier. 


SEPTEMBRE    1758.  95 

Esprit  que  lui  a  vendu  M.  le  marquis  de  Paulmy-d'Ar- 
genson,  ci-devant  ministre ^ 

Le  20  de  ce  mois,  on  a  commencé  à  abattre  l'ancien 
garde-meubles  de  la  couronne,  qui  étoit  au  coin  de  la 
rue  des  Poulies,  sur  le  quai,  dans  lequel  bâtiment  étoit 
un  balcon  d'une  ancienne  forme,  couvert  et  élevé,  d'où 
Charles  IX  tiroit  avec  une  arquebuse  sur  le  peuple  le  jour 
de  la  Saint-Barthélémy'. On  ne  verra  plus  le  monument 
de  ce  trait  historique;  outre  que  tous  ces  bâtiments  ne 
valoient  rien,  cette  démolition  étoit  dans  le  projet  de 
découvrir  entièrement  la  belle  colonade  du  vieux  Lou- 
vre, au  rétablissement  et  embellissement  duquel  on 
travaille  déjà  depuis  quelques  années.  On  démolira  en- 
suite les  écuries  de  la  l\eine,  qui  sont  aussi  dans  la  rue 
des  Poulies,  aussi  vieilles  masures;  et,  à  la  fin,  l'hôtel 
des  Postes,  dont  les  bâtiments  ne  sont  pas  mauvais, 
lesquelles  seront  placées  à  l'hôtel  d'Armenonville,  rue 
Plâtrière',où  l'on  fait  des  bâtiments  considérables;  mais 
les  chevaux  de  poste  seront  logés  dans  une  maison  où 
l'on  travaille  encore,  rue  des  Fossés-Saint-Germain- 
l'Auxerrois,  à  cause  de  la  proximité  de  l'Abreuvoir. 

Samedi  30,  le  Roi  a  tenu  le  sceau  à  Versailles  pour  la 
*  fois,  à  huit  heures  du  soir;  en  sorte  que  les  se- 
crétaires du  Roi  et  les  officiers  du  sceau  sont  revenus  à 
Paris  à  minuit;  apparemment  qu'il  y  avoit  eu  chasse. 

1.  Il  est  difficile  de  comprendre  exaclemeiit  le  sens  de  celte  phrase  sans 
verbe;  néanmoins  nous  la  reproduisons  texiuellement. 

2.  Ce  passage,  s'il  ne  décide  rien  sur  le  fait  en  lui-même,  montre  du 
moins  la  fausseté  de  l'opinion  vulgaire  suivant  laquelle  Charles  IX  aurait  été 
placé  au  balcon  silué  au-dessous  de  la  croisée  de  la  galerie  d'Apollon  qui  re- 
garde la  rivière.  Le  balcon  couvert  dont  parle  Barbier  se  voit  dans  un  tableau 
di'  Van  der  Meulen  ,  d'après  lequel  Huchtenburgh  a  gravé  une  estampe  qui 
porte  pour  titre  :  Marche  du  Roi/,  accompagné  de  ses  gardes,  passant  sur 
le  l'onl-Meuf  et  allant  au  Palais.  De  La  Villeck.le. 

3.  Aujourd'hui  rue  Joan-Jacciiies-Rousseau, 

4.  Barbier  a  laissé  le  nombre  en  blanc. 


06  JOURNAL   DE   BARBIER. 


Octobre. 

Te  Deum  pour  la  victoire  Je  Montcalm  au  Canada,  et  pour  la  bataille  de 
Saint-Cast.  —  Lettre  du  Roi  aux  grands  vicaires  du  diocèse  de  Paris.  — 
Combats  entre  les  Russes  et  les  Prussiens  dans  le  Brandebourg.  —  Armées 
du  maiéchal  de  Contades  et  du  nian'cbal  Dawn.  —  Le  comte  de  Bernis  est 
fait  cardinal.  —  L'archevêque  de  Naibonne  adresse  au  Roi  un  discours 
hardi.  —  Le  clergé  accorde  au  lioi  un  don  gratuit  de  seize  millions.  — 
Petits  voyages  du  Roi  à  Fontainebleau.  —  Tentative  d'assassinat  contre  le 
roi  de  Portugal.  —  On  accuse  les  Jésuites  et  les  Jacobins.  —  On  dit  que 
le  roi  d'Espagne  est  devenu  fou.  —  L'évéque  du  Puy  est  appuie  auprès 
du  Roi.  —  Bataille  de  Lulzberg.  —  M.  de  Chevcrt.  —  On  ne  sait  rien  du 
roi  de  Portugal.  —  Le  général  Dawn  bat  les  Prussiens.  —  Le  prince  de 
Soubise,  maréchal  de  France.  —  Te  Deum  a  Notre-Dame.  —  Bon  mot 
sur  la  bataille  de  Saint-Cast.  —  Bataille  de  Hochkirchen.  —  Les  Russes 
envoient  des  renforts  contre  le  rui  de  Prusse. 

Dimanche  l^r  octobre,  il  y  a  eu  un  Te  Deum  à  Notre- 
Dame,  auquel  toutes  les  Cours  ont  été  invitées  à  l'ordi- 
naire, pour  rendre  grâce  à  Dieu  de  deux  victoires  rem- 
portées par  les  François  sur  les  Anglois  ;  l'une  en  Canada, 
par  M.  le  marquis  de  Moncalm,  qui,  avec  moins  de  si.x 
mille  hommes,  a  fait  fuir  vingt  mille  Anglois  avec  près 
de  six  mille  hommes  de  perte  de  leur  part;  l'autre,  par 
M.  le  duc  d'Aiguillon,  Richelieu  en  son  nom,  au  rem- 
barquement des  Anglois,  près  de  Saint-Malo,  qui  ont 
perdu  près  de  quatre  mille  hommes.  On  a  crié  avec 
beaucoup  d'emphase,  dans  les  rues,  les  relations  de  ces 
deux  actions  pour  contenter  le  peuple. 

La  lettre  du  Roi  aux  grands  vicaires  de  l'archevêché 
de  Paris,  à  cause  de  l'absence  de  M,  l'archevêque,  exilé, 
est  bien  écrite,  mais  bien  plus  longue  qu'à  l'ordinaire. 
Le  Roi  y  détaille  les  avantages  des  deux  actions  ci-des- 
sus, y  parle  en  même  temps  des  vicissitudes  dans  les 
succès,  sans  parler  nommément  de  la  prise  de  Louis- 
bourg  et  de  l'ile  Royale;  il  fait  connoître  à  ses  peuples 
l'animosité  des  Anglois  contre  nous  et  leur  dessein  de 
s'emparer  du  commerce  maritime,  exclusivement  à 
toutes  les  autres  nations.  Le  Roi  fait  l'éloge  de  la  bra- 


OCTOBRE    1758.  97 

voure  de  ses  troupes  et  du  zèle  de  ses  sujets  à  supporter 
les  charges,  pour  soutenir  les  dépenses  inévitables  de  la 
guerre. 

M.  le  président  d'Ormesson,  qui  tient  la  Chambre  des 
Vacations,  étoit  à  la  têle  des  officiers  du  Parlement,  qui 
étoient  en  petit  nombre^ 

Il  y  avoit,  pour  le  clergé,  vingt-cinq  archevêques  et 
évêques,  à  cause  de  l'assemblée  du  clergé  qui  doit  com- 
mencer ses  séances  lundi  2  de  ce  mois. 

Le  soir,  il  y  a  eu  un  grand  feu  d'artifice  sur  piliers 
dans  la  place  de  l'Hôtel  de  Ville  et  grande  illumination. 

On  crie  aussi  la  relation  des  combats  sanglants  entre 
le  roi  de  Prusse,  dans  le  Brandebourg,  sur  l'Oder,  et  les 
troupes  de  l'impératrice  de  Russie,  commandées  par  le 
général  comte  de  Fermer,  où  il  est  resté  vingt-cinq  mille 
hommes  sur  le  champ  de  bataille,  qui  est  demeuré  aux 
Russes. 

Notre  armée  du  maréchal  de  Contades,  sur  la  Lippe, 
par  delà  le  Rhin,  ne  lait  aucune  action  marquée  contre 
les  Hanovriens  et  les  Anglois.  L'armée  du  maréchal 
comte  de  Da\vn%  général  des  Autrichiens,  est  dans  la 
Saxe,  aux  environs  de  Dresde;  le  roi  de  Prusse  y  a  joint, 
avec  un  renfort,  le  prince  Henri,  son  frèi  c.  Tout  le  monde 
convient  que  la  position  du  roi  de  Prusse  est  très-criti- 

1 .  Ce  paragraphe  et  le  suivant  se  rapportent  au  Te  Deum  de  Nolre-Danie. 

2.  Dawu  (Léopold-Joseph-Marie,  comte  de),  né  à  Vienne  en  1705,  mort  eu 
1766,  fut  généralisbirae  des  troupes  impériales  pendant  la  guerre  de  Sept  ans 
gagna  à  Kolliii,  en  17  57,  la  première  bataille  que  le  grand  Frédéric  eût 
perdue.  Après  cette  victoire  complète  ,  il  tut  proclamé  le  sauveur  de  la  pa- 
trie. Marie-Thérèse,  pour  célébrer  cet  heureux  événement,  créa  un  ordre 
auquel  elle  donna  son  nom,  et  dont  le  général  vainqueur  fut  un  des  premiers 
dignitaires.  Dawn  fut  ensuite  défait  à  Lcuthen  avec  le  prince  Charles  de  Lor- 
raine. Il  reprit  ses  avantages  l'année  suivante,  en  remportant  sur  Frédéric,  à 
Hochkircli  (14  octobre  1758),  une  victoire  qui  lui  valut  de  toutes  paris  des 
témoignages  d'admiration.  Les  États  d'Autriche  lui  firent  présent  de  trois  cent 
mille  florins;  la  ville  de  Vienne  lui  fit  élever  une  statue.  En  1759,  il  prit 
Dresde  ;  mais  il  se  laissa  battre,  en  1760,  malgré  la  supériorité  du  nombre. 

Le  maréchal  Dawn  doit  être  regardé  comme  un  des  premiers  généraux  de 
son  siec'e, 

VU.  . -  9 


98  JOURNAL   DE  BARBIER. 

que;  si  on  fînissoit  celte  campagne  par  qnelf|iio  action 
lieureuse  de  part  et  d'autre  contre  ce  prince,  cela  pour- 
roit  donner  quelque  espérance  de  paix  pour  cet  hiver. 
I/impératrice  de  Russie  envoie  encore  quarante  ou  cin- 
quante mille  hommes  au  général  Fermer,  dans  le  Bran- 
dehourg,  pour  forcer  le  roi  de  Prusse  à  finir  la  guerre. 
Par  décret  du  Conseil  aulique,  les  électeurs  de  Brande- 
hourg  et  de  Hanovre,  qui  servent  le  roi  de  Prusse  et  le 
roi  d'Angleterre,  sont  mis  au  ban  de  l'Empire. 

Le  2  de  ce  mois  d'octobre,  le  Pape,  dans  un  consis- 
toire, a  déclaré  cardinaux  son  neveu  Rezzonico,  un 
évêque  d'Italie  et  l'abbé  comte  de  Bernis,  secrétaire  des 
Affaires  Étrangères.  Le  voilà  enfin  cardinal  tout  de  bon; 
voilà  une  grande  élévation  en  peu  de  temps. 

Le  8  de  ce  mois,  dimanche,  messieurs  les  archevêques 
de  Narbonne  et  de  Toulouse,  à  la  tête  des  autres  évêques, 
députés  du  clergé,  ont  été  saluer  le  Roi  à  Versailles. 
L'archevêque  de  Narbonne  a  fait  un  discours  assez  fort 
à  ce  que  l'on  dit,  et  a  apparemment  demandé  à  Sa  Ma- 
jesté le  retour  de  M.  l'archevêque  de  Paris.  Les  commis- 
saires du  Roi  se  sont  transportés  quelques  jours  après 
aux  Augustins,  en  la  manière  accoutumée,  et  il  est  dit 
que  le  clergé  a  accordé  le  don  gratuit  de  seize  millions 
que  le  Roi  demandoit. 

Le  Roi  est  parti,  le  10  de  ce  mois,  pour  Fontainebleau 
jusqu'au  17;  ce  sont  de  simples  petits  voyages  comme 
pour  aller  à  Choisy,  La  maison  ne  suit  pas.  Les  minis- 
tres s'y  rendent  de  certains  jours  pour  tenir  le  Conseil. 
Il  y  aura  trois  voyages  pareils. 

Il  y  a  cinq  ou  six  jours  qu'il  court  une  affreuse  nou- 
velle à  Paris  et  qui  est  générale;  que  le  roi  de  Portugal, 
revenant  de  campagne  à  la  fin  du  jour,  a  été  assassiné'  ; 
qu'on  a  tiré  cinq  coups  de  carabine  dans  son  carrosse, 
et  qu'il  a  été  blessé  à  l'épaule;  cela  s'est  répandu  par 
des  lettres  d'Espagne;  mais  on  ne  sait  encore  aucuns 

1.  Voir,  sur  cette  affaire,  Précis,  ch.  xxxviii. 


OCTOBRE    1758.  99 

détails  de  celle  action.  Il  y  a  plusieurs  éditious  des  rai- 
sonnements du  public  sur  les  auteurs  et  la  cause  de 
cette  action.  Le  premier  mot  a  été  contre  les  Jésuites, 
que  l'on  dit  avoir  été  chassés  de  Portugal  pour  l'aflaire 
du  Paraguay  ^  On  parle  aussi  des  Jacobins,  à  cause  du 
tribunal  de  l'Inquisition,  que  depuis  longtemps  on  vou- 
droit  abolir  peu  à  peu,  et  que,  dans  l'exécution  d'un 
-dernier  jugement  du  mois  dernier,  où  plusieurs  crimi- 
nels chrétiens  et  juifs  ont  été  condamnés,  on  a  supprimé 
quelques-unes  des  formalités  ordinaires.  On  dit  que  ce 
pourroit  être  un  grand  seigneur  du  Portugal  dont  le  Roi 
avoit  enlevé  la  femme.  On  dit  que  c'est  la  Reine  qui, 
jalouse  d'une  maîtresse  du  Roi,  auroit  voulu  la  faire 
assassiner,  et  qu'il  y  a  eu  méprise  de  carrosses  :  le  Roi, 
au  lieu  du  sien,  ayant  pris  celui  de  sa  maîtresse.  On 
parle  aussi  du  mécontentement  des  habitants  de  Porto, 
qui  faisoient  un  grand  commerce  de  vin,  qu'on  leur  a 
ôté  pour  en  donner  le  privilège  à  un  seigneur.  On  ne 
sait  rien,  et  la  Gazette  du  14  ne  parle  pas  même  de  l'as- 
sassinat. 

Ou  dit  encore  à  Paris  que  la  tête  a  tourné  au  roi 
d'Espagne,  soit  de  chagrin  de  la  mort  de  la  Reine,  soit 
par  quelque  autre  cause.  Il  faudroitune  régence,  et  cola 
|)Ourroit  changer  les  allaires  à  notre  égard.  On  dit  que 
la  folie  du  roi  d'Espagne  va  jusqu'à  la  fureur  et  l'empor- 
tement, et  qu'il  veut  battre  tous  ceux  qui  l'approchent. 
L'on  convient  qu'il  avoit  depuis  longtemps  des  disposi- 
tions à  l'inibécillité. 

L'assassinat  du  roi  de  Portugal  ne  paroît  que  trop 
vrai.  On  dit  que  l'histoire  de  l:i  Reine  n'a  élé  imaginée 

1.  Les  Jésuites  étaient,  comme  on  sait,  les  souverains  véritables  du  Para- 
guay, en  reconnaissant  le  roi  d'Espagne.  La  Cour  d'Espagne  avait  cédé,  par 
un  traité  d'échange,  quelques  districts  de  ces  contrées  au  roi  de  Portugal, 
Joseph  II,  de  la  maison  de  Bragance.  On  accusa  les  Jésuites  de  s'y  être  op- 
posés et  d'avoir  fait  révolter  les  peuplades  qui  devaient  passer  sous  la  domi- 
nation portugaise.  Ce  grief,  joint  à  beaucoup  d'autres,  lit  chasser  les  Jésuites 
de  la  Cour  de  Lisbonne,  Voltaire. 


100  JOURNAL   DE  lîAUBIER. 

que  pour  dire  une  cause  au  Roi  et  lui  épargner  la  crainte 
d'aUribuer  un  pareil  attentat  à  quelque  cc/iispiralioii, 
l'événement  qui  lui  est  arrivé  étant  encore  bien  récent. 
An  surplus,  on  ne  sait  pas  encore  le  particulier  de  cette 
affaire  de  Portugal,  et  l'on  raisonne  ici  suivant  que  Ton 
est  affecté. 

Il  paroît  certain  que  M.  Lefranc,  évêquc  du  Puy-cn- 
Velay,  suffragant  de  Bourges,  est  ici  à  Paris,  et  qu'il  y 
est  venu  par  ordre  du  Roi.  C'est  un  prélat  de  beaucoup 
d'esprit  et  regardé  comme  l'aigle  du  clergé.  Il  y  a  plu- 
sieurs éditions  sur  ce  voyage  :  les  uns  disent  que  c'est 
pour  avoir  la  place  de  M.  de  Limoges  de  précepteur 
de  M.  le  duc  de  Bourgogne,  ou  de  M.  l'évéque  d'Or- 
léans pour  la  feuille  des  bénéfices,  ou  bien  pour  aller  à 
la  Roque  faire  une  dernière  tentative  auprès  de  M.  l'ar- 
chevêque de  Paris  pour  le  faire  revenir  de  son  entête- 
ment, qui  n'est  à  présent  que  sur  la  doctrine  de  la  bulle 
en  général,  et  contre  la  juridiction  du  Parlement  sur  le 
clergé,  pour  pouvoir  le  rappeler  à  Paris.  Mais,  au  vrai, 
on  ne  sait  point  la  véritable  cause  du  voyage  de  M.  l'é- 
véque du  Puy. 

Le  8  de  ce  mois,  M.  le  maréchal  de  Contades  a  en- 
voyé un  renfort  commandé  par  M.  de  Chevert,  lieute- 
nant général,  à  M.  le  prince  de  Soubise.  Le  10,  il  y  a 
eu  une  action  assez  vive  à  Lutzberg,  entre  Cassel  et 
Munden,  entre  l'armée  du  prince  de  Soubise  et  les  Hes- 
sois  et  Hanovriens,  commandés  par  M.  le  prince  d'Is- 
sembourg.  La  Gazette  de  France  fait  mention  des  dispo- 
sitions faites  par  M,  le  prince  de  Soubise,  et  dit,  en 
même  temps,  que  les  efforts  des  ennemis  se  sont  portés 
sur  l'aile  gauche,  commandée  par  M.  de  Chevert.  Comme 
le  public  est  fort  porté  pour  M.  de  Chevert,  qui  est,  en 
effet,  un  grand  militaire,  et  qu'il  est  fort  indisposé  con- 
tre M.  le  prince  de  Soubise,  tant  à  cause  de  l'ancienne 
affaire  de  Rosbach  que  parce  qu'il  est  protégé  par  madame 
la  marquise,  quelque  chose  qu'il  y  ait  dans  la  gazette 


OCTOBRE    1758.  101 

et  dans  une  relation  imprimée,  il  n'est  pas  possible  d'ôter 
de  l'esprit  du  public  que  non-seulement  M.  de  Chevert 
a  en  toute  la  part  à  l'avantage  remporté  sur  les  ennemis; 
mais  même  que  M.  le  prince  de  Soubise  n'est  arrivé  de 
son  camp  à  l'action  que  comme  elle  finissait;  ce  qui 
n'empêchera  pas  qu'on  ne  chante  bientôt  un  Te  Detim, 
et  qu'on  ne  tire  un  feu  incessamment  pour  la  victoire 
remportée  par  l'armée  du  prince  de  Soubise. 

On  no  parle  pas  non  plus  en  aucune  façon  du  triste 
événement  du  roi  de  Portugal,  que  l'on  a  dit  seulement, 
dans  les  gazettes  de  Hollande,  s'être  laissé  tomber  sur 
son  escalier  et  s'être  blessé  à  l'épaule.  On  croit  cepen- 
dant, suivant  les  lettres  particulières,  que  le  premier 
fait  est  véritable,  mais  on  n'en  saura  pas  davantage. 

On  ne  parle  pas  non  plus  de  l'assemblée  du  clergé 
tomme  s'il  n'y  en  avoit  pas.  11  a  donné  ses  seize  millions 
an  Roi,  dont  l'emprunta  été  rempU  sur-le-champ,  on 
dit  entre  autres  par  les  communautés  religieuses  qui  ne 
peuvent  plus  acquérir  autrement. 

Il  y  a  une  autre  nouvelle  certaine  et  bien  intéres- 
sante. Le  maréchal  Da^Yn,  général  autrichien,  après 
avoir  marché  tonte  la  nuit,  a  surpris  et  pillé  Je  camp  du 
roi  de  Prusse  en  Saxe,  toutes  les  tentes,  quatre-vingts 
pièces  de  canon,  toute  son  armée  en  fuite  et  en  déroute; 
on  n'en  sait  pas  encore  les  détails.  L'action  est  du  14  de 
ce  mois.  Le  19  octobre,  le  Roi  a  nommé  M.  le  prince 
de  Soubise  maréchal  de  France. 

Le  28  de  ce  mois,  samedi,  fête  de  saint  Simon,  on  a 
chanté  un  le  Deum  à  Notre-Dame,  où  ont  assisté  toutes 
les  Cours,  au  sujet  de  la  victoire  remportée  par  les 
troupes  du  Roi,  sur  les  Hanovriens,  et  on  a  tiré  le  soir 
à  la  Grève  un  feu  d'artifice.  La  lettre  du  Roi ,  écrite 
le  20  de  ce  mois  à  MM.  les  vicaires  généraux  de  M.  l'ar- 
chevêque de  Paris,  attribue  bien  celte  action  à  .^L  le 
prince  de  Soubise,  cà  qui  le  Roi  dit  avoir  confié  le 
commandement  de  ses    armées;   mais  il  est  dit  en 


102  JOURNAL  DE   BARBIER. 

même  temps  que  les  troupes  qui  étoient  aux  ordres  de 
M.  de  Chevert,  lieutenant  général,  ont  renversé  les  co- 
lonjies  de  l'ennemi  et  ont  pénétré  jusqu'à  son  quartier 
général  ;  après  quoi  est  l'éloge  du  comte  de  Lusace,  frère 
de  madame  la  Dauphine  ;  mais  cela  ne  contente  pas 
encore  le  i)ublic  par  rapport  à  M.  de  Chevert. 

On  rapporte  un  assez  bon  mot  dit  dans  la  place  de 
Grève,  au  dernier  feu,  au  sujet  de  l'action  de  M.  le  duc 
d'Aiguillon  contre  les  Anglois,  près  Saint-Malo  :  «  Que 
les  François  étoient  comme  les  pierres  à  fusil,  plus  on 
les  battoit,  plus  ils  faisoient  de  feu.  » 

Le  mandement  de  MM.  les  vicaires  généraux  du  25  de 
ce  mois  est  fort  simple  :  rien  dont  on  puisse  se  plaindre. 

Par  la  relation  envoyée  au  Roi  par  hi  reine  de  Hon- 
grie, de  la  victoire  remportée  le  14  octobre^  par  le  ma- 
réchal Dawn  sur  le  roi  de  Prusse,  il  est  dit  qu'on  a  pris 
aux  Prussiens  cent  quatorze  pièces  de  canon,  beaucoup 
de  drapeaux  et  trois  étendards,  et  qu'ils  ont  perdu  sept 
à  huit  mille  hommes  tués  ou  blessés,  le  général  Keith, 
grand  général,  et  le  prince  de  Brunswick,  tués,  un  prince 
de  Nassau  prisonnier,  et  que  du  côté  des  Autrichiens  il 
y  a  trois  ou  quatre  mille  hommes  tués  ou  blessés.  Il 
paroît  que  l'action  a  été  très-vive  de  part  et  d'autre, 
d'autant  qu'il  y  avoit  dans  les  deux  armées  plus  de  cinq 
cents  pièces  de  canon. 

Malgré  cela,  on  dit  ici  que  le  roi  de  Prusse  s'est  bien 
rallié  et  qu'il  est  dans  une  bonne  position,  et  qu'il  a  fait 
venir  de  Dresde  des  toiles  pour  réparer  ses  tentes  et  de 
l'étolïe  pour  garnir  ses  soldais.  11  est  certain  (pie  c'est 
un  grand  homme  de  guerre,  et  qu'il  ne  falloit  pas  moins 
pour  lui  tenir  tète  qu'un  aussi  grand  capitaine  que  le 
nmréchal  Dawn. 

Mais  ce  (pii  doit  réduire  h  la  iin  le  roi  de  Prusse,  c'est 

1 .  Il  s'ag.l  ici  (le  la  bataille  de  UocUkirch.  —  Voir  Uisloirc  de  la  maison 
d'Aulrichc,  de  William  Cuxe,  traduit  par  Heuri.  Paris,  1810,  iu-S,  t.  v, 
p.  275. 


NOVEMBRE    1758,  103 

que  l'impératrice  de  Russie  envoie  quarante  mille  hom- 
mes à  l'armée  du  général  Fermer,  qui  doivent  arriver 
dans  le  mois  de  décembre,  avec  ordre  de  faire  la  guerre 
tout  l'hiver.  Ce  qui  empêchera  le  roi  de  Prusse  d'in- 
quiéter les  Autrichiens  dans  leur  quartier  d'hiver. 

Le  maréchal  deConlades  a  fait  faire  des  mouvements 
à  son  armée,  avec  quelque  avantage  des  détachements 
sur  les  llanovriens,  ce  qui  ne  décide  rien. 

A  regard  de  l'atfaire  de  M.  le  prince  de  Soubise,  qui 
a  donné  lieu  à  un  Te  Deum  et  un  feu,  on  dit  toujours 
ici  que  c'est  très-peu  de  choses.  M.  de  Chevert  a  rejoint 
le  23  l'armée  du  maréchal  de  Contades. 

Novembre. 

Cbangements  Jans  le  iiiiuistère.  —  Nouvelles  diverses.  —  Mort  du  duc  de 
Luyncs  et  du  prince  de  Grimbergue.  —  Mort  de  inadenioiselle  Guéant.  — 
lutolérance  des  jaiisi'uistes.  —  Le  comte  de  Choiseul,  ministre  des  affaires 
étrangères;  retraite  du  cardinal  de  Bernis.  —  Les  députés  du  clergé  preu- 
uent  congé  du  Roi.  —  Mémoires  de  l'arclievêque  de  Paris.  —  Les  prési- 
dents du  Grand-Conseil.  —  M.  Peyrenc  de  iMoras.  —  La  fortune  de 
M.  Peyrenc  le  père.  —  Le  Roi  remet  le  cbapiau  au  cardinal  de  Bernis. 
—  Les  cruautés  du  roi  de  Prusse. 

Voici  encore  du  changement  dans  le  ministère  ^.  M.  de 
Massiac,  lieutenant  général  des  armées  navales,  qui  avoit 
la  marine,  a  eu  la  permission  de  se  démettre,  ainsi  que 
le  sieur  Normant  du  Maisy'^,  qui  y  étoit  adjoint.  On  dit 
que  M.  de  iMassiac  n'enlendoit  rien  pour  les  détails,  et 
M.  Berryer,  ministre  d'État,  a  prêté  serment  le  2  de  ce 
mois,  entre  les  mains  du  lloi,  pour  la  charge  de  secrétaire 
d  Élal  de  la  marine. 

Gazette  du  4.  On  remarque  qu'il  y  a  actuellement  sept 
secrétaires  d'Élat  de  la  marine  vivants,  y  compris  M.  le 
con)te  de  Maurepas,  tous  avec  des  pensions. 

1.  Il  u'y  avait  plus  de  stabilité  dans  le  ministère  de  la  marine.  Maebault 
le  garda  de  17b-i  à  1757;  puis  M.  de  Moras  tint  ce  portefeuille  du 
!'-■■'  février  1757  au  l'^^juiu  1758.  Il  fut  alors  remplacé  par  le  niari)uis  de 
Massiac,  lieutenant  général  des  armées  uavales,  auquel  M.  de  Mcsi  fut  adjoint. 
Au  bout  de  peu  de  mais  tous  deu.\  cédcrent  la  place  a  Ucrrjer. 

2.  LiJi  :  de  31vsi. 


104  JUIHNAL   UE   BAUBiER. 

Le  Roi  est  parti  le  2  poi;i'  son  dernier  petit  voyage 
de  Fontainebleau. 

On  prendra  le  11,  jour  de  saint  Martin,  le  deuil  pour 
la  mort  de  la  margrave  de  Bareitz,  sœur  du  roi  de  Prusse. 

Le  duc  de  Luynes,  père  du  duc  de  Chevreuse,  gouver- 
neur de  Paris,  est  mort  le  2  novembre. 

Le  prince  de  Grimbcrgue,  Albert  de  Luynes,  son  frère, 
est  mort  le  8,  âgé  de  quatre-vingt-sept  ans.  Il  avoit  été 
un  grand  débaucbé  dans  sa  jeunesse. 

Mademoiselle  Guéant,  actrice  de  la  Comédie  Françoise, 
jeune  et  très-jolie,  est  morte  ce  mois  sans  qu'on  ait  de- 
mandé les  sacrements'.  M.  le  curé  de  Saint-André  faisoit 
difficulté  de  lui  donner  la  sépulture.  MM.  les  grands 
vicaires  de  M.  l'arcbevèque  de  Paris  ont  décidé  de  l'en- 
terrer à  l'ordinaire.  Les  jansénistes  n'approuvant  pas 
absolument  cela,  disent  que  l'exclusion  de  sépulture  est 
prescrite  dans  ce  cas  par  les  canons,  quand  les  comédiens 
n'ont  point  promis  de  renoncer  au  tliéàtre'^ 

Les  grands  vicaires  avoient  ordonné  la  môme  chose, 
le  mois  dernier,  pour  mademoiselle  Chérct,  de  la  rue 
des  Noyers,  morte  sans  avoir  demandé  les  sacrements. 
C'est  elle  qui  avoit  porté  au  curé  de  Saint-Séverin,  une 
profession  de  foi  extraordinaire  et  très-hérétique.  Le 
curé  de  Saint-Séverin  s'est  conformé  aux  ordres  des 
grands  vicaires.  Voilà  des  exemples  d'une  grande  tolé- 
rance et  d'un  dessein  pris  de  ne  point  faire  de  bruit. 

L'impératrice,  en  qualité  de  reine  de  Hongrie,  a 
pour  elle  et  ses  successeurs,  en  te  royaume,  le  titre 

1.  MatlemoisftllR  Guéant,  qui  avait  paru  dans  les  rôles  d'enfant  dès  l'âge 
de  ti-ois  ans,  et  qu\  avait  été  reçue  au  rhéàfrc-Frauçais  le  12  décembre  1734, 
mourut  de  la  petite  vécole  le  2  octobrs  1758.  De  La  Villegille. 

2.  On  voit  par  ce  passage,  et  par  plusieurs  autres  encore  ,  que  les  'ausé- 
nistes  étaient  loin  de  donner  l'exemple  de  la  tolérance.  Us  jetaient  les  hauts 
cris  quand  on  leur  refusait  les  sacrements,  et  ils  «e  voulaient  point  que  l'on 
donnât  la  sepuUurr  aux  acteurs.  C'est  la,  du  reste,  uue  coutradicliou  dans 
laquelle  tombent  toutes  les  sectes  religieuses.  Il  ne  faut  point  oublier  d'ailleurs 
que  c'étaient  les  jansénistes  qui  avaient  introduit  l'usage  des  billets  de 
Couiessiou. 


NOVEMBRE  1758.  105 

de  Roi  et  Reine  apostolique,  qui  étoit  ancien  et  dont  le 
Pape  a  renouvelé  la  concession  ces  jours-ci,  par  nn  bref. 

Encore  du  changement  dans  le  ministère,  pour  les 
affaires  étrangères.  Il  est  dit  dans  la  Gazette  de  France 
du  11  de  ce  mois,  que  la  santé  du  cardinal  de  Bernis, 
dérangée  depuis  longtemps,  ne  lui  permettant  plus  de 
continuer  les  fonctions  pénibles  du  département  des 
afl'aires  étrangères,  le  Roi  a  agréé  sa  démission  et  a 
nommé  à  cette  place  le  duc  de  Choiseul ,  ambassadeur 
à  Vienne  {sous  le  nom  de  comte  de  Stainville).  Le  Roi 
conserve  au  cardinal  de  Bernis  sa  place  dans  ses  con- 
seils, et  l'intention  de  Sa  Majesté  est  que  ce  cardinal 
agisse  dans  le  plus  grand  concert  avec  le  duc  de  Choi- 
seul, pour  tout  ce  qui  aura  rapport  aux  affaires  étran- 
gères. 

Ce  changement  a  donné  lieu  a  bien  des  propos.  Le 
cardinal  de  Bernis  n'a  que  quarante-cinq  ans  et  ne  pa- 
roît  pas  si  fort  incommodé.  On  ne  sait  si  la  charge  de 
secrétaire  d'État  n'est  pas  au-dessous  du  titre  de  cardi- 
nal, ce  que  l'on  n'auroit  pas  voulu  mettre;  s'il  n'y  avoit 
pas  un  peu  de  disgrâce  et  de  brouillerie  avec  madame 
de  Pompadour,  ce  qui  ne  paroit  pas  par  la  gazette;  si 
ce  cardinal  ayant,  dit-on,  à  présent  plus  de  deux  cent 
mille  livres  de  rente,  il  ne  voudroit  pas  vivre  plus  tran- 
quillement; si  ayant  faille  traité  de  Vienne  et  ayant  obli- 
gation à  la  reine  de  Hongrie,  il  ne  voudroit  pas  prendre 
sur  lui  quelque  traité  de  paix  dont  les  conditions  pour- 
roient  n'être  pas  si  avantageuses  à  la  reine  de  Hongrie 
qu'il  le  souhaiteroit;  enfin,  si  ceci  n'est  pas  pour  le  faire 
comme  principal  ministre;  c'est  ce  qui  se  vérifiera  par 
les  événements. 

L'assemblée  du  clergé  a  fini  ses  séances  ces  jours-ci, 
et  les  députés  ont  pris  congé  du  Roi  à  Versailles.  Cela 
s'est  passé  très-tranquillement,  par  rapport  aux  affaires 
de  l'Église.  Dans  la  dernière  assemblée,  M.  l'abbé  de 
Tourny,  fils  de  l'intendant  de  Bordeaux,  député  de  se- 


106  JOURNAL   DE   BARBIER. 

coud  ordre  pour  Paris,  a  présenté  un  mémoire  à  la  main 
qui  lui  avoit  été  envoyé  par  M.  l'archevêque  de  Paris, 
pour  en  rendre  compte  à  l'assemblée,  au  sujet  de  son 
affaire  avec  les  Hospitalières  du  faubourg  Saint-Marcel, 
et  du  jugement  de  M.  l'évêque  d'Âutun,  pendant  la  va- 
cance de  l'archevêché  de  Lyon.  M.  l'archevêque  de  Paris 
en  avoit  envoyé  un  pareil  à  M.  le  cardinal  de  Tavannes, 
président  de  l'assemblée,  et  même  à  plusieurs  évêques; 
mais  M.  le  cardinal  de  Tavannes  a  interiompu  et  a  ar- 
rêté M,  l'abbé  de  Tourny,  et  toute  l'assemblée  a  été 
d'avis  de  n'en  point  faire  la  lecture;  attendu  qu'ils  n'a- 
voient  été  assemblés  que  pour  fournir  un  don  gratuit 
au  Roi,  et  l'on  n'a  pas  voulu  donner  lieu  à  aucunes  dis- 
putes conformément  aux  ordres  du  Roi. 

Depuis  la  suppression  des  présidents  du  Grand-Con- 
seil par  édit  de  1738,  ces  charges  ont  été  exercées  par 
commission  du  Roi,  pour  une  année,  par  un  conseiller 
d'État  ordinaire  comme  premier  président,  et  par  huit 
maîtres  des  Requêtes  comme  présidents.  Par  une  com- 
mission pour  quatre  ans,  M.  Castanier  d'Auriac,  gendre 
de  M.  le  chancelier  de  Lamoignon,  conseiller  d'État,  est 
actuellement  premier  président;  sa  commission  a  été 
renouvelée  tous  les  ans,  depuis  quatre  ans  au  moins. 

Le  Roi  vient  de  donner  cette  charge  de  premier  pré- 
sident du  Conseil  à  M.  Peyrenc  de  Moras,  ci-devant  se- 
crétaire d'État  de  la  marine  et  ministre  d'État  par 
commission  seulement,  mais  pour  sa  vie.  Ce  qui  a  été 
fait  sans  la  participation  du  chancelier  qui  n'a  appris 
cette  grâce  que  par  une  lettre  du  Roi,  pour  dresser  l'édit 
de  rétablissement  de  celle  charge,  sur  quoi  il  y  auroit 
des  lettres-patentes  pour  la  commission  à  vie. 

M.  de  Moras  a  quarante  ans,  il  a  été  conseiller  au 
Parlement,  maître  des  Requêtes,  intendant  de  Valen- 
ciennes,  intendant  des  finances,  contrôleur  général  des 
finances,  conseiller  d'État  ordinaire,  secrétaire  d'État 
de  la  marine.  Il  a  donné  alors  sa  démission  de  la  place 


NOVEMBRE    1758.  iO? 

de  conseiller  d'État,  et  enfin  de  ministre.  11  n'a  pins  que 
ce  titre  qui  se  conserve  toujours  quoique  sans  exercice. 
Il  est  fils  de  M.  Peyrcnc,  qui  avant  faisoit  le  commerce 
à  Lyon,  est  venu  à  Paris  en  1719,  a  acquis  des  biens 
considérables ,  s'est  fait  conseiller  au  Grand-Conseil , 
après  avoir  fait  son  droit,  ayant  auparavant  appris  le 
latin  qu'il  ne  savoit  pas,  a  depuis  été  maître  des  Re- 
quêtes et  chef  du  Conseil  de  madame  la  Dauphine,  aïeule 
de  M.  le  prince  de  Condé. 

Le  Grand-Conseil  ne  veut  pas  recevoir  M.  Peyrenc  de 
Moras.  11  s'est  assemblé,  et  a  arrêté  des  remontrances,sous 
prétexte  apparemment  qu'il  n'est  pas  conseiller  d'État 
ordinaire  actuel;  qu'en  cas  de  lettres  de  jussion,  on  le 
recevra,  mais  après  qu'on  ne  siégera  point  avec  lui. 
Cependant  le  chancelier  est  chargé  de  dresser  l'édit  et 
les  lettres-patentes  pour  la  commission. 

Cela  s'est  dit  ainsi  dans  le  public,  mais  on  dit  qu'il 
n'y  a  eu  aucune  assemblée  des  semestres,  ni  arrêté,  mais 
seulement  un  vœu  général  de  la  compagnie  et  des  dé- 
marches secrètes  de  la  part  des  conseillers  d'État  et  des 
maîtres  des  Requêtes,  pour  empêcher  l'exécution  de  ce 
projet. 

On  ne  sait  pas  ce  qui  arrivera  de  cet  arrêté  contre  la 
volonté  du  Roi.  Les  jansénistes  ne  sont  pas  fâchés  de  cet 
événement,  à  cause  de  la  grande  contestation  entre  le 
Grand-Conseil  et  le  Parlement  ;  ils  espèrent  quasi  que 
cela  pourrait  occasionner  la  suppression  de  ce  tribunal 
et  de  toutes  ses  attributions. 

Jeudi  30,  le  Roi,  dans  la  chapelle  en  bas,  a  mis  le 
bonnet  sur  la  tête  du  cardinal  comte  de  Bernis,  qui  lui 
a  été  apporté  par  le  sieur  Archinto,  caméricr  du  Pape, 
avec  deux  brefs  ou  lettres  pour  le  Roi  et  la  Reine;  cela 
s'est  fait  avec  les  grandes  cérémonies  accoutumées. 

On  n'entend  parler  dans  les  gazettes,  même  de  France, 
que  des  cruautés  du  roi  de  Prusse.  Le  maréchal  Davvn, 
Autrichien,  a  fait  le  blocus  de  la  ville  de  Dresde,  dont  la 


108  JOURNAL   DE   DAnBlER. 

prise  est  importante  pour  délivrer  la  Saxe.  Le  sieur 
Sclimellau,  commandant,  a  fait  mettre  le  feu  la  nuit  au 
faubourg  de  Pirna,  après  avoir  fait  dire  aux  habitants 
qu'ils  pouvoient  se  tenir  tranquilles.  Il  a  fait  mettre  des 
barils  de  poudre  autour  du  château  oîi  sont  le  prince 
électoral  de  Saxe,  sa  femme,  sœur  de  l'électeur  de  Ba- 
vière et  toute  la  famille  royale;  et  il  a  répondu  à  un 
trompette,  qu'il  exécutoit  les  ordres  de  son  Roi  pour  la 
défense  de  la  ville,  et  qu'il  ne  connoîtroit  ni  les  habi- 
tants, ni  la  famille  royale,  si  on  poussoit  le  siège  de  cette 
ville.  Le  maréchal  Dawn  a  été  obligé  de  se  retirer,  en 
sorte  que  le  roi  de  Prusse  veut  rester  en  possession  de 
cette  capitale  et  de  l'électoratde  Saxe,  pour  mieux  faire 
ses  conditions  de  paix,  s'il  y  a  lieu. 

Le  comte  de  Lusace,  frère  de  madame  la  Dauphine, 
espéroit  peut-être  s'en  retourner  à  Dresde.  Il  est  arrivé 
ici  et  passera  l'hiver  à  Paris. 

Décembre* 

Crdation  de  rentes  viagères.  —  On  dit  que  le  cardinal  de  Bernis  est  exilé.  — 
Le  duc  de  Choiseul  reçu  pair  de  Fiance.  —  Les  lellres  d'ordre.  —  Le  Koi 
écrit  à  Madame  Infante.  —  Caractère  du  duc  de  Choiseul.  —  Le  gouver- 
nement fait  un  emprunt  à  la  ville  de  Paris,  — Suite  de  l'affaire  de  Saint- 
Nicolas-dcs-Champs,  —  Prêtre  condamné  aux  galères  perpétuelles.  —  Le 
serpent  de  l'église  Saint-Paul.  —  Les  convulsions  et  les  cérémonies  jansé- 
nistes. —  Poursuites  conlrc  des  affaires  de  sorcellerie.  —  M.  de  Moras 
abandonne  la  charge  de  premier  président  au  Grand-Conseil.  —  Nouvelles 
de  Portugal  et  d'Espagne.  —  Don  Carlos  et  don  Philippe.  —  Le  Roi  met 
de  côté  le  traitement  du  garde  des  sceaux.  —  Grands  préparatifs  de  guerre. 
—  Les  ministres  disgraciés;  le  cardinal  de  Bernis. 

Du  mardi  12  décembre,  assemblée  des  Chambres  au 
Parlement,  dans  laquelle  la  Cour  a  enregistré  purement 
et  simplement  un  étîit  portant  création  de  trois  millions 
six  cent  mille  livres  de  rentes  viagères,  soit  sur  deux 
têtes,  à  huit  pour  cent  par  an,  sans  distinction  d'âge, 
soit  par  classes,  suivant  l'âge  :  la  première  classe,  jus- 
qu'à cinquante  ans,  et  au  denier  dix,  et  la  rente  aug- 


DÉCEMBRE    1758.  109 

mente  de  cinq  livres  aux  autres  classes  de  cinq  ans  en 
cinq  ans. 

Il  n'a  pas  été  question  d'autre  chose  dans  cette 
assemblée. 

Du  jeudi  14  décembre,  grande  nouvelle  à  Paris. 

M.  le  cardinal,  comte  de  Bernis,  ministre  d'État,  a 
reçu  hier  au  soir  une  lettre  de  cachet  du  Roi,  portée 
apparemment  par  M.  le  comte  de  Saint-Florentin,  par 
laquelle  il  est  exilé  à  son  abbaye  de  Saint-  Médard  de 
Boissons,  et  en  conséquence  il  est  parti  ce  malin  pour 
s'y  rendre'. 

Cette  nouvelle  a  d'autant  plus  surpris  qu'il  a  reçu  le 
bonnet  de  cardinal  de  la  main  du  Roi,  le  30  novembre, 
et  qu'on  le  croyoit  dans  la  plus  grande  faveur.  Per- 
sonne ne  sait  la  cause  de  cette  disgrâce  :  les  uns  disent 
qu'il  a  manqué  à  madame  la  marquise  de  Pompadour, 
dont  il  lient  son  élévation  depuis  six  à  sepi  ans;  d'autres 
qu'il  étoit  fort  lié  avec  madame  Infante ,  duchesse  de 
Parme  S  qui  est  encore  à  la(]our,  et  avec  toute  la  famille 
royale.  Le  public  raisorme  sans  savoir;  mais  quoi  qu'il 
en  soit,  voilà  bien  des  changements  successivement  dans 
le  ministère. 

Après  le  serment  prêté  par  M.  le  duc  de  ChoiseuP, 
pour  la  charge  de  secrétaire  d'État  des  affaires  étran- 
gères, il  a  élé  question  de  prendre  place  au  conseil 
d'État  comme  ministre  d'État;  M.  le  duc  de  Choiseul 
n'est  que  duc  héréditaire.  On  dit  qu'en  celte  qualité  il 
ne  doit  prendre  place  que  conmie  dernier  des  secrétaires 
d'Élat,  et  qu'il  faut  être  duc  et  pair  pour  avoir  la  pré- 
séance sur  eux.  Cela  ayant  fait  quelque  diflicullé,  le  Roi 
l'a  abrogée,  et  il  y  a  a[)parcnce  que  cela  est  vrai.  Il  est 

1.  Ceci  n'est  pas  exact.  Voir  ci-nprès.  (Noie  de  Barbier.) 

2.  Le  card  liai  de  Beriiis  fut  éloigné  de  la  Cour  pour  avoir  voulu  négocier 
la  paix,  conlrairement  à  l'avis  de  madame  de  Pompadour,  toute  dévouée  aux 
intérêts  de  rimpéralrice  d'Autriche.  Du  La  Villegille. 

3.  Élieune-Fraiiçois,  d'abord  comte  de  Staiuville,  ensuite  duc  de  Choiseul, 
lié  en  1719,  mort  eu  17811. 

VU.  10 


•110  JOURNAL  DE   BARBIER. 

dit  dans  la  Gazette  de  France  dn  snmedi  16  décembre  : 
0  Que  le  10  de  ce  mois,  le  Roi,  entrant  au  Conseil,  a 
«  reçu  pair  de  France  M.  le  duc  de  Choiseul,  ministre 
«  et  secrétaire  d'État  des  affaires  étrangères.  » 

1°  Observations  à  faire  sur  la  différence  de  duc  à  pair 
de  France;  2"  sur  les  prérogatives  de  la  pairie;  3»  sur 
le  droit  du  Roi  de  faire,  de  son  propre  mouvement  et  lui 
seul,  un  pair  de  France.  Le  tout  relativement  à  l'ori- 
gine des  pairs  et  de  la  pairie  et  des  anciens  usages. 

Il  n'y  a  point  eu  de  lettres  de  cachet.  (On  dit  qu'il 
faut  que  le  Roi  écrive  lui-même  à  un  cardinal.)  Le  Roi 
a  écrit  de  sa  propre  main  une  lettre  au  cardinal  de 
Bernis;  cela  s'appelle  une  lettre  d'ordre.  Le  Roi  a  remis 
cette  lettre  à  M.  le  comte  de  Saint-Florentin ,  pour  la 
faire  rendre  au  cardinal  de  Bernis ,  qui  étoit  à  Paris  ce 
jour-là,  mercredi  13,  et  le  Roi  est  parti  sur-le-champ 
])Our  Choisy.  Cela  s'est  passé  à  Versailles  environ  à  dix 
heures  du  matin. 

M.  le  comte  de  Saint-Florentin  en  a  chargé  le  sieur 
Jannelle  d'Ouville ,  prévôt  général  de  la  généralité  de 
Paris,  et  non  pas  M.  Janel,  directeur  et  intendant  des 
postes  de  France  pour  la  Cour,  comme  on  a  cru.  Cette 
lettre  a  été  rendue  vers  midi  au  cardinal,  qui  étoit  à 
parler  d'affaires  avec  le  comte  de  Stharemberg,  ambassa- 
deur de  Vienne,  et  il  y  avoit  dans  les  salles  l'archevêque 
de  Narbonne  et  M.  le  procureur  général  du  Parlement, 
qui  avoit  à  lui  parler  d'affaires  importantes,  dit-on.  11  a 
cessé  sa  conversation  et  a  renvoyé  les  autres  sans  vou- 
loir leur  parler,  ce  qui  a  surpris,  même  indisposé  l'am- 
bassadeur et  M.  le  procureur  général,  qui  ont  appris 
peu  de  temps  après  que  le  cardinal  avoit  raison  et  qu'il 
ne  pouvoit  plus  les  entendre. 

On  dit  encore  à  Versailles  que  le  Roi  a  écrit  aussi 
une  lettre  à  Madame  Infante,  duchesse  de  Parme,  qu'il 
avoit  exilé  le  cardinal ,  et  qu'elle  devoit  être  contente 
de  cette  satisfaction  que  le  Roi  lui  donnoit ,  comme  si 


DÉCEMBRE    1758.  111 

il  n'avoit  puni  le  cardinal  que  pour  avoir  manqué  en 
quelque  chose  à  Madame  Infante.  Mais  ce  prétexte  ne 
prend  pas  tout  à  fait.  On  croit  que  cela  vient  de  plus 
loin  et  de  quelque  petite  querelle  particulière;  mais 
personne  ne  sait  bien  le  vrai  de  cette  aiïaire  '. 

On  dit  aussi  que  M.  le  duc  de  Choiseul,  homme  de 
quarante-cinq  ans  au  plus,  qui  a  été  ambassadeur  à 
Rome  et  à  Vienne,  a  beaucoup  d'esprit,  mais  qu'il  a  le 
caractère  méchant  et  très-haut  et  très-fier,  ce  qui  n'est 
pas  trop  convenable  à  un  ministre  des  affaires  étrangères. 

Du  mardi  19  décembre,  assemblée  des  Chambres. 
La  Cour  a  enregistré  purement  et  simplement  une  dé- 
claration du  Roi,  qui  réunit  au  domaine  de  la  ville  de 
Paris,  pour  le  temps  de  six  ans,  de  nouveaux  droits  sur 
le  vin,  l'cau-de-vie  et  autres  denrées,  pour  remplir  les 
douze  cent  mille  livres  par  an  de  don  gratuit  que  la 
ville  de  Paris  doit  fournir  par  an,  suivant  l'édit  du  mois 
d'août  dernier.  Au  moyen  de  quoi,  l'Hôtel  de  Ville  avan- 
cera au  Roi  dès  à  présent  le  total  desdites  six  années, 
c'est-à-dire  plus  de  sept  millions,  pour  quoi  il  lui  est 
permis  d'emprunter,  etc.,  et  remboursera  lesdits  em- 
prunts par  chacune  année. 

Dans  cette  assemblée,  il  a  été  question  de  l'affaire  du 
curé  de  Saint-Nicolas-des-Champs  et  des  deux  vicaires, 
qui  sont  absents  pour  un  refus  de  sacrements  à  un  prêtre 
de  cette  paroisse.  Cette  affaire  a  fait  du  bruit  dans  le 
temps.  Il  n'a  rien  été  statué  au  sujet  du  curé  et  des 
vicaires;  mais  il  a  été  ordonné  qu'il  seroit  informé  contre 
une  dame  de  la  paroisse,  qui  a  parlé  indécemment  au 
neveu  de  ce  prêtre  qui  lui  a  apporté  les  sacrements. 

1.  L'insistancfi  do  l'opinion  pul>li(|iie  à  mêler  le  nom  de  la  duchesse  de 
Panne  aux  motifs  de  la  disgrâce  du  caidiiial  de  Bernis  ne  permet-elle  pas  d'ad- 
nutlie  que  la  liaison  entre  ces  deux  personnages,  dont  il  a  été  parlé  plus 
liuul,  existait  en  réalité,  ou  au  moins  que  la  conduite  de  la  princesse  peut 
donner  lieu,  quant  aux  apparences,  au^  accusations  d'iulriguo  galante  que 
renferme  la  note  de  la  page  240  du  u"  volume  des  Mémoires  de  liichelieu, 
eUiliou  de  171)3.  Un  La  Villeuillk, 


112  JOURNAL    DE   BARBIER. 

C'est,  suivant  les  apparences,  madame  Hémart,  femme 
d'un  payeur  do  rentes,  fort  riche,  qui  avoit  aidé  à  mettre 
à  couvert  les  meubles  du  curé;  et  l'assemblée  remise 
au  8  janvier. 

Du  mercredi  20  décembre,  on  a  exécuté  un  arrêt  de 
la  Tournelle,  rendu  le  4  juillet  dernier,  il  y  a  plus  de  six 
mois,  qui  condamne  le  sieur  Pons,  prêtre  du  diocèse  de 
Saint-Flonr  (on  n'a  pas  mis  dans  l'arrêt  :  habitué  à 
Saint-Paul),  à  faire  amende  honorable  devant  la  porte 
de  Notre-Dame,  fouetté,  marqué  en  place  de  Grève,  avec 
écriteau  :  Prêtre  abusant  des  prières  et  cérémonies  de 
l'Église  et  de  la  crédulité  des  gens  du  peuple,  et  aux 
galères  perpétuelles;  condanme  aussi  trois  autres  par- 
ticuliers, entre  autres  le  sieur  Pinet,  serpent  de  l'églisa 
de  Saint-Paid,  à  être  pareillement  fouetté,  marqué  et 
aux  galères;  bannit  ou  blâme  plusieurs  femmes  ou  filles. 

Il  est  dit,  dans  l'arrêt,  que  ce  prêtre  Pons  avoit  engagé 
quelques-uns  de  ces  gens-là  de  proposer  à  un  malade 
moribond,  en  conséquence  d'un  écrit  qu'il  avoit  fait  à 
ce  sujfit,  qu'après  sa  mort  il  rapporleroit  une  somme  de 
trois  millions,  moyennant  des  prières  promises  au  mo- 
ribond, et  qu'il  avoit  fait  des  prières  et  bénédictions  de 
l'Église,  en  surplis  et  en  étole,  à  genoux  devant  une 
croix  et  des  cierges  par  lui  bénis  dans  des  assemblées 
de  ces  gens  du  peuple,  pour  les  confirmer  dans  l'espé- 
rance su|)erslitieuse  d'obtenir  les  trois  millions  dudit 
malade  lors  décédé.  On  dit  qu'il  avoit  fait  encore  d'au- 
tres cérémonies  jAus  graves,  qu'on  n'a  pas  voulu  mettre 
dans  l'arrêt.  Il  semblcroit  que  le  temps  de  six  mois,  qui 
s'est  écoulé  depuis  l'arrêt,  sans  exécution,  auroit  été 
peut-être  dans  la  vue  d'assoupir  cela  pour  éviter  le 
scandale,  et  qu'on  s'y  est  enfin  déterminé  par  une  autre 
raison,  qui  est  que  les  convulsions  des  petits  janséniste?; 
continuent  toujours  dans  plusieurs  endroits  à  Paris.  II 
y  a  entre  autres  une  loge,  une  troupe  dans  le  quartier 
de  l'Estrapade,  (pii  fait  du  bruit  depuis  quelques  mois, 


DÉCEÎIBRE    1758.  113 

OÙ  une  fille  étoit  attachée  sur  une  croix  par  les  mains. 
On  dit  qu'on  lui  avoit  percé  les  mains  dans  son  jeune 
âge,  que  le  trou  étoit  resté  pom^  passer  le  clou  et  ratta- 
cher à  la  croix  ;  on  lui  poussoit  la  pointe  d'une  épée  sni 
son  corps,  laquelle  ne  pouvoit  pas  entrer.  Une  autre  fille 
recevoit  à  genoux  de  grands  coups  d'une  véritahle  bûche 
sur  l'estomac  et,  en  même  temps,  sur  le  dos  ou  sur  les 
deux  côtés,  et  autres  pareilles  extravagances.  Il  y  avoit 
quelques  prêtres  ;  on  chanloit  des  psaumes,  et  cela  étoit 
regardé  à  titre  de  miracles.  Bien  des  gens  comme  il  faut 
ont  assisté  à  ces  pieuses  rêveries  par  curiosité,  mais  en 
mêmelenipsavecétonnement.  J'enai  vuquelques-unsqui 
avouoientn'y  riencomprendre.OnditqueM.lelieutenant 
général  de  police  y  avoit  été  incognito,  et  qu'il  avoit  dit 
à  ces  gens-là  qu'ils  n'étoienl  pas  commodément  et  qu'il 
leur  feroit  dotmer  une  loge  à  la  foire  Saint-Germain. 
Au  surplus,  ces  gens-là  ne  veulent  recevoir  aucun  ar- 
gent, et  il  faut  avoir  quelque  connoissance  pour  être 
admis  à  cette  assemblée. 

Il  y  a  donc  apparence  qu'on  n'a  pas  voulu  arrêter  ces 
gens-là,  leur  faire  leur  procès,  les  inleiroger  pour  savoir 
bien  des  choses,  et  les  punir  comme  ils  le  mérileroient, 
dans  la  crainte  d'exciter  quelque  fanatique,  et  qu'on  a 
fait  l'exécution  d'hier,  qui  est  à  titre  de  sorcellerie,  pour 
indisposer  le  peuide  contre  ces  superstitions,  et  en  même 
temps  pour  intimider  tous  ces  misérables  convulsion- 
naires  à  faire  cesser  ces  sortes  d'assemblées. 

M.  de  Moras,  ministre  d'État,  a  abandonné  la  grâce 
que  le  Roi  avoit  voulu  lui  faire  en  rétablissant  pour  lui 
la  charge  de  premier  président  au  Graud-Consoil ,  puis- 
que cela  n'éloit  |)as  agréable  à  la  compagnie  ni  aux 
conseillers  d'État.  11  a  remercié  le  Roi,  et  a  |)aru  dans  le 
monde  enépée,  comme  ministre  d'État.  En  conséquence, 
le  Roi  a  écrit  une  lettre  à  messieurs  du  Grand-Conseil, 
dans  laquelle  il  lui  marque  qu'il  n'insiste  plus  dans  le 
projet  qu'il  avoit  formé  de  rétablir  la  charge  de  premier 


114  JOURNAL   DE    BAHBIER. 

président;  qu'il  s'est  fait  représenter  l'édit  de  1738,  au- 
quel cela  auroit  donné  atteinte,  et  qu'il  entend  être 
inviolablement  observé;  que,  pour  cet  effet,  il  avoit 
donné  de  nouvelles  lettres  de  commission  pour  un  an  à 
M.  Castanier  d'Auriac,  qui  lui  a  paru  être  agréable  à  la 
compagnie,  pour  continuer  de  les  présider  à  la  place  du 
chancelier.  En  conséquence,  la  lettre  particulière  du 
Roi  au  Grand-Conseil  et  les  lettres  de  commission  pour 
l'année  prochaine  à  M.  d'Auriac,  conseiller  d'État,  ont 
été  enregistrées  au  Grand-Conseil  à  la  fin  de  ce  mois. 

11  est  dit,  dans  la  Gazette  de  France,  que  le  roi  de 
Portugal  est  parfaitement  guéri  de  sa  blessure;  mais  il 
n'est  parlé  dans  aucune  des  auteurs,  ni  de  la  cause,  du 
moins  présumée  de  cet  assassinat. 

Les  gazettes  ne  donnent  aucune  espérance  sur  le  réta- 
blissement de  la  santé  du  roi  d'Espagne,  pour  laquelle 
on  a  fait  à  i\ladrid  des  processions  solennelles  et  publi- 
ques, avec  les  châsses  en  crédit  dans  ce  pays-là.  C'est 
l'infant  don  Louis  qui  continue  de  veiller  aux  affaires  du 
gouvernement;  mais  la  mort  de  ce  prince  fait  appré- 
hender des  guerres.  Suivant  le  traité  de  paix  de  1748, 
don  Carlos, roi  des  Deux-Siciles,  doit  être  roi  d'Espagne; 
don  Philippe,  duc  de  Parme  et  gendre  du  roi  de  France, 
doit  être  roi  de  Naples  et  des  Deux-Siciles,  et  le  duché 
de  Parme,  Plaisance  et  Guastalla  doit  appartenir  à  la 
reine  de  Hongrie;  or,  don  Carlos,  qui  a  quatre  princes, 
veut  aller  en  Espagne  et  garder  le  royaume  de  Naples 
pour  un  de  ses  fils;  le  roi  de  France  veut  que  don  Phi- 
lippe soit  roi  de  Naples;  le  roi  de  Sardaigne  veut  avoir 
les  duchés  de  Panne,  etc.,  et  la  reine  de  Hongrie  pa- 
reillement. Ces  différends  ne  s'accordent  pas  avec  la 
guerre  que  la  reine  de  Hongrie  et  le  roi  de  France  ont 
à  soutenir  en  Allemagne.  Voilà  bien  de  quoi  occuper  les 
Conseils  secrets  de  ces  différentes  puissances. 

n  est  dit,  dans  la  dernière  Gazette  de  celte  année,  que 
le  Roi  a  tenu  le  sceau  pour  la  quarante-deuxième  fois. 


DÉCEMBRE    1758,  115 

Il  n'est  non  plus  question  d'un  garde  des  sceaux  que  s'il 
n'y  en  avoit  jamais  eu. 

On  met  à  part  tous  les  émoluments  attachés  à  cette 
charge;  il  n'est  pas  véritable  que  le  Roi  les  reçoive 
pour  en  faire  de  la  vaisselle  d'or.  On  ne  sait  pas  la  desti- 
nation qu'il  prétend  en  faire,  à  moins  que  ce  ne  soit 
pour  en  gratifier  celui  qu'il  pourra  nommer  garde  des 
sceaux. 

Toutes  les  puissances  font  de  grands  préparatifs  de 
guerre  pour  la  campagne  prochaine.  On  dit,  dans  les 
gazettes,  que  le  roi  de  Prusse  a  deux  cent  mille  hommes. 
Jl  tire  de  l'électoral  de  Saxe  et  autres  endroits  des  con- 
tributions exorbitantes  pour  se  mettre  en  état  de  faire 
la  guerre.  L'Angleterre,  suivant  les  gazelles,  arme 
quatre  Hottes  pour  exécuter  de  grands  desseins,  tant 
sur  les  côtes  de  France  que  dans  l'Amérique  septen- 
trionale. 

On  parle  de  grands  mouvements  en  Portugal  pour  dé- 
couvrir les  auteurs  et  les  causes  de  l'assassinat  du  Roi. 
On  croit  que  c'est  une  véritable  conjuration;  mais  il 
paroît  que  le  Roi  a  tenu  une  politique  bien  secrète,  de- 
puis le  3  septembre  de  cette  année,  pour  parvenir  à  cette 
découverte. 

On  ne  parle  plus  du  cardinal  de  Bernis,  qui  est  tou- 
jours dans  la  maison  de  campagne  de  l'abbaye  de  Saint- 
Médard,  à  quatre  lieues  de  Soissons.  On  croit  que  c'est 
par  rapport  aux  intérêts  de  madame  la  duchesse  de 
Parme,  vis-à-vis  de  ceux  de  la  reine  de  Hongrie,  sur 
quoi  M.  le  duc  de  Choiseul,  à  son  retour  de  Vienne,  aura 
donné  des  instructions  au  Roi;  au  surplus,  on  ne  sait 
rien  de  positif. 

Au  surplus,  on  compte  dix  ou  onze  ministres,  tous 
bien  vivants  depuis  l'exil  de  M.  le  comte  de  Maurepas, 
qui  sont  changés  et  déplacés  dans  les  diirérenlcs  parties 
du  ministère,  ce  qm  paruil  élonnanl. 


ANNEE   1759. 


Janvier 


Les  cordons  bleus.  —  Le  niarijuis  de  Vilicqiiier.  —  Le  duc  de  Lnvncs.  — 
Leduc  de  La  Vauguyon  reçu  au  Parlement.  —  Le  serment  d'un  pair  de 
France.  —  Polilif|uc  du  roi  de  Portuf;al  dans  raffaire  de  l'assassiuit.  — 
Les  Jésuites  de  Lisbonne.  —  Le  sacre  de  l\'\oi[ue  de  Limoges.  —  Mariage 
du  comte  de  La  Maniie.  —  Mort  de  la  princesse  de  Brunswiik.  —  Con- 
damnation ,  par  le  Parlement,  de  quatre  prêtres  de  Saint-Nicolas-des- 
Cliamps  —  Le  curé  de  Saint-Nicolas-du-Chardonnet.  —  Ouvrages  divers 
dénoncés  au  Parlement. —  \J Encyclopédie.  —  Les  Jésuites  sont  niécon- 
tenls  de  ne  pas  y  avoir  travaillé.  —  Nominations  d'évèques  et  d'abbés. 

Lundi  1"  janvier,  le  Roi  a  nomme  six  coidons  bleus: 
MM.  le  duc  de  Chevreuse,  le  duc  de  Broglie,  le  maré- 
chal de  Contades,  le  comte  de  Graville,  le  comte  de 
Rocliechouart,  le  comte  de  Gourchy,  le  prince  de  Croï 
et  le  comte  de  Lanion. 

Le  marquis  de  Villcquier,  fds  du  duc  d'Aumont,  a  été 
fait  duc  à  brevet. 

Le  comte  d'Albert,  âgé  de  dix  à  onze  ans,  fils  du  duc 
de  Chevreuse,  gouverneur  de  Paris,  a  eu  la  permission 
de  prendre  le  titre  de  duc  de  Luynes. 

Le  11  de  ce  mois,  M.  le  duc  de  La  Vauguyon  (Quélen 
de  son  nom),  qui  a  épouse  la  fille  de  M.  le  duc  de  Bé- 
Ihune,  gouverneur  de  M.  le  duc  de  Bourgogne,  a  été 
reçu  au  Parlement  pair  de  France.  11  n'y  manquoit,  des 
six  princes  du  sang,  que  M.  le  comte  de  Charolois,  qui 
ne  vient  point  ordinairement  au  Palais,  et  il  y  avoit 
plus  de  vingt-sept  ducs  et  pairs.  Il  a  prêté  le  serment 
accoutumé  d'aider  le  Roi  dans  ses  plus  hautes  et  plus 
importantes  fonctions  en  prenant  place  <à  la  Cour ,  de 
juger  le  pauvre  comme  le  riche,  et  de  tenir  les  délibé- 
rations de  la  Cour  secrètes,  et  de  se  comporter  en  tout 
en  bon  et  sage  et  magnanime  pair  de  France. 


JANVIER    1759.  117 

FI  y  a  de  grands  mouvements  à  Lisbonne,  pour  la 
poursuite  des  auteurs  de  l'assassinat  du  roi  de  Por- 
tugal et  de  la  conspiration  tramée  contre  sa  personne. 
Le  roi  de  Portugal  s'est  comporté  avec  une  grande  poli- 
tiquo,  depuis  le  2  septembre  1758  que  l'assassinat  a  été 
commis;  il  a  laissé  courir  tous  les  faux  bruits,  soit  contre 
la  Reine,  pour  cause  de  jalousie  et  par  méprise  de  car- 
rosse, soit  contre  les  Jésuites  seuls,  soit  par  quelque 
mécontentement  de  quelques  villes  particulières,  et  il 
a  fait  agir  secrètement  des  ministres  sûrs  pour  la  décou- 
verte d'un  complot  aussi  alTreux,  et  quand  il  a  eu  quel- 
ques indices  marqués,  il  a  fait,  sous  différents  prétextes, 
avancer  des  troupes,  environner  la  ville  de  Lisbonne; 
après  quoi  il  a  agi  à  découvert. 

Il  est  dit,  dans  la  Gazette  de  France  du  13  de  ce  mois, 
que  le  roi  de  Portugal  a  fait  publier  et  afiicber  des  pla- 
cards, par  lesquels  :  r  Se  louant  de  la  fidélité  de  ses 
sujets  en  général,  il  les  exhorte  h  découvrir  les  auteurs 
et  complices  d'un  crime  aussi  atroce,  et  promet  de 
grandes  récompenses  aux  dénonciateurs,  entre  autres  la 
noblesse  à  ceux  qui  ne  l'ont  pas,  et  des  degrés  supé- 
rieurs aux  nobles,  même  le  pardon  aux  comi)liees,  à 
l'exception  des  chefs  de  la  conspiration;  2° défenses  à 
toutes  personnes  de  sortir  du  royaume  sans  un  passe- 
port signé  du  commissaire  pour  ce  désigné. 

Il  est  dit  ensuite,  dans  la  gazette,  qu'on  a  appris  que, 
le  12  décembre,  le  Roi,  en  môme  temps,  a  fait  arrêter 
et  conduire  en  dilTérentcs  prisons  dix-huit  personnes 
des  plus  qualifiées  de  son  royaume,  et  qu'il  a  fait  investir 
par  des  troupes  les  trois  maisons  des  Jésuites  à  Lis- 
bonne. 

Cette  démarche  du  Roi,  ({ui  jette  un  furieux  soupçon 
sur  les  Jésuites,  a  fait  grand  plaisir  aux  jansénistes  et 
même  <à  la  grande  partie  du  public,  très  indisposé  contre 
ces  bons  Pères,  et  ceci  devient  sérieux  pour  eux  On  ne 
manquera  pas  d'avoir  ici  exactement  des  imprimés  pour 


118  JOURNAL  DE  BARBIER. 

nous  instruire  de  tout  ce  qui  va  se  passer,  à  ce  sujet,  à 
Lisbonne. 

Le  14  de  ce  mois,  M.  le  duc  de  Bourgogne  avoit  mar- 
qué quelque  envie  de  voir  la  cérémonie  du  sacre  d'un 
évoque.  M.  d'Argentré,  nouvel  évêque  de  Limoges,  a 
été  sacré  à  Versailles,  dans  la  chapelle,  par  M.  de  Coët- 
losquet,  ancien  évêque  de  Limoges  et  précepteur  de  M.  le 
duc  de  Bourgogne.  Il  y  avoit  plusieurs  prélats.  La  Reine, 
M.  et  madame  la  Dauphine  et  les  princesses  ont  assisté 
aussi  à  cette  cérémonie. 

La  Gazette  de  France  a  observé  que  c'est  la  première 
fois  qu'un  évêque  a  été  sacré  dans  la  chapelle  du  Roi. 

Le  16  de  ce  mois,  le  Roi  a  déclaré  le  mariage  de  M.  le 
comte  de  La  Marche,  prince  du  sang,  avec  la  princesse 
Fortunée-Marie  d'Est,  fdle  du  duc  de  Modène. 

Madame  la  princesse  de  Brunswick,  gouvernante  des 
provinces  unies,  veuve  du  prince  de  Nassau  d'Est  et 
mère  du  jeune  statliouder,  est  morte,  à  La  Haye,  le  13 
de  ce  mois.  Celle  mort  pourroit  apporter  du  change- 
ment dans  le  gouvernement  de  la  Hollande  et  nous  être 
avantageuse  pour  la  guerre  présente. 

Suivant  les  dernières  nouvelles,  le  roi  d'Espagne  est 
très-mal  et  presque  sans  espérance. 

Du  17  janvier,  assemblée  des  Chambres  au  Parlement. 
Le  procès  criminel  commencé  au  mois  d'avril  1758 
contre  les  sieurs  Thérèse,  porte-Dieu,  du  Bertrand,  pre- 
mier  vicaire,  Cousin,  troisième  vicaire  de  la  paroisse  de 
Saint-Nicolas-dcs-Champs,  et  M.  de  l'Écluse,  curé  de 
ladite  paroisse  et  grand-vicaire  de  M.  l'archevêque,  pour 
le  refus  de  porter  les  sacrements  au  sieur  de  Villemsans  ', 
prêtre,  demeurant  sur  ladite  paroisse,  lequel  prêtre 
étoit  ap[)elanl  et  réappelant.  Ce  curé  et  les  autres  prêtres, 
après  les  premières  sommmations ,  se  sont  absentés,  et 
la  procédure  par  contumace  a  été  continuée  contre  eux 
jusqu'au  mois  d'août  1758. 

1 .  Lisez  :  de  Vuhanije. 


JANVIER   1759.  119 

Cette  affaire  a  été  reprise  par  le  Parlement  ce  mois-ci. 
On  dit  que  M.  le  premier  président  en  aura  sans  doute 
parlé  au  Roi.  Cela  peut  être,  c'est-à-dire  qu'il  aura  dit 
au  Roi  que  les  Chambres  vouloient  juger  pour  ne  point 
troubler  la  paix;  car  depuis  le  mois  d'avril  tous  ces 
prêtres  sont  absents,  et  on  avoit  quasi  oublié  cette  aflaire 
dans  le  public. 

Arrêt  du  17  janvier,  toutes  les  Chambres  assemblées, 
qui,  par  contumace,  bannit  à  perpétuité  hors  du  royaume 
M.  de  l'Écluse,  curé,  et  les  sieurs  Thérèse,  du  Bertrand 
et  Cousin,  déclare  leurs  biens  confisqués  au  profit  du 
Roi,  déclare  la  cure  dudit  l'Écluse  et  autres  bénéfices, 
s'il  en  a,  ainsi  que  des  autres,  vacants  et  impétrables, 
et  ordonne  que  le  présent  arrêt  sera  inscrit  sur  un  ta- 
bleau qui  sera,  à  cet  elTet,  attaché  à  un  poteau  par 
l'exécuteur  de  la  haute  justice,  planté  en  la  place  de 
Grève. 

De  quatre-vingt-dix-neuf  voix,  il  n'y  en  a  eu,  dit-on, 
que  sept  pour  le  bannissement  pour  trois  ans,  le  surplus 
au  bannissement  perpétuel. 

Autre  arrêt  du  même  jour,  de  même  par  contumace, 
contre  le  sieur  Bonnet,  vicaire  en  semaine  de  la  même 
paroisse  de  Saint-ÎNicolas-des-Champs,  pour  un  refus  de 
sacrements,  au  mois  de  juin  1758,  à  la  nommée  Vail- 
lant ,  malade  au  lit.  Pareil  bannissement  à  perpétuité 
hors  du  royaume. 

Les  poteaux  ont  été,  en  exécution  de  ces  arrêts,  plantés 
en  place  de  Grève  le  samedi  20  de  ce  mois. 

Comme  tout  est  tranquille  à  présent  de  la  part  du 
clergé,  bien  des  gens  ont  trouvé  ces  jugements  un  peu 
vifs,  et  ont  cru  qu'il  auroit  été  aussi  prudent,  pour  m; 
pas  aigrir  les  esprits  des  ecclésiastiques,  d'ordonner  une 
plus  ample  information  en  jugeant  ces  affaires. 

Ce  qui  doit  paroilre  très-singulier,  le  sieur  Garnot, 
curé  de  Saint-Nicolas-du-Chardonnet,  est  exilé  à  Senlis, 
depuis  dix  ans  environ,  pour  avoir  administré  l'abbé 


120  JOURNAL   DE   BARBIER. 

Boursier,  qui  étoit  un  janséniste  appelant  et  réappelant. 
La  cure  est  encore  actuellement  desservie  par  les  prêtres 
du  séminaire  de  Saint-Nicolas-du-Cliardonnet,  le  sieur 
Garnot  n'ayant  jamais  voulu  donner  sa  démission.  De- 
puis ce  temps,  combien  de  curés  et  prêtres  bannis  à 
perpéluilé  pour  avoir  voulu  refuser  les  sacrements  à  de 
pareils  jansénistes  appelants! 

Du  23  mardi,  assemblée  des  Cbambres  au  Palais. 

M.  le  procureur  général  a  dénoncé  à  la  Cour  le  livre 
intitulé  :  Y  Esprit^  de  M.  Helvélius,  le  Dictionnaire  des 
Sciences,  ou  l' Encyclopédie^  et  six  brochures  ' ,  même  un 
Almanach  des  esprits  forts ^  contenant  apparemment 
quelque  chose  du  matérialisme ,  car  c'est  là  le  grand 
grief''. 

M.  le  procureur  général  a  fait  un  long  discours  sur  le 
livre  de  V Esprit ,  qu'il  a  ventilé.  M.  l'archevêque  de 
Paris  l'a  déjà  bien  épluché  dans  son  dernier  mande- 
ment. Il  est  aussi  actuellement  entre  les  mains  d'exa- 
minateurs nommés  par  la  Faculté  de  théologie;  car  il 
y  aura  une  censure  de  Sorbonne. 

Le  Parlement  a  nommé  des  commissaires  pour  exa- 
miner et  faire  leur  rapport  de  ces  ouvrages  dénoncés, 
surtout  apparemment  du  livre  de  V Esprit.  A  l'égard  de 
V Encyclopédie ,  dont  il  y  a  déjà  sept  volumes  dans  le 
public,  ce  sera  un  ouvrage  dans  lequel  ils  pourront  être 
aidés  par  des  gens  habiles  qui  y  ont  été  maltraités; 
mais  cela  va  retarder  ou  peut-être  interiompre  tout  à 

1.  Le  Pyrrhonisme  du  sage  (par  Louis  de  Bcausobro);  Berlin,  1754, 
in-12;  i"  la  l'hilosophie  du  bonsens;  3°  la  Reliyion naturelle  et  révélée, 
ou  Disserlalions  philosopliiques  (par  Guiilauiiio  Malloville,  cure  de  Douime 
en  rérlgord),  Paris,  1756,  b  vol.  iul2;  4°  Lellns  semi-pliiloioph  quesdu 
chivalierde"^  au  comle  de  *"  (par  J.-B.  Pascal),  Amsterdam  (Paris),  1757, 
in-42;  Êtrennus  aux  esprits  forts  (par  Diderot;,  Londres,  1757,  in-12; 
6°  Lettre  au  R.  P.  Berthier  sur  le  matérialisme  (par  l'abbé  Coyer), 
Genève  (Paris),  1759,  in-12.  De  La  Villegille. 

2.  La  révolution,  ou  le  voit,  marche  toujours.  U  ne  s'agit  plus  ici  de  la 
grâce  ou  des  refus  de  sacrements,  mais  bien  du  pur  matérialisme.  L'agitation 
philosopliique  succède  à  l'agitation  janséniste. 


JANVIER    1759.  121 

fait  la  suite  de  cet  ouvrage,  ce  qui  sera  un  grnnd  tort 
aux  quatre  libraires  qui  ont  entrepris  ce  livre.  Aucun 
de  ces  quatre  étoit  porté  d'un  grand  zèle  sur  le  pouvoir 
du  Parlement  dans  les  années  dernières,  c'est-à-dire 
depuis  la  déclaration  du  Roi,  du  2  septembre  1754,  contre 
le  clergé.  Peut-être  à  présent  vont-ils  cbanger  de  lan- 
gage et  de  système  sur  le  droit  de  la  grande  police  jusque 
sur  la  librairie. 

Arrêté  du  23,  publié  et  affiché,  qui,  sur  la  dénoncia- 
tion de  tous  ces  livres  ou  brochures,  ordonne  qu'il  sera 
nommé  des  commissaires,  et  cependant  fait  défenses  à 
Durand,  Briasson,  David,  Lebreton,  libraires  à  Paris,  et 
à  tous  autres  imprimeurs  et  à  toutes  personnes  de  ven- 
dre et  débiter,  autrement  distribuer  aucuns  exemplaires 
on  volumes  desdits  livres,  sous  telle  peine  qu'il  appar- 
tiendra. 

Ces  quatre  libraires  sont  les  quatre  associés  pour  l'en- 
treprise de  V Encycloppclie ,  et  c'est  Lebreton  qui  l'im- 
prime. C'est  aussi  Durand  qui  a  imprimé  le  livre  De 
V Esprit,  mais  qui  en  a  beaucoup  vendu  depuis  la  pre- 
mière défense  à  l'égard  de  V Evcrjclopédie.  Ce  grand  ou- 
vrage, dont  le  septième  volume  n'est  encore  qu'à  la  fin 
du  G,  dont  les  éditeurs  sont  M.  Diderot,  de  l'Académie 
des  Sciences  de  Prusse,  et  M.  d'Alemberl,  de  l'Acadé- 
mie des  Sciences,  est  [)ar  ce  moyen  arrêté  et  interrompu 
pour  du  temps  au  grand  contentement,  non-seulement 
des  jansénistes,  mais  aussi  des  jésuites,  qui  ont  toujours 
été  jaloux  de  n'avoir  pas  été  choisis  et  employés  dans 
(piohpie  partie  tle  cet  ouvrage,  ainsi  que  bien  d'autres 
gens  de  lettres. 

M.  de  i.a  Marthonie  de  Caussade,  évoque  de  Poitiers, 
est  nommé  à  la  charge  de  premier  aumônier  de  Madame, 
qu'avoit  le  définit  M.  de  Foulenebe,  évêque  de  Mcaux. 

M.  de  Vauréal,  évèipie  de  Rennes,  et  qui  a  été  am- 
bassadeur en  Espagne,  s'est  démis  de  son  évêché.  Le 
Roi  lui  a  donné  l'abbaye  de  Saint-Faron ,  diocèse  de 
vu.  11 


122  JOURNAL  DE   DARBIER. 

Moaux,  qn'avoit  l'évêqiifi  rie  Mnanx.  I.e  Roi  a  nommé  à 
l'évcché  de  Rennes  M.  l'abîmé  deReanmont  des  Junnies, 
vicaire  général  et  archidiacre  de  Tours. 

11  est  dit,  dans  la  Gazette  de  France,  que  Ton  conti- 
nue, à  Lisbonne,  l'instruction  du  procès  des  prisonniers 
et  que  leurs  biens  sont  mis  en  séquestre. 

ïévrler. 

Exécutions  capitales  en  Portii(;al.  —  Détails  sur  l'assassinat  du  Roi.  —  Le 
duc  d'Aveiro.  —  Le  marquis  de  Tavora.  —  Les  jésuites  sont  accusés  de 
complicité.  —  Conspiration  de  Suède.  —  Le  livre  De  l'Esjirit  est  con- 
diiiuné  au  feu.  —  Examen  de  V Encyclopédie.  — Les  censeurs  rovaux.  — 
Mort  de  la  duchesse  d'Orléans.  —  Le  Parlement  de  Besançon  s'oppose  à 
la  levée  du  don  gratuit.  —  Réquisitoire  de  M.  Joly  de  Fleury  contre  divers 
ouvrages.  —  Arrêt  contre  V Encyclopédie. — Funérailles  de  la  duchesse 
d'Orléans.  —  Relâches  sur  les  théâtres;  indemnités  aux  acteurs.  —  Le  Roi 
nomme  des  évêques.  —  Arrêt  du  conseil  souverain  de  Portugal;  les  com- 
plices de  l'assassinat.  —  Les  jésuites  de  Lisbonne.  —  M.  de  Boynes,  inten- 
dant de  Franche-Comté.  —  Exil  du  Parlement  de  Besançon.  —  Le  Parle- 
ment de  Paris  évoque  cette  affaire.  —  Le  prince  de  Soubise,  ministre 
d'État,  —  Manifeste  du  Parlement  de  Besançon.  —  Bruits  de  Paris  relatifs 
aux  jésuites  portugais.  —  Helvétius  et  Tercier  perdent  leurs  places. 

On  a  appris  depuis,  par  des  lettres  de  Lisbonne,  que 
les  commissaires  nommés  par  le  Roi  avoient  rendu  leur 
jugement  contre  les  conjurés,  et  même  que,  le  13  jan- 
vier, on  avoit  exécuté  à  mort,  à  Lisbonne,  dix  des  au- 
teurs et  complices,  dont  la  plupart  sont  des  plus  grands 
seigneurs.  Cette  exécution  se  trouve  énoncée  en  bref 
dans  la  Gazette  de  France  du  10  de  ce  mois. 

L'auteur  et  le  chef  de  cette  affreuse  conspiration  étoit 
le  duc  d'Anciro ,  grand-maître  de  la  maison  du  roi  de 
Portugal,  et  lui-même  descendant  d'un  bâtard  de  la 
maison  de  Rragance,  qui  occupe  le  trône  depuis  un  cer- 
tain temps,  dont  le  dessein  étoit  de  tuer  le  Roi  pour 
s'emparer  ensuite  du  trône.  Le  fait  sera  encore  mieux 
éclairci  dans  les  jugements. 

C'est  donc  le  3  septembre  1758  que  cet  attentat  a  été 
exécuté,  en  tirant  sur  le  carrosse  du  Roi ,  qui  revenoit 
le  soir  d'une  maison  de  campagne.  Les  trois  scélérats 


FÉVRIER    1759.  123 

qui  ont  tiré  sur  le  carrosse  étoicnt  le  duc  d'Anciro,  le 
marquis  de  Tavora,  général  de  la  cavalerie,  et  le  marquis 
d'Âtoquia,  beau-frère  du  marquis  de  Tavora. 

Le  duc  d'Anciro  a  tiré  sur  le  cocher,  et  heureusement 
son  fusil  n'a  pas  pris  feu.  Les  deux  fils  du  marquis  de 
Tavora  et  deux  de  leiu^s  domestiques  étoient  postés  plus 
loin.  Le  cocher,  qui  les  a  aperçus,  a  détourné  ses  mules 
et  changé  sa  route,  ce  qui  fait  que  le  marquis  de  Tavora 
et  le  marquis  d'Atoquia  n'ont  pu  tirer  que  sur  le  der- 
rière du  carrosse  leurs  coups  de  carabine,  dont  le  Roi  a 
été  blessé  à  l'épaule. 

Voici  comme  on  rapporte  la  découverte  de  cet  atten- 
tat, ce  qui  n'est  pas  dans  les  relations  particulières  et 
ce  qui  paroît  assez  vraisemblable. 

Ces  trois  seigneurs  sont  rentrés  dans  le  palais  du  mar- 
quis de  Tavora  par  une  grille  du  jardin,  et,  tous  animés 
de  leur  coup  manqué,  en  parloieni.  Leurs  armes  étoient 
sans  doute  en  bon  état,  et  le  duc  d'Anciro  disoit  :  «  II 
faut  que  le  diable  s'en  soit  mêlé  pour  que  ma  carabine 
ait  raté.  » 

Dans  ce  moment,  une  femme  de  chambre  de  madame 
la  marquise  de  Tavora  étoit  dans  cette  partie  du  jardin 
avec  son  galant ,  qui  ont  entendu  ce  que  ces  messieurs 
disoient.  Elle  a  fait  cacher  son  galant,  et  elle  s'est  mise 
à  leur  rencontre  comme  se  promenant.  Us  l'ont  aperçue, 
et  elle  leur  a  dit  qu'elle  prenoit  l'air;  mais  ces  trois 
seigneurs,  qui  avoient  parlé  avec  action,  soupçonnant 
qu'elle  pouvoit  les  avoir  entendus,  ont  assassiné  îa 
femme  de  chambre,  et  l'ont  enterrée  dans  le  jardin.  A 
l'égard  du  galant,  qui  n'avoit  pas  pu  secourir  la  fdie,  il 
a  fait  SCS  efforts  pour  passer  par-dessus  les  murs  du  jar- 
din.  Il  a  été  tout  de  suite  au  palais,  où  le  Roi  blessé  étoit 
enfermé  dans  sa  chambre  avec  M.  de  Caravallo,  son  mi- 
nistre et  son  chirurgien,  où  personne  n'entroit.  Le  ga- 
lant a  fait  en  sorte  de  parler  à  M.  de  Caravallo,  ayant 
chose  très-importante  à  lui  dire,  et  lui  a  fait  part  de  ce 


124  JOURNAL    UE    «ARBIER. 

qu'il  avoit  entendu  et  de  ce  qui  s'étoit  passé  à  l'égard  de 
l'assassinat  de  la  femme  de  chambre.  Sur  cet  avis,  le 
minisire  a  gardé  le  secret  et  fait  les  recherches  néces- 
saires pour  découvrir  le  fond  de  celle  conspiralion,  jus- 
qu'an  moment  de  Téclal  qui  a  été  fait  pour  arrêter  les  - 
auteurs  et  les  complices,  le  12  décembre. 

En  vertu  du  jugement  rendu  sur  les  questions  et  con- 
frontations des  criminels,  on  a  exécuté,  le  13  janvier, 
sur  un  grand  échafaud  dressé  dans  une  place  de  Lis- 
bonne, dix  personnes. 

I.a  marquise  de  Tavora,  femme  du  général  de  cava- 
lerie a  été  décapitée  par  devant ,  ce  qui  est  plus  infa- 
mant. 

Les  deux  fils  du  marquis  de  Tavora,  général  de  cava- 
lerie, dont  l'un  âgé  de  vingt  et  un  ans  et  adjudant  de  son 
père,  ont  été  attachés  à  un  poteau,  étranglés  et  ensuite 
rompus.  Une  lettre  de  Madrid  porte  :  décapités  comme 
la  mère. 

Le  comte  d'Atoquia,  gendi'e  du  marquis  et  de  la  mar- 
quise de  Tavora,  un  officier  de  cavalerie.  Manuel  Alva- 
rès,  valet  de  chambre  (valet  de  chambre  est,  dit-on, 
comme  ici  gentilhomme)  du  marquis  de  Tavora,  et  un 
autre  domestique,  ont  subi  le  même  supplice,  soit  delà 
dame  de  Tavora  mère,  soit  de  ses  deux  lils. 

Le  marquis  de  Tavora,  général  de  cavalerie,  et  le  duc 
d'Anciro,  grand-maitre  de  la  maison  du  Roi ,  ont  été 
roués  vif,  suivant  la  lettre  de  Madrid,  ou  attachés  à  un 
poteau  et  assonmiés  à  coups  de  massue  de  fer,  suivant  la 
relation  imprimée. 

Antonio  Alvarès,  domestique  du  duc  d'Anciro,  a  été 
brûlé  vif,  ainsi  que  l'efligie  d'un  autre  de  ses  domesti- 
ques qui  s'est  sauvé. 

Après  celle  cruelle  exécution,  les  corps  de  ces  crimi- 
nels sont  restés  quelque  temps  exposés  sur  l'cchafaud; 
ensuite  l'échafaud  et  les  corps  morts  ont  été  brûlés  et 
les  cendres  jetées  au  vent  ou  dans  le  Tage. 


FÉVRIKR    1759.  125 

Les  femmes,  filles  ou  soeurs  des  criminels  ont  clé 
transférées  dans  des  couvents,  ainsi  que  les  enfants  en 
bas  âge.  Le  fds  du  duc  d'Ânciro,  d'environ  seize  ans, 
a  été  envoyé  à  la  Chartreuse.  L'intention  paroît  èiro. 
d'obliger  tous  les  enfants  de  se  faire  moines  ou  reli- 
gieuses  pour  éteindre  toutes  ces  races. 

On  continue  toujours  l'inslruction,  d'autant  que  l'on 
dit  qu'il  y  a  eu  plus  de  cent  personnes  arrêtées. 

Dans  les  relations  imprimées  ici  à  Paris,  on  charge 
beaucoup  les  jésuites;  on  dit  qu'on  a  conduit  dans  des 
calèches  aux  prisons  plusieurs  de  ces  Pères,  qui  éloient 
confesseurs  du  Koi  et  de  la  f.miille  royale.  Mais,  dans  la 
lettre  du  20  janvier,  écrite  de  Madrid  par  le  secrétaire 
de  noire  ambassadeur,  on  ne  les  soupçonne  pas  d'avoir 
eu  part  à  l'attentat  ;  on  les  accuse  seulement  d'avoir 
échauffé  les  es|)rits  par  de  mauvais  propos,  et  il  est 
vrai  que  leurs  maisons  sont  toujours  investies  pour  plus 
grande  sûreté. 

Il  est  dit,  dans  les  gazettes  de  Hollande,  qu'il  y  a 
entre  autres  dans  les  prisons  à  Lisbonne  dix  jésuites^ 

La  lin  ou  la  moitié  de  ce  siècle-ci  est  terrible  pour 
les  altenlats  et  les  conspirations,  car  on  poursuit  encore 
actuellement  en  Suède  l'instruction  des  coupables  de 
la  conjuration  découverte  il  y  a  quelques  années. 

On  dit  qu'il  y  a  eu  arrêt  des  Chambres  assen)Iilces, 
qui  a  condamné  le  livre  De  l'Esprit  à  être  brûlé  par  la 
main  du  boia^reau,  qu'il  y  a  eu  même  des  voix  pour  dé- 
créter M.  Helvétius,  auteur,  et  M.  Tercier,  premier  com- 


1.  Les  conjurés,  avant  d'exécuter  leur  coup  de  main,  avaient  consulté,  au 
sujet  du  ro{;icide,  trois  jésuites,  Malagiida,  Alexandre  et  Matlios.  I!  est  dit, 
dans  la  Dc'laralion  du  conseil  royal  de  Lislonne,  que  ceus-ci  répondiient 
que  le  régic'de  était  permis  dans  les  circonstances  pour  lesquelles  ou  les 
consultait.  Après  l'attentat,  ils  furent  arrêtés.  Le  roi  de  Portugal  sollicita  de 
la  cour  de  Hume  l'autorisation  de  les  mettre  en  jugement;  mais  cette  autori- 
sation fut  refusée.  Le  père  Malagi'ida  seul  fut  juge,  non  comme  complice  du 
régicide,  mais  comme  liérétique,  et  sous  prétexte  des  propo5ition.s  hétérodoxes 
••ontenues  dans  ses  livres. 

11. 


126  JOUUNAL    DE   BARBIER. 

mis  des  affaires  étrangères,  censeur,  qui  a  donné  l'ap- 
probalion  ;  mais  qnc  la  C.our  a  usé  d'indulgence. 

Du  7  février,  assemblée  des  Chambres,  au  sujet  du 
Dictionnaire  de  VEiicyclopédie.  Le  Parlement  n'a  pas 
6lé  satisfait,  dit-on,  des  observations  faites  par  les  com- 
missaires nommes  par  la  Cour  pour  examiner  les  sept 
tomes  qui  ont  été  donnes  au  public;  et,  en  effet,  l'ou- 
vrage n'est  pas  facile.  La  Cour  a  arrêté  que  M.  le  pré- 
sident choisiroit  personnellement  deux  théologiens 
d'une  part  et  deux  jurisconsultes  d'une  autre,  pour  faire 
cet  examen,  c'est-à-dire  que  ce  grand  bruit  contre  les 
encyclopédistes  se  terminera  à  rien ,  ce  qui  est  une 
fausse  démarche  du  Parlement,  d'autant  même  que  ce 
seroit  entreprendre  sur  les  droits  du  chancelier  et  du 
Conseil,  et,  en  effet,  on  met  actuellement  sous  presse 
le  huitième  volume  de  V  Encyclopédie  qu'on  commence 
à  imprimer. 

M.  le  chancelier  a  fait  même  une  nouveauté,  par  rap- 
port aux  censeurs  royaux.  11  en  a  envoyé  une  liste  au 
bureau  de  la  librairie  pour  y  être  enregistrée,  apparem- 
ment pour  que  les  libraires  ne  reconnoissent  point  d'au- 
tres censeurs  que  ceux  nommés  par  le  chancelier,  c'est- 
à-dire  par  le  Roi. 

Du  9  février,  madame  la  duchesse  d'Orléans,  sœur 
de  M.  le  prince  de  Conti  et  femme  du  premier  prince 
du  sang,  est  morte  ce  matin  après  une  très-longue  ma- 
ladie, à  l'âge  de  trente-deux  ans.  Elle  étoit  extrêmement 
aimée  et  respectée  du  public;  elle  a  conservé  l'héroïsme 
jusqu'au  dernier  moment;  elle  laisse  M.  le  duc  de 
Chartres,  âgé  de  douze  ans,  et  une  princesse  (Mademoi- 
selh'),  âgée  de  neuf  ans. 

Le  Parlement  de  Besançon  (Franche-Comté)  a  été  en 
grand  mouvement  pour  empêcher  la  levée  de  la  taxe 
en  forme  de  don  gratuit.  Défenses  de  la  percevoir,  à 
peine  de  mort,  et  des  i)rocédés  violents  contre  M.  de 
iioyncs,  intendant  de  la  [)rovince  et  prenner  [uésident. 


FÉVRIER    1759.  127 

On  a  mandé  d'abord  quatre  conseillers  pour  se  rendre 
aux  pieds  de  la  Cour.  La  rébellion  a  toujours  continuée, 
le  Parlement  est  resté  assemblé ,  les  avocats  ont  cessé 
aussi  leurs  fonctions.  On  a  renvoyé  les  quatre  conseillers, 
et  l'on  a  adressé  au  commandant  de  la  province  trente- 
deux  lettres  de  cachet  d'exil  contre  les  plus  mutins  du 
Parlement.  Il  y  en  a  même  quatre  d'arrêtés  comme  pri- 
sonniers d'État  et  vingt-huit  exilés- 
Arrêt  de  la  Cour,  toutes  les  Chambres  assemblées, 
du  6  février,  et  exécuté  dans  la  cour  du  Palais,  le  10,  au 
sujet  du  livre  De  l'Esprit  et  autres  dénoncés  lors  de 
l'arrêt  du  23  janvier,  et  qui  a  été  imprimé  avec  celui 
du  28  janvier,  et  le  réquisitoire  de  M.  Joly  de  Fleury, 
premier  avocat  général,  qui  est  fort  beau  et  très-étendu. 
M.  l'avocat  général,  après  avoir  dit  que  la  société, 
l'État  et  la  religion  se  présentent  au  tribunal  de  la 
justice  pour, lui  porter  ses  plaintes...,  et  qu'on  ne  peut 
se  dissinuder  qu'il  n'y  ait  un  projet  conçu,  une  société 
formée  poui'  soutenir  le  matérialisme,  pour  détruire  la 
religion,  pour  inspirer  l'indépendance  et  nourrir  la  cor- 
ruption des  mœurs,  il  entra  en  matière  :  1°  Par  l'exa- 
men des  principaux  endroits  du  livre  De  V Esprit  y  qui 
sont  condamnables;  2»  du  Dictionnaire  des  sciences  de 
V Encyclopédie ,  dont  il  regarde  le  livre  De  l'Esprit 
comme  Tabrégé,  qui  devoit  faire  honneur  à  la  nation  et 
qui  en  a  fait  l'opprobre  par  les  maximes  et  les  impiétés 
de  tous  les  anciens  auteurs,  rédigées  et  mises  dans  un 
plus  grand  jour  dans  plusieurs  articles;  S^  par  l'examen 
des  autres  petits  ouvrages  dénoncés.  D'où  il  conclut  que 
tous  les  ouvrages  de  ces  philosophes  impies  mériteroient 
que  la  Cour  exerçât  contre  eux  toute  la  sévérité  de  la 
puissance  que  le  prince  lui  confie. 

M.  l'avocat  général  a  néanmoins  représente  à  la  Cour 
qu'il  y  a  des  cas  où  elle  pouvoit  suspendre  cette  juste 
sévérité,  lorsque  l'auteur  a  fait  une  rétractation  authen- 
tiipie  de  ce  qu'il  y  a  de  réprchensible  dans  son  ouvrage, 


128  JOLUNAI.   1)K   lîAUBIKIU 

ainsi  qu'a  fait  l'auteur  du  livre  De  V Esprit,  par  deux 
rétraclalions  précédentes  on  i;)ar  une  requête  par  lui 
l)ré5;('ntée  à  la  Cour,  ainsi  que  le  censeur;  ainsi  qu'il  ne 
.Vagit  plus  que  de  prononcer  contre  le  livre  la  flétris- 
sure qu'il  mérite. 

Qu'à  l'égard  de  V Encyclopédie^  rimmensité  et  l'im- 
portance des  matières  traitées  dans  les  sept  volumes 
demandent  un  examen  plus  suivi,  pour  prendre  un  parti 
contre  ses  éditeurs  et  rédacteurs.  11  seroit  à  propos  de 
choisir  un  cerla'in  nombre  de  personnes  sûres  pour 
donner  leur  avis. 

La  Cour,  vu  le  livre  De  V Esprit,  de  1758,  de  V Ency- 
clopédie, ou  Dictionnaire  des  sciences,  en  sept  volumes, 
le  premier  de  1751 ,  et  le  septième  de  1757,  le  Pyrro- 
nisme  dicsor/e,  de  1754,  la  Philosophie  du  bon  sens,  de 
1755,  la  Religion  naturelle,  de  1756,  Lettres  semi- 
philosophiques,  de  1757,  les  Étrennes  des  esprits  forts, 
de  1757,  la  Lettre  au  Père  Derthier  sur  le  matérialisme, 
de  1759,  ensemble  les  rétractations  et  requêtes  des 
sieurs  Helvétius  et  Tercier,  censeur,  premier  commis 
des  aiïaires  étrangères  : 

Ordonne  que  tous  ces  livres  seront  lacérés  et  brûlés 
par  l'exécuteur  de  la  haute  justice,  fait  défenses  à  toutes 
personnes  de  composer,  approuver,  imprimer,  distribuer 
aucuns  livres  ou  écrits  contre  la  religion,  l'État  et  les 
bonnes  mœurs,  à  peine  d'être  punis  suivant  la  rigueur 
des  ordonnances;  qu'il  sera  informé  contre  les  auteurs, 
imprimeurs  et  distributeurs  des  six  derniers  éciils. 

Et  ayant  égard  aux  ref|uêlcs  desdils  Helvétius  et  Ter- 
cier, et,  lisant  à  leur  ér/ard  d'indulgence,  leur  donne; 
acte  de  leur  désaveu  et  rétractation  de  toutes  les  erreurs 
dont  le  livre  De  l'Esprit  est  rempli,  et  de  la  déclaration 
dudit  Tercier  qu'il  n'entend  plus  à  l'avenir  examiner  ni 
approuver  aucuns  livres. 

Ordonne  que  les  sept  volumes  de  V Encyclopédie  se- 
ront mis  entre  les  mains  des  sieurs  Guéret,  Tandeau, 


FÉVRIER    1759.  129 

archidiacre  de  Paris,  frère  de  M.  le  curé  de  Saint-Panl, 
et  Brute,  curé  de  la  paroisse  Sainl-Beuoît,  tons  docteurs 
de  la  Faculté  de  théologie;  des  sieurs  L'Herminier,d'Ou- 
tremont  et  Le  Paige ,  anciens  avocats  en  la  Cour,  du 
sieur  Tingri,  professeur  de  philosophie  au  collège  du 
Plessis,  Voland,  professeur  de  philosophie  au  collège 
de  Beauvais,  Bouamy  de  l'Académie  des  Inscriptions, 
que  la  Cour  a  choisis  pour  donner  leur  avis  sur  lesdils 
sept  volumes,  lequel,  rapporté  au  procureur  général  du 
Roi,  être  par  lui  pris  telles  conclusions  que  de  raison, 
et,  par  la  Cour,  ordonné  ce  qu'il  appartiendra  ;  et  ce  pen- 
dant fait  défenses  à  Durand,  Briasson,  David,  Le  Breton 
et  à  tous  autres,  de  vendre  aucuns  exemplaires  desdits 
sept  volumes,  sous  telle  peine  qu'il  appartiendra,  etc. 
Fait  en  Parlement,  les  Chambres  assemblées,  le  6  fé- 
vrier 1759. 

Voilà,  comme  l'on  voit,  une  grande  déclaration 
contie  les  {thilosophes  de  ce  siècle,  tant  M.  Helvétius 
que  iVlM.  Diderot  et  d'Alembert,  éditeurs  de  Y  Encyclo- 
pédie, et  autres,  qui  ont  travaillé  à  cet  ouvrage,  accusés 
de  vouloir  introduire  le  déisme  et  le  matérialisme,  et  de 
troubler,  par  leurs  pernicieux  principes,  la  religion  et 
l'État.  Tout  cela  se  réduit  à  faire  biùler  le  livre  De 
V Esprit^  dont  il  y  a  eu  deux  ou  trois  éditions  sans  au- 
cune [)unilion  contre  l'auteur  ni  le  censeur,  et,  à  l'égard 
de  V Encyclopédie^  pour  les  sept  volumes  imprimés,  à 
un  examen  très-difticile  et  Irès-loug  par  neuf  personnes, 
(jui  ont  toutes  leurs  occupations  et  qui  s'assembleront 
difficilement.  Cela  aboutira  tout  au  plus  à  ordonner  des 
carions,  pour  réformer  les  articles  où  il  y  aura  des 
cireurs,  que  l'on  délivrera  à  ceux  qui  ont  les  sept  vo- 
lumes, ce  qui  pourroit  être  un  préjudice  pour  les  li- 
braires, et  à  contenir  les  auteurs  pour  les  tomes  suivants, 
car  le  huitième  est  actuellement  sous  presse.  Quoi  qu'il 
en  soit,  il  auroit  peut-être  été  aussi  prudent  de  ne  pas 
exposer  avec  éloquence,  dans  le  discours  de  M.  l'avocat 


130  JOURNAL   DE    BARBIER. 

général,  les  systèmes  de  déisme,  de  matérialisme  et  d'ir- 
réligion, et  le  venin  qu'il  peut  y  avoir  dans  quelques 
articles,  y  ayant  bien  plus  de  gens  à  portée  de  lire  cet 
arrêt  du  6  février,  de  trente  pages,  que  de  feuilleter 
sept  volumes  in-folio. 

Depuis  le  décès  de  madame  la  duchesse  d'Orléans,  du 
vendredi  jusqu'au  jeudi  15  à  minuit,  il  n'y  a  eu  ni  re- 
présentation d'opéra,  ni  bal  sur  le  théâtre  de  l'Opéra, 
dont  la  salle  est  enclavée  dans  le  Palais-Royal,  quoique 
cette  salle,  pour  l'Académie  de  musique,  appartienne  au 
Roi.  On  dit  que  M.  le  duc  d'Orléans  indemnisera  les 
directeurs  de  l'Opéra. 

Toutes  les  Cours  souveraines  et  nombre  de  couvents  ont 
été  jeter  de  l'eau  bénite  sur  le  corps  de  la  princesse,  l'U- 
niversité, le  Parlement,  la  Chambre  des  Comptes,  la  Cour 
des  Aides,  celle  des  Monnoies,  et  les  trésoriers  de  France. 
Parmi  les  ecclésiastiques,  le  chapitre  de  Notre-Dame. 

Jeudi  15,  elle  a  été  enterrée  au  Val-de-Grâce  ;  elle 
étoit  dans  un  char  à  huit  chevaux,  et  le  convoi  étoit 
très-magnifique.  Le  gazetier  de  France  a  promis  de  don- 
ner la  relation  de  toutes  les  cérémonies,  attendu  sa 
qualité  de  première  princesse  du  sang. 

Le  même  jour  15,  à  minuit,  il  y  a  eu  bal  dans  la  salle 
de  l'Opéra,  et  il  y  avoit  eu  deux  bals  précédents  dans  la 
salle  de  la  Cométlie-Françoise.  Les  autres  spectacles 
n'ont  point  été  interromiius. 

Le  Roi  a  pris  le  deuil,  jeudi  15,  pour  madame  la  du- 
chesse d'Orléans,  pour  dix  jours  seulement.  Suivant  la 
Gazette  de  France,  on  l'a  ap[)aremnient  abrégé,  à  cause 
des  deuils  de  la  gonvernanlc  de  Hollande,  fille  ainée  du 
roi  d'Angleterre,  ou  du  roi  d'Es'pagne,  qui  ne  peut  aller 
loin,  s'il  n'est  déjà  mort.  C'est  peut-être  aussi  à  cause 
des  jours  gras,  dimanche  25  de  ce  mois.  Comme  pre- 
mièr(!  [irincesse  du  sang,  le  deuil  devoit  être  de  quinze 
jours  au  moins'. 

i .  Les  deuils  de  C^our  claifiil,  dans  l'duciuuuc  iiiuuaicliie,  icglës  avec  une 


FÉVRIER    1759.  131 

I.c  Roi  a  donné  révcché  de  Meanx  à  M.  de  l.a  Mar- 
lonie  de  Caussade ,  évoque  de  Poitiers,  et  qui  a  depuis 
un  mois  la  charge  de  premier  aumônier  de  Madame. 

Le  Roi  a  donné  i'évêché  de  Poitiers  à  l'abbé  de  Saint- 
Aulaire,  grand-vicaire  de  Rouen,  qui  est  un  sulpicien. 

Depuis  le  13  ou  14  de  ce  mois,  on  a  vendu  publique- 
ment dans  la  grande  salle  du  Palais  et  dans  toutes  les 
rues  le  jugement  du  Conseil  souverain,  chargé  par  le  roi 
de  Portugal  d'instruire  le  procès,  au  sujet  de  l'attentat 
commis  sur  sa  personne  sacrée,  rendu  le  12  janvier 
dernier,  signé  par  les  trois  secrétaires  d'État  qui  ont 
présidé  à  l'assemblée  des  commissaires,  et  en  présence 
du  procureur  de  la  Com^onne,  en  vertu  duquel  juge- 
ment a  été  faite  la  grande  exécution  de  onze  criminels. 

Joseph  Mascarenhas,  duc  d'Aveiro^,  grand-mailre  de 
la  maison  du  Roi,  comme  chef  de  la  conspiration,  a  été 
rompu  vif.  François  de  Assis,  marquis  de  Tavora,  beau- 
frère  du  duc,  aussi  chef  de  ladite  conspiration,  a  eu  le 
même  supplice,  et  la  dame  marquise  de  Tavora,  femme 
dudit  marquis,  aussi  chef,  a  eu  la  tête  tranchée.  Le  duc 
d'Aveiro  ayant  tiré  sur  le  postillon  de  la  chaise  où  étoit 
le  Roi,  et  sa  carabine  ayant  raté,  Antoine  Alvarès,  valet 
de  chambre  dudit  duc  d'Aveiro,  et  Joseph  Policarpe  de 
Azevedo,  qui  ont  tiré  par  derrière  sur  la  chaise  et  qui 
ont  blessé  le  Roi,  ont  été  bridés  vifs,  le  dernier,  à  la 
vérité,  fugitif  et  par  contumace  seulement,  Louis-Ber- 
nard et  Joseph-Marie  de  Tavora,  fUs  du  marquis  et  de 

minutieuse  prolixité.  Au  Roi  appartenait  le  droit  d'en  déterminer  les  diffé- 
rents modes.  Dans  \es.grunds  deuils,  les  seigneurs  drapaient  leurs  carrosses 
et  leurs  chaises  à  porteurs.  On  prenait  la  laine  les  trois  premiers  mois.  L'ha- 
billement était  le  même  que  pour  le  deuil  de  père  et  mère.  Les  plus  qualifiés 
y  ajoutaient  la  cravate  ou  rabat  plissé,  les  boucles  et  les  pierres  noires.  Duns 
les  pelits  deuils,  les  femmes  portaient  les  diamants,  et  les  hommes,  l'épée  et 
les  boucles  d'argent.  Le  Roi  faisait  le  grand  deuil  en  habit  violet. 

Pu.     LEIiiS. 

1.  Barbier  a  d'abord  écrit  ce  mot  Anciro,  et  ensuite,  quand  les  relations 
officielles  ont  été  publiées,  ÀvcifO.  C'est  ce  dernier  nom  qui  est  le  nom  véri- 
table. 


132  JOIRNAI.  DR  BAUniER. 

la  marquise  de  Ta vora ,  dom  Jérôme  deAtaïde,  comte 
d'Atoquia,  gendre  desdits  marquis  et  marquise  de 
Tavora,  Jean-Miguel  et  Manuel  Alvarès,  ont  été  étran- 
glés et  ensuite  rompus  et  mis  sur  la  roue. 

C'est  un  grand  hasard  que  le  Roi  ail  été  blessé;  cela 
lui  a  fait  prendre  sur-le-champ  le  parti  de  faire  prendre 
un  autre  chemin  à  sou  postillon,  pour  le  mener  droit 
chez  son  chirurgien  major.  S'il  avoit  suivi  sa  route  ordi- 
naire pour  arriver  au  palais,  il  seroit  tombé  dans  deux 
embuscades  de  gens  postés  pour  l'assassiner,  si  les  pre- 
miers manquoienl  leur  coup,  et  il  n'auroit  pas  échappé. 

Après  ces  exécutions,  faites  sur  un  même  et  grand 
échafaud,  tous  les  corps  de  ces  criminels  ont  été  jetés 
sur  ledit  échafaud,  auquel  on  a  mis  le  feu,  et  tous  les 
corps  brûlés,  dont  les  cendres  ont  été  jetées  dans 
la  mer. 

Tous  les  biens  de  ces  criminels  confisqués,  les  titres 
supprimés,  défenses  de  porter  leurs  noms  et  armes,  les 
maisons  où  ils  demeuroient  démolies  et  rasées,  et  la 
place  semée  de  sel,  les  enfants  en  bas  âge,  garçons  et 
filles,  renfermés  dans  des  monastères  pour  en  éteindre 
la  race. 

Mais,  suivant  ce  qui  est  énoncé  dans  ce  jugement,  les 
jésuites  de  Lisbonne  ont  été  les  principaux  chefs  de  cette 
conspiration,  par  les  conférences  qu'ils  avoient  avec  la 
marquise  de  Tavora  et  le  duc  d'Aveiro,  entre  autres 
trois,  Jean  deMalhos,  Jean-Alexandre  et  Gabriel  Mala- 
grida  \  jésuite  italien,  qui  faisoit  le  saint  homme  et  qui 

1.  Le  Roi  fut  réduit  à  l'espcdient  de  livrer  du  moins  Malagrida  à  l'inquisi- 
tion, comme  suspect  d'avoir  autrefois  avancé  quelques  propositions  téméraires 
qui  sentaient  l'hérésie. 

Les  dominicains,  qui  étaient  juges  du  saint  office  et  assistants  du  grand 
inquisiteur,  n'ont  jamais  aimé  les  jésuites  :  ils  servirent  le  Roi  mieux  que 
n'avait  fait  Rome.  Ces  moines  déterrèrent  un  petit  livre  de  la  Vie  héroïque  de 
sainte  Anne,  mère  de  Marie,  dictée  au  révérend  Père  3Julagrida  par 
sainte  Anne  elle-même.  Elie  lui  avait  déclaré  que  l'immaculée  conception 
lui  appartenait  comme  à  sa  fille  ;  qu'elle  avait  parlé  et  pleuré  dans  le  veutie  de 
sa  mère,  et  qu'elle  avait  fait  pleurer  les  chérubins.  Tous  les  écrits  de  Maia- 


FÉVRIER    1759.  133 

avoit  répandu  dans  le  public,  par  forme  de  prédiction, 
que  le  Roi  ne  vivroit  pas  au-delà  du  mois  de  septembre. 
II  paroît  que  ces  jésuites  méritent  au  moins  les  mêmes 
supplices  que  les  cbefs  de  la  conspiration.  Il  y  a  aussi, 
dit-on,  plusieurs  autres  jésuites  en  prison.  On  attend  un 
second  jugement  pour  tous  les  autres  prisonniers. 

Le  jugement,  imprimé  à  Versailles  comme  à  Paris,  et 
qui  a,  dit-on,  été  imprimé  par  permission  tacite  chez 
Simon,  imprimeur  du  Parlement,  a  fait  une  grande 
sensation  dans  Paris.  Il  en  a  été  vendu  un  nombre  in- 
fini, et  l'affaire  des  jésuites  de  Lisbonne  fait  la  conver- 
sation de  tout  Paris.  On  ne  parle  pas  moins  que  de 
chasser  les  jésuites  du  rojaume  de  France.  Les  plus 
modérés  pensent  qu'il  faudroit  détruire  ici  cette  société 
et  séculariser  tons  les  jésuites  qui  sont  prêtres,  avec  une 
pension  convenable,  ce  qui  formeroit  de  simples  ecclé- 
siastiques qui  ne  seroient  pas  membres  d'un  corps  reli- 
gieux. Mais  cela  ne  se  peut  pas  faire  sans  le  consente- 
ment et  l'intervention  du  pape.  Les  jésuites  sortent  le 
moins  qu'ils  peuvent  dans  Paris,  crainte  d'être  insultés 
par  l'animosité  du  public. 

Autre  affaire  assez  importante.  Le  Roi  a  imposé  un 
droit  d'octroi  sur  toutes  les  villes  du  royaume.  M.  de 
Boyncs,  intendant  de  Franche-Comté  et  premier  prési- 
dent du  Parlement  de  Besançon,  comme  intendant,  a 
voulu  suivre,  par  voie  de  contrainte,  le  payement  des 
répartitions  sur  des  villes  ou  bourgs  qui  sont,  dit-on, 
hors  d'état  d'y  satisfaire  S  et  qui  ont  fait  des  représen- 

grida  étaient  aussi  sages;  de  plus,  il  avait  fait  des  prédictions  et  des  miracles  : 
et  celui  d'éprouver,  à  l'âge  de  soixante-quinze  ans,  des  pollutions  dans  sa 
prison,  n'était  pas  un  des  moindres.  Tout  cela  lui  fut  reproché  dans  son  pro- 
cès; et  voilà  pourquoi  il  fut  condamné  au  feu,  sans  qu'on  l'interrogeât  seu- 
lement sur  l'assassinat  du  Roi,  parce  que  ce  n'est  qu'une  faute  contre  uu 
séculier,  et  que  le  reste  est  un  crime  contre  Dieu.  Ainsi  l'excès  du  ridicule 
et  de  l'absurdité  fut  joint  à  l'excès  d'horrpur.  Le  coupable  ne  fut  mis  eu 
Jugement  que  comme  un  prophète  ,  et  ne  fut  brûlé  que  pour  avoir  été  fou, 
et  non  pas  pour  avoir  été  parricide.  Voltairk. 

1,  Ce  mot  de  Barbier  mérite  quelques  explications,  et  nous  les  trouvons  danb 

VII.  r2 


134  JOURNAL  DE  BARBIER. 

talions  an  Parloment,  lequel  s'est  assemlilé;  en  consé- 
quence, cl  à  la  pluralité  des  voix,  il  y  a  ou  arrêt  qui 
fait  défense  de  lever  les  droits  en  question,  sous  peine 
de  mort.  On  dit  même  qu'un  commis  ayant  été  assez 
hardi  pour  faire  des  contraintes,  il  y  a  eu  autre  arrêt 
qui  l'a  décrété,  qu'il  a  eu  la  maladresse  de  se  laisser 
prendre,  et  qu'il  a  été  pendu.  Sur  quoi,  plainte  au  Con- 
seil, lettre  de  cachet  qui  a  ordonné  à  quatre  conseillers 
de  se  rendre  en  Cour  auprès  du  Conseil  et  de  M.  le 
chancelier. 

Pendant  ce  temps-là,  les  Chamhres  sont  restées  as- 

la  note  suivante,  extraite  d'un  écrivain  dont  le  mérite  est  certainement  bien 
au-dessus  de  sa  réputation,  M.  de  Sismoudi  : 

a  La  France,  pendant  la  guerre  de  Sept  ans,  présentait  le  contraste  le 
plus  étrange,  le  plus  difficile  à  concevoir.  La  vraie  nation,  celle  qui  habitait 
les  provinces,  qui  payait  les  impôts,  qui  recrutait  les  armées,  était  réduite  à 
un  état  de  souffrance,  de  pénurie,  d'oppression  qu'elle  n'avait  pas  connu 
même  dans  les  siècles  de  la  plus  grande  barbarie.  La  France,  au  contraire, 
que  connaissaient  les  étrangers,  celle  qui  se  montrait  à  Paris,  à  Versailles 
et  dans  quelques  grandes  villes,  était  plus  brillante,  plus  opulente,  plus  en- 
jouée qu'aux  plus  beaux  jours  du  règne  de  Louis  XIV.  Dans  les  campagnes, 
la  taille,  la  gabelle  écrasaient  l'agriculture  ;  les  paysans,  à  peine  vêtus,  à  peine 
nourris,  cacliaient  encore  le  peu  qui  leur  restait,  car  des  habits  non  dégue- 
nillés, du  pain  de  froment,  de  la  viande  sur  leur  table  les  auraient  aussilô' 
fait  dénoncer  comme  riches  et  surcharger  à  la  taille  ;  de  meilleurs  attelages, 
des  chaumières  mieux  entretenues,  des  clôtures  en  bon  état  auraient  eu  pour 
eux  les  mêmes  résultats Le  paysan,  soumis  à  tous  les  caprices  de  qui- 
conque se  regardait  comme  son  supérieur,  devait  trembler  devant  les  per- 
cepteurs de  toutes  les  contributions,  devant  l'intendant  et  ses  subdélégués, 
devant  son  propre  seigneur,  d'autant  plus  âpre  à  exiger  les  droits  féodaux  les 
plus  oppressifs  qu'il  était  lui-même  plus  pauvre.  Le  bourgeois,  dans  les  villes, 
un  peu  moins  opprimé,  n'avait  cependant  de  garantie  ni  dans  ses  officiers 
municipaux,  demeurés  sans  crédit,  ni  dans  le  sacerdoce,  l'ordre  judiciaire  ou 
l'intendance,  qui,  toujours  jaloux  les  uns  des  autres,  et  souvent  en  guerre 
ouverte,  cherchaient  à  s'atteindre  indirectement  dans  la  personne  de  leurs 
subordonnés  respectifs.  A  Paris,  d'immenses  richesses  circulaient  parmi  les 
fermiers  généraux  et  tous  les  financiers.  Les  grands  seigneurs  venaient  y  dé- 
penser les  revenus  de  leurs  terres  ;  les  courtisans,  comblés  des  faveurs  de  la 
Cour,  répandaient  l'argent  d'une  main  prodigue  chez  tous  ceux  qui  servaient 
leurs  plaisirs.  De  très-grandes  fortunes  s'étaient  élevées  dans  la  banque  et  le 

commerce Les  boutiquiers,   les  artisans,  appelés  à   servir  tant  de  gens 

riches,  étaient  toujours  assurés,  par  l'industrie  et  un  travail  modéré,  de  viv?e 
dans  l'abondance.  »  Sismondi, 


FÉVRIER    1759.  135 

semblées.  M.  de  Boyncs,  premier  président,  qui  avoit 
eu  une  quinzaine  de  conseillers  de  son  parti ,  a  voulu 
tenir  l'audience;  mais  ni  avocats,  ni  procureurs;  arrêt 
qui  leur  a  enjoint  de  venir  plaider,  à  peine  de  cent  cin- 
quante ou  deux  cents  livres  d'amende  ;  ils  n'ont  point 
obéi.  On  dit  qu'on  a  lait  saisir  leurs  meubles  et  fait 
vendre  sur-le-champ  jusqu'à  concurrence  de  l'amende. 

D'un  autre  côté,  le  ministère  a  renvoyé  à  Besançon 
les  quatre  conseillers  qui  s'étoient  rendus  en  Cour,  et 
ensuite  on  a  envoyé  trente-deux  lettres  de  cachet  au  com- 
mandant de  la  province,  sur  lesquelles  il  a  fait  arrêter 
quatre  conseillers  comme  prisonniers  d'État  et  les  vingt- 
huit  autres  ont  été  exilés  et  dispersés.  Pendant  ce  temps- 
là  nulle  expédition  des  affaires,  tant  de  la  part  des  pro- 
cureurs que  des  avocats. 

En  cet  état,  au  commencement  de  ce  mois,  un  con- 
seiller du  Parlement,  ici  à  Paris,  a  dénoncé  à  une  as- 
semblée des  Chambres  tous  les  faits  qui  concernent 
M.  de  Boynes,  comme  intendant  de  la  province,  et  le 
Parlement  de  Besançon. 

Sur  cette  dénonciation,  qui  regardoit  une  des  classes 
du  Parlement  général,  il  a  été  arrêté  que  M.  Mole,  pre- 
mier président,  se  retireroit  par-devers  le  Roi  pour  l'en 
instruire.  En  conséquence,  dimanche  11  de  ce  mois, 
M.  le  premier  président  s'est  rendu  à  Versailles,  a  de- 
mandé au  Roi  une  audience  particulière,  qu'il  a  eue, 
dit-on,  pendant  une  demi-heure,  après  la  messe,  seul, 
sans  le  chancelier,  ni  aucun  ministre. 

Samedi  17,  assemblée  des  Chambres.  M.  le  premier 
président  a  rendu  compte  à  la  compagnie  de  l'audience 
que  le  Roi  avoit  eu  la  bonté  de  lui  accorder.  Sur  quoi 
on  a  conféré,  et  il  a  été  arrêté  que  la  délibération  scroit 
remise  au  premier  mardi  de  carême,  c'est-à-dire  au 
0  mars,  et  que,  jusqu'à  ce,  M.  le  premier  président  con- 
tinueroit  ses  démarches  auprès  du  Roi. 

Il  est  intéressant  de  voir,  d'un  côté,  ce  que  fera  le 


136  JOURNAL    DE   BARBtER. 

ministère  par  rapport  au  Parlement  de  Besançon ,  et, 
d'un  autre,  ce  qui  sera  arrêté  le  6  mars  de  la  part  du 
Parlement  pour  justifier  et  pour  soutenir  les  démarches 
du  Parlement  de  Besançon. 

Le  18  de  ce  mois,  le  Roi  a  nommé  ministre  d'État 
M.  le  maréclial  prince  do  Soubise,  qui  a  pris  séance  au 
Conseil  du  Roi.  Il  a  la  place  de  M.  le  cardinal  de  Bernis, 
dont  au  surplus  on  ne  parle  plus  ici.  On  a  été  assez 
étonné  de  ce  choix.  On  dit  M.  le  prince  de  Soubise  très- 
borné  dans  les  matières  de  gouvernement. 

Il  y  a,  dit-on,  un  petit  manifeste  imprimé  du  Parle- 
ment de  Besançon  contre  M.  de  Boynes,  intendant  et 
premier  président,  à  titre  de  malversation  par  rapport 
aux  plantations  de  tabac ,  aux  salines  et  à  la  levée  des 
droits. 

On  est  fort  inquiet,  c'est-à-dire  le  public,  de  ne 
pas  voir  paroitre  un  second  jugement  du  tribimal  de 
Portugal  contre  les  autres  complices  de  la  conspiration 
qui  ont  été  arrêtés,  et  entre  autres  dix  jésuites,  dont  on 
dit  les  Pères  Malagrida,  de  Mathos  et  Alexandre  avoir  été 
brûlés  vifs,  trois  auties  rompus  vifs  et  quatre  autres 
seulement  pendus.  Ordre  à  tous  les  jésuites  de  sortir  du 
royaume  dans  huit  jours,  leurs  maisons  rasées  et  les 
places  semées  de  sel.  On  disoit  (pie  Simon,  imprimeur, 
en  avoit  la  copie  pour  imprimer,  mais  l'on  dit  en  même 
temps  que  la  Reine  lui  avoit  envoyé  ordre  de  suspendre 
cette  impression.  Il  est  dit,  d'un  autre  côté,  dans  les  ga- 
zettes de  la  Hollande,  que  le  jugement  a  été  suspendu 
et  que  le  roi  de  Portugal  en  a  écrit  au  |>ape. 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  trois  jésuites  ci-dessus  nommés 
dans  le  premier  jugement,  paroissant  dignes  du  plus 
grand  supplice,  suivant  ce  qui  y  est  rapporté,  il  est  en- 
core plus  prudent  de  ne  pas  rendre  publique  ici  leur 
exécution,  si  on  n'a  pas  envie  de  prendre  un  parti  sur 
tous  les  jésuites  de  Fiance,  attendu  la  malignité  de  leurs 
ennemis  et  l'indisposition  générale  du  public  contre 


MARS    1759.  137 

eux,  qui  les  exposeroienl  à  des  insultes  pent-èlrc;  indé- 
centes ;  il  y  en  a  trois  ou  quatre  qui  prêcheront  à  l'ordi- 
naire dans  des  églises  de  Paris,  ce  qu'on  ne  croyoit 
pas. 

Malgré  l'indulgence  du  Parlement,  à  l'égard  de  M.  Hel- 
vétius  et  M.  Tercier  \  premier  conmiis  des  Affaires  étran- 
gères et  de  l'Académie  des  belles-lettres,  auteur  et  cen- 
seur du  livre  intitulé  De  l'Esprit,  brûlé  par  la  main  du 
bourreau,  ils  ont  été  punis  à  la  Cour.  M.  Tercier, liomme 
démérite  et  très-nécessaire  dans  son  emploi  qui  lui  va- 
loil  environ  vingt  mille  livres  de  rentes,  en  a  élé  ren- 
voyé avec,  dit-on,  une  pension  de  trois  mille  livres,  et 
M.  Hulvélius  a  eu  ordre  de  se  défaire  de  sa  charge  de 
maître  d'hôtel  ordinaire  de  la  Reine  ;  en  sorte  que  voilà 
des  gens  disgraciés  et  dé.-lionorés.  On  dit  que  c'est  l'ou- 
vrage de  M.  le  Dauphin,  pour  empêcher  dorénavant 
qu'on  ne  fasse  aucun  ouvrage  contre  la  religion  et  les 
mœurs.  Le  motif  en  est  bon;  mais  on  a  néanmoins 
trouvé  la  punition  de  M.  Helvétins  et  surtout  de  M.  Ter- 
cier un  peu  rude. 


Arrêt  du  Conseil  qui  sup^)^illle  le  privih'ge  de  VEncijclopcdic.  —  M.  de 
Silhouette  est  nommé  coiilioleur  général  des  finances;  son  histoire. — 
Assenihlée  du  Parlement  de   Paris  au  sujet  de  l'affaire  de  Parlement  de 

1.  Tercier  (Jean-Pierre),  né  à  Paris  en  1704,  mort  en  1767.  Le  marquis 
de  Menti,  ambassadeur  de  France  en  Pologne,  l'ayant  emmené  à  Varsovie 
avec  le  titre  de  secrétaire  d'ambassade,  il  y  contribua  beaucoup  au  rétablis- 
sement du  roi  Stanislas.  Lorsque  ce  prince  fut  obligé  pour  la  seconde  fois  de 
quitter  sa  capitale,  Tercier,  qui  le  suivit  à  Daulzig,  ainsi  que  le  maïquis  de 
Monti,  mit  encore  beaucoup  de  zèle  à  éloigner  de  sa  personne  tous  les  dan- 
gers qui  le  mennçaienl.  Lorsque  le  maréchal  de  Municli  fut  maître  de  Danlzig, 
il  fit  arrêter  Tercier  et  le  marquis  de  Monti,  qui  furent  i;;caicérés  à  Thorn 
dans  un  cachot  humide.  Tercier  revint  en  France  en  1736,  après  sept  ans 
d'absence.  Il  eut  uue  grande  part  aux  conférences  d'Aix-la-Chapelle,  qui 
amenèrent  le  traité  de  paix.  Après  avoir  perdu  sa  place  de  premier  commis 
des  Affaires  étrangères  ,  Tercier  consacra  tout  son  temps  à  l'étude.  Il  avait  élé 
Dommé  membre  de  l'Académie  des  Inscriptions  en  1747  (Voy.  Viogr.  unir, 
de  .Micliaud.i 

J2. 


138  JOURNAL   DE   RÂRBIER. 

Besançon,  —  Arrôt  du  Conseil  relatif  à  l'Encyclopédie.  —  Nouvelles 
d'Espagne  et  de  Poitujjal.  —  Les  Lions  des  ji'siiites  portugais  sont  mis 
sous  le  si'nucstre.  —  Aiiibroise  Guys  et  les  j(^sHites  de  Brest. 

Il  y  a  un  arrêt  du  Conseil  qui  supprime  le  privilège 
du  Dictionnaire  des  Scieyices  ou  Encyclopédie  et  qui 
défend  d'en  continuer  l'impression.  Cela  fait  un  grand 
tort  aux  libraires,  entrepreneurs  de  cet  ouvrage  consi- 
dérable, et  en  moine  temps  au  public,  qui  a  souscrit 
pour  avoir  cet  ouvrage  et  qui  n'en  a  que  sept  volumes 
qui  ne  vont  qu'au  G.  On  dit  que  c'est  un  coup  d'autorité 
de  M.  le  chancelier  à  l'égard  du  Parlement,  qui  a  entre- 
pris de  nommer  des  examinateurs  autres  que  des  cen- 
seurs royaux,  pour  examiner  les  sept  volumes,  llya 
apparence  que  les  libraires  vont  se  donner  des  mouve- 
ments sur  cet  arrêt  du  Conseil  ;  d'autant  que  le  huitième 
volume  est  presque  imprimé,  et  que  cela  forme  une 
grande  dépense. 

Du  dimanche  4  mars,  changement  dans  le  ministère. 
Ce  jour,  à  huit  heures  et  demie  du  malin,  M.  le  comte 
de  Saint-Florentin ,  ministre  d'État ,  s'est  rendu  chez 
M.  de  Boullogne,  contrôleur  général,  pour  lui  annoncer 
que  le  Roi  étoit  content  de  ses  services,  et  c'est  M.  de 
Silhouette',  maître  des  requêtes,  qui  a  été  nommé  con- 
trôleur général  des  finances. 

1.  silhouette  (Etienne  de),  né  à  Limoges  en  1709,  mort  en  1767.  Son 
avénenieut  au  ministère  fut  célébré  par  la  joie  publique.  Il  débuta  par  réfor- 
mer les  abus  qui  s'étaient  glissés  daus  l'admiuistration  des  finances,  et,  en 
■vingt-quatre  heures,  il  grossit  le  Trésor  de  72  millions,  sans  augmenter  les 
impôts.  Il  proposa  de  nouvelles  économies  sur  les  dépenses  du  Roi  et  de  ses 
ministres,  et  Louis  XV  s'y  soumit.  D'après  ses  conseils,  ce  priuce  fit  en- 
voyer une  partie  considérable  de  sa  vaisselle  à  la  Monnaie  et  invita  ses  su- 
jets à  faire  les  mêmes  sacrifices.  Silhouette  annonça  ensuite  le  projet  d'ua 
èdil  de  subvention  qui  créait  plusieurs  impôts.  L'opinion  se  déclara  contre 
lui;  toutes  ses  opérations  manquèrent,  et  il  fut  forcé  de  se  retirer  après  un 
ministère  de  huit  mois,  regardé  comme  une  époque  sinistre.  Ou  fit  des  por- 
traits à  la  Silhouette;  c'étaient  des  ombres;  des  culottes  à  la  Silliouelte,  elles 
n'avaient  pas  de  poches.  Voy.  liioijraphie  universelle  de  Jlichaud.  — 
tlist.  philosoph.  du  règne  de  Louis  XV,  par  M.  de  Tocqueville,  t.  ii, 
p.  240  et  suiv.  —  Henri  Martin,  llist.  de  France,  t,  xviii,  p.  i69  et  suiv. 


MARS   1759.  139 

M.  de  Silhouette,  lors  de  sa  réception  à  la  Chambre 
des  Comptes,  a  fait  un  assez  beau  discours  sur  la  i>ré- 
venfion  du  public  contre  lui,  au  sujet  de  nouveaux  pa- 
piers royaux'. 

Sur  ce  changement,  les  uns  disent  que  M.  de  BouUu- 
gne  demandoit  depuis  longtemps  à  se  retirer,  par  la 
difficulté  de  remplir  cette  grande  place  dans  les  circon- 
stances présentes;  d'autres,  cju'il  a  remercié,  parce 
qu'il  a  eu  des  propos  vifs  avec  M.  le  maréchal  de  Bellc- 
Isle,  qui  lui  demaneloit  quatre  milUons  tout  à  la  fois 
pour  le  commencement  de  la  campagne;  que  M.  de  Boul- 
logne  lui  a  fait  entendre  que  tous  les  fonds  de  la  cam- 

1 .  Voici  ce  discours,  tel  que  nous  le  trouvons  intercalé  dans  le  Journal 
de  Barbier  : 

RÉPONSE   DE   M.    DE   SILUOOETTE,  COKTROLEUH    GÉnÉRAL   DES  FINANCES,  A   M.    DB 
MCOLAÏ,  PREMIER  PRESIDENT  DE  LA  CHAMBRE  DES  COMPTES  (7  fliarS  IVb'j). 

Il  Monsieur, 

(1  Je  ne  dissimule  pas  l'étendue  des  obligations  que  m'impose  la  confiance 
dont  le  Roi  m'a  honoré. 

«  Procurer  à  l'État  les  ressources  nécessaires  pour  repousser  les  injustes 
attaques  d'un  ennemi  qui  voudroit  envahir  l'empire  universel  de  la  mer  et  du 
commerce  ;  affermir  de  plus  en  plus  le  commerce  par  la  stabilité  des  engage- 
ments sur  lesquels  il  est  fondé;  protéger  l'industrie  et  soulager,  lorsque  les 
circonstances  le  permettront,  un  peuple  qui  ne  ressentiroit  jamais  le  poids  des 
iiiipôls  et  le  malheur  du  temps,  s'il  ne  tenoit  qu'à  son  souverain  de  l'en  ga- 
rantir, voici  l'objet  de  mes  devoirs  ainsi  que  de  mes  vœux. 

a  C'est  dans  la  suppression  des  dépenses  inutiles,  dans  l'économie  des 
dépenses  nécessaires,  et  dans  l'amélioration  des  différentes  brancliesdu  revenu 
public,  que  l'on  doit  chercher  les  premières  ressources  pour  subvenir  aux 
btàoins  de  l'État. 

u  Ces  systèmes  dangereux,  dont  les  moyens  enfantés  par  la  chimère  et 
lillusion  bouleversent  la  nature  des  choses,  et  dont  le  royaume  a  déjà  une 
fuis  éprouvé  les  funestes  effets,  n'auront  aucun  accès  auprès  du  Roi.  Je  veille- 
rai avec  soin  à  l'observation  de  l'ordre  et  de  la  règle.  Je  sens  combien  les 
lois  et  les  principes  de  la  comptabilité  sont  importants  à  conserver  dans  leur 
intégrité. 

»  Vous  tenez,  monsieur,  ces  principes  de  vos  ancêtres,  qui  depuis  plusieurs 
siècles  président  à  cette  compagnie,  eu  les  maintenant  avec  la  justice  et  les 
lumières  qui  caractérisent  le  magistrat.  Vous  rendez  un  service  essentiel  au 
Roi,  et  je  compterai  toujours  au  rang  de  mes  devoirs  le  soin  de  faire  parvenir 
à  Sa  Majesté  les  témoignages  coustauts  que  cette  compagnie  lui  donne  de  soa 
zèle  et  de  sa  lidélilé.  • 


1^0  JOURNAL    DE   BAR15IEK. 

pagne  étoient  préparés  et  arrangés;  qu'il  lui  donneroit 
des  sommes  à  mesure,  mais  qu'il  ne  pouvoil  pas  lui 
donner  à  présent  quatre  millions  à  la  fois;  de  plus,  que 
M.  de  Boiillogne,  en  travaillant  avec  le  Roi,  s'est  o[)posé 
fortement  à  un  projet  de  mettre  dans  le  public  de  billets 
«/e  CONFIANCE,  projet  soutenu  par  M.  de  Silhouette,  comme 
devant  répandre  au  contraire  beaucoup  de  méfiance  dans 
le  public  et  faire  resserrer  l'argent. 

A  l'égard  de  M.  de  Silhouette,  c'est  un  homme  de 
beaucoup  d'esprit,  homme  de  lettres,  qui  a  été  du  temps 
en  Angleterre, en  Hollande,  qui  a  été  aussi  en  Espagne, 
pour  s'instruire  des  gouvernements,  du  commerce  et  de 
la  marine.  11  a  fait  une  grande  fortune;  il  est  fils  d'un 
receveur  des  tailles  de  Limoges,  assez  riche ,  mais  qui 
ne  vouloit  point  donner  d'état  à  son  fils  et  peu  d'argent. 
M.  de  Silhouette  a  traduit  Pope^,  a  fait  des  livres.  Il  a 
été  plusieurs  années  sur  le  pavé  de  Paris,  appliqué  aux 
lettres  et  fort  mal  à  son  aise.  Il  a  fait  quelques  voyages 
en  Angleterre;  on  lui  avoit  donné  une  commission  qui 
ne  lui  convenoit  pas.  Il  a  été  ensuite  secrétaire  de  M.  le 
maréchal  de  Noailles,  qui  a  toujours  aimé  les  gens  de 
lettres  et  dont  il  a  mérité  la  protection.  Le  maréchal  l'a 
raccommodé  avec  son  père,  et  l'a  engagé  à  lui  acheter 
une  charge  de  conseiller  au  Grand-('onseil.  11  a  ensuite 
épousé  la  fille  de  M.  Astruc,  médecin,  qui  est  fort  riche. 
Il  a  acheté  une  cliarge  de  maître  des  requêtes.  Il  a 
été  chancelier  de  la  maison  de  M.  le  duc  d'Orléans,  et 
ensuite  remarié.  Il  a  été  nommé  commissaire  du  Roi 
avant  cette  guerre,  pour  travailler,  avec  des  commis- 
saires anglois,  aux  limites  de  l'Acadie,  ce  qui  n'a  pas 
réussi.  11  est  encore  commissaire  de  la  compagnie  des 
Indes,  et  enfin  le  voilà  contrôleur  des  finances;  c'est, 

1.  Essai  sur  l'homme  el  sur  la  critique,  traduit  de  l'anglais  en  français 
(par  de  Silhouette).  Lausanne,  174'j,  graud  iu-d".  —  Les  livres  dout  Silhouette 
est  l'autour  sont  au  nombre  de  dix,  parmi  lesquels  on  distingue  une  Disserta- 
lion  sur  l'union  de  la  religion  el  de  la  morale,  trad.  de  l'anglais  de  War- 
burton,  1742,  in-12. 


MARS    t769.  141 

(lit-on,  un  homme  à  systèmes  et  qui  a  bien  des  projets 
préparés. 

Du  mardi  6  mars,  assemblée  des  Chambres  an  Parle- 
ment, au  sujet  de  l'alTaire  du  Parlement  de  Besançon. 
Il  a  été  arrêté  de  faire  à  ce  sujet  des  remontrances  au 
Roi.  Le  Parlement  de  Paris  est  indisposé  contre  M.  de 
Boynes,  qui  a  été  procureur  général  de  la  Chambre 
royale;  c'est  un  grand  grief.  On  verra  ce  que  produiront 
ces  remontrances,  car  on  dit  que  le  ministère  soutient 
hautement  M.  de  Boynes. 

Mercredi  14,  il  y  a  eu  autre  assemblée  de  Chambres, 
dans  laquelle  les  commissaires,  qui  avaient  travaillé,  ont 
rapporté  les  diiTérents  objets  des  remontrances  pour  en- 
suite les  rédiger.  On  dit  d'avance  que  ces  remontrances 
sont  fortes.  Il  y  a  des  gens  qui  craignent  que  cela  ne 
cause  quelque  brouilierie,  malgré  les  mouvements  que 
s'est  donné  M.  le  premier  président  Mole;  il  n'y  a  ce- 
pendant point  d'apparence  à  brouilierie  dans  les  circon- 
stances présentes. 

Du  jeudi  8  mars,  arrêt  du  Conseil  d'État,  par  lequel 
le  Roi,  de  l'avis  de  M.  le  chancelier,  a  supprimé  le  pri- 
vilège accordé  en  1746  pour  l'impression  du  livre  de 
V Encyclopédie  ou  Dictionnaire  des  Sciences  et  des  Arts, 
par  une  société  de  gens  de  lettres.  Défend  aux  libraires, 
qui  sont:  Le  Breton,  David,  Briasson  et  Durand,  de  ven- 
dre les  sept  volumes  imprimés,  et  qui  ont  déjà  paru,  et 
d'en  imprimer  de  nouveaux,  à  peine  de  punition  exem- 
plaire; sur  le  motif  que  quelque  utilité  que  l'on  pût  retirer 
de  cet  ouvrage  pour  les  sciences  et  les  arts,  cela  n'est 
pas  comparable  au  tort  que  les  sept  premiers  volumes, 
et  ceux  qui  paroilroient  dans  la  suite,  ont  fuit  et  pour- 
roient  faire  aux  mœurs  et  à  la  religion. 

Il  y  a  toute  apparence  que  cet  arrêt,  sollicité  auprès 
de  M.  le  Dauphin,  sous  prétexte  de  la  religion,  est  roii- 
vrage  de  M.  le  chancelier  de  Lamoignon,  soit  par  rap- 
port aux  jésuites,  qu'il  a  toujours  protégés,  et  qui  sont 


142  JOURNAL   DE   BARBIER. 

ennemis  déclarés  des  auteurs  qui  ont  travaillé  à  ce  dic- 
tionnaire et  qui  en  étoient  chargés ,  soit  par  rapport  à 
l'entreprise  du  Parlement  qui,  par  l'arrêt  du  mois  de 
janvier  dernier,  a  nommé  des  examinateurs  particuliers 
pour  les  sept  volumes,  d'autant  qu'au  moyen  de  cet  arrêt 
du  Conseil,  cet  examen  n'aura  aucune  suite,  suivant  les 
apparences. 

Quoi  qu'il  en  soit,  cela  fait  un  tort  considérable,  non- 
seulement  aux  libraires,  entrepreneurs  de  ce  grand  ou- 
vrage, mais  à  un  nombre  infini  de  souscripteurs  qui  ont 
donné  une  première  somme  d'avance  pour  avoir  cet  our- 
vrage  complet,  de  Paris,  des  provinces  et  de  l'étranger. 
On  parloit  beaucoup  ces  jours-ci  de  M.  Feydeau  de 
Brou,  doyen  des  conseillers  d'État  et  conseiller  au  Con- 
seil royal  des  finances,  pour  avoir  la  place  de  garde  des 
sceaux,  comme  d'une  chose  certaine;  mais  on  n'en  parle 
plus,  et  le  Roi  a  tenu  le  sceau,  vers  le  15  de  ce  mois, 
pour  la  quarante-sixième  fois  ;  on  dit  même  qu'il  a  re- 
mis le  sceau  au  28. 

Par  une  lettre  de  Madrid,  du  5  mars,  écrite  par  un 
secrétaire  de  M.  le  marquis  d'Âubeterre,  notre  ambas- 
sadeur en  Espagne,  à  un  de  ses  amis  à  Paris,  il  est  dit 
que  le  roi  d'Espagne  tire  à  sa  fin,  mais  lentement,  et 
que  l'armement  des  vaisseaux  s'avance  ;  qu'on  mande 
de  Lisbonne  que  la  fermentation  y  est  très-grande,  qu'on 
n'y  est  pas  en  sûreté  le  soir  par  les  vols  et  les  assassi- 
nats que  l'on  attribue  aux  troupes  qui  sont  sans  disci- 
pline; qu'un  des  trois  jésuites ,  ci-devant  confesseur  du 
Roi,  âgé  de  quatre-vingts  ans,  est  mort  dans  la  prison, 
et  que  les  deux  autres,  à  la  question,  n'ont  rien  avoué; 
que  M.  d'Orvièros  et  de  Ribeira,  grands  seigneurs,  ont 
été  transférés  dans  la  prison  où  étoient  ceux  qui  ont  été 
exécutés;  qu'il  y  a  grand  nombre  de  gens  dans  les  pri- 
sons; que  le  ministère  reproche  aux  jésuites  les  plus 
sinistres  intentions,  mais  qu'on  ne  rapporte  aucune 
l)rcuvc  contre  eux  ;  enfin,  qu'on  assure  que  la  maison 


MARS   1759.  143 

du  premier  ministre,  Caravallo,  a  été  forcée,  et  qu'il 
aurait  été  tué,  s'il  ne  s'était  sauvé,  malgré  sa  compagnie 
de  gardes. 

On  a  contenté  ici  un  peu  le  public,  par  le  débit  qui 
s'est  fait  ce  mois-ci,  de  lettres  royales,  du  19  janvier 
dernier,  par  lesquelles  le  roi  de  Portugal  ordonne  qu'on 
mette  en  séquestre  tous  les  biens  et  revenus  des  jésuites 
du  royaume  ;  qu'on  en  fasse  des  baux  ;  que  sur  le  produit, 
on  acquitte  le  service  divin,  et  les  fondations,  et  qu'on 
prenne ,  pour  la  subsistance  de  chaque  jésuite ,  douze 
sols  par  jour;  et  que  tous  les  jésuites  soient  réunis  et 
renfermés  dans  trois  de  leurs  principales  maisons,  jus- 
qu'à ce  que  le  Roi  ait  reçu  des  nouvelles  du  Pape  ;  d'au- 
tant qu'il  y  a  aussi  deux  évêques  impliqués  dans  la 
conspiration.  Cela  se  vend  tout  publiquement,  et  on  dit 
toujours  que  cela  est  imprimé  par  Simon. 

Mais  il  y  a  une  autre  affaire  qui  fait  grand  bruit,  au 
sujet  des  jésuites  de  France.  On  dit  qu'il  y  a  très-long- 
temps, c'est-à-dire  environ  quarante  ans,  qu'un  nommé 
Ambroise  Guys\  du  Languedoc,  a  fait  une  fortune  con- 

1 .  Voici  comment  cette  affaire,  qui  n'est  pas  très-clairement  exposée  par 
Barbier,  a  été  résumée  dans  l'une  des  dernières  histoires  de  la  société  de 
Jésus  : 

0  En  1716,  un  artisan  de  Marseille,  nommé  Esprit  Bérengier,  et  Honoré 
Guéi'in,  prêtre  interdit  par  son  évêque,  arrivent  à  Brest.  Us  annoncent  qu'ils 
viennent  réclamer  une  fortune  de  plus  de  deux  millions  qu'a  dû  laisser  un  de 
leurs  parents,  Ambroise  Guys,  mort,  selon  eux,  à  Brest,  en  1701.  Leurs  dé- 
marches n'aboutissent  à  aucun  résultat.  Personne  n'a  vu,  n'a  connu  cet  homme 
si  riche.  L'autorité  locale  n'en  a  jamais  entendu  parler.  Deux  années  s'écou- 
lent, et,  en  1718,  les  jésuites  du  collège  de  la  Marine  sont  tout  à  coup  accusés 
d'avoir  attiré  dans  leur  maison  Guys,  qui  débarquait  malade,  et  de  l'avoir 
dépouillé  de  son  trésor.  Guys,  disait-on,  avait  été  tué  chez  les  jésuites,  et 
rabbé  Rognant,  recteur  de  la  paroisse  de  Saint-Louis,  avait  fait  transporter 
le  cadavre  à  l'hôpital,  où  il  fut  inhumé. 

«  L'imputation  était  grave.  Les  jésuites  réunissent  les  éléments  qui  peuvent 
la  détruire.  Le  premier  président  du  Parlement  d'Aix  fait  interroger  à  Mar- 
seille les  parents  d'.^mbroise.  lis  racontent  que  Guys,  tombé  dans  la  misère 
et  déjà  vieux,  s'embarqua  pour  Alicante  en  1661,  et  qu'il  n'avait  pas  été  plus 
heureux  en  Espagne  qu'en  France.  Le  premier  président  écrit  à  Alicante.  U 
en  reçoit  cet  extrait  mortuaire  certifié  par  trois  notaires  et  le  consul  français  : 


144  JOURNAL  DE   BARBIER. 

sidérable  dans  les  îles;  qu'il  est  revenu  à  Brest  avec  ses 
effets,  en  diamants  et  en  poudre  dor;  que  les  jésuites 
de  Brest  l'ont  attiré  cliez  eux,  dans  leur  maison,  où  il 
est  mort.  Qu'ils  se  sont  emparés  de  tous  ses  effets,  et 
que  les  héritiers  les  ont  accusés  de  vol,  au  bailliage  de 
Quimper.  Dans  le  fait,  il  y  a  eu  procès  à  l'extraordi- 
naire, au  Parlement  de  Bretagne,  et  arrêt  qui  a  déchargé 
les  jésuites  de  l'accusation.  Ces  héritiers,  quoique  gens 
pauvres,  ont  trouvé  des  secours  pour  faire  ces  pour- 
suites. 

Les  ennemis  déclarés  des  jésuites  ont  fait  imprimer 
avec  soin  toute  celte  histoire.  Il  y  a  plus  de  deux  mois 
qu'on  l'a  ornée  de  faits  et  de  circonstances^  On  a  dit  que 
celle  affaire  avoil  été  portée  au  Conseil  du  Roi,  et  que 
M.  le  cardinal  de  Fleury,  quoique  peu  ami  des  jésuites, 
avoit  arrêté  celte  affaire,  par  le  crédit  de  madame  la 
princesse  de  Carignan,  qui  avait  même  reçu  pour  cela, 
des  jésuites,  une  bonne  somme  d'argent. 

Cependant,  attendu  l'occasion  favorable  de  l'affaire 
de  Portugal,  sur  le  compte  des  jésuites,  pour  aggraver 
plus  efficacement  l'aversion  générale  des  jésuites ^  on  a 

«  Ambroise  Guys,  Français  de  nation.  Le  vendredi  6  novembre  166b,  on 
enterra  le  susdit  dans  cette  église  pour  l'amour  de  Dieu,  etc.  »  On  se  tut 
devant  cette  preuve  irrécusable.  Les  héritiers  d'Ambroise  évoquèrent  l'affaire 
au  Parlement  de  Bretagne,  qui,  faisant  droit  sur  les  charges,  informations  et 
requêtes  des  PP.  Jésuites  de  Brest,  les  renvoya  hors  d'accusation.  Mais  il 
parut  un  écrit  destiné  à  réveiller  celte  afl'aire  ;  il  avait  pour  titre  :  «  Arrêt  du 
Conseil  d'Êlal  du  Roi  qui  condamne  lotis  les  jhuites  du  royaume  so- 
lidairement à  rendre  aux  hériiiers  d'Ambroise  Guys  Ivs  effets  en  nature 
de  sa  succession,  ou  à  leur  payer,  par  forme  de  restitution,  la  somme 
de  huit  millions  de  livres.  »  Le  3  mars  1759,  cet  arrêt  fut  signifié  aux 
jésuites  de  Paris;  mais  le  30  mars,  ce  même  arrêt,  qui  n'avait  jamais  été 
rendu,  fut  annulé  comme  faux  par  le  Conseil  d'État. — Ciiktineau-Jolt,  fJist. 
de  la  Comp.  de  Jésus.  Paris,  1847,  in-18,  t.  v,  p.  166  et  suiv. 

1.  Le  texte  de  Barbier  porte  :  «  Que  l'on  a  ornées  de  faits  et  de  circons- 
tances. Nous  avons  pensé,  par  la  correction  ci-dessus,  restituer  le  vrai  sens. 

2.  Le  concert  d'accusations,  et  le  plus  souvent  de  calomnies,  que  nous 
trouvons  contre  les  jésuites  dans  tous  les  écrits  du  temps,  a  quelque  chose 
d'effrayant.  Tout  l'ordre  judiciaire,  tous  ces  vieux  jansénistes  si  récemment 
pcrsécutPR  à  l'occasion  des  billets  de  confession,  et  si  respectés  par  leur  piété; 


MARS   1759.  145 

fait  imprimer  dans  ce  mois  présent  de  mars  nn  arrêt  du 
Conseil  d'Etat  du  Roi,  c'est-à-dire  du  Conseil  des  Dépê- 
ches, du  11  février  1736,  par  lequel,  sur  les  requêtes  et 
mémoires  respectifs,  tant  des  héritiers  dndit  Amhroise 
Guys,  que  des  jésuites  de  Brest,  en  cassation  de  la  sen- 
tence de  Quimper  et  de  l'arrêt  du  Parlement  de  Bre- 
tagne, le  Roi,  ouï  le  rapport  du  sieur  Orry,  contrôleur 
général  des  finances,  a  condamné  tous  les  jésuites  de  son 
royaume,  solidairement,  a  rendre  aux  héritiers  d'Am- 
broise  Guys  tous  les  effets  en  nature  de  la  succession,  ou 
à  leur  payer,  par  forme  de  restitution,  la  somme  de  huit 
millions.  Ledit  arrêt  coUationné  par  un  secrétaire  du  Roi. 

Cet  arrêt,  qui  a  été  du  goût  de  tout  le  public,  a  couru 
tout  Paris  et  a  fait  bien  du  bruit.  Maison  ne  s'en  est  pas 
tenu  à  l'impression  chez  Simon,  dit-on.  Le  sieur  Vassal, 
huissier  des  Conseils  du  Roi,  homme  vif  et  ardent,  a  si- 
gnifié cet  arrêt,  vers  le  8  de  ce  mois,  aux  trois  maisons 
des  jésuites  de  Paris. 

Les  jésuites,  fort  surpris,  ont  porté  cette  signification 
au  ministre,  M.  le  comte  de  Saint-Florentin.  On  a  clierché 
dans  les  registres  du  Conseil  d'État,  et  on  n'a  pas  trouvé 
la  minute  de  cet  arrêt.  Le  ministre  a,  dit-on,  envoyé 
chercher  l'huissier  Vassal,  qui  a  dit  qu'il  tenoit  celte 
copie  collationnée  du  sieur  Pommyer,  secrétaire  du  Roi, 
lequel  a  dit  qu'un  mailre  des  Requêtes  lui  avoit  remis 
une  copie  collationnée  par  un  secrétaire  du  Roi,  qui  est 
mort.  Comment  cet  arrêt  n'avoil-il  pas  été  signilié  do- 
|)uis  vingt-trois  ans,  et  pourquoi  attend-on  l'affaire  de 
Portugal?  Quoi  qu'il  en  soit,  cet  arrêt  et  la  significa- 
tion font  grand  bruit  dans  Paris;  un  grand  nomlwe  de 
gens  sont  obligés  de  convenir  qu'il  est  faux,  et  quoi(}ue 

une  grande  partie  du  clergé  séculier  et  des  autres  ordres  monastiques,  jaloux 
de  celui  qui  les  avait  si  longtemps  primés,  tous  les  philosophes  et  ceux  qui 
se  prétendaient  esprits  forts,  tous  les  libertins  qui  ne  voulaient  plus  de  frein 
pour  les  mœurs,,  s'étaient  réunis  pour  dénoncer  les  jésuites  cl  pour  proclamer 
leur  abaissement,  comme  un  triomphe  de  la  raison  humaine.  En  même  temps, 
tous  les  souverains  semblaient  se  déclarer  contre  eus.  Sismumu. 

VU.  13 


H6  JOURNAL   DE   BARIÎIER. 

ce  faux  soit  très- important,  pnr  rapport  à  l'autorité 
royale,  il  est  à  présumer  qu'on  n'osera  pas,  dans  les  cir- 
constances présentes,  approfondir  celte  affaire  qui  pour- 
roit  avoir  de  grandes  suites. 

Cela  commence  aussi  à  jeter  du  doute  sur  le  juge- 
ment imprimé  du  Portugal. 

La  signification  de  ce  prétendu  arrêt  du  Conseil  est 
une  démarche  bien  imprudente  de  la  part  du  parti  jan- 
séniste. Pour  vouloir  trop  faire  contre  les  jésuites,  ils  se 
font  bien  du  tort,  et  comme  ceci  regarde  l'autorité 
royale,  le  ministère  n'a  pas  pu  s'empêcher  de  rendre  à 
cet  égard  justice  aux  jésuites. 

Avril. 

L'arrêt  concernant  l'affaire  de  Guys  est  Jéclari?  faux.  —  Los  jc'siiites  publient 
des  pièces  justificatives.  —  Remontrances  du  Parlement  de  Paris  an  sujet 
de  l'affaire  de  Besançon.  —  Le  Roi  nomme  à  divers  archevêchés  et  évêchés. 

—  Le  Parlement  de  Paris  est  rcpriniaudé.  —  La  réponse  du  Roi  paraît 
dans  un  supplément  à  la  Gazelle  de  France.  —  Aniilys^e  des  reniontianees, 

—  Le  Parlement  réclame  l'indépendance  de  la  magistrature.  —  Le  Roi 
développe,  dans  sa  réponse,  la  théorie  de  la  souveraineté.  —  Les  droits  du 
Roi  et  les  droits  de  la  nation.  —  Les  projets  financiers  de  M.  de  Silhouette. 

—  L'unité  de  l'impôt.  —  Le  Roi  tient  un  fjiand  conseil.  —  Arrêts  du 
Conseil  sur  les  tailles  et  les  pensions.  —  Réformes  importantes  dans  le 
bail  des  fermes.  —  Les  fermiers  généraux  et  les  croupiers.  —  Déclarations 
du  Roi  sur  les  tailles.  —  Réforme  dans  les  pensions  payées  par  l'E'.at.  — 
VictoircdeBerghcn.  —  Le  Parlement  travailleàde  nouvelles  remontrances. 

—  Grand  changement  dans  la  mise  en  scène  au  Théâtre-Français.  —  Te 
Deum  à  Notre-Dame. 

Arrêt  du  Conseil  d'État  du  30  mars  1759,  par  lequel 
le  Roi  déclare  que  cet  arrêt  du  Conseil,  du  11  février 
1736,  est  supposé,  et  qu'il  n'a  jamais  été  rendu;  déclare 
nulle  la  signification  qui  a  été  faite,  le  3  mars,  de  cet 
arrêt,  collationné  par  un  secrétaire  du  Roi,  aux  jésuites 
de  la  maison  professe  de  Paris,  à  la  requête  de  Jean 
llumbelot  et  François  Robineau  de  La  Fosse,  se  disant 
ccssionnaires  des  droits  des  béiitiers  d'Ambroise  Guys; 
fait  défenses auxdils  llumbelot  et  Robineau  de  se  servir 
de  ladite  signification,  à  peine  de  (rois  mille  livres  d'à- 


AVRIL    1759.  147 

mende,  et  à  tous  huissiers  d'en  faire  aucune  significa- 
tion ;  ordonne  qu'à  la  requête  de  son  prociu'eui'  général 
aux  requêtes  de  son  liôtel,  et  au  rapport  du  sieur  Tabou- 
reau,  maître  des  Requêtes,  le  procès  sera  instruit,  fait 
et  parfait,  et  jugé,  en  dernier  ressort,  auxdites  Requêtes 
de  son  hôtel,  à  ceux  qui  ont  eu  part  à  la  fabrication  du- 
dit  prétendu  arrêt,  leurs  complices,  adhérents,  fauteurs 
et  participes,  et  à  ceux  qui  ont  imprimé,  colporté,  vendu 
ledit  prétendu  arrêt,  et  que  le  présent  arrêt  sera  publié 
et  affiché  partout  où  il  appartiendra. 

On  ne  crie  point  cet  arrêt;  mais  depuis  le  2  de  ce 
mois  d'avril,  on  le  vend  publiquement  dans  les  rues. 

On  croit  que  cela  en  restera  là,  et  qu'on  ne  suivra  pas 
l'instruction  ordonnée  du  procès,  parce  que  cela  iroit 
peut-être  trop  loin  par  les  recherches,  et  qu'on  n'est  pas 
dans  des  circonstances  à  exciter  des  mouvements;  ce- 
pendant on  dit  qu'on  a  mis  depuis  peu  à  la  Bastille  le 
sieur  Humbelot  et  deux  ou  trois  autres  personnes. 

En  conséquence  de  la  découverte  d'un  pareil  faux  et 
d'une  entreprise  de  cette  nature,  les  jésuites,  qui  étoient 
Irès-humiliés  et  qui  n'osoient  rien  dire,  ont  obtenu  du 
ministère  la  permission  de  faire  imprimer  le  mémoire 
que  les  jésuites  de  Brest  ont  fourni  en  1718,  sur  l'aflaire 
d'Ambroise  Guys,  au  Parlement  de  Bretagne,  en  réponse 
et  défenses  au  réquisitoire  de  M.  de  Bédoyère^  procureur 
général,  avec  les  certificats  et  pièces  justificatives  pour 
leur  justification  de  l'accusation  d'avoir  assassiné  et  fait 
mourir  chez  eux  ledit  Ambroise  Guys  et  volé  ses  eflets. 
Go  mémoire  et  les  preuves  donnent  un  ridicule  au  ré- 
quisitoire de  ce  procureur  général  du  Parlement  de  Bre- 
tagne, qui  est  connu  pour  être  bon  janséniste,  et,  par 
conséquent,  ennemi  des  jésuites,  cette  aflaire  ayant 
commencé  à  Brest  en  1716,  trois  ans  après  l'existence 
de  la  constitution  Vnigenitiis.  On  verra  comment  ce 
mémoire  imprimé  prendra  dans  Paris  avec  l'arrêt  du 

1 .  Il  faut  lire  ;  De  l,a  Bédoyère, 


I^IS  .lOLUNAL   DE    n.VItBIER. 

Parlement  tle  Rennes,  du  30  décembre  1723,  qui  a  ren- 
voyé les  jésuites  de  Brest  de  l'accusation,  sauf  à  se  pour- 
voir pour  les  réparations  et  dommages  et  intérêts. 

A  l'égard  do  l'affaire  de  Portugal,  il  n'y  a  rien  de  nou- 
veau. On  dit  toujours,  dans  les  gazettes  de  Hollande, 
qu'il  y  a  des  jésuites  dans  les  prisons;  que  le  roi  de 
Portugal  attend  la  réponse  du  pape;  mais  il  ne  paroît 
point  de  jugement,  même  pour  les  autres  prisonniers 
d'État  qui  ne  sont  pas  jésuites. 

Du  mercredi  4  avril,  les  commissaires,  nommés  par 
les  Chambres  assemblées,  ont  enfin  travaillé  aux  remon- 
trances du  Parlement  de  Paris  pour  l'affaire  du  Parle- 
ment de  Besançon.  Le  premier  président  avoit  demande 
bien  des'  remises,  dans  l'espérance  peut-être  de  laisser 
tomber  ce  projet  de  remontrances.  On  disoit  môme  que 
M.  le  chancelier  n'en  vouloit  pas;  mais  messieurs  des 
Enquêtes  ne  perdent  point  de  vue  leur  projet.  On  a  lu 
enfin  ces  remontrances  dans  une  assemblée.  Dimanche 
1"'  de  ce  mois,  Messieurs  les  gens  du  Roi,  i)ar  ordre  de 
la  Cour,  ont  été  à  Versailles  demander  jour  au  Roi  pour 
les  recevoir,  et  aujourd'hui  4,  M.  le  premier  président 
et  deux  présidents  se  sont  rendus  à  Versailles  et  les  ont 
présentées  au  Roi.  Le  Roi  a  remis  à  dimanclie  8  avril,  à 
sept  heures  du  soir,  pour  donner  sa  réponse.  Sa  Majesté 
a,  dit-on,  demandé  la  grande  députation  ;  si  cela  est  vrai, 
cette  réponse  sera  solennellement  rendue. 

L'arrêt  du  Conseil  du  30  mars,  en  faveur  des  jésuites, 
est  rapporté  tout  au  long  dans  la  Gazette  de  France  du 
7  de  ce  mois,  pour  le  rendre  apparemment  notoire  à 
tout  le  royaume  et  même  à  toute  l'Europe. 

Le  Roi  a  donné  rarchevêché  de  Rouen  à  M.  de  La 
Rochefoucault,  archevêque  d'Alby,  celui  d'Alby  à  M.  de 
Choiseul  de  Slainvillo,  évêque  d'Evreux,  et  l'évêché  d'É- 
vreux  à  l'abbé  Marnesia,  doyen  du  chapitre  des  comtes 
de  Lyon  et  grand  vicaire  d"Évreux. 

Du  dimanche  8  avril,  la  grande  députation  du  Parle- 


AYHIL    17Ô9.  149 

ment,  qui  n'est  plus  que  de  trente-cinq  ou  trente-six 
personnes,  à  cause  qu'il  n'y  n  plus  que  trois  Chambres 
des  Enquêtes,  s'est  rendue  à  Versailles  et  a  eu  audience 
du  lioi,  à  une  heure,  après  la  messe  du  Roi,  pour  rece- 
voir sa  réponse.  Cette  audience  s'est  tenue  à  huis  clos, 
c'est-à-dire  qu'il  n'y  avoit  que  les  grands  officiers  de  la 
couronne  et  les  ministres. 

On  n'altendoit  rien  de  bon  de  ce  que  la  grande  dépu- 
lation  avoit  été  demandée  ;  aussi  messieurs  du  Parlement 
sont-ils  revenus,  en  apparence,  assez  mécontents. 
Du  lundi  9  avril,  assemblée  des  Chambres. 
M.  le  premier  président  a  rendu  compte  à  la  compa- 
gnie de  ce  qui  s'éloit  passé.  On  a  lu  la  réponse  du  Roi. 
On  n'a  rien  arrêté,  et  l'assemblée  a  été  remise  au  mardi 
d'après  la  Quasimodo,  24  avril,  attendu  que  le  Palais 
cesse  entièrement  le  mardi  10. 

11  ne  s'est  répandu  dans  le  pnl)lic  aucune  copie  de 
cette  réponse,  comme  cela  se  faisoit  autrefois,  sous  pré- 
texte qu'elle  étoit  très-longue  et  qu'elle  avoit  huit  pages 
au  moins;  on  a  seulement  dit  en  substance  que  le  Roi 
avoit  reproché  au  Parlement  de  Paris  de  s'être  mêlé  mal 
à  propos  d'une  allaire  qui  ne  le  rcgardoit  pas,  mais  seu- 
lement le  Parlement  de  Besançon. 

Mais  le  ministère,  qui  avoit  apparemment  un  dessein 
formé  de  rendre  cette  réponse  publique,  non-seulement 
à  Paris  et  dans  tout  le  royaume, mais  aussi  dans  les  pays 
étrangers,  a  pris  pour  cet  eflet  des  mesures  inusitées 
jusqu'à  présent  en  pareil  cas. 

Du  mercredi  1 1  avril.  11  a  paru  dans  Paris  une  Gazette 
de  France,  imprimée  à  l'ordinaire,  aux  galeries  du  Lou- 
vre, datée  du  11  avril,  au  milieu  de  la  semaine,  quoique 
cette  Gazette  ne  se  donne  que  tous  les  samedis,  laquelle 
ne  contient  autre  chose  que  la  réponse  du  Roi,  qui,  ef- 
fectivement, est  assez  longue.  Cette  voie  de  publicité 
n'aura  pas  plu  à  messieurs  du  Parlement  ni  aux  jansé- 
nistes et  parlcmonlaires. 

13. 


150  JOURNAL   DE   BARBIER. 

Les  remontrances  du  Parlement,  datées  du  24  mars 
dernier,  sont  en  général  plus  soumises  et  moins  fortes 
que  celles  des  années  1753  et  1755;  leur  principal  objet 
sont  les  lettres  de  cachet  pour  l'exil  de  la  moitié  des 
membres  du  Parlement  de  Besançon,  que  l'on  regarde 
comme  des  voies  irrcgulières  de  pouvoir  absolu,  con- 
traires aux  lois  en  général,  au  droit  de  la  nation  et  à 
celui  de  tout  État  policé  et  à  la  dignité  de  la  magistra- 
ture en  général  ;  les  magistrats,  suivant  les  ordonnances 
du  royaume,  ne  peuvent  être  troublés  et  inquiétés  dans 
l'exercice  de  leurs  charges  que  par  mort,  résignation  ou 
forfaiture  jugée  et  déclarée  judiciairement  ;  que  la  liberté 
des  suffrages,  qui  doivent  être  secrets  dans  l'adminis- 
tration de  la  justice,  est  violée,  si  ces  magistrats  sont 
exposés  à  des  délations  obscures,  et  à  de  mauvaises  in- 
terprétations de  leurs  vues  et  de  la  pureté  de  leurs  mo- 
tifs; qu'une  partie  du  Parlement  de  Besançon  éprouve 
la  disgrâce  du  Roi,  tandis  que  l'autre  ne  peut  entre- 
prendre de  délibérations  que  sous  le  joug  et  l'impression 
des  voies  d'autorité;  que  de  pareils  effets  produiraient 
enfin  la  cessation  entière  de  l'administration  de  la  jus- 
tice; que  le  traitement  fait  aux  officiers  du  Parlement  de 
Besançon,  et  surtout  à  ceux  qui  ont  été  mandés  en  Cour 
sans  avoir  pu  être  entendus,  ne  peut  provenir  que  de  la 
surprise  faite  à  la  religion  de  Sa  Majesté;  que  le  Parle- 
ment de  Paris  ose  conjurer  Sa  Majesté  de  rétablir  la 
magistrature  dans  son  autorité  et  son  activité,  et  d'as- 
surer aux  magistrats  la  dignité  de  leur  caractère,  la 
sûreté  de  leurs  personnes  et  la  liberté  de  leurs  suf- 
frages. 

Le  Roi,  par  la  réponse  prononcée  par  M.  le  chance- 
lier, en  sa  présence  et  par  ses  ordres,  commence  par 
manjuer  sa  surprise  de  recevoir  des  remontrances  de 
son  Parlement  de  Paris  sur  une  alfaire  qui  lui  est  étran- 
gère, et  qui  ne  regarde  que  le  Parlement  de  Besançon. 

On  entre  en  matière  sur  les  principes  du  droit  public 


AVRIL    1759.  151 

touchant  les  droits  de  souveraineté  et  le  pouvoir  mo- 
narchique, principes  qu'on  ne  doit  jamais  perdre  de  vue  : 
1°  que  les  officiers  de  son  Parlement  doivent  sentir  qu'ils 
excèdent  les  bornes  de  leurs  fonctions,  lorsqu'ils  entre- 
prennent de  les  étendre  à  l'ordre  universel  du  gouver- 
nement, dans  les  dilTérentes  parties  du  royaume,  parce 
que  l'universalité ,  la  plénitude  et  l'indivisibilité  de 
rautorité  existent  dans  la  personne  du  Roi; 

2°  Que  le  Roi  est  seul  législateur  dans  son  royaume  ; 
qu'il  ne  donne  point  atteinte  à  l'observation  des  lois 
lorsque,  par  des  raisons  d'État  dont  les  ofliciers  ne  peu- 
vent être  juges,  il  use  des  pouvoirs  souverains  qui  rési- 
dent en  sa  personne,  par  des  voies  d'administration  dont 
qui  que  ce  soit  ne  peut  se  dire  exempt  dans  son  royaume  ; 

3°  Que  les  magistrats  ne  doivent  point  être  troublés 
dans  les  fonctions  de  leurs  charges,  lorsqu'ils  ne  s'y 
écartent  pas  de  leurs  devoirs  ;  que  ce  seroit  au  corps  à 
réprimer  ses  membres,  à  moins  qu'il  ne  participât  lui- 
même  à  leur  faute,  ce  qu'il  faut  souhaiter  ne  voir  jamais; 
mais  que  l'impunité  ne  peut  être  assurée  en  aucun  cas 
à  des  sujets  qui  s'écarteroient  essentiellement  de  leur 
devoir; 

4»  Que  le  secret,  fort  à  souhaiter  dans  les  délibéra- 
tions des  Parlements,  n'est  et  ne  sauroit  être  pour  Sa 
Majesté,  i)uisqu'elle  y  est  toujours  censée  présente;  et 
il  est  intéressant  que  les  vues  et  les  sentiments  des  offi- 
ciers, auxquels  Sa  Majesté  confie  cette  portion  de  son 
autorité  royale  lui  soient  connus,  pour  qu'elle  soit  en 
état  d'en  juger  du  degré  de  confiance  qu'ils  méritent; 

5°  Que  le  droit  de  la  nation^  dont  on  parle,  n'est 
point  distingué  des  lois  dont  le  Roi  est  la  source  et  le 
principe;  que  tous  les  sujets  du  Roi  en  général  et  en  par- 
ticulier reposent  entre  ses  mains,  à  l'abri  de  son  auto- 
rité royale,  dont  il  sait  que  l'esprit  de  justice  et  de  raison 
doit  être  insépaïublo,  et  lorsque,  dans  cet  esprit,  il  use 
au  besoin  du  pouvoir  absolu  qui  lui  apjjarlicnty  ce  n'est 


152  JOUHNAL   J)E   BAUmi-lR. 

rien  moins  qu'une  voie  qu'on  puisse  dire  irrêyuUère  ; 

6"  Qu'en  qualiliant  Parlement  séant  à  Besançon^  on 
ne  |)i'ésunne  pas  que  le  Parlement  ait  voulu  donner  à 
cnlenche  que  les  différents  Parlements  ne  sont  qu'un 
seul  et  même  corps  dont  les  parties  sont  disUibuées 
dans  les  dilïérentes  provinces,  et  qui  demeurent  unies 
entre  elles  ;  que  ce  scioit  abuser  de  quelques  expressions 
employées  dans  un  sens  contraire,  par  le  chancelier  de 
l'Hôpital,  et  vouloir  renouveler  des  prétentions  solen- 
nellement proscrites,  et  ^jui  n"ont  été  depuis  hasardées 
que  dans  des  temps  de  troubles  et  de  révolte,  dont  le  Pioi 
est  bien  assuré  que  son  Parlement  déteste  l'époque  et 
le  souvenir  ; 

7°  Que  le  Parlement  de  Paris  ne  peut  et  ne  doit  être 
aussi  bien  instruit  que  Sa  Majesté  de  la  situation  du 
Parlement  de  Besançon;  qu'il  s'est  laissé  surprendre  par 
de  fausses  rumeurs,  et  qu'ils  ne  s'exposeroient  à  ces 
erreurs  s'ils  se  renfermoient  dans  ce  qui  leur  appartient  ; 
que  c'est  en  considération  de  cette  surprise  que  la  bonté 
du  !loi  excuse  les  remontrances; 

8°  Que  c'est  par  une  suite  de  sa  bonté  paternelle  i)our 
les  ofliciers  du  Parlement  de  Paris,  que  le  i\oi  a  bien 
voulu  encore  aujourd'hui  s'expliquer  à  eux  sur  des  prin- 
cipes que  personne  ne  peut  ni  ne  doit  mettre  en  ques- 
tion, et  que  Sa  Majesté  ne  pourroit  cesser  de  maintenir 
sans  manquer  à  ce  qu'elle  doit  à  elle-même  et  à  son 
État. 

Enfin,  que  le  Roi  est  bien  éloigné  de  vouloir  diminuer 
les  justes  prérogatives  de  son  Parlement  de  Paris,  qui 
est  le  siège  principal  de  sa  justice  souveraine,  qui  lui 
appartient  essentiellement  et  à  sa  couronne;  mais  qu'il 
veut  y  être  servi  et  obéi  par  ses  officiers,  qui  n'en  tien- 
nent l'exercice  que  de  lui.  Que  Sa  Majesté  les  écoutera 
toujours  volontiers  sur  les  objets  dont  ils  pourront  ré- 
gulièrement prendre  connoissance  pour  le  bien  de  son 
service  et  celui  de  ses  sujets,  et  qu'elle  y  aura  tout 


AVUIL    1759.  153 

réj?ard  que  les   occasions  pourront  lui    permettre'. 

Tout  le  monde  est  obligé  de  convenir  que  celte  ré- 
ponse est  écrite  et  dictée  supérieurement.  On  y  fait  parler 
le  Roi  en  souverain,  ce  qui  ne  lui  est  arrivé  depuis  long- 
temps; ou  y  détruit,  avec  tous  les  ménagements  possibles 
et  avec  art,  les  systèmes  si  souvent  répétés  dans  les  re- 
montrances du  Parlement  de  Paris  et  des  autres  Parle- 
ments :  1"  de  l'ancienneté  de  treize  cents  ans  du  Par- 
lement et  de  ses  droits  et  prétentions  ;  2°  d'nn  seul 
Parlement  de  France  divisé  en  plusieurs  Parlements,  et 
de  leur  union  entre  eux;  3°  du  droit  de  la  nation  supé- 
rieur à  celui  de  la  royauté^;  4"  on  y  établit  le  pouvoir 
absolu,  qui  appartient  au  souverain,  lequel  approche 
fort  du  pouvoir  arbitraire  contre  lequel  on  a  tant  ré- 
clamé, mémo  dans  des  cas  où  il  n'en  devoit  pas  être 
question.  En  sorte  qu'on  a  prévenu,  dans  cette  réponse, 
bien  des  questions  de  politique  qui  ne  sont  pas  nettement 
exposées  dans  les  remontrances  présentes. 

MM.  du  Parlement  auront  le  temps  de  faire  leurs  ré- 
flexions sur  cette  réponse,  où  il  ne  s'agit  ni  de  consti- 
tution, ni  de  billets  de  confession,  ni  des  atTaires  de 
l'Église,  et  l'on  verra  ce  que  les  esprits  les  plus  vifs  et 
les  [ilus  iuipiiets,  qui  sentiront  bien  le  coup  que  cela 
porte  à  leurs  projets,  diront  à  la  première  assemblée. 

i.  Plus  on  avance  dans  la  seconde  moitié  du  dix-huitième  siècle,  et  plus 
on  a  souvent  l'occasion  de  répéter  cette  remarque,  à  savoir  que  la  révolution 
marche  à  grands  pas.  Le  Roi,  après  avoir  imposé  silence  au  Parlement,  eu 
arrive  maintenant  à  défendre  et  à  justifier  sa  propre  autorité.  Le  monarque 
a  beau  dire  que  personne  ue  peut  ni  ne  doit  mettre  en  question  les  principes 
qu'il  pose  dans  sa  réponse;  il  se  compromet  lui-même,  en  les  discutant,  et 
il  semble  qu'il  anticipe  sur  l'avenir,  pour  réfuter  la  déclaration  des  droits  de 
l'homme,  qui  se  trouve  tout  entière  en  germe  dans  les  théories  parlemen- 
taires. Cn.   LuUANDRE. 

2.  Voici  la  souveraineté  du  peuple  nettement  indiquée,  et  cette  souve- 
raineté c'est  le  Parlement  qui  la  soutient,  mais  sans  en  avoir  encore  nettement 
la  conscience  et  tout  en  protestant  de  son  respect  pour  la  royauté.  Ce  qu'il  y 
a  du  reste  de  curieux,  c'est  que  le  Parlement  n'entrevit  jamais  les  consé- 
quences des  débats  qu'il  ne  cessait  do  soulever,  et  que,  tout  en  préparant  la 
chute  de  la  royauté,  il  se  montrait  grand  partisan  du  Uoi.  ildcin.) 


154  JOURNAL   DE   BARBIER. 

Depuis  que  M.  de  Silhouette  est  contrôleur  général, 
que  l'on  dit  être  un  homme  à  systèmes  et  ayant  de  grandes 
connoissances,  non-seulement  sur  la  marine,  mais  aussi 
pour  les  détails  du  gouvernement,  on  parle  de  nouveaux 
projets,  un  surtout,  très-grand,  car  il  ne  s'agiroit  pas 
moins  que  de  supprimer  les  fermes  générales,  tous  les 
im|)ôts,  les  tailles,  etc.,  et  de  mettre  une  taxe  par  tête 
ou  capilation  par  jour  sur  tous  les  sujets  du  royaume, 
proportionnée  aux  états  et  facultés'.  Suivant  ce  projet, 
le  Roi  doubleroit  au  moins  ses  revenus  et  seroit  le  plus 
riche  souverain  de  l'Europe,  et  chaque  particulier  ga- 
gneroit  plus  de  moitié  sur  sa  dépense  annuelle,  parce 
que  tout  ce  que  l'on  consomme  soit  pour  la  nourri- 
ture, soit  pour  l'entretien,  paye  des  droits  considé- 
rables. Cela  est  grand  dans  la  spéculation  du  calcul, 
mais  il  peut  y  avoir  bien  des  inconvénients  dans  l'exé- 
cution. 

D'autres  parlent  d'autres  projets  moins  généraux. 
Quoi  qu'il  en  soit,  il  faut  qu'il  y  ait  quelque  chose;  car 
l'on  dit  que  mercredi  II  on  a  distribué  des  mémoires  à 
tous  les  ministres,  pour  les  examiner  et  faire  des  ré- 
flexions, et  qu'après  les  fêtes  de  Pàqiies  il  doit  y  avoir 
un  grand  conseil  à  Versailles,  composé  de  tous  ceux  qui 
sont  du  Conseil  d'État,  du  Conseil  des  Dépêches  et  du 
Conseil  des  Finances,  que  l'on  réunit.  L'on  verra  si  ce 
conseil  aura  lieu  et  à  peu  près  de  quoi  il  aura  été 
question. 

Le  mardi  de  Pâques,  17  avril,  le  Roi  a  tenu  effecti- 
vement ce  grand  conseil,  qui  a  duré  trois  heures,  et  dans 
lequel  on  a  opéré  bien  des  choses  dont  on  pailoit  diffé- 
remment dans  Paris. 

Du  lundi  23,  il  est  sorti  de  l'Imprimerie  royale  trois 

1.  r.eltp  idée  de  riiuité  de  l'impôt  n'appartenait  point  à  Silhouette;  elle 
avait  elé  émise  pour  la  première  fois  par  Vauban,  reprise  par  Law,  adoptée 
ensuite  par  Silboucttc  ,  et  nous  l'avons  vu  de  nos  jours  reprise  encore  en 
êous-œuvre  par  quelques  écrivains  des  écoles  socialistes. 


AVRIL    17.19.  155 

arrêts  du  Conseil,  avec  loltros  paionles  adressées  i\  la 
Cour  des  Aides  pour  les  fermes  géuérales,  et  deux  dé- 
clarations, l'une  à  la  Cour  des  Aides,  sur  les  tailles, 
l'autre  à  la  Chambre  des  Comptes,  sur  les  pensions  ac- 
cordées par  le  Roi;  le  tout  daté  du  17  avril  et  enregistré 
le  23.  Cela  étoit  par  conséquent  imprimé  d'avance. 

A  l'égard  des  fermes  générales,  le  bail  a  encore  trois 
ans  à  courir  ;  les  soixante  fermiers  généraux  avoient 
chacun  un  fonds  d'un  million,  dont  ils  avoient  l'intérêt 
au  denier  dix,  au  moins  douze  mille  livres  de  droits  de 
présence,  et  la  totalité  des  bénéfices  de  fin  de  chaque 
année,  qui  alloient  bien  pour  chacun,  dit-on,  à  cent 
cinquante  mille  livres. 

Mais  on  compte  qu'il  n'y  en  avoit  pas  dix  ou  douze 
qui  fussent  seuls  propriétaires  de  leurs  fonds  et  jouis- 
sants de  tous  les  bénéfices.  Ils  avoient  des  croupiers; 
un  grand  nombre  des  gens  de  la  Cour,  seigneurs  et 
dames,  avoient  par  protection  des  parts  dans  la  place 
de  ceux  qu'ils  avoient  faits  fermiers  généraux  :  un  quart, 
une  moitié,  ou  des  pensions  que  chacun  des  fermiers 
faisoient.  On  dit  même  que  MM.  de  Séchelles  et  M.  de 
Moras,  son  gendre,  ci-devant  contrôleurs  généraux  des 
finances,  avoient  des  parts  pour  huit  cent  mille  livres 
de  rente,  plus  ou  moins.  Or  tout  ceci  est  changé  à  com- 
mencer du  1"  du  présent  mois  d'avril  : 

1°  Le  Roi  annule  tous  les  traités  des  croupiers,  toutes 
les  parts  et  portions  gratuites,  associations,  et  toutes 
les  pensions  de  tous  ceux  qui  ne  sont  pas  travaillants 
à  la  régie  ; 

2°  Les  fermiers  généraux  auront  l'intérêt  de  leurs 
fonds  à  cinq  pour  cent;  ils  pourront  rembourser  tous 
ceux  qui  leur  avoient  prêté  et  <à  qui  ilsdonnoient  part,  et 
jusqu'au  remboursement  ils  no  leur  payeront  que  cinq 
pour  cent. 

Le  Roi  leur  accorde,  outre  cela,  viiigt-(juatre  mille 
livres  par  an  de  droits  de  présence,  et  vingt-cinq  mille 


156  JOURNAL   PE    BARBIER. 

livres  par  an  de  gratification  pour  leur  travail  à  chacun  ^ 

3"  Les  fermiers  généraux  comptei^ont  tous  les  six  mois 

des  bénéfices  de  la  ferme,  tout  ce  que  dessus  et  les  frais 

de  régie  prélevés,  en  présence  de  quatre  commissaires 

1.  De  toutes  les  corporations  administratives  du  dix-huitième  siècle,  le 
Parlement  était  sans  contredit  celle  qui  coûtait  le  moins  cher;  nous  ne  parlons 
point  des  traitements  des  membres  de  cette  assemblée  célèbre  ,  lesquels 
traitements  consistaient  dans  l'intérêt  de  l'argent  qui  avait  été  versé  entre  les 
mains  du  gouvernement  pour  prix  des  charges,  mais  seulement  des  dépenses 
courantes  et  des  gratifications  payées  auï  présidents  et  conseillers.  On  eu 
jugera  par  la  pièce  suivante,  publiée  ici  pour  la  première  fois.  Il  nous  a 
paru  intéressant  de  mettre  en  regard  ce  que  le  Roi  payait  pour  les  frais  de 
justice  ,  les  pensions  des  premiers  magistrats  du  royaume  et  les  fermiers 
généraux. 

DÉPE>SES    DU    PAULEMENT    DE    PARIS. 

n  est  fait  emploi  annuellement  dans  l'État  du  Roi,  des  domaines  de  la  gé- 
néralité de  Paris,  pour  les  dépenses  du  Parlement  d'une  somme  de  70,1i5  liv. 
Savoir:  pour  dépenses  ordinaires.      .      .        33,675  liv. 
Et  pour  dépenses  imprévues 36,400 

70,075  liv. 

DÉTAIL    DES    dÉPEKSES    OBDISAIRES.  Liv.     Sols 

1»  Pour  les  messes  de  la  grande  salle  du  Palais.     .     .     .  400     » 

2"  Pour  le  chapelain  de  la  Conciergerie 200     « 

Z"  Peur  le  prédicateur  de  la  Conciergerie 45     » 

4°  Pour  les  buvettes 16,950     ■> 

5"  Pour  les  pensions   de    M.    le   premier   président  et   de 

MM.   les  présidents  du  Parlement 1,650     » 

6"  Les  pensions  de  MM.  les  présidents  des  Enquêtes.      .      .      -    2,250     » 
7"  A  M,  le  procureur  général,  deux  articles  :  l'un  de  160  liv., 

l'autre  de  200  liv 360     » 

8'^  A  MM.  les  avocats  généraux,  chacun  l'JO  liv.      .      .      .  360     " 

9»  A  M.  le  greffier  en  chef  civil 300     « 

10°  A  M.  le  greffier  en  chef  criminel 300     » 

1  r  Aux  trois   principaux   commis   au  greffe  de    la   Granil'- 

Chambre,  chacun  300  liv.,  ce  qui  fait 9f'0     » 

12°  Au   garde-sacs    de   la   Grand'Chambre 100     » 

130  Au  premier  commis  servant  au  greffe  criminel.    .     .      .  225     » 

14°  A  un  autre  commis  servant  au  greffe  criminel.      .      .      .  200     " 
15°  A  chacun  des  commis  aux  greffes  des  Enquêtes,  3  7  liv. 

10  sols,  ce  qui  fait  pour  les  cinq '''^    '** 

IG"  Aux  deux  anciens  commis  écrivant  en  peau*  au  criminel, 

chacun  75  liv ■     •  '^^     ' 

à  reporter.      .      .  24,5S2   10 
*  C'est-à-dire  sur  pardicmiti. 


AVRIL    1759.  157 

nommés  par  le  Roi,  lesquels  auront  droit  d'assister  aux 
difïérenls  comités  des  fermes  générales. 

4"  Los  fermiers  généraux   piendront  la  moitié  des 
bénéfices  réels  qu'ils  partageront  enlre  eux  soixante,  et 

Report.     .     .  24,BS2  10 

17°  Au  contrôleur  du  greffe  criminel 15G  • 

18°  Au  commis   des   présentations  criminelles 75  n 

19°  Au  commis  au  greffe,  garde-sacs  du  petit  criminel.      .     .  75  n 

20"  Au    premier   huissier 1  50  » 

21°  Au  greffier  de   la  Conciergerie 100  » 

22°  Au  secrétaire  de  M.  le  procureur  général 300  » 

23°  Au  lieutenant  criminel  de  robe  courte.     .....  75  » 

24°  Aux  huissiers  du  Conseil 75  » 

25°  A  l'avocat  du  Roi  et  au  procureur  du  Roi  de  la  Chambre 

du  Domaine,  chacun  75   liv 150  » 

26°  Aux  médecin  et   deux  chirurgiens  de  la  Cour,  chacun 

75  liv.,  ce  qui  fait  pour  les  trois 225  » 

27°  Aux  clercs  du  Palais  pour  la  plantatiou  du  mai.     ...  150  » 

28°  A  l'huissier  portier  du  Palais 75  » 

29°  Aux  deux  gardes  du  Palais  pour  leurs  gages 400  ■ 

30°  Aux  gardes  de  la  porte  du  Roi 37  10 

31°  Au  tapissier  et  au  naltier,  440  liv.,  savoir  :  150  liv.  pour 

le  tapissier  et  290  liv.  pour  le  nattier 440  „ 

32°  A  la  sage-femme  de  la  Conciergerie 500  n 

33°  Pour  la  confection  des  registres  civils 6,000  t 

34°  Pour  les  registres  criminels 600  n 

33,575   20 

La  somme  de  6,000  liv.,  qui  suffisait  il  y  a  trente  ans,  est  actuellement 

insuffisante  par  l'augmentation  du  parchemin  qui  sert  à  faire  ces  registres,  qui 

étoit  payé  autrefois  750  liv.   le  cent  de  bottes,  et  qui  est  actuellement  payé 

1,100  liv. 

On  demande  2,860  liv.  d'augmentation  pour  les  registres. 

DÉTAIL    DES    dÉPE:«SES    IMPRÉVDES. 

Ces  dépenses  sont  comprises -dans  l'État  du  Roi  dans  un  seul  article  de 
36,400  liv.  1  sol,  et  sont  de  deux  sortes  :  les  u!ics  dont  le  prix  varie  et  qui 
ont  été  arbitrées  dans  l'Etat  du  Roi  par  cslimalion,  et  les  autres  dont  le  prix 
est  Cst. 

Celles  dont  le  prix  est  fixe  sont  : 

1°  Les  réparations  de  l'Iiôtel  du  Bailliage 1  OOO  liv. 

2°  Le  papetier 1  2  50 

3°  Les  deux  principaux  commis  au  greffe  criminel  pour  les  af- 
faires instruites  à  la  requête  de  M.  le  procureur  général, 
chacun  400  liv.,  ce  qui  fait  pour  les  deux 800 

A  reporter.     .     .     3,050 
VII.  14 


158  JOURNAL  DE  BARBIER. 

le  Roi  prend  à  son  profit,  l'autre  moitié  des  bénéfices, 
sur  lesquels  il  crée  soixante-dix  mille  actions  à  mille 
livres  pièce  an  porteur,  dont  l'actionnaire  aura  l'intérêt 
à  cinq  |)Our  cent  et  sa  part  dans  le  restant  des  bénéfices, 
au  moyen  de  quoi  les  actionnaires  nommeront  entre 
eux  deux  syndics,  qui  assisteront  tous  les  six  mois  au 
compte  des  fermes,  et  le  fond  de  ces  actions  sera  rem- 
boursé, dans  le  courant  des  six  ans  de  bail  procbain,  sur 
le  pied  de  douze  cents  actions,  par  an,  par  numéros  cl 
par  voie  de  loterie. 

Au  moyen  de  cet  arrangement  et  de  la  vente,  par  le 
Roi,  de  ces  soixante-douze  mille  actions,  qui  se  délivre- 
ront ati  Trésor  royal  au  1"  mai,  le  Roi  tirera,  pour  les 
dépenses  de  la  guerre,  soixante-douze  millions  argent 
comptant,  sans  mettre  aucun  impôt  sur  ses  peuples. 

La  déclaration  du  Roi,  adressée  à  la  Cour  des  Aides, 
est  sur  les  tailles.  Tous  ceux  qui  ont  des  charges  et 
offices  dans  la  maison  du  Roi  et  dans  les  maisons  royales, 
dont  il  y  a  un  très-grand  nombre,  sont  exempts  des 
tailles.  Ces  charges  ne  s'achètent  même  que  pour  cela, 
et  sans  les  exercer.  Les  bourgeois  de  Pai  is,  de  Lyon 
et  autres  grandes  villes  ont  le  privilège  de  faire  va- 
Report.     .     .     .,    3,050  Tiv. 

4"  L'huissier  de  M.  le  procun^ur  général 300 

5°  Le   Dattier **0 

6°  Les  clercs  de  la  Bazoche 200 

7°  Le  garde-nuit  du  Palais *"*' 

8"  La   balayeuse ^* 

Ces  huit  articles,  qui  ne  varifiil  point,  moulont  à 3,784  liv. 

Les  dépenses  imprévues,  dont  le  prix  varie  et  arbitrées  dans  l'État  du  Roi 
par  estimation,  sont  : 

1"  Le  pain  des  prisonniers 5,000  1.    »  s. 

2»  Les  bougies 8,761      17 

3»  Les  bois •     •  9.000       • 

4°  Les  impressions,  frais  de  ptocès  criminels  à  la  requête 
de  M.  le  procureur  général,  capture  et  translation  de 

prisonniers 9,854 

looL 36,4001.    Is. 


AVUIL    1759.  159 

loir  par  leurs  mains  une  charrue  sans  j)ayer  de  taille. 

Toutes  ces  exemptions  et  privilèges  sont  suspendus 
pendant  la  guerre,  et  deux  ans  après  la  conclusion  de  la 
l)aix.  Les  syndics  et  collecteurs  de  toutes  les  paroisses 
sont  tenus  de  donner,  dans  un  mois,  un  état  des  noms 
de  ces  exempts  et  privilégiés,  de  leurs  possessions  et  du 
montant  du  revenu  par  estimation.  Cet  état  sera  en- 
voyé au  receveur  des  tailles,  de  là  à  l'intendant  de  la 
province,  et  ensuite  à  M.  le  contrôleur  général,  et 
M.  Tintondant  taxera  d'office  de  la  taille  tous  ces  exempts 
et  privilégiés. 

Les  syndics  donneront  de  même  un  état  de  tous  les 
taillables  et  contribuables  ordinaires,  et  aussi,  dans  un 
article  séparé,  des  curés,  ecclésiastiques,  gentilshommes 
et  autres  exempts  de  droit. 

Par  ces  états,  M.  le  contrôleur  général  acquerra  la 
connoissance  de  toutes  les  pro|)riétés  et  revenus  de  tous 
les  habitants  des  paroisses,  et  de  toute  condition,  pour 
en  faire  l'usage  qu'il  jugera  à  propos  dans  la  suite. 

On  a  exce[)té  de  cette  suspension  d'exemption  les  offi- 
ciers de  Cours  supérieures,  les  bureaux  de  finances,  les 
secrétaires  du  Hoi  de  la  grande  et  petite  Chancellerie, 
les  officiers  militaires  et  les  officiers  dans  les  troupes  de 
la  maison  du  Roi. 

On  ne  sait  point  si  cette  augmentation  de  (aillables, 
qui  sera  considérable,  ira  à  la  décharge  des  paysans  des 
paroisses  ou  au  profit  du  Roi.  Ce  dernier  est  à  |jrésumer, 
dans  les  circonstances  de  la  guerre. 

La  déclaration  du  Roi,  adressée  à  la  Chambre  des 
Comptes,  est  par  rapport  aux  difféientes  [leiisions  accor- 
dées par  le  Roi. 

Tous  ceux  qui  ont  des  pensions  et  gratifications  an- 
nuelles sont  tenus  de  donner,  dans  le  cours  de  l'année, 
une  déclaration  signée  d'un  des  motifs  sur  lesquels  ils 
les  ont  obtenues,  et  des  différentes  grâces  et  dignités  qui 
leur  ont  été  accordées,  soit  aux  secrélaiies  d'État,  soit  à 


IGO  JOURNAL   DE   BARBIER. 

M.  le  contrôleur  général,  pour,  sur  ces  déclarations,  les 
confirmer,  réduire  ou  éteindre,  et,  jusqu'à  cet  examen 
général,  le  payement  des  pensions  est  suspendu. 

Cet  article  regarde  tous  les  gens  de  la  Cour;  on  en 
excepte  les  princes  du  sang,  l'ordre  de  Saint-Louis,  les 
pensions  des  troupes  de  la  maison  du  Roi  attachées  à 
leur  emploi,  les  attributions  de  charge  de  plusieurs 
officiers  des  Cours  supérieures,  les  académies,  corps  et 
facultés  d'études  établis  à  Paris,  et  les  pensions  de  six 
cents  livres  et  au-dessous  des  officiers  déterre  et  de  mer, 
et  des  officiers  de  la  maison  du  Roi  et  de  leurs  veuves. 

Voilà  bien  des  règlements  dans  l'administration  des 
finances,  et  qui  intéressent  bien  des  sujets  du  Roi,  dans 
lesquels  le  Parlement  de  Paris  n'a  aucune  part. 

Dans  les  gazettes  de  France  et  de  Hollande,  il  n'est 
plus  question  depuis  longtemps  des  suites  de  l'instruc- 
tion du  grand  procès  de  Lisbonne,  surtout  par  rapport 
aux  jésuites  qui  étoient,  dit-on,  en  prison.  Les  jansé- 
nistes doivent  être  bien  piqués  de  ce  silence  et  de  cette 
inaction  en  Portugal. 

La  Gazette  de  France  du  28  confirme  et  détaille  une 
victoire  remportée  par  M.  le  duc  de  Broglie\  dans  le 

1.  Broglie  (Victor-François,  duc  de),  iic  en  1713,  mort  à  Munster  daus 
Pémigratiou  en  1804.  Nommé  commandant  de  l'armée  d'Allemagne,  il  fut 
créé  maréchal  à  quarante-deux  ans,  lo  seul  qui  l'ait  été  aussi  jeune,  depuis  le 
maréchal  de  Gassion,  qui  le  fut  à  trente-quatre  ans.  On  ne  peut  douter  qu'il 
n'eût  mérité  une  pareille  distinclion.  Le  général  Jomini,  l'un  des  plus  judicieux 
historiens  de  cette  guerre,  le  regarde  comme  le  seul  général  français  qui  s'y 
soit  montré  constamment  habile.  Le  maréclial  de  Broglie  continua  de  com- 
mander pendant  les  campagnes  de  1760  et  de  1761.  U  remporta  une  nou- 
velle -victoire  à  Corbach  ;  mais  n'ayant  pu  s'accorder  avec  le  maréchal  de 
Soubise,  qui  était  venu  se  joindre  à  lui,  il  fut  exilé  en  17  62.  Le  jour  où  cette 
nouvelle  fut  reçue  à  Paris,  on  donna  au  Théâtre-Français  Tancrède  ;  made- 
moiselle Clairon  appuya  avec  affectation  sur  ces  vers  : 

On  dépouille  Tancrède,  on  rexile,  on  l'outrage  ; 

C'est  le  sort  des  héros  d'être  persécutés. 

Le  public  en  fit  aussitôt  l'application  au  maréchal  de  Broglie,  et  l'actrice, 
aux  acclamations  des  spectateurs,  fut  obligée  de  les  répéter.  (Voir  Biograjihie 
universelle,  de  Michaud.) 


AVRIL    1759.  161 

village  deBerglien,  enlrc  Francfort  et  Hanau,  le  13  de 
ce  mois,  sur  l'armée  dos  alliés,  composée  des  Hessois, 
Hanovriens,  Anglois  et  Prussiens,  au  nombre  de  qua- 
rante mille  hommes,  commandée  par  le  général  prince 
Ferdinand  de  Brunswick.  Les  mouvements  respectifs 
des  deux  armées  ont  dure  depuis  le  malin  jusqu'au  soir. 
M.  le  duc  deBroglie  n'avoit  que  vingt-huit  mille  hommes. 
Les  ennemis,  selon  la  gazette,  ont  perdu  de  six  à  sept 
mille  hommes,  et  notre  perte  n'est  guère  que  de  trois 
mille  hommes,  tant  tués  que  blessés.  Le  prince  d'Issem- 
bourg,  général  ennemi,  a  été  tué.  Cette  victoire  est 
d'autant  plus  importante  qu'elle  déconcerte  tous  les 
projets  de  l'armée  des  alliés  pour  la  campagne,  qui  étoient 
de  s'emparer  de  Francfort  et  de  nous  faire  repasser  le 
Rhin.  Celte  armée  est  en  déroute,  et  de  plus,  le  14, 
M.  le  marquis  de  Saint-Germain,  lieutenant  général,  est 
venu  joindre  M.  le  duc  de  Broglie  avec  un  secours  de 
quinze  mille  hommes. 

Du  vendredi  27,  assemblée  des  Chambres,  ainsi  qu'elle 
avoit  été  remise,  pour  délibérer  sur  la  réponse  du  Roi 
du  8  avril.  Il  a  été  arrêté  qu'il  sera  fait  au  Roi  d'itéra- 
tives remontrances.  On  a  nommé  les  commissaires,  tant 
de  la  Grand'Chambre  que  des  Enquêtes,  qui  s'assemble- 
ront, jeudi  3  mai,  chez  M.  le  premier  président  pour  v 
travailler. 

Les  nouvelles  remontrances  seront  plus  difficiles  et 
plus  délicates,  si  le  Parlement  veut  entrer  dans  les  ques- 
tions du  droit  public  que  le  Roi  lui  a  fait  entendre  par 
sa  réponse. 

CHANGEMENT   AU   THÉATRE-FUANÇOIS. 

De  tout  temps,  il  y  a  eu  sur  le  théâtre  de  la  Comédie, 
de  chaque  côté,  (piatre  rangées  de  bancs  un  peu  en  am- 
l)hilhéiUre  jusqu'à  la  hauteur  des  loges,  renfermés  dans 
uni!  balustrade  et  grille  de  fer  doré  [tour  i)lacer  les  sjjcc- 
taleurs.   Dans  les  grandes  représentations,  on  ajoutoit 

14. 


162  JOURNAL   DE   BARBIER. 

encore,  le  long  de  la  balustrade,  une  rangée  de  ban- 
quettes, et,  outre  cela,  il  y  avoit  encore  plus  de  cinquante 
personnes  debout  et  sans  place  au  fond  du  tliéàtre,  qui 
fornioient  un  cercle.  Le  théâtre  n'étoit  rempli  et  occupé 
que  par  des  hommes,  pour  l'ordinaire;  en  sorte  que  le 
théâtre  étoit  Irès-rélréci  pour  l'action  des  acteurs.  Pour 
entrer  un  acteur  sur  la  scène,  il  falloit  faire  faire  place 
au  fond  du  théâtre,  pour  son  passage.  11  n'étoit  pas 
même  vraisemblable  qu'un  roi,  parlant  à  son  confident 
ou  tenant  un  conseil  d'État,  ou  un  prince  avec  sa  maî- 
tresse parlant  en  secret,  fussent  entourés  de  plus  de 
deux  cents  personnes. 

Cela  est  changé  dans  la  quinzaine  de  Pâques,  qu'il  y 
a  relàciie  au  théâtre  pour  trois  semaines.  On  a  travaillé 
au  théâtre,  et  l'on  a  supprimé  toutes  ces  places  sur  le 
théâtre  ;  on  a  pris  sur  le  parterre  pour  former  un  par- 
quet qui  tient  plus  de  cent  quatre-vingts  personnes; 
outre  l'orchestre,  on  a  diminué  l'amphithéâtre  pour 
allonger  le  parterre. 

Le  hindi  23  de  ce  mois,  lendemain  de  la  Quasimodo, 
on  a  joué  sur  ce  nouveau  théâtre.  Tout  le  monde  en  a 
été  content,  et  il  n'y  a  pas  de  comparaison.  Le  théâtre, 
sur  lequel  personne  n'entre  et  ne  paroit  plus,  représente 
une  salle  d'un  palais  et  un  autre  lieu  pour  les  comé- 
diens; l'action  des  acteurs  est  libre  et  l'illusion  est  bien 
mieux  conservée. 

Cette  dépense  va,  dit-on,  à  vingt  mille  livres;  mais 
M.  le  comte  de  Lauraguais-Brancas,  de  l'Académie  des 
Sciences',  amateur  des  arts,  a  donné  et  contribué  pour 

1 .  Lauraguais  (Louis-LéoQ-Félicilé,  duc  de  Braucas,  plus  connu  sous  le  nom 
de  comte  de),  né  à  Versailles  en  1733,  mort  en  1824,  cultiva  les  sciences  et 
les  lettres,  et  embrassa  les  genres  les  plus  divers  L'art  dramatique  et  la 
chimie,  le  droit  public  et  la  médecine,  furent  tour  à  tour  l'objet  de  son  appli- 
cation. En  1758,  il  fut  nommé  membre  adjoint  de  l'Académie  des  Sciences,  et 
il  était  à  sa  mort  le  doyen  des  académiciens  libres. 

A  la  Uestauration,  le  comte  de  Lauraguais  fut  compris  dans  la  première 
promotion  des  pair»  de  France,  sous  le  titre  de  duc  de  Brancas.  Voir,  pour 
plus  de  détails,  [&  Biographie  universelle,  supplém.,  t.  lxx,  p.  380. 


MAI    1759.  1C3 

quinze  cents  livres  et  s'est  réservé  une  petite  loge. 

Il  est  vrai,  cependant,  que  les  comédiens  y  perdront 
dans  les  grandes  représentations,  parce  qu'un  grand 
nombre  de  seigneurs  et  de  jeunes  gens  ne  venoient  sou- 
vent sur  le  Ihcàtre,  sans  avoir  de  place,  que  pour  voir  le 
spectacle  et  les  femmes  des  loges  et  se  faire  voir,  causer 
entre  eux  et  aller  et  venir  dans  les  chaufloirs,  causer 
avec  les  actrices,  commodités  et  amusements  qu'ils  n'au- 
ront '  eh  prenant  une  place  fixe  dans  le  parquet;  c'étoit 
autant  d'écus  de  six  livies  pour  les  comédiens.  Mais,  au 
surplus,  cela  est  infiniment  mieux;  il  semble,  à  présent, 
que  cela  n'auroit  dû  jamais  être  autrement. 

Du  dimanche  29,  on  a  chanté  un  Te  Deum  à  Notre- 
Dame,  où  toutes  les  Cours  ont  assisté,  et  on  a  tiré  un 
beau  feu  d'artifice  à  l'Hôlel  de  Ville,  avec  illiunination 
dans  la  ville,  puur  la  victoire  remportée  par  M.  le  duc 
de  Broglie. 


Od  parle  tl'iine  descente  en  Aiijltteire.  —  Lettre  d'un  banquier  à  son  cor- 
respondant. —  Vers  saliilqiiPs  sur  le  roi  de  Prusse.  —  Les  juifs  de 
Pologne. 

Du  jeudi  3,  les  commissaires  se  sont  assemblés  chez 
M.  le  premier  président  pour  arrêter  les  objets  des  ité- 
ratives remontrances  au  Koi,  au  sujet  du  Parlement  de 
Besançon  et  sur  la  réponse  du  Roi;  maison  n'y  a  rien 
fait,  et  l'assemblée  est  remise  à  jeudi  10  de  ce  mois. 

Ou  disoit  que  l'armée  russe  avoil  remporté  une  vic- 
toire considérable  sur  les  Prussiens,  mais  cela  ne  s'est 
pas  confirmé. 

On  a  fait  aussi  courir  le  bruit  que  M.  le  duc  de  Broglie 
étoit  disgracié,  qu'il  alloit  aux  eaux  d'Aix-la-Chapelle 
depuis  sa  victoire,  cela  ne  peut  venir  que  de  gens  mal 
intentionnés. 

1.  11  faudrait  ajouter  le  mot  pas  pour  que  la  phrase  fût  complète,  mais 
cette  sorte  d'ellipse  est  très-fiéqueulc  chez  Barbier. 


1  64  JOURNAL   DE    BARBIER. 

On  parle  aussi  d'une  descente  que  nous  devons  faire 
en  Angleterre  avec  notre  flotte,  qui  est  prête  à  Brest,  et 
vingt-cinq  mille  hommes  de  troupes.  11  y  a  apparence 
qu'on  ne  répand  ce  bruit  que  pour  faire  peur  aux  An- 
glois,  et  les  obliger  de  conserver  leurs  troupes  dans  leur 
île.  Il  est  toujours  certain  que  les  papiers  perdent  à 
Londres  et  que  le  crédit  baisse,  ce  qui  est  avantageux 
pour  nous. 

On  a  répandu  dans  le  public  une  lettre  imprimée  d'un 
banquier  à  son  correspondant,  au  sujet  des  cinq  derniers 
arrêts  du  Conseil.  Cet  ouvrage  vient  de  la  part  de  M.  de 
Silliouette,  contrôleur  général;  il  est  bien  écrit;  c'est 
la  justification  de  l'opération  des  finances  contre  les 
plaintes  de  ceux  qui  ont  des  croupiers,  des  parts  dans  les 
fermes  générales;  de  ceux  qui  ont  des  pensions  du  Roi 
et  de  tous  les  officiers  du  Roi  exempts  de  taille,  ce  qui 
fait  un  grand  nombre  de  méconlenls,  tant  à  la  Cour 
qu'à  la  ville. 

VERS    SUR    LE    ROI    DE    PRUSSE. 

Le  moustre  profana  mille  talents  divers; 
Les  humains  l'admiroient,  ils  furent  ses  victimes. 
Barbare  en  actions  et  philosophe  en  vers, 
11  chanta  les  vertus  et  commit  tous  les  crimes. 
Ennemi  de  Vénus',  cher  au  dieu  des  combats, 
De  larmes  et  de  sang  son  àme  fut  nourrie. 
Cent  mille  hommes  par  lui  reçurent  le  trépas. 
Et  pas  un  n'en  reçut  la  vie\ 

H  y  a  une  secte  de  juifs  en  Pologne,  au  nombre  de 
six  mille,  qui  ont  demandé  au  primai  du  royaume  à  être 
baptisés  et  la  protection  du  gouvernement;  Gazelle  de 
France;  cela  est  assez  extraordinaire. 

1.  U  n'aime  point  les  femmes.  (IS'ole  de  Barbier.) 

2.  H  ii"a  i)uint  d'cufaut.  [Idem.) 


JUIN    1759.  165 


Juin. 


Les  An(;lais  s'emparent  de  la  Guadeloupe.  —  Avantages  remportés  par  les 
Français  dans  les  Imles.  —  Le  Roi  a  des  dartres,  et  ne  veut  pas  suivre  de 
régime.  —  Préparatifs  d'une  descente  en  .Angleterre.  —  Bateaux  plats; 
canons  tirant  vingt  coups  par  minute. 

Les  Anglois  se  sont  emparés  sur  nous  de  l'île  de  la 
Guadeloupe,  dans  la  Marliniquc,  après  une  assez  longue 
défense  de  la  part  des  habilants.  Un  secours,  quiy  arri- 
voit,  est  arrivé  de  quelques  heures  trop  tard;  la  capitu- 
lation étoit  faite  et  signée,  ce  qui  a  été  su  à  la  fin  de  ce 
mois-ci. 

D'un  autre  côte,  nous  avons  remporté  des  avantages 
assez  considér.iblos  sur  les  Anglois,  dans  les  Indes,  à  la 
côte  de  Coromandcl.  On  dit  même  que  nous  avons  pris 
Madras \  qui  est  un  de  leurs  comptoirs  très-important. 
[  Le  Roi  a  toujours  son  incommodité  sans  être,  Dieu 
merci,  malade.  Son  incommodité  vient  de  dartres  sur  le 
corps,  qui  causent  des  démangeaisons,  ce  qui  ne  peut 
venir  que  d'un  sang  écliauiïé.  On  lui  a  fait  des  remèdes, 
des  eaux,  purgalions,  et  il  a  été  baigné  tout  ce  mois. 
On  lui  a  défendu  le  café,  dont  il  prenoit  beaucoup  et 
trop  fuit,  le  faisant  lui-même,  comme  aussi  de  monter 
à  cheval  et  de  ne  pas  manger  certaines  choses.  Mais  il 
a  beaucoup  de  peine  à  observer  le  régime  qu'on  lui 
prescrit,  et  comme  il  sait  bien  dire  qu'il  ne  veut  pas  et 
qu'il  est  le  maître,  la  fonction  des  premiers  médecins  et 
chirurgiens  est  critique;  ils  ne  peuvent  pas  dire  comme 
chez  un  particulier  :  que  si  on  n'observe  pas  leur  ordon- 
nance, ils  ne  reviendront  plus  chez  le  malade.  On  dit 
toujours  que  cela  va  mieu.x  ;  mais  la  cause  de  l'incom- 
modité subsiste  toujours,  et  il  n'est  pas  possible  qu'une 
grande  quantité  de  bains  n'alToiblisse  Sa  Majesté. 

Notre  embarquement  de  Brest  devient  sérieux  de  plus 

1.  Cette  nouvelle  était  fausse.  Ce  fut  en  décembre  1758  que  le  comte  de 
Lally  mit  le  siège  devant  Madras  ;  mais  il  ne  put  s'emparer  que  de  la  ville 
basse,  et  il  avait  été  forcé  de  battre  en  retraite  au  mois  de  février  1759. 


166  JOURNAL  DE  BARBIER. 

en  plus;  les  Anglois  en  sont  inquiets,  et  l'on  prend  à 
Londres  toutes  les  mesures  pour  s'y  opposer  et  mettre 
leurs  côtes  en  sûreté  ;  mais  ils  ont  plus  de  milices  que 
de  troupes  réglées. 

On  a  travaillé  continuellement  sur  les  ports  du  Havre, 
de  Brest  et  autres;  et,  enfin,  il  y  a  acluellemenl  deux 
cents  bateaux  plats  tous  faits,  dit-on,  dans  la  grande 
perfection,  ayant  chacMui  deux  canons  :  l'un  à  un  bout 
et  un  à  l'autre.  On  a  essayé,  depuis  quinze  jours  à  l'ar- 
senal, de  petits  canons  qui  tirent  vingt  coups  dans  une 
minute,  ce  qui  paroît  incroyable;  mais  l'expéiience  est 
sûre  et  a  été  vue  par  bien  des  personnes.  Ces  canons 
sont  de  deux  livres  de  balle;  il  y  a  sept  hommes  pour 
servir  chaque  canon,  et  en  demi-minute,  le  canon  est 
démonté,  transporté  par  ces  sept  hommes  et  remonté. 

11  se  fait  continuellement  des  envois  de  ces  canons, 
de  boulets  et  autres  agrès  à  Orléans,  que  l'on  embarque 
sur  la  Loire  pour  leur  destination  en  Bietagne.  Il  y  a  en 
outre  de  ces  deux  cents  bateaux  plats  une  flotte  de  vingt- 
cinq  vaisseaux  de  guerre  pour  l'escorter.  L'on  compte 
que  l'embarquement  sera  au  moins  de  cinquante  mille 
hommes.  On  dit  même  qu'il  partira  incessamment  un 
détachement  des  corps  de  la  maison  du  Roi,  gardes 
françoises,  gardes  du  corjts,  mousquetaires,  gendarmes 
et  chevau-légers  pour  se  rendre  sur  les  côtes  de  Breta- 
gne; d'autres  disent  même  qu'ils  seront  de  l'embarque- 
ment. On  sait  sûrement  que  c'est  M.  le  marquis  de 
Conflans  qui  commandera  la  flotte;  mais  on  ne  sait  pas 
bien  qui  aura  le  commandement  des  troupes  du  débar- 
quement; on  nomme  M.  le  prince  de  Conti,  M.  le  maré- 
chal prince  de  Soubise,  M.  le  maréchal  de  Clermont, 
avec  M.  de  Chevert  et  autres  lieutenants  généraux  ; 
mais,  dans  le  vrai,  cela  est  fort  incertain,  aussi  bien  que 
la  destination  du  débarquement.  Toute  cette  grande 
exiiédition  ne  peut  se  faire  que  vers  le  mois  de  sep- 
tembre. 


JUILLET  1759.  167 

Au  surplus,  l'argent  ne  manque  pas  pour  ces  grands 
préparatifs;  tout  est  bien  payé.  On  en  a  l'obligation  à 
M.  de  Silhouette,  contrôleur  général,  car  la  ferme  des 
postes  est  encore  augmentée  de  ce  mois-ci  de  trois  mil- 
lions cinq  cent  mille  livres  par  an,  saus  compter  ce  qui 
arrivera. 

Malgré  cela,  bien  des  gens  pensent  qu'on  ne  peut  pas 
exécuter  une  pareille  entreprise  de  descendre  en  Angle- 
terre, sans  que  nous  soyons  secourus  et  aidés  par  quel- 
ques puissances  étrangères;  c'est  ce  qu'on  saura  d'ici cà 
deux  mois. 

Si  le  projet  n'étoit  que  pour  intimider  les  Anglois,  et 
peut-être  faire  murmurer  la  nation,  il  n'y  auroit  que  la 
dépense  à  regretter;  mais  si  on  avoit  le  malheur  d'é- 
chouer par  des  événements,  même  imprévus,  nous  tom- 
berions dans  une  triste  situation. 

Au  surplus,  jusqu'ici  la  campagne  commence  assez 
heureusement  en  Allemagne.  M.  le  duc  de  Broglie  d'un 
côté  et  M.  le  maréchal  de  Conlades  de  l'autre  donnent 
de  l'occupation  au  prince  Ferdinand  de  Brunswick,  et 
nous  avançons  peu  à  peu  sur  la  Hesse  et  sur  le  pays  de 
Hanovre. 

«laillet. 

On  lit  des  remontrances  au  Parlement.  —  Revue  de  la  maison  du  Roi.  —  Le 
duc  de  Broglie,  prince  de  l'empire.  —  Les  Angliis  bombardent  le  Havre. 
Pelils  succès  en  Allemagne.  —  M.  de  Silhouette,  ministre  d'Etat.  —  Créa- 
tion de  Vordre  du  Mérite  miliUiire.  —  Le  duc  de  Broglie  s'empare  de 
plusieurs  villes,  —  Augmentation  des  ports  de  lettres  —  Etablissement 
de  la  petite  poste  h  Paris.  —  Le  Parlement  envoie  une  dépulatioa  à  Ver- 
sailles*, réponse  du  Roi.  —  On  parle  d'impôts  considérables.  —  Ce  qu'on 
appelle  offices  privés  an  Parlement.  —  Les  trente-deux  exilés  du  Parle- 
ment de  Besançon. —  Les  prétentions  des  Cbambres  des  Enquêtes.  — 
Réponse  du  Roi  sur  les  principes  de  la  souveraineté. 

Du  mardi  3  juillet,  assemblée  des  Chambres  au  Parle- 
ment. On  y  a  lu  les  nouvelles  remontrances  au  sujet  du 
Parlement  de  Besançon  et  de  la  dernière  réponse  du  Pioi, 
mise  en  gazette.  M.   le  premier  président  avoit  été 


168  JOURNAL   DE   BARBIER. 

chargé  par  la  compagnie  de  rédiger  ces  remontrances, 
et  elles  ont  été  agréées;  apparemment  qu'elles  ne  sont 
pas  aussi  fortes  qu'on  se  l'imagine;  et  il  a  été  arrêté  que 
messieurs  les  gens  du  Roi  iroient  demander  jour  au  Roi 
pour  lui  présenter;  mais  on  n'a  pas  déterminé  le  jour, 
ou  du  moins  on  ne  le  sait  pas,  attendu  que  le  Roi  ne 
reste  presque  pas  à  Ver^ailles. 

Du  mercredi  4,  le  Roi  a  fait  à  Marly,  au  Trou-d'Enfer, 
la  revue  de  toute  sa  maison,  cavalerie,  c'est-à-dire  des 
grenadiers  à  cheval,  gardes  du  corps,  mousquetaires, 
gendarmes  et  chevau-légers.  Le  Roi  ne  fait  cette  revue 
générale  que  tous  les  quatre  ans.  Toute  la  famille  royale, 
même  madame  la  Dauphine,  qui  est  avancée  dans  sa 
grossesse,  et  tous  les  enfants  de  France,  ont  assisté  à 
cette  revue  dans  des  calèches;  mais  il  n'y  avoit  point  de 
princes  du  sang.  Le  Roi  étoit  venu  de  Versailles  à  Marly 
pour  la  revue  seulement,  et  il  s'en  est  retourné  après  à 
sa  maison  de  Saint-Hubert  pour  y  passer  quelques  jours. 
Il  y  avoit  à  Marly  une  si  grande  afflucnce  de  carrosses, 
que,  quoique  la  revue  ait  fini  après  cinq  heures,  comme 
il  a  fallu  lai-ser  défiler  les  troupes,  la  première  file  des 
carrosses  n'est  arrivée  à  i^\ris  qu'à  onze  heures  sonnées. 

La  reine  de  Hongrie  a  créé  M.  le  duc  de  Broglie, 
lieutenant  général,  prince  de  l'Empire. 

11  s'est  répandu  une  mauvaise  nouvelle,  mais  vraie. 
Une  flotte  angloise  a  bombardé  ces  jours  passés  la  ville 
du  Havrc-de-Gràcc,  où  sont  tous  nos  bateaux  plats  pour 
l'embarquement  et  plusieurs  frégates.  H  y  a  eu  une 
église  et  une  grande  hôtellerie  fort  endommagées.  On  ne 
parle  point  d'autres  dégâts.  On  a  fait  dépaver  la  ville,  et 
on  attend  la  suite  des  nouvelles  à  ce  sujet,  à  cause  de 
la  grande  marée  eu  pleine  lune,  mardi  10  de  ce  mois, 
qui  faciliteroit  leur  approche. 

On  a  fait  à  Paris,  à  l'ordinaire,  le  mal  bien  plus  grand 
qu'il  n'est  jusqu'ici.  Il  s'agit  de  savoir  si  on  pourra  les 
obliger  avec  le  canon  à  se  retirer.  Le  dommage  n'a 


JUILLET    1759.  169 

pas  été  considérable  ,  et  la  llolte  s'est  enfin  retirée. 

M.  le  duc  de  Croglic,  sons  les  ordres  de  M.  le  maré- 
chal de  Contades,  avance  toujours  un  peu  dans  la  Wesl- 
phalie.  11  a  pris  la  petite  ville  de  Minden  et  fait  quatorze 
cents  prisonniers.  11  y  a  eu  aussi  quelque  avantage  du 
côté  (le  Munster,  dont  on  compte  faire  le  siège,  et  il  y 
a  apparence  que,  dans  peu,  on  se  mettra  sérieusement 
en  possession  du  pays  et  de  la  ville  de  Hanovre. 

Les  gens  du  Roi  ont  eu  jour  du  Roi  à  dimanche  22  de 
ce  mois,  pour  recevoir  les  nouvelles  remontrances  du 
Parlement  de  Paris,  an  sujet  du  Parlement  de  Besançon. 
Les  gens  tranquilles  sont  fâchés  de  cette  nouvelle  dé- 
marche. 

On  parle  toujours  de  notre  embarquement  [)Oiir  l'An- 
gleterre. Il  y  a  déjà  quelque  temps  (pie  M.  le  marquis 
de  Conflans  doit  être  arrivé  h  Brest.  Les  détachements  de 
chaque  corps  de  la  maison  du  Roi,  tant  infanterie  que 
cavalerie,  qui  sont  désignés,  n'ont  point  encore  reçu 
ordre  de  marcher  pour  Brest;  on  est  toujours  incertain 
sur  cet  embarquement  et  encore  plus  inquiet  sur  le  suc- 
cès; mais  il  est  à  craindre  qu'en  attendant  les  Anglois 
ne  s'emparent  de  Québec  et  do  tout  le  Canada. 

Le  18  de  ce  mois,  M.  de  Silhouette,  contrôleur  géné- 
ral, est  entré  dans  le  Conseil  d'État,  en  qualité  de  mi- 
nistre d'État. 

Le  Roi  a  établi,  par  une  ordonnance,  im  nouvel  or- 
dre de  chevalerie  sous  le  titre  du  mérite  militaire  ^ 
pour  récompenser  les  officiers  des  régiments  suisses 
et  étrangers,  qui  sont  protestants  et  qui  comme  tels 
no  pouvoient  pas  être  faits  chevaliers  de  Saint-Louis'. 
Cet  ordre  sera  une  croix  d'or  attachée  à  la  bouton- 
ni(;re  avec  tm  ruban  bleu  foncé  sans  être  onde.  11  y  aura, 
d'un  côté,  une  épée  en  pal,  avec  ces  mots  :  pro  vir- 
tutc  bellica,  et,  sur  le  revers,  une  couronne  de  lauriers, 

1.  On  coniplail  alors  en  France  douze  régiments  suisses,  huit  régiments 
allemands,  trois  irlandais,  un  suédois  ot  une  bri^;adc  ceossaisc. 

Ml.  ..  15 


170  JOURNAL  DE  BARBIER. 

avec  celte  légende,  Ludovicus  inatituit  1759.  Il  y  aura 
quatre  chevaliers  qui  porteront  celte  croix  avec  un  large 
ruban  bleu  mis  en  écharpe ,  et  deux  chevaliers  qui  au- 
ront sur  l'habit  et  sur  le  manteau  une  broderie  d"or. 

M.  le  duc  de  Broglie  s'est  emparé  de  la  ville  de  Min- 
den  l'épée  à  la  main,  où  il  y  avoit  de  l'artillerie  et  des 
provisions,  et  a  fait  mille  prisonniers.  Nos  troupes  ont 
investi  Munster,  et  d'autres  la  ville  de  Lipztat,  en  sorte 
que,  suivant  les  apparences,  nous  serons  bientôt  maîtres 
du  pays  de  Hanovre. 

Déclaration  du  Roi  du  8. juillet,  enregistrée  au  Parle- 
ment le  17  de  ce  mois,  par  laquelle  le  Roi  augmente  le 
pui  t  des  lettres  et  paquets,  dans  tout  le  royaume,  au 
moins  d'un  tiers  en  sus  au  delà  du  tarif  ancien  fait 
en  1 703  ;  en  sorte  que  les  lettres  de  trois  sols  seront  à 
quatre  sols  et  ainsi  des  autres.  Il  y  a  un  tarif,  pour  toutes 
les  villes  du  royaume  pour  les  lettres  et  paquets,  annexé 
cà  la  déclaration. 

Plus,  le  Roi  établit  un  bureau  de  correspondance  par 
poste  entre  les  citoyens  de  la  ville  de  Paris ,  dans  l'en- 
ceinte des  barrières,  moyennant  deux  sols  par  lettres, 
que  l'on  payera  d'avance  au  bureau  oîi  l'on  mettra  la 
lettre,  sans  gêner  néanmoins  la  liberté  de  ceux  qui  vou- 
dront envoyer  des  lettres  dans  Paris  par  des  domesti- 
ques, savoyards,  ou  autres,  comme  l'on  a  fait  ci-devant. 

L'augmentation  des  lettres,  et  cet  établisseaient  de 
poste  dans  Paris,  auront  lieu  à  commencer  du  premier 
août  prochain. 

Cette  déclaration  a  été  regislrée  en  Parlement ,  les 
Chauibies  assemblées,  purement  et  simplement,  en  sup- 
pliant néanmoins  Sa  Majesté,  après  la  guerre,  de  faire 
cesser  ou  de  diminuer  les  impositions  les  plus  onéreuses 
à  ses  peuples. 

On  ne  croit  pas  que  l'établissement  de  cette  poste 
dans  Paris,  qui  doit  se  faire  pour  le  compte  du  Roi,  ait 
un  grand  succès. 


JUILLET    1759.  171 

Mais  l'augmentation  des  ports  de  lettres  et  de  paquets 
doit  faire  un  profit  considérable,  parce  qu'il  n'en  coûte 
pas  un  sol  de  frais  de  plus  pour  taxer  une  lettre  sept 
sols,  au  lien  de  cinq  ou  six  sols  qu'elle  payoit. 

Dimanche  22  juillet,  M.  le  premier  président  et  deux 
autres  présidents  ont  porté  au  Roi,  à  Versailles,  après  sa 
messe,  les  nouvelles  remontrances  du  Parlement  au  su- 
jet du  Parlement  de  Besançon,  lesquelles,  dit-on,  sont 
assez  étendues  sur  les  grands  principes  du  ParlomenJ. 

Comme  le  Roi  et  le  ministère  avoient  eu  déjà  com- 
numication  du  contenu  de  ces  remontrances,  le  Roi, 
après  avoir  reçu  ces  remontrances  pour  les  examiner 
dans  son  Conseil,  a  dit  à  ces  messieurs  qu'il  attendroit 
lundi  23  la  grande  députation  du  Parlement ,  pour  en- 
tendre et  recevoir  la  réponse  de  Sa  Majesté,  à  une 
heure. 

Lundi  23 ,  la  grande  députation  s'est  rendue  à  Ver- 
sailles. La  réponse  du  Roi  est,  dit-on,  fort  entortillée  et 
assez  longue. 

Mardi  24 ,  assemblée  des  Chambres  au  Palais  pour 
entendre  la  réponse  du  Roi.  La  Cour  a  nommé  des  com- 
missaires pour  l'examiner,  et  elle  avisera  après  sur  ce 
qu'elle  aura  à  faire. 

11  faut  attendre  les  remontrances  et  la  réponse  du  Roi 
pour  pouvoir  juger  du  mérite  de  l'une  et  de  l'aiilre.  Si  la 
réponse  a  été  faite  par  l'auteur  de  la  dernière,  il  y  a  ap- 
parence que  le  Parlement  n'en  sera  pas  content. 

On  parle  d'impôts  considérables  ' ,  mêmed'un  troisième 

1 .  Les  charges  publiques  s'augmentaieut  chaque  jour  dans  une  proportion 
(ie  plus  en  plus  menaçante  ;  et  les  dépenses  étaient  excessives,  pour  une  époque 
où  l'État  n'avait  point  encore  à  sa  charge  aucun  de  ces  grands  travaux  d'uti- 
lité générale  qui  lui  incombent  aujourd'hui.  •  En  1763,  dit  M.  Henri  Martin, 
les  rentes  perpétuelles  à  elles  seules  s'élevaient  à  quatre-vingt-treize  millions 
et  demi,  au  capital  de  deux  milliards  cent  cinquante-sept  millions,  et  il  exis- 
tait en  outre  une  niasse  très-considérable  de  rentes  viagères  et  de  tontines, 
sans  parler  de  la  dette  flottante  et  des  aliénations  de  revenus.  Les  anticipa- 
tions sur  les  revenus  fulurs  allaient  à  quatre-vingts  millions.  On  n'était  pas 
même  quitte  des  charges  extérieures  de  la  guerre.  Ou  dut  payer,  de  1762  à 


172  JOURNAL   DE   lîAllBIER. 

vingtième  sur  les  biens,  pour  quoi,  dit-on,  il  y  aura  un 
lit  de  justice  à  V^ersailles,  pensant  bien  que  le  Parlement 
ne  passeroit  pas  ces  impôts;  mais  c'est  peut-être  des 
bruits  de  Paris. 

Du  jeudi  26  juillet,  il  y  a  eu  assemblée  dos  commis- 
saires du  Parlement  dans  la  Cbambre  de  Saint-Louis,  au 
sujet  du  parti  à  prendre  sur  la  dernière  réponse  du  Roi, 
du  23,  aux  remontrances.  1,'assemblée  a  duré  depuis 
quatre  heures  jusqu'à  six  heures  et  demie  du  soir.  Les 
avis  ont  été  partagés  :  les  uns  voudroient  de  nouvelles 
remontrances,  d'autres  de  simples  représentations  par 
une  députation  dont  le  chef  parle  au  l\oi  ;  on  ne  laisse 
rien  par  écrit;  d'autres  enfin,  qui  sont  les  plus  doux, 
veulent  simplement  que  la  compagnie  charge  M.  le  pre- 
mier président  de  lui  rendre  ses  bons  offlces  auprès  du 
Roi,  c'est-à-dire  d'aller  seul  parler  au  Roi,  attendu  qu'on 
peut  dire  des  choses  qu'on  ne  peut  ni  ne  doit  écrire,  et 
qui  soit  sujet  à  être  mis  dans  des  registres;  c'est  ce 
qu'on  appelle  offlces  privés.  Ces  commissaires  rendront 
cbacuncom|)le  à  leurs  Chambres,  pour  aviser  sur  le  parti 
que  l'on  prendra.  Les  Enquêtes  ordinairement  crient 
toujours  au  plus  fort. 

Le  Parlement  de  Besançon  est  toujours  dans  le  même 
élat,  c'est-à-dire  que  les  trente-deux  exilés  le  sont  lou- 
jotns;  cependant  le  reste  du  Parlement,  qui  a  été  le 
plus  soumis  au  Roi,  a  enregistré  une  déclaration  qui 
leur  a  été  envoyée. 

Or,  les  Enquêtes  du  Parlement  de  Paris  prétendent 
qu'une  délibération,  faite  seulement  par  une  partie  du 
Parlement,  l'autre  étant  exilée,  et  ne  pouvant  pas  for- 

1709,  trente-trois  à  trente-quatre  millions  pour  l'arriéré  des  subsides  octroyés 
à  l'Autriche  avec  le  sang  de  la  France,  afin  de  soutenir  une  guerre  tout  au- 
tricliicnne  !  Ou  paya  à  des  spéculateurs  anglais  les  dettes  du  Canada,  qu'on 
n'avait  pas  payées  aux  niallieureux  Canadiens,  et  dont  les  titres  avaient  été 
rachetés  à  vil  prix  par  ces  étrangers.  Le  gouvernement  s'acquilta  envers  les 
élrange.rs;  mois  il  débuta  par  manquer  à  ses  engagements  envers  ia  na- 
tion   » 


JUILLET   1759,  173 

cément  y  assister,  est  nulle  parce  que  ce  n'est  plus  une 
délibération  libre  de  toute  la  compagnie,  et  ils  sont 
intéressés  à  soutenir  cette  proposition,  eu  égard  aux 
dix-sept  présidents  et  conseillers  de  la  Grand'Chambre, 
qui  ont  tenu  seuls  le  Parlement  dans  le  temps  de  la  dé- 
mission des  charges  de  tout  le  surplus  du  Parlement. 
Ils  prétendent  que  tout  ce  qui  a  été  fait  alors  par  la 
Grand'Chambre  est  nul.  Ils  voudroient  étendre  quasi 
cela  jusqu'au  procès  de  Damiens,  quoique  ce  fût  une 
commission;  mais  cette  proposition,  qui  est  bien  con- 
traire à  l'autorité  royale,  est  très-délicate  à  établir,  et 
c'est  ce  qui  fait  l'embarras  de  faire  de  nouvelles  remon- 
trances. 

Autrefois ,  le  parti  janséniste  faisait  imprimer  et  ré- 
pandre dans  le  public  les  remontrances  du  Parlement 
et  les  ré|)onses  du  Pioi,  qui  étoient  ordinairement  assez 
foiblcs,  mais  à  présent  cela  ne  se  fait  plus. 

La  réponse  du  Ptoi  du  23  de  ce  mois  est  étendue,  bien 
frappée  et  dans  le  goût  de  la  dernière.  Le  Roi  persiste 
dans  les  grands  principes  de  la  souveraineté  qu'il  y  a 
établies,  en  disant  toujours  qu'il  n'appartient  pas  au 
Parlement  de  Paris  d'entrer  dans  l'aflaire  du  Parlement 
de  Besançon.  Il  dit  clairement  que  l'autorité  souveraine 
est  attachée  à  sa  couronne  et  concentrée  en  sa  personne, 
soit  pour  le  commandement,  soit  pour  la  législation, 
soit  pour  tout  ce  qui  achève  d'en  former  VuniversalUé^ 
la  plénitude  et  l'indivisibilité;  que  ces  grandes  maxi- 
mes, que  Sa  Majesté  est  dans  la  ferme  résolution  de 
maintenir  dans  leur  entier,  ont  fait  la  règle  de  son  Par- 
lement de  Paris  dès  son  institution ,  et  dans  tous  les 
temps  ont  fait  sa  gloire  ;  que  les  nouvelles  remontrances 
de  son  Parlement  n'ont  pu  avoir  d'objet  auprès  de  Sa 
Majesté,  que  pour  excuser  la  démarche  des  premières 
et  couvrir  ce  qui  paroissoit  s'être  éloigné  de  la  vue  de 
ces  grands  principes,  et  qu'on  a  bien  senti  qu'ils  avoient 
besoin  de  ce  correctif,  et  que  le  Uoi  voit  avec  plaisir 

J5. 


174  JOURNAL    DE   BARBIER. 

dans  ces  remontrances  l'honiniage  qu'elles  rei  dent  à 
l'autorilé  souveraine. 

Les  zélés  parlementaires  n'aimeront  point  l'applica- 
tion et  les  conséquences  de  ces  grands  principes  de  droit 
public,  non  plus  que  ces  termes,  dès  son  institution; 
cela  ne  s'accorde  pas  avec  le  système  des  remontrances 
de  1755  et  des  lettres  histori(jues,  qui  ont  fait  remonter 
l'origine  et  le  pouvoir  du  Parlement  au  moins  au  com- 
mencement de  la  monarchie  françoise. 

C'est  tout  cela  qui  rend  diflicile  la  réponse  à  cette 
dernière  réponse  du  Roi,  si  on  se  détermine  à  en  faire  une. 

Le  Roi  a  tenu,  le  23  juillet,  le  sceau  pour  la  cin- 
quante-quatrième fois. 

Il  y  a  eu  plusieurs  assemblées  des  députés  des  Cham- 
bres avec  la  Grand'Chambre  à  ce  sujet.  Mais  l'on  dit 
que  le  plus  grand  nombre  des  voix  a  été  d'avis  de  faire 
encore  de  nouvelles  remontrances,  en  conséquence  des 
arrêtés  qui  ont  été  faits.  Ce  qui  [>aroil  as~ez  déplacé. 

Août» 

Bataille  de  Minden.  —  Grand-Conseil  au  sujet  des  mémoires  des  maréchaux 
de  Contades  et  de  Broijlie.  —  Le  maréchal  d'Estrées  part  pour  l'armée.  — 
Victoires  des  Russes  sur  les  Prussiens.  —  Edits  bursaux  présentés  au 
Parlement.  —  Détail  de  nos  pertes  à  la  bataille  de  Miuden.  —  Mort  du 
roi  d'Espagne,  Ferdinand  VI.  —  M.  de  Vaudreuil  fait  des  interpellations 
au  Parlement.  —  Reproches  adressés  à  M.  Pasquier.  —  Remontrances  au 
sujet  du  Parlement  de  Besançon  et  de  diverses  affaires  financières.  —  Les 
billets  de  confiance. 

Lundi  6  de  ce  mois,  M.  le  maréchal  de  Belle-lsle  se 
rendit  à  Choisy,  où  étoil  le  Roi,  et  lui  apprit  la  lâcheuse 
nouvelle  de  la  perle  d'une  bataille  donnée  le  T'  août, 
près  de  Minden,  par  M.  le  maréchal  de  Conladcs,  qui 
a  attaqué  l'armée  des  alliés,  commandée  par  le  prince 
Ferdinand  de  Brunswick;  à  quoi  on  ne  dcvoit  point 
s'attendre  avec  une  armée  supérieure  composée  de  nos 
meilleures  troupes'. 

1.  Ce  ne  fut  jamais  le  courage  qui  lit  défaut  à  nos  troupes  daus  les  guerres 


AOUT    1759.  175 

Le  Roi  ayant  appris  cela  au  retour  de  la  chasse,  a  fait 
renvoyer  la  musique,  qui  étoit  à  Clioisy,  pour  jouer  dans 
les  appartements,  et  a  dit,  dit-on  ;  Ten  étois  à  plus  de 
cent,  lieues^  c'est-à-dire,  je  ne  m'y  serois  pas  attendu  ; 
n'a  soupe  qu'à  onze  heures  du  soir,  s'est  couché  sur-le- 
champ,  et  est  resté  le  lendemain  mardi  matin  dans  son 
cabinet  à  écrire.  La  Reine,  à  Versailles,  a  lait  de  son 
côté  cesser  son  concert. 

La  consternation  étoit,  le  mardi  7,  dans  Paris,  surtout 
parmi  les  bons  François.  On  parle  de  douze  mille  hom- 
mes tués  ou  blessés,  de  douze  cents  officiers^;  les  cara- 
biniers, la  gendarmerie,  la  cavalerie  abîmés;  les  régi- 

dont  Barbier  nous  donne  le  récit;  loin  de  là.  Mais  avec  la  vicieuse  constitu- 
tion de  l'année  à  cette  époque,  on  ne  peut  s'étonner  que  d'une  ciiose,  c'est 
que  nous  n'ayons  point  essuyé  de  plus  grands  désastres.  Voici  ce  que  dit,  au 
sujet  de  cette  organisation,  un  historien  allemand,  Archenholtz,  auteur  d'une 
bonne  histoire  de  la  guerre  de  Sept  Ans  : 

•  Dans  les  marches  des  armées  françaises,  dit  l'écrivain  ci -dessus,  dans 
leurs  camps ,  même  sur  les  champs  de  bataille  ,  il  ne  régnait  ni  subordi- 
nation, ni  discipline,  ni  ordre.  —  lUènie  les  officiers  subalteines  menaient 
leurs  maîtresses  avec  eux.  —  L'armée  était-elle  en  marche,  on  voyait  au 
milieu  d'elle  ces  courtisanes  traînées  dans  des  carrosses,  et  fréquemment  à 
côté  de  leur  amant  qui  abandonnait  sa  troupe  pour  elles.  On  trouvait  au  milieu 
des  camps  français  tout  ce  que  le  luxe  peut  étaler  aux  yeux  dans  les  rési- 
dences les  plus  brillantes.  On  y  vojait  tout  ce  qui  peut  faire  l'objet  des  be- 
soins les  plus  simples  comme  des  plus  recherchés  ;  des  boutiques  sans  nombre, 
des  magasins  entiers  d'étoffes  de  soie,  de  marchandises  de  modes,  d'essences 
odorantes,  de  parasols,  bourses  à  cheveux  et  boîtes  à  mouches.  On  vit  même 
une  fois,  à  l'armée  du  prince  de  Soubise,  douze  mille  chariots  appartenant  à 
des  marchands  et  vivandiers,  sans  compter  le  train  nécessaire  pour  les  offi- 
ciers. Parmi  les  gardes  du  corps,  l'escadron  du  duc  de  Villeroi  avait  seul 
une  suite  de  douze  cents  chevaux,  dont  le  plus  grand  nombre  servait  a  traîner 
les  bagages.  Cette  quantité  immense  de  chariots  rendait  la  subsistance  des 
troupes  beaucoup  plus  difficile;  elle  augmentait  le  deaurdre  dans  les  camps 
et  dans  les  marches  et  arrêtait  le  mouvement  de  l'ainiee.  On  se  riait  des 
ordres  du  général,  et  l'on  ne  s'y  conformait  que  lorsqu'on  pouvait  le  faire 
sans  trop  de  gêne.  » 

1.  Ce  nombre  considérable  d'officiers  tués  dans  une  seule  bataille  n'avait 
rien  qui  put  surprendre,  attendu  que  le  nombre  en  était  considérable.  Sur 
un  effectif  réglementaire  de  170,000  hommes  en  temps  de  paix,  on  comptait 
60,000  officiers,  tant  en  activité  qu'eu  retraite.  Eu  1772,  les  régiments  de 
cavalerie,  composés  de  -iS2  hommes,  avaient  146  officiers  et  buus-ol'liciers, 
soit  un  chef  pour  moins  de  trois  soldats. 


176  JOURNAL  DE  BARBIER. 

ments  de  Champagne,  de  Condé,  de  Conti  et  autres, 
écharpés.  Nombre  de  gens  de  condition  et  d'ofliciers 
généraux  tués  ou  blessés,  entre  autres  le  prince  de  Chi- 
may,  colonel  du  régiment  de  Champagne.  On  dit  que  le 
jeune  prince  de  Condé  a  chargé  par  trois  fois  à  la  tête 
de  toute  la  cavalerie  qu'il  commandait,  et  qi/il  a  fait 
des  prodiges  de  valeur,  ayant  eu  plusieurs  chevaux  tués 
sous  lui. 

Tout  le  monde  attribue  la  perle  de  celte  bataille  à 
l'ignorance  de  M.  le  maréchal  de  Contades',  en  qui  les 
troupes  n'ont  point  de  confiance,  et  qui  n'a  pas  suivi  les 
conseils  de  M.  le  duc  de  Croglie,  lequel  éloit  éloigné 
avec  sa  division,  et  que  l'on  dit  cependant  s'êlre  avancé 
à  la  nouvelle  du  combat,  a  conduit  la  retraite  et  a  sauvé 
le  reste  de  l'armée.  Que  de  familles  dans  la  désolation 
et  la  crainte!  d'autant  qu'on  n'a  aucun  détail  et  même 
que  l'on  arrête,  dit-on,  les  lettres  à  la  poste. 

Comme  à  la  vérité  Paris  est  rempli  de  mauvais  ci- 
toyens qui  exagèrent  toujours  les  fâcheuses  nouvelles, 
d'autres  disent  que  la  perle  n'est  que  de  cinq  ou  six 
mille  hommes;  mais  c'est  toujours  une  bataille  perdue. 

Dans  la  Gazette  de  France  i\e  samedi  11,  il  est  dit 
simplement  que  M.  le  maréchal  de  Contades  a  attaqué 
les  ennemis  le  1"  août,  que  nos  troupes  ont  été  obligées 
de  se  retirer,  et  qu'on  attend  le  détail  de  quelques  offi- 
ciers tués  et  blessés.  11  est  visible  qu'on  a  voulu  adoucir 
la  nouvelle,  mais  peut-être  ne  sera-t-elie  pas  si  funeste. 

Il  est  dit  dans  la  Gazette  de  France  du  18  que  notre 
armée  s'est  retirée  vers  Cassel,  c'est-à-dire  que  nous 
avons  reculé  {)rès  de  trente  lieues,  sans  autre  détail  que 

1.  Les  marécliaux  de  Contades  et  de  Broglie  s'accusèrent  réciproquement 
de  la  perte  de  cette  bataille.  Selon  l'un,  de  liroglie  avait  attaqué  trop  tard 
le  corps  qu'il  était  chargé  de  couper;  selon  l'autre,  Contades  ne  l'avait  pas 
assez  soutenu  à  temps.  Ils  publièrent  l'un  contre  l'autre  des  Mémoires  fort 
injurieux  ;  (boutades  fut  destitué.  Voir  le  récit  de  la  bataille  de  Minden  dans 
Sismondi,  Hisl.  des  Français,  t.  xxix,  p.  194  et  suiv.  —  Henri  Martin, 
Hisl.  de  France,  t.  xviii,  p.  165,  cdit.  de  1853. 


AOUT   1759.  177 

de  la  porte  de  deiixmillecinqcenlsliomniesdansrinfan- 
tcrie.  Ou  lie  parle  point  de  la  cavalerie  et  gendarmerie,  qui 
ont  clé  les  plus  endommagées  par  le  canon  des  ennemis. 

Du  dimanche  12,  il  y  a  eu  un  grand  conseil  au  clkà- 
teau  de  lîellevue,  au  sujet  des  mémoires  envoyés  en  cour 
par  le  maréchal  de  Contades  et  le  duc  de  Broglie,  accusé 
par  le  maréchal  de  n'avoir  pas  exécuté  ses  ordres  pour 
une  attaque.  H  y  a  eu  des  avis  pour  chacun  d'eux.  Le 
Roi,  dit-on,  a  déclaré  qu'il  ne  vouloit  plus  entendre 
parler  de  cette  alïaire,  et  il  a  déchiré  les  mémoires.  11 
est  parlé  dans  la  gazette  de  l'attaque  qui  avoit  été  or- 
donnée et  non  exécutée  par  le  duc  de  Broglie.  Le  maré- 
chal de  Belle-Isle,  dans  ce  conseil,  a  parlé  fortement 
pour  M.  le  maréchal  de  Contades,  qui  est  son  homme. 
Mais  le  public  et  même  les  militaires  regardent  M.  le 
maréchal  de  Contades  comme  fort  mauvais  général.  On 
l'appelle  en  cour  lapolliicuire,  parce  qu'il  en  a  lamine. 
Tout  le  monde  a  griuide  conliance  au  duc  de  Bioglie, 
que  l'on  dit  toujours  avoir  fait  la  retraite  et  avoir  sauvé 
le  reste  de  l'armée  après  la  perte  de  la  bataille.  C'a  été 
le  bruit  général. 

Du  18,  M.  le  maréchal  d'Estrées,  ministre,  à  la  prière 
du  Roi  et  de  M.  le  Dauphin,  est  parti  ce  matin  pour 
joindre  notre  armée  du  côté  de  Cassel;  cela  est  même 
annoncé  dans  un  sup|)lément  de  la  gazette.  Tout  le 
monde  se  flatte  que  c'est  pour  prendre  le  commande- 
ment de  l'armée;  mais  il  y  est  dit  simplement  que  c'est 
pour  arranger,  avec  M.  de  Contades,  les  dispositions  de 
la  campagne  dans  les  circonstances  présentes.  On  verra 
ce  que  cola  deviendra;  cela  est  toujours  bien  glorieux 
pour  lui,  après  tous  les  malheurs  qui  sont  arrivés  depuis 
qu'il  a  été  rappelé  du  commandement  de  l'armée. 

Au  surplus,  le  roi  de  Prusse  n'en  est  pas  plus  à  son 
aise  :  son  armée  a  perdu  une  bataille  assez  complèle 
contre  1  s  Busses  \  qui  vont  à  présent  bon  jeu,  bon  ar- 

l.  Les  Prussiens  furent  battus  deux  fois  par  les  Russes^  à  très-peu  d'iiitci-- 


178  JOURNAL   DE   BARBIER. 

gent.  Ils  se  sont  emparés  de  la  ville  de  Clotzen  et  de 
Francfort-sur-l'Oder,  et  ils  mettent  tout  à  feu  et  à  sang 
dans  l'électorat  de  Brandebourg,  en  revanche  de  sept 
ou  huit  cents  Russes  qui,  voulant  se  rendre  prisonniers 
l'année  dernière,  furent  tués  à  coups  de  fusil  par  l'ordre 
du  roi  de  Prusse.  Les  Russes  n'étoient  pas  loin  de  Berlin, 
dont  la  famille  royale  a  été  obligée  de  sortir,  ainsi  que 
les  principaux  habitants.  Les  Russes  sont  peut-être  à 
présent  à  Berlin.  D'un  autre  côté,  les  Autrichiens  sont 
retirés  dans  la  Saxe,  se  sont  mis  en  possession  de  ia  ville 
de  Leipsick,  dont  la  garnison  a  été  prisonnière  de  guerre, 
et  ils  vont  à  présent  à  Dresde,  la  ca[)itale;  en  sorte  que 
si  nous  n'avions  pas  perdu  la  bataille  de  Minden  par  la 
faute  du  maréchal  de  Contades,  il  y  aurait  espérance 
de  paix. 

Du  vendredi  17  août.  Le  Parlement  s'est  assemblé  au 
sujet  de  plusieurs  édits  qui  lui  ont  été  envoyés  pour  des 
impôts  arrangés  de  différentes  façons.  On  a  nommé  des 
commissaires  qui  y  ont  travaillé  dès  l'après-midi,  et  qui 
rendront  compte  à  l'assemblée  des  Chambres  lundi  20 
de  ce  mois. 

Le  travail  a  été  plus  long  qu'on  ne  pensoit;  l'édit  seul 
contre  le  luxe^  contient  quantité  d'articles.  L'assemblée 

valle;  la  première  fois  à  Ziillichau,  le  "23  juillet;  la  seconde  à  Kunnersdorf, 
le  12  août. 

1.  En  fait  d'économie  politique,  comme  en  fait  de  droit  pénal,  le  gouver- 
nement, sous  Louis  XIV  et  sous  Louis  XV,  en  était  resté  aux  traditions  du 
moyen  âge.  Les  idées  que  le  génie  de  Law  avait  émises  sur  la  mobilisation 
des  valeurs  et  la  circulation  de  la  richesse,  n'avaient  abouti  qu'à  d'immenses 
désastres  financiers.  Effrayé  par  cet  exemple,  on  se  rejeta  vers  la  tradition  : 
«  Les  dépenses  des  particuliers  sont  une  cause  de  ruine  pour  les  Élats.  • 
Telle  est  la  formule  économique  de  l'ancienne  monarctiie.  De  là,  dans  les 
moments  de  crise,  ces  impôts  somptuaires  qui  n'avaient  d'autre  résultat  que 
(l'ajouter  à  la  misère  publique,  en  entravant  le  travail  el  la  production.  On 
avait  vu  Louis  XIV,  réduit  à  la  dernière  détresse,  interdire  aux  particuliers 
d'avoir  chez  eux  des  meubles  sur  lesquels  seraient  appliquées  des  dorures. 
Nous  ypyons  ici  Louis  XV  suivre  exactement  la  même  voie.  La  vieille  monar- 
chie reste  jusqu'au  dernier  jour  complètement  immobile,  dans  la  plupart  des 
questions  liuancièreb  ou  industrielles,  et  c'est  précisément  parce  qu'elle  n'a 


AOUT    17  50.  179 

du  Parlement  est  remise  au  mardi  28  de  ce  mois.  On 
dit  même  que  le  Parlement  ne  passera  pas  l'édil  du 
luxe,  la  suppression  des  taxes  sur  les  ports  et  autres,  et 
qu'il  demande  d'autres  moyens  de  fournir  de  l'argent 
au  Roi  ;  mais  tout  cela  n'est  jusqu'ici  que  bruit  de  Paris; 
d'autres  disent  qu'il  ne  veut  pas  passer  le  troisième 
vingtième.  Il  faut  pourtant  ou  un  lit  de  justice  ou  un 
enregistrement  volontaire,  avant  le  7  septembre. 

Dans  la  Gazette  de  France  du  25  de  ce  mois,  il  est 
dit  sans  aucun  détail  que  la  perte  de  la  bataille  par 
M.  le  maréchal  de  (lontades,  du  1"  août,  ne  monte,  tant 
dans  la  cavalerie  que  dans  l'infanterie,  qu'à  six  mille 
hommes,  savoir  :  trois  mille  quatre  cents  tués  ou  pri- 
sonniers, et  deux  mille  et  tant  de  blessés.  Les  gazettes 
de  Hollande  disent  la  même  chose. 

Grande  nouvelle.  Ferdinand  VI,  roi  d'Espagne,  est 
mort  le  10  de  ce  mois  d'août,  âgé  de  près  de  quarante- 
six  ans.  Il  étoit  le  quatrième  fds  de  Philippe  V,  roi 
d'Espagne,  oncle  de  Louis  XV,  roi  de  France.  Le  roi 
de  Naples  est  donc  roi  d'Espagne;  cela  doit  changer  les 
affaires,  la  reine  de  Naples  étant  sœur  de  madame  la 
Dauphine,  On  ne  sait  si  le  voyage  de  Lyon,  annoncé 
depuis  si  longtem[is,  aura  lieu;  mais  on  dit  et  l'on  croit 
que  notre  escadre  de  Toulon,  qui  est  sortie  le  5,  doit 
joindie  une  flotte  d'Espagne  pour  aller  à  Gibraltar.  Si 
cela  étoit,  les  Anglois  seroient  fort  embarrassés,  d'au- 
tant plus  que  la  Saxe  est  évacuée  ;  et  que  l'on  compte 
que  Dresde  se  rendra  comme  Leijjsick,  et  que  les  Russes 
se  rendront  maîtres  de  tout  le  Brandebourg,  car  le  roi 
de  Prusse  est  en  fort  mauvaise  position. 

M.  le  maréchal  d'Eslrées  est  arrivé  à  l'armée,  le  25 
de  ce  mois,  et  il  été  reçu  de  toutes  les  troupes  avec  de 

rien  modifié,  rien  amélioré,  que  la  révolution  a  tout  détruit  de  fond  en 
comble,  cl  fait  table  rase.  Si  quelquefois  elle  essaya  quelques  réformes  impor- 
tantes, ces  reformes  ne  purent  se  maintenir;  c'est  ce  qui  arriva,  entre  autics, 
sous  le  règne  de  Louis  XV  pour  la  vénalité  des  offices.         Ch.  Louandre. 


tSO  JOURNAL   DE   BARBIER. 

grandes  démonsirations  de  joie.  11  ne  donne  aucun  ordre 
pour  le  commaiulemcnt,  disant  qu'il  n'est  que  pour  le 
Conseil;  c'est  toujours  M.  le  maréchal  de  Conladcs  qui 
a,  jusqu'ici,  le  titre  de  général. 

Du  28  août,  assemblée  des  Chambres,  poui'  examiner 
le  travail  des  commissaires,  sur  les  différents  édils  qui 
ont  été  envoyés  au  Parlement. 

M.  Drouin  de  Vaudreuil,  conseiller  aux  Requêtes  du 
Palais,  qui  a  beaucoup  d'esprit  et  ipii  a  été  un  des  seize 
exilés,  lors  de  la  rentrée  dernière  du  Parlement,  s'est 
levé,  et  a  demandé  à  M.  le  premier  président,  si  les  ité- 
ratives remontrances,  au  sujet  du  Parlement  de  Besan- 
çon, étoient  prêtes,  et  ce  qu'elle»  devenoient. 

M.  le  premier  président  a  répondu  à  M.  de  Vaudreuil, 
que  la  compagnie  éloit  assemblée  pour  des  aflaires  plus 
pressantes  et  plus  embarrassantes  que  celle  du  Parle- 
ment de  Besançon;  à  quoi  M.  de  Vaudreuil  a  dit  que 
cela  étoit  connexe,  parce  que  c'étoit  toujours  les  sujets 
du  Roi  qui  étoient  vexés. 

Sur  cette  petite  altercation,  M.  Pasquier,  conseiller 
de  Graud'Cliambre,  un  de  ceux  qui  étoient  restés  à  la 
Crand'Chambre,  lors  des  démissions,  s'est  levé  et  a 
parlé,  mais  aussitôt  toutes  les  Enquêtes  ont  fait  de 
grands  murmures  et  sont  tombées  sur  M.  Pasquier,  à  qui 
on  a  reproché  toute  sa  conduite  passée,  jusqu'aux  in- 
vectives; il  a  été  môme  ol)ligé  de  dire  que  si  les  impu- 
tations dont  on  le  chargeoit  étoient  véritables,  il  falloit 
lui  faire  son  procès.  Comme  les  Enquêtes  soutenoient  le 
réquisitoire  dexM.  de  Vaudreuil,  M.  le  preniier  président 
ayant  dit  que  les  remontrances  [lour  le  Parlement  de  Be- 
sançon étoient  toutes  prêtes ,  on  a  envoyé  chercher  les 
gens  du  Roi,  àquion  a  donné  ordre  d'aller  auprèsdu  Roi, 
pour  lui  demander  son  jour;  et  on  a  repris  l'ouvrage. 

Celte  df'Mnarche  indécente  de  M.  de  Vaudreuil  n'avoit 
d'autr,'  objet  que  de  relarder  l'examen  des  édils  et  d'ern- 
bai lasser  le  l\oi,  qui  a  besoin  dVugenl.et  dans  un  lem|)s 


AOIT    1759.  ISl 

que  le  Parlement  est  prêt  à  finir;  conseil  de  jansénisme! 

ARRÊTÉS   DU   PARLEMENT. 

Par  rapport  à  l'édit  de  suppression  des  charges  sur 
les  ports  et  à  celui  de  suppression  des  charges  sur  les 
cuirs,  des  remontrances  pour  faire  connoître  au  Roi  les 
inconvénients  qui  en  peuvent  résulter. 

Par  rapport  à  l'édit  du  luxe ,  à  celui  du  troisième 
vingtième,  à  cehii  de  création  des  charges  pour  recevoir 
les  rentes  sur  la  ville,  et  à  celui  de  création  d'offices  pour 
la  maîtrise  des  corps  et  métiers^,  remontrances  au  Roi, 

l.  Le  trafic  des  offices  industriels  fut  poussé,  sous  Louis  XIV  et  sous 
Louis  XV,  jusqu'aux  dernières  limites,  et  le  gouvernement  y  viola  effronté- 
ment les  plus  simples  notions  de  l'équité.  On  créait,  en  titre  d'office,  des 
maîtres,  des  gardes,  des  contrôleurs,  des  auneurs,  des  peseurs  jurés,  etc., 
et  ces  offices,  une  fois  vendus,  on  les  supprimait  après  quelques  années  pour 
forcer  les  possesseurs  à  en  obtenir,  moyennant  finances,  la  jouissance  et  le 
maintien.  Des  plaintes  vives  et  répétées  s'élevèrent  à  cette  occasion  du  sein 
de  toutes  les  villes,  du  sein  de  toutes  les  communautés;  mais  il  en  fut  de  ces 
protestations  comme  des  doléances  des  Étals  généraux,  on  passa  outre,  et 
l'on  peut  dire  que  ces  exagérations  de  la  fiscalité  royale,  provoquées  par  les 
nécessités  de  la  guerre  et  des  prodigalités  folles,  furent,  avec  la  révocation 
de  l'édit  de  Nantes,  le  grand  désastre  de  l'industrie  française  au  dix-septième 
et  au  dix-Viuitième  siècle.  Ch.  Looa^dre. 

Ce  fut  sous  les  règnes  de  saint  Louis  et  de  son  premier  successeur  que  la 
vénalité  des  offices  prit  naissance.  On  commença  par  donner  à  firme  les  pré- 
vôtés, les  niQueries,  les  vicomtes,  comme  si  ces  juridictions  eussent  été  des 
biens  domaniaux.  Philippe  le  Bel,  non  content  d'affermer  les  offices,  les 
vendit.  Louis  le  Hutin,  son  tils,  l'imita.  Les  Étals  de  Picardie  le  supplièrent, 
en  13  lo,  de  ne  plus  vendre  ceux  de  judicature  ;  mais  celte  demande  ne  fut 
point  accueillie.  Depuis  celle  époque  jusqu'aux  temps  modernes,  la  vénalité 
des  offices  fut  continuée  avec  un  scandale  qui  passait  toutes  les  bornes.  D'an- 
née en  année  on  avait  augmenté  le  nombre  des  offices  pour  accroître  la  masse 
de  la  matière  vénale,  et,  dans  le  but  d'attirer  des  acheteurs,  on  y  avait  atta- 
ché des  privilèges,  des  exemptions  au  détriment  du  peuple,  sur  qui  retombait 
tout  le  poids  des  charges  publiques.  Il  y  avait  des  offices  qui  exigeaient  la 
noblesse.  Louis  XIV  en  créa  qui  la  conféraient  aux  bourgeois  enrichis.  Ou 
acheta  un  régiment,  une  compagnie,  une  lieutenance,  etc.  Louis  XY  entreprit 
d'abolir  cet  abus,  et  plusieurs  édits  publics  par  ce  Hoi,  en  1771,  le  firent 
disparaître  des  Cours  souveraines;  mais  ce  cliangement  ne  fut  que  momen- 
tané; Louis  XVI  rétablit  dans  toute  sa  vigueur  le  principe  de  la  vénalité. 

Pli.     LUDAS. 

Voir,  sur  les  offices  de  police  industrielle,  le  Recueil  des  7nonumeiils  i««-> 
'Jin  de  l'Histoire  du  tiers  état,  t.  m,  p.  200,  339  et  3i0. 


182  JOURNAL  DE  BARBIRR. 

pour  le  supplier  de  les  retirer  comme  irrecevables. 

Sursis  à  délibérer  sur  celui  des  indiennes,  jusqu'après 
la  réponse  du  Roi  aux  remontrances  ci-dessus  arrê- 
tées ;  et  on  a  chargé  les  gens  du  Roi  d'aller  demander  le 
jour. 

Depuis  cette  assemblée,  il  a  couru  dans  Paris  que 
l'on  feroit  pour  deux  cents  millions  de  billets  de  con- 
fiance, remboursables  à  vingt  millions  par  an,  sur  le  pro- 
duit du  troisième  vingtième,  et  que  ces  billets  seroient 
signés  d'un  greffier  de  la  Cour  ou  de  commissaires  par 
elle  nomniés;  comme  si  le  Parlement  devoit  être  garant 
et  caution  de  ces  billets.  On  a  dit  même  que  c'étoit  le 
Parlement  qui  les  demandoil,  en  refusant  l'enregistre- 
ment de  ces  édits,  d'autant  que  M.  de  Silhouette,  con- 
trôleur général,  avoit  eu  une  très-longue  conférence  chez 
M.  le  premier  président  avec  les  autres  présidents. 

Mais  M.  de  Silhouette  a  déclaré  aux  agents  de  change, 
que  tant  que  le  Roi  l'honoreroit  de  la  place  de  contrô- 
leur général,  il  n'y  auroit  pas  de  papier  nouveau  ;  ce  qui 
lait  entendre  qu'il  faut  que  les  édits  aient  lieu. 

Septembre- 
Lettres  de  prorogation  du  Parlement.  —  Le  Roi  mande  à  Versailles  une  dé- 
putation  de  la  Cour. —  Etablissement  d'uu  droit  sur  les  cuirs.  —  Le  Roi 
ordonne  l'enregistrement  dos  édits  bursaux.  —  Lit  de  justice  à  Versailles. 
—  Le  Parlement  demande  des  économies  dans  les  finunces  et  les  dépenses 
du  Koi ,  et  discute  le  droit  d'enregistrement.  —  Protestations  et  arrêtés 
divers.  —  Mécontentement  du  public.  —  Le  maréchal  d'Estrées  prend  le 
commandement  en  cbef  de  l'armée  d'Allemagne.  —  Accouchement  de  la 
Uauphine. 

Le  Roi  a  donné  jour  au  Parlement,  c'est-à-dire  pour 
la  grande  dépulation,  à  lundi,  3  septembre,  huit  heures 
du  soir. 

On  disoit  dans  Paris,  qu'il  y  auroit  un  lit  de  justice  à 
Versailles,  jeudi  6  de  ce  mois;  d'autres  que  le  Roi  n'en 
vouloit  pas. 

Le  Uoi  a  pris  les  remontrances  lundi  3,  et  a  dit  à  la 


SEPTEMBRE    1759,  183 

grande  tlépntalion  qu'il  les  feroit  examiner  dans  son 
Conseil  et  qu'il  feroit  savoir  ses  inlenlions  à  son  I»ar- 
lement. 

Mais  c'est  le  7,  à  midi,  que  le  Parlement  cesse.  Si  le 
Parlement  cnregistroit,  ce  ne  seroit  que  conformément 
à  ses  arrêtés  et  remontrances  qui,  vraisemblablemon!, 
changent  bien  le  contenu  de  ces  édits;  sinon,  il  faut  de 
nécessité  un  lit  de  justice  pour  jeudi  ou  vendredi  7,  ou 
que  le  Roi  proroge  le  Parlement. 

Du  jeudi  6,  le  Roi  a  envoyé  au  Parlement  des  lettres 
de  prorogation  indéfinies,  sans  limitation  de  temps,  p:)ur 
les  assemblées  de  Chambre  seulement,  c'est-à-diie  pour 
les  affaires  publiques  qui  ont  été  enregistrées,  ainsi  que 
les  lettres  pour  la  Chambre  des  Vacations. 

Il  est  certain  que  cela  aura  dérangé  nombre  de  mes- 
sieurs, qui  s'étoient  disposés  à  partir  après  le  8. 

Du  7,  le  premier  président,  deux  présidents,  et  les 
gens  du  Roi,  ont  été  mandés  à  Versailles,  à  dix  heures 
du  matin,  avec  les  gens  du  Roi,  pour  savoir  les  inten- 
tions de  Sa  Majesté.  On  dit  que  le  ministre  a  refondu 
aucuns  des  édits  et  qu'il  en  a  retiré  d'autres;  c'est  ce 
que  l'on  saura  après  ces  fêtes.  On  a  donné  à  ces  mes- 
sieurs les  nouveaux  édits  refondus  pour  les  examiner  et 
les  enregistrer. 

Le  8  septembre.  On  dit  que  par  cette  nouvelle  opéra- 
tion du  ministère  les  droits  qu'on  impose  sont  aug- 
mentés de  près  d'un  tiers. 

L'on  vend  publiquement  au  Palais  l'imprimé  des 
objets  des  remontrances  du  Parlement,  sur  les  sept  édits 
qui  lui  avoicnt  été  envoyés,  arrêtées  le  3  septembre,  et 
portées  au  Roi  par  la  grande  députation. 

Les  inconvénients  des  édits  sur  les  charges  des  ports, 
sur  les  droits  sur  les  cuirs,  sur  les  charges  de  receveurs 
particuliers  pour  les  rentes  sur  la  ville,  sur  les  brevets 
héréditaires  pour  être  reçus  maîtres  dans  les  commu- 
nautés, sans  être  obligés  de  faire  un  apprentissage ,  sur 


iSi  JOURNAL   DE   BARBIER. 

le  luxe,  sur  le  troisième  vingtième  sont  sommairement 
expliqués  dans  les  remontrances  du  3  septembre. 

Mais  on  voit  aussi  imprimées  les  réponses  du  Roi  aux 
objections  du  Parlement  contre  les  édits,  lesquelles  sont 
fortes  et  bien  écrites. 

Les  gens  sensés  ont  trouvé  indécent  que  le  Roi,  pour 
des  lois  ou  des  impôts  qu'il  veut  créer,  soit  obligé  de 
plaider  avec  son  Parlement,  par  remontrances  et  contre- 
dits; mais  le  temps,  les  besoins  et  la  foiblesse  exigent 
cette  conduite.  Cependant  la  Cour  a  été  obligée  de  se 
réformer  et  de  se  conformer  en  quelque  chose  aux  in- 
tentions du  Parlement  sur  ces  nouveaux  édits.  11  y  a 
eu  des  commissaires  nommés,  et  ensuite  assemblée  des 
Chambres;  les  délibérations  ont  été  vives.  On  parloit 
toujours  d'un  lit  de  justice,  et  l'on  dit  qu'il  y  a  eu  plu- 
sieurs voix  pour  porter  les  démissions  des  charges  au  lit 
de  justice;  mais  ce  parti  trop  violent  n'a  pas  pris. 

Dans  les  Chambres  assemblées  on  a  enregislié  deux 
des  édits  le  11  de  ce  mois  de  septembre,  celui  pour  la 
suppression  des  charges  et  oftices  sur  les  cuirs,  et  en 
même  temps  pour  l'établissement  d'un  droit  unique  sur 
les  cuirs  dans  tout  le  royaume;  et  celui  pour  la  permis- 
sion de  manufacturer,  vendre  et  porter  des  toiles  de 
coton  blanche  et  des  toiles  peintes  et  imprimées,  même 
des  pays  étrangers,  à  raison  des  droits  d'entrée. 

Il  reste  quatre  édits  :  1"  pour  la  suppression  des  charges 
sur  les  ports;  2"  création  des  charges  pour  recevoir  des 
rentes  à  IHôtel  de  Ville  ;  3"  les  brevets  héréditaires  pour 
les  arts  et  métiers,  pour  dispenser  de  l'apprentissage; 
4"  l'édit  de  luxe,  dans  lequel  est  refondu  le  troisième 
vingtième,  appelé  du  nom  de  subvention. 

Il  y  a  eu  des  commissaires  nommés  pour  les  examiner. 
On  y  a  travaillé  dans  chaque  Chambre  des  Enquêtes, 
mais  le  Parlement  ne  veut  point  passer  ces  édits.  On  a 
arrêté  des  remontrances  qui  sont  faites  et  qui  doivent 
être  portées  incessamment  au  Roi, 


SEPTEMBRE    1759.  185 

Ces  remontrances  qui  sont,  dit-on,  encore  |)lus  frap- 
pées que  les  premières,  tendent  à  supplier  ledit  seigneur 
Roi  de  retirer  ces  quatre  édits,  comme  n'étant  point  ad- 
missibles, et  ont  été  portées  au  Roi  par  trois  présidents, 
compris  le  premier,  et  les  gens  du  Roi,  lundi  17  de  ce 
mois.  Le  samedi  précédent  15  du  mois,  le  Parlement 
s'éloit  assemblé  avant  cinq  heures  après  midi  et  étoit 
resté  au  Palais  jusqu'à  deux  heures  et  demie  après  mi- 
nuit; cette  assemblée  avoit  été  apparemment  tumul- 
tueuse. 

Le  Roi  a  fait  savoir  le  18  ses  intentions  à  messieurs 
du  Parlement,  qui  étoient  un  ordre  d'enregistrer  le  tout, 
à  l'exception  néanmoins  de  l'édit  pour  les  brevets  héré- 
ditaires dans  les  arts  et  métiers  que  le  Roi  a  retiré; 
autrement,  que  Sa  Majesté  tiendroit  un  lit  de  justice  à 
Versailles,  jeudi  20  du  mois. 

Du  jeudi  20,  le  Parlement  s'est  assemblé  à  sept  heures 
du  matin  au  Palais,  et  est  parti  à  huit  heures,  en  grand 
nombre;  cinquante-deux  carrosses^  à  six  et  quatre  che- 
vaux, pour  se  rendre  à  Versailles.  Il  n'y  avoit  pas,  dit-on, 
grande  affluence  de  peuple  sur  son  passage.  Il  ne  s'agis- 

1.  On  distinguait  à  Paris  deux  espèces  de  voitures  servant  au  transport  des 
personnes  :  les  carrosses,  sans  autre  désignation,  qui  étaient  les  voitures  des 
gens  de  qualité;  et  les  carrossps  de  place  ou  fiacres,  qui  se  louaient  au 
public. 

Les  loueurs  de  carrosses  de  Paris  avaient  une  confrérie  dans  l'église  des 
Petits-Augustins,  qui  fut  autorisée  par  des  bulles  du  pape  Clément  XI,  dalées 
du  28  mars  1718.  Cette  confrérie  donna  lieu  à  un  long  procès,  à  l'occasion 
duquel  fut  publié  un  curieux  faclum  intitulé  :  Mémoire  pour  les  loueurs  de 
carrosses  de  la  ville  et  fuuboarns  de  Paris,  1756,  in-folio  de  20  pages.  On 
y  voit  que  l'usage  des  carrosses  de  place  fut  inventé  par  un  nommé  Sauvage  ; 
qu'ensuite  le  sieur  de  Givry  et  le  sieur  et  la  demoiselle  Picquet  de  Sauteur  ont 
obtenu,  en  ICb",  le  privilège  d'établir,  à  l'insu  des  loueurs,  des  carrosses  de 
place  et  des  calèches;  mais  que  ces  derniers  n'en  conservèrent  pas  moins  le 
droit  de  continuer  leur  industrie,  droit  qui  leur  fut  couûrmé,  en  1664,  par 
lettres-patentes  du  Roi. 

Les  carrosses  de  place  ont  reçu  le  nom  de  fiacres,  parce  que  Jean  Sau- 
vage, qui  les  avait  inventés  en  1612,  demeurait  rue  Saint-Martin,  dans  une 
maison  appelée  hôtel  Saint-Fiacre,  et  que,  de  plus,  l'image  de  ce  saint  avait 
été  peinte  sur  les  voitures  de  Jean  Sauvage, 

10. 


186  JOURNAL  DE  BARBIER. 

&'oit  plus  de  la  Constitution,  et  comme  les  édits  ne  frap- 
pent que  sur  des  particuliers  et  sur  les  gens  riches,  le 
peuple  n'en  a  pas  encore  senti  le  contre-coup. 

Le  lit  de  justice  a  commencé  à  onze  heiues  et  demie 
et  a  fini  à  deux  heures.  On  y  a  enregistré  les  trois  édits; 
celui  de  luxe  est  très-étendu  et  comprend,  non-seulement 
le  troisième  vingtième,  mais  dilTérents  ohjets  de  luxe. 

Dans  les  dernières  remontrances  du  15  de  ce  mois,  le 
Parlement,  après  avoir  critiqué  les  trois  édits  dans  tous 
leurs  objets,  pour  en  obtenir  la  suppression,  s'est  fort 
étendu  sur  le  système  d'économie  dans  les  finances,  sur 
les  retranchements  à  faire  dans  les  dépenses  du  Roi',  et 
surtout  pour  empêcher  les  profits  illégitimes  qui  se  font 
par  nombre  de  gens  aux  dépens  du  Roi  et  au  préjudice 
de  l'État. 

1 .  Le  Roi  savait  tout  aussi  bien  que  le  Parlement  à  quoi  s'en  tenir  à  cet 
éfraid;  mais,  soit  qu'il  regardât  le  mal  comme  incurable,  soit  qu'il  y  fût  in- 
diU'ereut,  il  laissa  faire.  Ou  peut  juger  de  son  apathie  à  cet  égard  par  l'anec- 
dote suivante  : 

«  Le  duc  de  Choiseul  suivant  Louis  XV  à  la  chasse,  ce  prince  lui  demanda 
combien  il  croyait  que  lui  coûtait  le  carrosse  dans  lequel  il  étoit.  Après  avoir 
un  peu  réfléchi,  le  duc  de  Choiseul  lui  dit  qu'il  se  ferait  bien  fort  d'en  avoir 
un  pareil  pour  cinq  ou  six  mille  francs;  mais  que  Sa  Majesté  payant  en  Roi 
et  rarement  comptant,  cela  pouvait  bien  aller  à  huit.  «  Vous  êtes  loin  du 
compte,  répliqua  le  Roi,  car  cette  Toiture,  telle  que  vous  la  voyez,  me  revient 
à  trente  mille  livres.  » 

Comme  le  maréchal  de  Noailles  et  d'autres  courtisans  étaient  dans  le  car- 
rosse, le  duc  de  Choiseul  ne  poussa  pas  plus  loin  l'entretien;  mais  quelques 
jours  après,  travaillant  avec  ce  prince,  il  lui  rappela  cette  cou\ersation,  et 
lui  ajouta  :  qu'instruit  de  telles  déprédations,  il  était  extraordinaire  qu'il  n'y 
mît  pas  ordre  ;  que  des  abus  aussi  révoltants  étaient  intolérables  ;  qu'il  fallait 
absolument  y  mettre  un  frein,  et  que  s'il  voulait  le  soutenir,  il  se  faisait  fort 
d'y  remédier,  a  Mon  cher  duc,  répoudit  le  Roi,  les  voleries  dans  ma  mai- 
sou  sont  énormes,  mais  il  est  impossible  de  les  faire  cesser:  trop  de  gens, 
et  surtout  des  gens  puissants,  y  sont  intéressés  pour  se  flatter  d'en  venir  à 
bout.  Tous  les  ministres  que  j'ai  eus  ont  toujours  formé  le  projet  d'y  mettre 
de  l'ordre;  mais,  effrayés  de  l'exécution,  ils  l'ont  abandonné.  Le  cardinal  de 
Fleury  était  bien  puissant,  puisqu'il  était  maître  de  la  France  ;  il  est  mort 
sans  oser  effectuer  aucune  des  idées  qu'il  avait  eues  sur  c^'t  objet  ;  ainsi, 
croyez-moi,  calmez-vous,  et  laissez  subsister  un  vice  incurable.  »  Bresson, 
Uiil-  financière  de  la  France,  t.  ii,  p.  503. 


SEPTEMBRE    1759.  187 

Le  Parlement,  au  surplus,  n'a  pas  oublié  dans  ces 
rrmonlrances  de  faire  valoir  ses  anciennes  prétentions, 
relativement  aux  lois  fondamentales  de  l'État,  en  disant 
qu'il  est  responsable  d'une  ferme  résistance  à  l'État  et 
à  l'ordre  fondamental  du  gouvernement,  qui  le  constitue 
juge  et  garant  de  toutes  les  vues  nouvelles  qui  lui  sont 
proposées  relativement  à  l'administration  publique. 

Que  sa  fidélité  aux  véritables  intérêts  de  l'État  lui 
répond  de  sa  supériorité  sur  toute  impression  de  con- 
trainte, de  terreur  et  de  suggestion,  eu  égard  au  pro- 
jet du  ministère  de  suppléer  à  la  délibération  et  à 
l'enregistrement  du  Parlement,  par  des  actes  d'autorité 
absolue  qu'on  qualifie  :  l'exercice  de  la  pleine  puissance 
du  Roi. 

Qu'ils  osent  représenter  à  Sa  Majesté  ce  qu'un  de  ses 
prédécesseurs  mit  lui-même  dans  la  bouche  d'un  de  ses 
ambassadeurs  :  «  Que,  par  la  Constitution  de  notre  gou- 
«  vernement,  par  les  anciennes  ordonnances  des  Rois 
«  très-chrétiens,  observées  jusqu'alors  avec  une  reli- 
«  gieuse  exactitude,  rien  ne  peut  avoir  forme  de  loi 
«  publique  en  France,  ni  en  matière  ecclésiastique,  ni 
a  en  matière  politique,  qui  ne  soit  autorisé  et  publié  en 
a  vertu  d'un  arrêt  de  son  Parlement,  et  que  la  notifi- 
((  cation  du  Parlement  est  requise  et  nécessaire,  de 
«  sorte  que  les  dispositions  concernant  les  allaires  de 
i(  l'Ktat  demeurent  sans  aucune  exécution  tant  qu'elles 
«  soient  vérifiées.  » 

Que  cette  vérification  consiste  dans  la  pleine  liberté 
des  sullrages,  et  que  c'est  une  espèce  d'illusion  et  de 
contradiction  de  croire  que  des  édits,  qui,  par  les  lois 
du  royaume,  ne  sont  pas  susceptibles  d'exécution  jus- 
qu'à ce  qu'ils  aient  été  apportés  et  délibérés  dans  les 
compagnies  souveraines,  passent  pour  vérifiés  lorsque  le 
Pioi  les  a  fait  lire  et  publier  en  sa  présence. 

Qu'il  seroit  contre  les  intérêts  du  Roi  de  donner 
atteinte  à  ces  principes  aussi  anciens  que  la  monarchie. 


188  JOUnXAL   DE   BAUBIER. 

Que  le  Parlement  n'insiste  sur  la  conservation  des 
droits  essentiels  du  ministère  que  son  Parlement  rem- 
plit dans  TÉtat,  que  parce  que  la  sûreté  de  ces  droits 
est  le  gage  unique  de  celle  de  l'État  et  de  tous  les  sujets 
du  Roi. 

Du  17  septembre,  veille  du  lit  de  justice,  le  Parle- 
ment, toutes  les  Chambres  assemblées,  a  arrêté  qu'il  se 
rendroit  à  Versailles,  obtempérant  aux  ordres  du  Roi;  et 
cependant,  attendu  le  lieu  où  se  tiendra  le  lit  de  justice, 
comme  aussi  dans  le  cas  où  seroient  présentés  lesdils 
quatre  édits  ou  autres  non  communiqués  à  la  Cour,  pour 
en  être  délibéré  en  icelle  au  lieu  et  en  la  manière  re- 
quise et  accoutumée,  qu'il  y  seroit  introduit  des  per- 
sonnes étrangères,  et  qu'en  leur  présence,  il  seroit  de- 
mandé aux  membres  de  ladite  Cour  des  suiïrages  qui  ne 
pourroient  être  donnés  à  voix  haute  ni  librement.  Ladite 
Cour  ne  doit,  ne  peut,  ni  n'entend  donner  son  avis,  ni 
prendre  aucune  part  à  tout  ce  qui  pourroit  être,  dit-on, 
fait  au  lit  de  justice,  persistant,  ladite  Cour,  dans  son 
arrêté  du  15  du  présent  mois. 

Arrêté  enfin  que,  dans  le  cas  où  ladite  Cour  ne  pour- 
roit, par  le  fait,  continuer  ses  séances  après  ledit  lit  de 
justice,  la  délibération,  à  cet  égard,  sera  continuée  au 
mercredi  28  novembre  prochain,  à  l'effet  d'aviser  sur 
toutes  les  mesures  qu'en  conséquence  l'état  de  ladite 
Cour,  son  devoir,  son  zèle  et  sa  fidélité  pourront  exiger. 

Le  Parlement  éloit  bien  instruit  quand  il  a  fait  ses 
protestations  antérieures  au  lit  de  justice,  d'autant  que 
M.  le  chancelier,  à  la  fin  du  lit  de  justice^  a  fait  enre- 
gistrer une  déclaration  par  laquelle  le  Roi  ordonnoil  que 
les  séances  du  Parlement,  prorogées  par  lettres-patentes 
du  3  septembre,  cesseroient  d'avoir  lieu  au  moment  pré- 
sent, de  manière  qu'en  sortant  du  lit  de  justice  le  I>arle- 

1.  En  regard  de  ce  passage  et  sir."  la  marge,  on  lit  ces  mots,  écrits  par 
Barbier  :  «  Avant  de  parler  de  celle  décUiralion,  M.  le  chancelier  a  dii 
que  le  Roi  lui  ordonnoil  de  déclarer  à  son  Parlement.  • 


SEPTEMBKE    17.')9.  189 

nient  s'esl  trouvé  fini  et  séparé.  Ainsi,  au  retour  de  Ver- 
sailles, ces  messieurs  ne  se  sont  point  rendus  au  Palais 
et  sont  retournés  chacun  chez  eux. 

Mais,  au  moyen  des  protestations  du  19  septembre, 
qui  remet  les  délibérations  des  Chambres  assemblées  au 
28  novembre,  après  la  rentrée,  sur  les  mêmes  objets  et 
cdils,  il  n'est  pas  possible  que  cela  ne  donne  une  juste 
méfiance,  dans  le  public,  pour  la  levée  des  charges  nou- 
velles et  des  fonds  que  soixante  nouveaux  fermiers  gé- 
néraux doivent  donner,  sur  le  pied  de  six  cent  mille 
livres  chacun,  pour  jouir  des  nouveaux  droits  et  impo- 
sitions pendant  l'espace  de  dix  années;  et,  pour  mieux 
indiposer  le  public  contre  ces  nouveaux  édits,  on  a  fait 
imprimer  et  vendre  publi(|uement  non-seulement  les 
remontrances,  mais  les  protestations  et  le  dernier  arrêté 
des  Chambres  du  19  novembre. 

Cependant  le  Roi  a  l>esoin  d'argent ,  et  si  cette  opé- 
ration ne  lui  en  produit  point  sufllsamment,  quel  parti 
prendra  le  ministère'!'  d'autant  que  nos  affaires  vont  au 
plus  mal  en  Wesiphalie.  I.'armée  de  M.  le  maréchal  de 
Contades  est  tout  en  déroute  et  prête  à  repasser  le  Rhin. 
On  ré[)and  môme  des  bruits  encore  plus  désavantageux 
qu'ils  ne  sont  en  cfïet;  car  il  y  a  bien  des  mécontents,  et 
l'on  crie  fort,  tant  contre  madame  la  marquise  que  contre 
M.  le  maréchal  de  Belle-Isle,  qui  déclare  pourtant  hau- 
tement qu'il  ne  connoit  point  particulièrement  M.  de 
Contades  et  qu'il  n'a  jamais  servi  avec  lui  ;  en  sorte  que 
M.  de  Contades  est  donc,  dans  le  fait,  le  protégé  de 
madame  la  marquise  de  Pompadour,  auprès  duquel  elle 
a  engagé  et  déterminé  M.  le  maréchal  d'Estrées  à  se 
rendre,  non  pour  lui  ôter  le  commandement,  mais  pour 
l'aider  de  ses  conseils,  et,  le  tout,  pour  contenter  le  public. 

M.  le  maréchal  d'Estrées  a  accepté  celte  commission 
critique,  non-seulement  pour  faire  sa  cour  à  madame  la 
marquise,  mais  aussi  parce  qu'il  est  intime  et  ancien 
ami  de  M.  de  Contades. 


190  JOURNAL    DE   BARBIER. 

M.  le  maréchal  tl'Estrées,  à  son  arrivée  à  l'armée  de 
Jl.  de  Contades,  a  été  reçu  de  toutes  les  troupes  avec  un 
applaudissement  général  et  une  confiance  décidée.  Il  a 
commencé  par  déclarer  qu'il  ne  venoit  point  pour  ôter 
le  commandement  à  M.  de  Contades,  ce  qui  a  un  peu 
indisposé  les  troupes;  mais  il  ne  s'est  pas  contenté  de 
cela,  il  a  donné,  dans  les  conseils  de  guerre,  raison  à 
M.  de  Contades,  tort  aux  officiers,  et  il  a  hlàmé  la  dis- 
cipline du  soldat.  Cela  a  changé  la  première  disposition 
des  troupes  en  sa  faveur;  à  la  table  ouverte,  plus  de 
moitié  des  couverts  n'étoit  pas  occupée,  et  cette  grande 
considération  pour  le  maréchal  d'Estrées  a  dégénéré  en 
murmures  et  en  mépris.  L'on  dit  que  madame  la  mar- 
quise lui  a  fait  faire  cette  démarche  par  politique,  pour 
faire  tomber  la  grande  idée  et  la  confiance  que  le  public 
avoit  dans  le  maréchal  d'Estrées. 

Du  23  septembre,  madame  la  Dauphine  est  accouchée 
à  cinq  heures  et  demie  du  matin  d'une  princesse'  ;  il  n'y 
a  point  eu  de  douleurs  précédentes.  Il  n'y  avoit  per- 
sonne à  cette  heure  dans  l'appartement,  et  l'on  n'a  su 
presque  l'accouchement  que  par  les  cris  de  l'enfant. 
Celle  nouvelle,  arrivée  enfin  dans  Paris,  n'a  causé  aucun 
mouvement.  Point  de  Te  Deum,  ni  aucune  réjouissance; 
cela  n'est  pas  étonnant,  pour  une  fille  qui  a  quatre  frères 
vivants. 

Octobre. 

Bruits  de  Paris.  — Le  duc  de  Broolie  arrive  à  Versailles.  —  Il  se  rend  à 
l'armée  avec  le  coninnindement  jrrniTal.  —  Mort  de  la  princesse  Caroline. 
—  On  parle  du  retour  de  l'arilicvè(iue  de  Paris.  —  Le$  jansénistes  lui  pré- 
parent de  la  besogne.  —  Observations  du  chancelier  au  sujet  des  remon- 
trances du  Parlement.  —  L'arcbevcriue  rentre  à  Paris.  —  Expulsion  des 
jésuites  de  Lisbonne.  —  L'Etat  suspend  ses  payements.  — Charges  extraor- 
dinaires imposées  parla  guerre.  —  Les  fermiers  généraux  ne  trouvent  plus 
à  emprunter.  —  Agiotage  des  notaires.  —  Don  Carlos,  roi  de  Naples,  va 

\ .  Marie-Adélaide-Clolilde-Xavier  de  France,  dite  Madame  Clotilde,  ou 
vulgairemcut  la  grosse  Madame,  à  cause  de  sa  taille.  Cette  princesse  fut 
mariée,  le  27  août  177b,  à  Charlcs-Emmanuel-Ferdinand,  roi  de  Sardaigne, 
et  mourut  eu  1S02.  De  La  Yillegille. 


OCTOBRE    1759.  191 

pronilie  possession  de  la  couronno  d'Espagne.  —  Nomination  d'un  consi'il 
de  r(?gence  à  Naples.  —  Projet  d'alliance  entre  la  France  et  l'Espagne.  — 
Le  capitaine  Thurot,  fameux  corsaire.  —  Le  prince  Charles-Edouard.  — 
Projets  politiques  de  la  France.  —  Les  Anglais  s'emparent  de  Québec. 

Il  a  couru  des  bruits  dans  Paris  que  M.  le  maréchal 
d'Estrées  étoit  exilé  à  sa  terre  de  Nanloiiillet;  que  M.  le 
maréchal  de  Contades  étoit  pareillement  exilé,  et  qu'on 
envoyoit  le  commandement  de  l'armée  à  M.  le  dtic  de 
Broglie.  Qu'à  cet  effet,  plusieurs  lieutenants  généraux, 
plus  anciens  que  lui,  avoient  la  permission  de  revenir 
à  Paris,  et  que  cependant  M.  le  duc  de  Brissac  et  M.  le 
comte  de  Noailles,  lieutenants  généraux,  avoient  pris  le 
parti  de  rester  à  l'armée  et  de  servir  sous  M.  le  duc  de 
Broglie,  n'ayant  d'autre  objet  que  le  service  du  Roi. 

Mais  tous  ces  bruits-là  se  sont  trouvés  faux. 

On  a  dit  depuis  que  M.  le  duc  de  Broglie  devoit  venir 
faire  un  tour  en  Cour,  pour  concerter  avec  le  Pioi  sur 
les  opérations  de  la  campagne  et  recevoir  des  mains  du 
Roi  le  commandement  général  ou  le  bâton  de  maréchal 
de  France. 

A  la  vérité,  M.  le  duc  de  Broglie  est  arrivé  à  Ver- 
sailles, où  on  l'attendoit  tous  les  jours  ;  mais  il  n'est 
point  reparti  deux  jours  après,  comme  on  le  croyoil.  Il 
est  encore  ici  le  20  de  ce  mois,  et  bien  des  gens  croyoient 
que  l'arrangement  de  l'armée  et  des  opérations  étoit  un 
prétexte  à  la  fin  d'une  campagne.  M.  le  maréchal  d'Es- 
trées et  M.  le  maréchal  de  Contades  sont  à  l'armée, 
comme  à  l'ordinaire  ;  d'autres  disent  que  le  duc  deBi  oglio 
repartira  le  25  de  ce  mois.  Le  public  a  confiance  en  lui 
ainsi  que  les  troupes. 

M.  le  duc  de  Broglie  est  reparti,  pour  joindre  l'année, 
le  26  oclohre,  avec  le  commandement  général  de  l'ar- 
mée. A  son  arrivée,  MM.  les  maréchaux  de  France  d' lus- 
trées et  de  Contades  doivent  revenir  ici,  ainsi  que  les 
lieutenants  généraux  plus  anciens  (jue  M,  de  Broalie. 
La  grande  difficulté  est  de  prendre  dcscpiarliors  d'Iiiver 


192  JOUKNAL    DK   BARBIER. 

au  delà  du  Rhin,  et  de  savoir  qui  décampera  le  premier 
du  prince  Ferdinand  et  de  notre  armée, qui  sont  presque 
en  présence,  ce  qui  ne  peut  guère  se  faire  sans  une 
action. 

Le  samedi  13  de  ce  mois,  le  Roi  a  pris  le  deuil  pour 
huit  jours  pour  la  mort  de  la  princesse  Caroline,  lille  du 
feu  prince  de  Galles,  et  petite-fille  du  roi  d'Angleterre. 
Cette  mort  a  été  notifiée  par  l'ambassadeur  de  Hol- 
lande. 

On  ne  parle  point  ici  de  notre  embarquement  de  Brest. 
Cependant  les  Anglois  paroissent  toujours  prendre  des 
mesures  contre  la  descente  que  nos  troupes  pourroient 
faire  dans  leur  pays  ;  ils  font  toujours  des  tentatives  dans 
le  Canada,  et  l'on  ne  sait  pas  positivement  s'ils  ont  pris 
Québec  ou  s'ils  ont  été  obligés  de  se  retirer. 

On  parle  beaucoup  ici  du  retour  de  M.  l'archevêque 
de  Paris.  On  dit  qu'il  est  convenu  d'être  tranquille.  On 
assure  que  M.  le  comte  de  Saint-Florentin,  ministre,  a 
envoyé  la  lettre  de  cachet  pour  lever  l'exil.  Cette  nou- 
velle ne  fait  pas  en  général  un  grand  mouvement,  à 
cause  des  nouvelles  de  guerre  qui  sont  plus  intéres- 
santes; mais  il  faut  croire  que  cela  fait  une  grande  sen- 
sation dans  le  parti  janséniste,  et  qu'il  s'y  tient  de  bons 
conseils  pour  lui  préparer  de  la  besogne  et  le  faire  tom- 
ber dans  quelque  piège,  ce  qui  pourra  faire  quelque  eiïet 
dans  le  mois  de  novembre ,  à  la  rentrée  du  Parlement, 
qui  a  remis  les  délibérations  des  Chambres  au  27  ou 
28  novembre,  au  sujet  des  édils  nouveaux. 

Dans  le  lit  de  justice  du  20  septembie,  M.  le  chancelier 
a  dit  de  l'ordre  du  Roi,  que  Sa  Majesté  n'avoit  pas  été  con- 
tente de  la  fin  des  dernières  remontrances;  que  le  Roi  se 
doit  à  lui-même  et  à  sa  couronne  de  proscrire  tous  prin- 
cipes qui  seroient  contraires  et  attentatoires  à  l'essence 
de  son  autorité  ;  que  Sa  Majesté  se  persuade  que  son  Par- 
lement n'a  pas  fait  assez  d'attention  à  ce  qui  a  été  ha- 
sardé, dans  la  partie  de  ces  remontrances  qui  ne  porte 


OCTOBRE    i759.  193 

pas  sur  les  édils,  et  qu'il  n'a  pas  senti  jusqu'où  en  pou- 
voient  aller  toutes  les  conséquences. 

11  est  vrai  que  le  Roi  a  raison  ;  mais  le  Parlement  qui 
a  fait  des  protestations  contre  le  lit  de  justice,  par  l'ar- 
rêté du  19  septembre,  et  qui  a  refusé  l'enregistrement 
de  trois  édits,  dans  la  première  assemblée  des  Chambres 
après  la  rentrée,  ne  trouvera  pas  bonne  cette  espèce  de 
réprimande  de  la  partdu  Roi ,  voudra  soutenir  les  grands 
principes  de  sa  prétendue  autorité,  et  l'on  craint  fort 
qu'il  n'y  arrive  du  bruit  dans  la  première  assemblée  des 
Chambres. 

Il  faut  encore  observer  que  ces  édits  n'ont  point  été 
enregistrés  dans  les  autres  Parlements,  qui  n'ont  point 
été  prorogés  au  mois  de  septembre  comme  celui  de 
Paris.  Ces  Parlements  se  joindront  à  celui  de  Paris  pour 
le  refus  des  enregistrements,  et  il  ne  parolt  pas  que  le 
ministère  soit  assez  uni  et  assez  ferme  pour  faire  obéir 
ces  Parlements. 

Du  dimanche  21  octobre.  M.  l'archevêque  de  Paris  a 
efiectivement  salué  le  Roi  à  Versailles.  Ce  matin,  il  y 
est  resté  la  journée,  et  à  dix  heures  du  soir,  il  est  revenu 
àParisdansson  palais  archié|)iscopal. On  n'a  point  soimé 
là  Notre-Dame.  On  n'a  tiré  ni  boites  ni  fusées  à  l'archevê- 
ché, en  sorte  qu'il  est  entré  dans  son  palais  incognito. 
I.e  lundi  et  le  mardi,  toute  la  gent  ecclésiastique  de 
Paris  a  été  lui  (aire  compliment  sur  son  retour,  et  le 
mardi,  la  Chambre  des  Vacations  du  Parlement  lui  a 
envoyé  des  députés. 

On  ignore  les  motifs  et  les  conditions  de  rappel  de 
M.  l'archevêque;  mais  il  se  peut  faire  qu'on  lui  tende 
quekpie  piège  janséniste  d'ici  au  27  novembre.  Le  Par- 
lement sera  indisposé  de  ce  retour.  Les  esprits  s'aigri- 
ront, et  cela  fera  une  affaire  de  religion  et  de  politique 
mêlées  ensemble.  L'afiaire  de  religion  touchera  plus  les 
esprits  que  celle  des  édits,  et  donnera  aussi  plus  de 
force  au  Parlement  poiu-  faire  valoir  ses  droits  prélen- 
vii.  17 


194  JOLT.NAL   DE   BARBIER. 

dus.  On  croit  donc  qu'il  eût  clé  plus  convenable  d'at- 
tendre l'issue  de  l'assemblée  générale  du  27  novembre, 
d'en  imposer  aux  autres  Parlements,  et  de  finir  d'abord 
celle  affaire,  qui  est  assez  délicate  toute  seule,  et  de  ne 
faire  revenir  M.  l'archevêque  qu'à  la  fin  de  décembre, 
pour  officier  à  Noël,  en  cas  que  son  retour  parût  néces- 
saire à  cause  de  la  prochaine  assemblée  du  clergé,  et 
que  les  ciioses  se  trouvassent  disposées  à  le  faire,  sans 
crainte  de  tumulte.  L'on  verra  au  surplus  comment  tout 
ceci  se  passera. 

Il  paroîl,  par  les  gazettes  de  Hollande,  à  l'article  de 
Lisbonne,  que  le  roi  de  Portugal  a  fait  embarquer  tous 
les  jésuites  des  trois  maisons  de  Lisbonne,  pour  les  cou- 
duire  sur  les  terres  du  pape,  afin  d'en  purger  cette  capi- 
tale, à  l'exception  de  huit  très-âgés,  qui  y  sont  restés, 
et  de  ceux  qui,  étant  les  plus  coupables,  sont  dans  les 
prisons.  Si  cette  nouvelle  est  vraie,  cela  doit  bien  réjouir 
nos  jansénistes. 

Du  26  octobre.  On  a  vendu  publiquement,  sans  les 
crier,  quatre  arrêts  du  Conseil  du  21  de  ce  mois,  qui 
sont  terribles  pour  le  public.  1°  Le  Roi  suspend  pour 
un  an  le  payement  des  rescriptionssur  les  recettes  géné- 
rales des  finances,  et  accorde  seulement  l'intérêt  de  cinq 
pour  cent  des  sommes  pour  dédommager  du  retard. 
2°  Le  Roi  suspend  pour  un  an  le  payement  des  billets 
des  fermes  générales,  et  donne  de  même  l'intérêt  de 
cinq  pour  cent.  3°  Le  Roi  suspend  pareillement  le 
remboursement  des  capitaux,  à  faire  tant  au  Trésor 
royal  qu'à  la  Caisse  des  amortissements,  laquelle  com- 
prend les  annuités,  les  lots  des  loteries  tirées,  payables 
par  époques ,  les  billets  au  porteur  sur  la  Caisse  des 
amortissements  ou  contrats  remboursables  par  numé- 
ros. 4"  Le  Roi  suspend  pendant  la  guerre  le  payement 
des  lettres  de  chauge,  payables  en  17(50  et  1761,  mon- 
tant à  des  sommes  considérables. 

Au  moyen  de  ces  arrêts  du  Conseil,  le  ministère  fait 


OCTOBRE    1759.  lî^.J 

une  espèce  de  banqueroute,  en  [)renant  une  surséance 
de  payement  sur  Ions  les  ciïcls  qui  composent  les  por- 
tefeuilles des  gens  de  finance  et  d'argent. 

Les  gens  qui  coimoissent  les  finances  comptent  que 
les  [)ayemeuts  suspendus  par  un  arranp;emeut,  et  qui 
éloient  payables  d'ici  à  un  an  à  dilïércnles  échéances, 
montent  à  plus  de  deux  cents  et  tant  de  millions,  que  le 
Pioi  peut  employer  aux  dépenses  de  la  guerre.  Il  est 
bien  dit  aussi,  dans  le  préambule  de  ces  arrêts,  que  les 
dépenses  de  la  guerre  excèdent  non-seulement  les  re- 
venus du  Roi,  mais  même  les  impositions  extraordi- 
naires dont  il  a  chargé  ses  peuples;  il  faut  payer  aussi 
les  officiers  de  la  maison  du  Roi;  il  est  dû  dix  mois, 
dil-on,  jusqu'aux  valets  des  chasses  qui  ont  vingt  sols 
par  jour. 

Mais  aussi  cette  suspension  de  payement  fait  tomber 
d'autres  arrangements  des  éd ils  enregistrés  au  lit  de  jus- 
tice. Il  devoit  y  avoir  soixante  nouveaux  fermiers  géné- 
raux pour  la  régie  des  droits  nouveaux,  lesquels  dévoient 
faire  un  fonds  de  six  cent  mille  livres  chacun,  que  l'on 
a  été  obligé  de  réduire  à  trois  cent  mille  livres,  payables 
d'ici  au  mois  de  janvier  prochain.  Ces  particuliers  avoient 
déjà  bien  de  la  peine  à  trouver  à  emprunter  pour  faire 
cette  somme,  et  ce  ne  pourroit  être  que  dans  la  bourse 
de  gens  de  finance,  qui  ont  leurs  biens  dans  un  porte- 
fouille,  billets  des  fermes,  rescriptions  des  recettes  gé- 
nérales et  autres.  Au  moyen  de  cette  suspension  de 
payement,  ces  gens  à  argent  n'ont  plus  de  fonds  dont 
ils  puissent  disposer,  ce  qui  met  ceux  qui  sont  inscrits 
sur  l'état  des  soixante  fermiers  généraux  dans  l'impos- 
sibilité de  faire  leurs  avances  de  trois  cent  mille  livres: 
par  consé(pient  l'opération  tombe ,  suivant  toutes  les 
apparences.  Cependant  l'on  voudra  que  les  droits  nou- 
veaux se  lèvent. 

11  y  a  plus.  La  plupart  des  notaires,  ainsi  que  les 
caissiers  qui  ont  de  l'argent  en  dépôt,  tâchent  de  le 


196  JOURNAL  DE  BARBIKR. 

faire  valoir  en  prenant  soit  des  billets  de  ferme ,  soit 
d'aulres  papiers  au  porteur,  portant  intérêt  et  qui  sont 
faciles  à  négocier  sur-le-champ,  dans  le  besoin.  Voilà 
tout  arrêté  aujourd'hui.  11  n'est  pas  possible  que  cela  ne 
produise  des  banqueroutes;  celte  suspension  est  encore 
toute  nouvelle. 

Dans  la  Gazette  de  France^  à  l'article  de  Naples  du 
8  octobre,  il  est  parlé  d'un  événement  rare  et  singulier. 
Don  Carlos,  roi  de  Naples,  et  à  présent  roi  d'Espagne 
par  la  mort  de  Ferdinand  VI,  son  frèie,  avant  de  partir 
pour  l'Espagne,  a  nommé  commissaires  le  gouverneur 
de  ses  enfants,  plusieurs  conseillers  d'État  et  grands  du 
royaume,  pour  examiner  pendant  plusieurs  jours  et  in- 
terroger le  prince  royal  Philippe,  son  fds  aine,  âgé  de 
douze  ans  et  demi.  La  même  commission  a  été  donnée 
aux  médecins  et  chirurgiens  de  la  Cour. 

Par  l'avis  des  uns  et  des  autres,  il  a  été  décidé  que  ce 
prince  est  imbécile  et  manque  des  facultés  nécessaires 
pour  combiner  et  arranger  les  idées,  et  que  sa  maladie 
est  incurable  ;  par  conséquent,  qu'il  est  incapable  de 
posséder  une  couronne,  et  il  est  dit  que,  comme  par  les 
derniers  traités  on  a  exclu  l'union  des  deux  couronnes 
d'Espagne  et  de  Naples  sur  une  même  tôle,  le  roi 
Charles,  troisième  fils  du  roi  d'Espagne,  a  été  proclamé 
roi  de  Naples  le  5  octobre.  Le  Hoi  a  nommé  ceux  qui 
doivent  composer  le  Conseil  de  régence,  ainsi  que  le 
gouverneur  et  le  confesseur  du  jeune  Roi. 

Après  toutes  les  cérémonies,  Charles  111  s'est  embarqué 
le  6  octobre,  accompagné  et  escorté  des  flottes  combi- 
nées de  Naples  et  d'Espagne,  pour  se  rendre  à  Barce- 
lone; en  sorte  qu'il  n'est  plus  question  du  voyage  de 
Lyon,  dont  on  a  tant  parlé,  où  le  roi  de  France  et  le 
nouveau  roi  d'Espagne  dévoient  se  trouver  ensemble  ; 
mais  comme  cette  entrevue  ne  devoit  avoir  pour  objet 
que  des  arrangements  d'alliance  entre  le  nouveau  roi 
d'Espagne  et  la  France,  on  se  llatle  que  celle  union  se 


OCTOBUË    17  59.  197 

réalisera  par  des  négociations  secrètes,  quand  Charles  III 
sera  arrivé  à  Madrid  et  qu'il  aura  été  couronné  roi  d'Es- 
pagne, nnion  dont  nous  avons  grand  besoin  dans  les 
circonstances  malheureuses  où  nous  sommes'. 

On  apprend  aussi  par  les  gazettes  que  le  capitaine 
Thurot  ^  fameux  marin  ,  est  parti  de  Dunkerque  le 
15  octobre,  par  un  bon  vent,  avec  la  petite  flotte  qu'il 
commande.  On  sait  qu'il  y  a  sur  cette  flotte  quantité 
d'armes  et  de  munitions  de  guerre,  mais  on  ignore  sa 
destination.  Les  uns  disent  que  c'est  pour  aller  à  la  Mar- 
tinique, pour  empêcher  les  Anglois  d'y  faire  une  nou- 
velle descente;  les  autres,  que  c'est  pour  aller  débarquer 
en  Ecosse. 

Il  est  à  présumer  que  le  Prétendant  prince  Edouard  y 
a  toujours  un  parti,  mais  que  ce  parti  ne  se  découvrira 
qu'à  coup  sûr,  après  les  punitions  de  ceux  qui  avoient 

1.  Il  s'agit  ici  du  pacte  de  famille,  c'est-à-dire  d'une  alliance  entre  toutes 
les  branches  de  la  maison  de  Bourbon  établies  en  France,  en  Espagne,  dans 
les  Deux-Siciles,  à  Parme  et  à  Plaisance.  Le  traité  fut  signé  le  15  août  1761. 
On  \oit,  par  les  détails  que  Barbier  donne  ci-dessus,  qu'il  était  déjà  grande- 
ment question  de  cette  alliance  longtemps  avant  qu'elle  ne  fût  conclue. 

2.  Tliurot  (François),  capitaine  de  corsaire ,  né  à  Nuits  en  Bourgogne, 
mort  en  17  60.  Il  enrichit  les  armateurs  de  Dunkerque  par  les  nombreuses 
prises  qu'il  fit  sur  les  Anglais;  et  après  des  combats  sanglants,  le  bruit  de  sa 
valeur  et  de  ses  exploits  étant  parvenu  à  la  Cour,  on  lui  oITrit  d'entrer  dans  la 
marine  royale.  Il  accepta.  On  lui  confia  le  commandement  de  la  corvette  lu 
Friponne,  et  pendant  la  campagne  qu'il  fit  sur  ce  bâtiment,  il  prit  environ 
soixante  bâtiments  du  commerce.  Après  avoir  causé  un  tort  immense  aux  An- 
glais, il  rentra  dans  le  port  de  Dunkerque  en  I7b8,  épuisé  de  fatigues  et  cou- 
vert de  gloire.  Il  n'était  bruit  que  de  ses  exploits,  et  tout  le  monde  voulait 
voir  ce  redoutable  capitaine  Thurot.  Il  proposa  de  faire  une  descente  en  An- 
gleterre, ic  Uoi  y  donna  son  assentiment.  Il  appareilla  le  15  octobre  17d9, 
avec  cinq  frégates,  une  corvette  et  quinze  cents  hommes.  II  débarqua  dans  la 
baie  de  Carrick  Fergus.  Après  un  siège  de  quelques  jours,  la  place  se  rendit; 
mais  Thurot,  sépare  de  trois  de  ses  bâtiments,  rcmbuqua  ses  troupes  et 
appareilla  pour  revenir  en  France.  Un  autre  coup  de  vent  le  sépara  de  deux 
de  ses  bâtiments.  Rencontré  par  trois  frégates  anglaises,  il  uc  put  leur  échap- 
per. Thurot  se  battit  en  désespéré;  mais,  atteint  d'une  balle  de  pierrierdans 
le  creux  de  l'estomac,  il  expira  le  îO  janvier  1760. 

Voir, pour  plus  de  détails,  la  liiofjraphic  universelledeMichaiid.— Jour- 
nal historique  de  la  campagne  du  capitaine  Thurot  sur  les  cotes  d'Ecosse 
et  d'Irlande,  ^dv  Tanin.  Dunkerque,  Taris,  17  59  et  1760,  in-12. 

17. 


198  JOURNAL   DE   BARBIER. 

pris  ci-devant  son  parti.  11  y  a  apparence  que  la  France 
ne  se  moqueroit  pas  aujourd'hui  de  ce  prince  comme 
elle  a  fait  dans  la  dernière  guerre.  11  paroîtroit  être  de 
la  grande  politique  de  rétablir  sérieusement  le  prince 
Edouard  sur  le  trône  d'Ecosse,  si  cela  étoit  possible, 
avec  tous  nos  grands  piéjiaratifs  de  débarquement,  et 
de  l'y  maintenir  à  quelque  prix  que  ce  soit,  pour  diviser 
le  royaume  d'Angleterre  comme  il  étoit  ci-devant.  Au- 
trement les  Anglois,  qui  de  tout  temps  ont  été  nos  en- 
nemis, le  seront  bien  plus  à  l'avenir  après  la  guerre 
présente. 

Les  Anglois  ont  fait  le  siège  de  la  ville  de  Québec  et 
s'en  sont  enfin  rendus  maîtres.  La  capitulation,  avec  les 
honneurs  de  la  guerre,  est  du  18  septembre.  Ils  sont 
car  ce  moyen  en  possession  de  tout  le  Canada,  dont  la 
Derte  est  considérable  pour  nous,  et  ils  s'empareront 
ainsi  de  toutes  nos  possessions  dans  l'Amérique,  les  unes 
après  les  autres,  par  celte  supériorité  de  marine,  et  fe- 
ront enfin  tout  le  commerce.  Nos  malheurs  augmentent 
tous  les  jours,  et  l'on  ne  songe  pas  que  notre  ancienne 
prospérité  a  fait  la  jalousie  de  toute  l'Europe,  et  qu'il 
est  à  craindre  que  la  politique  des  étrangers  ne  joue  un 
mauvais  tour  à  la  France. 

Le  Roi  a  tenu  le  sceau  le  19  octobre,  pour  la  cin- 
quante-neuvième fois.  Point  de  garde  des  sceaux. 

liovenibre. 

Dépenses  extraordinaires  occasionni^es  par  la  guerre.  —  Le  roi  de  Prusse 
résiste  à  tous  ses  ennemis.  —  Mauvaise  adniiuistraliou  des  finances.  — 
Rareté  du  numéraire;  suspension  du  travail.  —  Pénurie  du  Trésor  royal  : 
fonte  de  la  vaisselle  d'argent.  —  Le  public  porte  ses  plats  et  ses  assiettes 
à  la  Monnaie. — La  toilette  d'argent  de  la  Daupliine.  —  Tout  le  monde 
jure  contre  M.  de  Silhouette.  —  Refus  de  sacrements  au  sieur  Roulant, 
prêtre  janséniste.  —  Le  Parlement  instruit  contre  ce  refus.  —  Lettres- 
patentes  relatives  à  la  fonte  de  la  vaisselle  d'argent.  —  Combat  entre  M.  de 
Conflans  et  l'amiial  Hawke;  désastre  de  la  flotte  française.  —  Note  sur  le 
combat  soutenu  par  M.  de  la  Clùe.  —  M.  de  Sillioui'tte  quitte  le  contrôle 
des  finances.  —  Il  est  remplacé  par  M.  Bertin.  —  M.  de  Sarliuc  est  nommé 


NOVEMBKE    1759.  199 

lioufenant  {ji^tipral  do  police.  —  M.  Le  Noir  a  la  charge  de  lieutenant  cri- 
minel. —  Drtails  sur  la  dispersion  de  la  flolle  de  M.  de  Conflans.  —  Les 
Prussiens  sont  battus  par  le  maréchal  Uawn.  —  Ou  parle  de  créer  des 
billets  nationaux. 

Cette  guerre,  qui  dure  bien  plus  longtemps  qu'on  ne 
croyoit,  nous  coule  des  sommes  considérables  \  dont 
l'argent  est  passe  en  Allemagne  et  erx  pays  étrangers, 
tant  par  le  grand  nombre  de  troupes  que  nous  y  avons 
que  par  les  subsides  que  nous  payons  à  l'impératrice  de 
Russie  et  aux  rois  de  Danemark  el  de  Suède,  pour  les 
faire  agir  en  notre  faveur  et  de  la  reine  de  Hongrie  ;  et 
malgré  toutes  ces  forces  réunies,  le  roi  de  Prusse  a  su 
toujours  se  maintenir,  puisqu'on  croyoit  toute  la  Saxe 
évacuée  et  qu'il  a  su  reprendre  la  ville  de  Leipsick. 

Ce  sont  ces  grandes  dépenses  extraordinaires,  joint  à 
une  mauvaise  administration  intérieure  dans  les  finances, 
par  les  pilleries  de  tous  les  gens  de  la  Cour,  qui  a  donné 
lieu  aux  édits  enregistrés  dans  le  lit  de  justice  du  20  sep- 
tembre, pour  des  taxes  nouvelles,  et  aux  arrêts  du  Con- 
seil du  26  octobre,  qui  suspendent  le  payement  des  capi- 
taux dans  toutes  les  caisses  royales. 

Cette  dernière  opération,  qui  interrompt  toute  la  cir- 
culation d'argent,  a  ôté  la  confiance,  a  fait  resserrer 
l'argent  de  plusieurs  gens  riches  et  ménagers;  en  sorte 
que  l'argent  et  l'espèce  sont  très-rares,  que  tous  les 
effets  royaux  perdent  beaucoup,  que  le  commerce  est 
arrêté,  et  qu'il  y  aura  un  grand  nombre  d'ouvriers  de 
toutes  sortes  qui  seront  sans  travail,  et  par  conséquent 
hors  d'état  de  subsister. 

Il  y  a  déjà  du  temps  qu'on  a  parlé  de  faire  porter  la 
vaisselle  d'argent  des  particuliers  à  la  Monnoie,  pour 
laquelle  on  donneroit  des  billets,  ce  qui  a  effrayé  le  pu- 
blic, un  pareil  expédient  étant  ordinairement  la  der- 
nière ressource  dans  les  calamités  de  l'État;  mais  en 

1.  Eu  sept  ans,  elle  a  coûté  treize  cent  cinquante  millions  à  la  France. 


2C0  .       JOURNAL  UE  RARBIER. 

même  temps  on  regardoit  cela  comme  un  faux  bruit 
répandu  par  les  méconlcnls  el  les  frondems. 

Cependant,  cela  n'est  que  trop  vrai,  par  l'événement. 
Sur  la  fin  du  mois  d'octobre,  dans  un  Conseil  royal, 
M.  de  Silhouette,  contrôleur  général,  a  présenté  une 
déclaration  par  laquelle  le  Roi,  dit-on,  ne  contrainl 
personne,  mais  iiivite  et  exhorte  seulement  ses  bons 
sujets  et  les  bons  citoyens  à  porter  leur  vaisselle  d'ar- 
gent, soit  plate,  soit  montée,  à  l'hôtel  de  la  Monnoic, 
le  contrôleur  général  ayant  fait  entendre  que,  sans  cette 
ressource  pour  fournir  des  espèces,  le  Roi  seroit  presque 
obligé  de  manquer  tout  à  fait.  On  dit  aussi  que  les  An- 
glois  ont  offert  des  sommes  fortes  à  l'impératrice  de 
Russie,  pour  l'engager  à  cesser  ses  opérations  militaires 
contre  le  roi  de  Prusse,  el  qu'on  est  obligé  de  ce  côté-ci 
de  lui  fournir  une  grosse  somme  d'argent,  c'est-à-dire 
des  millions,  pour  l'obliger  de  les  continuer  et  de  ne  point 
retirer  ses  troupes. 

Le  Roi  d'ailleurs  a  d'autant  plus  besoin  d'argent,  que 
les  gages  de  la  maison  du  Roi  en  domestiques  ne  sent 
point  payés  pour  l'écurie,  pour  l'équipage  de  chasse,  etc. , 
et  qu'il  est  dû  dix  mois. 

Sur  ces  représentations,  la  déclaration  a  passé.  Cette 
nouvelle,  qui  ne  devoit  pas  être  secrète,  est  répandue. 
Madame  la  marquise  de  Pornpadour,  le  maréchal  de 
Belle-lsle,  le  duc  de  Choiseul  et  autres  ministres  ont  en- 
voyé leur  vaisselle  à  la  Monnoie,  et,  à  leur  exemple,  les 
princes  du  sang  et  tous  les  seigneurs  de  la  cour  se  sont 
disposés  à  faire  la  même  chose.  On  porte  tous  les  soirs 
au  Roi  la  liste  de  ceux  qui  ont  porté  leur  vaisselle;  en 
sorte  que  les  gens  de  cour  ou  en  place  ont  de  la  peine  à 
s'en  dispenser,  afin  de  prouver  leur  soumission  au  Roi  et 
leur  zèle  pour  le  bien  de  l  État. 

Les  personnes  qui  n'ont  pas  un  rang  distingué  ne  se 
pressent  pas  de  même,  el  sont  dans  rincertilude  s'ils  la 
porteront  ou  s'ils  la  cacheront;  mais  il  n'est  guère  pos- 


N0VEM15IŒ    1759.  201 

sible  de  se  servir  de  la  vaisselle  d'argent,  surtout  en  as- 
siettes, quand  les  princes,  les  plus  gros  seigneurs  et  les 
gens  en  dignité  seront  réduits  à  manger  sur  de  la  vaisselle 
de  faïence. 

Cette  aventure  va  ruiner  tout  le  corps  des  orfèvres  et 
ôter  le  pain  à  tous  les  ouvriers  et  artistes  qui  en  dépen- 
dent; et  en  môme  temps  va  enrichir  toutes  les  manu- 
factures de  faïence  et  de  porcelaine. 

Il  y  a  depuis  dix  ou  douze  jours  un  grand  concours 
de  carrosses  à  un  grand  magasin  de  faïences,  plus  ou 
moins  recherchées,  sur  le  quai  de  la  porte  Saint-Ber- 
nard, au-dessus  des  Miramionnes.  J'y  allai  le  30  octobre 
acheter  des  plats,  et  assiettes,  et  jattes,  comme  les  au- 
tres. Le  ministre  de  Paris  y  éloit  avec  M.  Bertin  de  Ju- 
millac,  frère  de  M.  le  lieutenant  général  de  police;  et 
tous  les  jours  à  toute  heure  c'est  la  même  chose. 

Madame  la  Dauphine  a  voulu  envoyer  une  toilette 
d'argent  toute  neuve,  et  dont  les  façons  coûloient  très- 
cher.  Le  Roi  lui  a  défendu  de  le  faire.  Le  vendredi  2  no- 
vembie,  M.  le  duc  d'Orléans  a  envoyé  la  sienne  dans  un 
chariot.  On  a  rassemblé  ces  jours-ci  les  dilïérente-;  vais- 
selles d'argent  du  Roi  lui-même  pour  en  faire  un  état  et 
le  porter.  Celui  qui  est  chaigé  de  ce  transport  m'a  dit 
avoir  porté  déjà  plus  de  deux  mille  marcs,  et  qu'il  en 
porteroit,  hier  5  de  ce  mois,  trois  mille  quatre  cents 
marcs;  ainsi  cela  est  très-sérieux. 

A  la  Monnoie,  après  avoir  pesé  la  vaisselle,  on  donne 

un  récépissé,  d'avoir  reçu  de  M.  un  tel la  quantité 

de  tant  de  marcs,  savoir  :  tant  en  vaisselle  plate  et  tant 
en  vaisselle  montée. 

Comme  la  déclaration  n'a  pas  encore  été  rendue  pu- 
blique, on  n'en  sait  pas  bien  précisément  le  contenu 
et  les  conditions.  On  dit  seulement  que  le  Roi  prend  la 
vaisselle  plate  sur  le  pied  de  cinquante-six  livres  le 
marc,  c'est-à-dire  que  le  Roi  tient  compte  du  contrôle 
qui  a  été  payé  et  que  l'on  ne  perd  que  la  façon.  Lavais- 


'202  JOURNAL   DE   BARBIER. 

selle  montée  est  apparemment  au-dessous  de  cinquante- 
six  livres  le  marc. 

On  dit  aussi  que  le  Roi  paye  aux  porteurs  des  récé- 
pissés le  quart  de  la  valeur  en  argent,  et  que  pour  les 
trois  quarts  restants,  on  donnera  des  contrats  sur  les 
États  de  Bretagne  ou  de  Languedoc,  à  raison  de  six 
pour  cent. 

v'odà  hien  des  événements  depuis  la  déclaration  du 
20  seplenibre,  qui  a  fait  cesser  l'assemblée  du  Parlement 
au  sujet  des  édits.  Mais  il  s'agit  à  présent  de  voii-  ce  qu'ils 
feront  dans  leur  assemblée  du  28  de  ce  mois,  à  laquelle 
ils  ont  remis  leurs  délibérations,  au  sujet  de  ces  édits, 
par  leur  arrêté  du  19  septembre,  voyant  aujourd'hui 
les  expédients  forcés  que  le  Roi  a  été  obligé  de  prendre 
pour  avoir  de  l'argent;  et  si  tous  les  conseillers,  se  de- 
vant regarder  comme  gens  d'État,  enverront  leur  vais- 
selle d'argent,  à  l'exemple  des  présidents  du  Parlement, 
des  gens  du  Roi  et  des  présidents  des  Chambres  qui  l'ont 
fait  ou  le  feront,  au  retour  de  leur  campagne.  Cela  fera 
la  matière  d'une  délibération,  à  laquelle  ces  Messieurs 
ne  s'attendoient  certainement  pas  quand  ils  se  sont 
séparés  le  20  septembre. 

Tout  le  monde  jure  beaucoup  contre  M.  Silhouette, 
mais  il  y  a  apparence  qu'il  est  fort  embarrassé.  On  a  fait 
des  vers  épouvantables  contre  lui. 

On  s'atlendoit  bien  à  quelque  événement  de  la  part 
des  jansénistes,  pour  célébrer  le  retour  de  M.  l'arche- 
vêque de  Paris. 

Jeudi  3  de  ce  mois,  le  sieur  Roulant,  prêtre,  demeu- 
rant sur  la  paroisse  de  Saint-Nicolas-des-Champs,  homme 
âgé,  étant  tombé  malade,  après  avoir  été  confessé,  en 
bon  janséniste,  envoya  demander  les  sacrements  à  la 
paroisse  ;  le  sieur  abbé  de  La  Tour,  desservant  de  cette 
paroisse,  attendu  l'absence  forcée  du  sieur  de  l'Écluse, 
curé  de  Saint-Nicolas-des-Champs,  se  transporta  dans 
la  chambre  du  malade,  où  il  y  avoit  sept  ou  huit  per- 


NOVEMr.RK    17. '9.  203 

sonnes,  gens  comme  l'on  entend  du  parti.  Le  sieur  Rou- 
lant déclara  au  desservant  qu'il  avoit  été  confessé  et 
(ju'il  croyoit  tout  ce  que  l'Église  croit.  Le  sieur  de  La 
Tour  lui  dit  que  ce  n'étoit  pas  assez,  et  qu'il  vouloit  lui 
parler  en  particulier.  Opposition  de  la  part  du  sieur 
Roulant,  fondée  sur  la  déclaration  du  Roi,  qui  imposoit 
le  silence.  Le  sieur  de  La  Tour  persista,  et  il  fut  con- 
venu qu'il  lui  parleroitdans  les  rideaux,  et  que  les  assis- 
tants se  retireroient  seulement  dans  un  coin  de  la  Cham- 
bre. 11  fut  question  de  la  constitution  Unigeniha^, 
attendu  que  le  sieur  Roulant  étoit  de  fait  appelant  cl 
réappelant,  au  mépris  des  déclarations  du  Roi.  M.  de 
La  Tour  exigcoit  qu'il  rf^nonçât  à  son  appel.  Le  sieur 
Roulant  dit  assez  haut,  pour  être  entendu  des  assis- 
tants, qu'il  persisloit  dans  tous  ses  appels,  sur  quoi  le 
desservant  se  retira,  en  disant  qu'il  n'apporteroit  pas 
les  sacrements. 

En  conséquence,  plainte  au  Chàlelet,  n'y  ayant  point 
de  Parlement  depuis  la  Saint-Simon.  Information,  dé- 
cret de  prise  de  corps  contre  le  desservant,  et  somma- 
tion à  tous  les  prêtres  de  la  paioisse  d'administrer  le 
malade.  M.  l'archevêque  n'a  donné  à  cet  égard  aucun 
ordre  précis,  ni  pour  ni  contre,  sur  ces  sommations.  Le 
sieur  Villarcens,  prêtre  de  la  paroisse, a  administré.  Mais 
il  s'agit  de  savoir  si,  à  la  rentrée,  le  Parlement  ne  se  fera 
pas  apporter  les  informations,  pour  suivre  le  décret  de 
prise  de  corps. 

On  a  enfin  vendu  et  distribué  dans  le  public  les  lettres- 
patentes  concernant  la  vaisselle  d'argent,  qui  n'ont  été 
enrogislrées  à  la  Cour  des  Monnoies  que  le  5  de  ce  mois  ; 
par  ces  lettres,  le  Roi  ordonne  que  sa  vaisselle  et  celle 
servant  à  l'usage  de  la  famille  royale,  et  des  tables  dif- 
férentes de  sa  maison,  seroient  portées  à  l'Hôtel  des 
Moimoies,  et  il  déclare  qu'il  entend  rendre  le  droit  de 
contrôle  qui  a  été  payé  et  faire  remise  de  son  droit  de 
seigneuriage  à  ceux  de  ses  sujets  qui,  par  affeclion,  vou- 


204  JOUBNAL  DE  BARBIER. 

(Iront  suivre  son  exemple,  même  aux  communautés 
iC'Ciiliôres  et  régulières,  et  qu'en  conséquence,  il  fixe  le 
inarc  d'argent  de  vaisselle  plate  à  cinquante-six  livres, 
f  l  de  vaisselle  montée  à  cinquante-cinq  livres  trois  sols. 
Et  il  est  ensuite  ordonné  que  l'extrait  de  ceux  qui  auront 
envoyé  leur  vaisselle  sera  envoyé,  jour  par  jour,  au  con- 
trôleur général  des  finances  et  représenté  à  Sa  Majesté. 

On  continue  toujours  à  force  de  porter  la  vaisselle 
d'argent,  qui  ne  doit  être  reçue  à  la  Monnoie,  sur  le  pied 
ci-dessus,  que  jusqu'au  31  décembre;  non-s(!ulement 
les  seigneurs,  mais  tous  ceux  qui  ont  un  état  marqué 
comme  les  fermiers  généraux  et  autres,  même  au- 
dessous. 

Le  14  de  ce  mois,  la  flotte  commandée  i)ar  M.  le  mar- 
quis de  Conflans  est  sortie  du  port  de  Brest.  Le  17,  elle 
a  été  arrêtée  par  la  flotte  angloise  commandée  par  l'a- 
miral Hauch',  à  la  hauteur  de  Belle-Isle.La  destination 
de  M.  de  Conflans  étoit  d'aller  à  Cadix  prendre  encore 
de  nouveaux  vaisseaux;  mais  comme  il  y  a  un  génie  mal- 
faisant depuis  longtemps  contre  la  France,  il  y  a  eu,  le 
20  novembre,  combat  avec  l'amiral  Hauch,  sur  les  côtes 
de  Nantes,  et  la  nouvelle  est  générale  que  notre  flotte 
a  été  battue  et  dispersée;  le  plus  ou  moins,  dans  le  détail, 
est  égal.  Voilà  tout  le  grand  projet  des  bateaux  plats  el 
du  débarquement  évanoui^  Cette  nouvelle  a  jeté  la  con- 

1.  Barbier  -veut  parler  de  l'amiral  Hawkc. 

2.  Ou  avait  formé  le  projet  d'une  descente  en  Angleterre.  L'escadre  de 
Brest  se  disposait  à  sortir;  les  Anglais  vinrent  observer  de  près  ses  mouve- 
ments; ils  furent  plusieurs  fois  repoussés  et  même  dispersés  par  des  vents 
contraires.  Ici  deux  versions  contraires  viennent  embarrasser  l'historien. 
Suivant  l'une,  le  maréchal  de  Conflans  n'osa  poursuivre  les  Anglais.  11  sortit 
enfin  le  14  novembre;  mais  dès  qu'on  eut  signale  l'escadre  anglaise,  qui  s'a- 
vançait avec  vingt-trois  vaisseaux,  le  signal  de  la  retraite  fut  donné.  Conflans 
se  il.jttait,  en  approchant  de  la  côte,  hérissée  de  bancs  de  sable  et  de  rochers, 
que  l'amiral  Ilawke  n'oserait  le  poursuivre  à  travers  des  écueils  peu  counus 
de  ses  pilotes  Par  l'effet  de  cette  lâche  manœuvre,  l'arrière-garde  française 
fut  coupée.  ConQans,  précipitant  sa  fuite,  se  fit  échouer  avec  le  vaisseau  ami- 
ral, qu'il  ordonna  ensuite  de  brûler;  d'autres  vaisseaux  se  brisèrent;  le 
Thésée  fut  englouti  avec  SOO  hommes  d'équipage.  Les  vaisseaux  entrés  da;i8 


NOVEMBRE   1759.  205 

slcrnation  à  la  Cour  et  à  la  ville,  d'autant  que  cette  flotte 
étoit  notre  dernière  ressource  et  que  nous  n'avons  plus 
de  marine. 
Autre  nouvelle.  Changement  du  jeudi,  22  de  ce  mois. 

la  Vilaine  ne  purent  en  sortir.  Il  fallut  ajouter  cette  perte  à  celle  de  six  vais- 
seam  pris,  brûlés  ou  engloutis.  Suivant  une  autre  version,  l'extrême  supé- 
riorité des  Anglais  fit  le  seul  malheur  de  cette  journée.  On  y  parle  de  l'ami- 
ral de  Conflaos,  non  pas  comme  d'un  maria  expérimenté,  mais  comme  d'un 
militaire  très-intrépide.  Lacrktblle,  Hist.  du  dix-huilième  siècle,  t.  ui, 
p.  342.  Paris,  1830,  in-S". — Db  Tocqueville, //ts(.  philos,  du  règne  de 
Louis  XV,  t.  II,  p.  256.  —  Voir  encore  De  Sismondi,  Hist.  des  Fran- 
çais, t.  XXIX,  p.  206.  —  Hist.  de  la  marine  française,  par  le  comte  de 
L»  Peyrouse-Bonfils,  t.   ii,  p.  477. 

Outre  le  désastre  dont  parle  ici  Barbier,  nous  en  avions  encore  essuyé  un 
autre,  au  mois  d'août  précédent,  sur  les  côtes  de  Portugal,  et  que  l'auteur  du 
journal  ne  mentionne  pas;  en  voici  le  récit  d'après  une  dépêche  inédite  de 
l'officier  qui  commandait  l'escadre  française  : 

DÉPÊCHE    ADRESSÉE    FAR    M.     DE    LA    CLCE    A    M.     l'aMBASSADEUR. 

0  Je  n'étois  pas  en  état  d'écrire  à  Votre  Excellence,  lorsque  je  lui  dépê- 
chai un  de  mes  domesliques  pour  l'informer  du  désastre  de  l'escadre  du  Roi, 
que  j'avois  l'honneur  de  commander.  Je  passai  le  détroit  la  nuit  du  16  au  17 
avec  douze  vaisseaux  de  ligne  et  trois  frégates;  je  ne  craignois  point  la  ren- 
contre de  l'amiral  Boscawen  ,  quoique  son  escadre  fût  plus  forte  que  la 
mienne;  mais  je  ne  sais  par  quelle  fatalité  cinq  dénies  va'Sseaux  et  tiois  fré- 
gates se  séparèrent  de  moi .  Le  lendemain  au  jour  nous  ne  nous  tioiivâmes  plus 
que  sept  vaisseaux  ;  heureusement  que  c'ctoieiit  les  plus  gros  :  VOcéan,  le 
Redoutable,  le  Centaure,  le  Guerrier,  le  Souverain,  le  Téméraire  et  le 
Modeste.  Au  lever  du  soleil,  mes  gardes  d'en  haut  m'avertirent  qu'ils  voyoient 
huit  vaisseaux  au  vent  à  moi  ;  je  crus  que  c'étoient  les  miens;  je  les  attendis 
au  plus  près  du  vent  avec  mes  basses  voiles;  peu  de  temps  après,  le  nombre 
en  augmenta  si  fort,  que  l'on  en  compta  dix-huit.  Je  ne  doutois  pas  que  ce 
ne  fussent  les  ennemis  ;  je  pris  le  parti  d'arriver  vent  arrière  en  forçant  de 
voiles.  J'en  fis  le  signal  aux  vaisseaux  qui  étoient  avec  moi  ;  mais  je  fus  obligé 
d'attendre  le  Souverain  qui  ne  marchoit  pas  bien,  ce  qui  fut  cause  que  les 
eunemis  me  joignirent  plus  tôt.  Tant  que  le  vent  dura  avec  violence,  ils  n'eu- 
rent point  d'avantage  sur  nous;  mais  à  midi,  le  vent  ayant  diminué,  j'aperçus 
une  supériorité  de  marche  de  leur  part.  A  deux  heures  et  demie,  le  vaisseau 
le  Centaure,  commandé  par  M.  de  Sabran,  qui  faisoit  l'arrière-garde,  fut 
attaqué  par  deux  vaisseaux  :  l'un  bâbord,  l'autre  tribord.  Il  se  défendit  avec 
un  courage  qui  n'est  pas  ordinaire  ;  le  Guerrier  le  fut  après  ;  ensuite  ['Océan 
et  le  Souverain.  Tout  le  fort  du  combat  s'est  passé  entre  ces  quatre  vais- 
seaux, qui  se  sont  battus  tribord  et  bâbord  sans  relâche.  L'amiral  Boscawen, 
qui  venait  à  toute  voile  sur  moi,  me  joignit  par  mon  travers  à  la  portée  du 
fusil  sur  les  quatre  heures.  11  fut  le  premier  à  me  lâcher  sa  bordée  ;  elle  fut 
si  violente  que  dans  peu  de  temps  je  fus  dégréé;  mais  je  lui  rendis  bien  la 

VU.  .  IS 


206  JOURNAL   DR    BAUDIEn. 

Le  Roi  a  romercié  M.  Silhouetic,  (jiii  n'est  plus  contrô- 
leur général  des  Hnances;  cela  [n'oduil  un  grand  conten- 
tement dans  le  public,  car  toute  la  Cour  et  toute  la  ville 
le  détestent,  depuis  tous  ces  nouveaux  arrêts  du  Conseil. 
On  dit  que  cet  homme  peut  avoir  de  l'esprit,  mais  qu'il 
n'a  aucune  teinture  du  maniement  de  la  finance;  qu'il 
pense  faux  sur  les  objets  qu'il  imagine  et  qu'on  lui  pré- 
sente, et  qu'il  est  parvenu  à  perdre  entièrement  la  con- 
fiance dans  le  royaume,  ce  qui  est  bien  vrai.  Tous  les 
ctTets  royaux,  non-seulement  les  papiers  au  porteur,  mais 
les  contrats  sur  la  vie,  sur  les  États,  sur  les  provinces 
perdent  considérablement;  les  reconnoissances  uièmcs 

pareille.  Mes  coups  furent  si  bien  ajustés  qu'il  fut  démâlé  de  son  mât  d'arli- 
mon  ;  sa  vergue  de  ^raud  liunier  vint  en  deux  sur  le  pont;  sa  vergue  de  civa- 
dière  fut  coupée,  ainsi  que  son  bâton  de  foc.  Il  se  mit  à  culer  pour  se  tirer  de 
dessous  mon  feu.  Je  fus  blessé  dans  ce  temps-là  d'une  mitraille,  qui  me  fit  une 
plaie  considérable  à  la  jambe  droite  et  me  cassa  la  gauche.  Je  laissai  à  M.  le 
comte  de  Carné  le  soin  de  continuer  le  combat.  On  n'a  jamais  vu  un  feu  si 
prodigieux  que  celui  qui  sortoit  de  mon  escadre.  J'ai  tout  lieu  de  croire,  et 
même  de  ne  pas  douter,  que  si  j'avois  eu  tous  mes  vaisseaux,  je  les  aurois 
battus.  L'amiral  anglois,  en  me  quittant,  tomba  sur  le  Centaure,  qui  étoil 
battu  par  quatre  vaisseaux,  et  lui  lit  le  cinquième,  et  l'obligea  de  se  rendre 
après  avoir  fait  des  prodiges  de  valeur.  A  la  nuit  le  combat  finit.  Les  enne- 
mis tinrent  le  vent  à  petites  voiles.  Je  ne  saurois  exprimer  à  Votre  Excellence 
la  valeur  et  le  courage  qu'a  marqué  notre  équipage,  qui  n'a  pas  ralenti  d'un 
instant.  Le  nombre  ne  les  a  jamais  i ffrajés.  Je  ne  doute  point  que  ce  ne  soit 
l'exemple  que  leur  ont  donné  MAI.  les  officiers,  qui  ont  tous  donné  des  preuves 
d'un  courage  béroïque.  J'ai  tiré  deux  mille  cinq  cents  coups  de  canon.  Je 
luee  à  peu  près  qu'il  y  a  eu  cent  hommes  de  tués  sur  la  place  et  soixaute-dix 
blessés  de  grandes  blessures.  11  y  a  pu  un  garde  de  pavillon  tué,  et  nombre 
des  officiers  blessés.  Nous  travaillâmes  toule  la  nuit  à  nous  préparer  à  rendre 
un  second  combatte  lendemain,  car  les  ennemis  nous  suivoient  toujours.  Mais 
\e  Souverain  elle  Guerricrme  quittèrentdans  la  nuit, ce  qui  diminua  beaucoup 
la  force  démon  escadre  et  le  courage  de  mes  gens.  Le  1  S,  au  point  du  jour,  les 
ennemis  forcèrent  de  voiles  sur  moi  ;  alors  je  jugeai  ma  perte  assurée.  Me  trou- 
vant sur  la  cote  de  Portugal ,  plutôt  que  de  rendre  les  vaisseaux  du  Roi  aux 
ennemis,  je  me  déterminai  à  les  y  aller  brûler.  Je  fis  échouer  l'Océan  à  deux 
lieues  de  Lagos,  sous  le  fort  nommé  TOlmandana.  J'envoyai  au  commandant  de  ce 
fort, qui  fit  tirer  trois  coups  de  canon  sur  les  Anglois, dont  ils  ne  tinrent  au- 
cun compte.  M.  le  marquis  de  Saint-Agiian  s'échoua  comme  moi.  Nous  travail- 
lâmes l'un  et  l'autre  à  débarquer  nos  équipages;  mais  la  mer  étant  fort  grosse, 
iiuus  fuiucs  longtemps  à  faire  celte  opération.  M.  de  Castillon,  commandant 


NOVEMBRE    1759.  207 

qu'on  donne  récomment  et  tous  les  jours  à  la  Monnoie, 
pour  l'argenterie  qu'on  y  porte,  perdent,  dit-on,  quinze 
pour  cent.  Les  actions  des  fermes,  dont  le  capital  est  de 
mille  francs  perdent  trois  cent  cinquante  livres  ;  ainsi 
de  tous  les  eflets. 

La  difficulté  a  été  de  trouver  quelqu'un  qui  voulût  se 
charger  de  cette  place  dans  les  circonstances  présentes. 
M.  de  Montmartel  veut  bien  donner  ses  conseils,  mais 
il  ne  veut  point  du  titre;  enfin  on  a  jeté  les  yeux  sur 
M.  Bertin  qui  est  lieutenant  général  de  police,  depuis 
M.  Berryer,  et  qui  est  fort  ami  de  M;  le  comte  de  Saint- 
Florenlin,  ministre. 


le  Téméraire,  et  M.  du  Mouver,  le  Blodesie,  ne  suivirent  pas  mon  exemple, 
et  mouillèrent  le  plus  près  qu'ils  purent  des  forts  Esaviar  et  Sagres,  espérant 
que  les  Auglois  les  respecte] oient;  mais  ils  n'en  tinrent  compte;  ils  vinrent 
mouiller  à  côté  d'eux,  les  combattirent  jusqu'à  ce  qu'ils  les  eussent  fait  rendre. 
11  y  eut  un  vaisseau  ennemi  qui  vint  mouiller  derrière  VOcéan  et  qui  le 
canonua,  et  les  chaloupes  qui  débarquoient  le  inonde  à  terre.  M.  le  comte  de 
Carné,  voyant  qu'il  ne  pouvoit  pas  sortir  du  vaisseau,  fut  forcé  d'amener  le 
pavillon  et  de  se  rendre  prisonnier  avec  MM.  d'Arbaud ,  le  chevalier  de 
Glandève,  de  Suffrin  et  le  chevalier  de  Damas  ,  et  cinq  gardes-pavillons  ;  le 
reste  étoit  des  soldats  et  quelques  cononuiers.  J'estime  le  tout  à  soixante 
hommes.  Les  Anglais  vinrent  les  prendre  et  mirent  le  feu  au  vaisseau,  qui  fut 
consumé  dans  la  nuit. 

«  L'on  me  porta  sur  le  rivage,  où  je  passai  toute  la  nuit  avec  les  officiers 
et  les  blessés,  sans  avoir  du  pain  et  de  l'eau.  Le  19,  M.  le  gouverneur  de 
Lagos  m'envoya  inviter  d'aller  dans  la  place.  J'y  fus  transporté  et  tout  le 
monde  m'y  suivit.  Il  nous  a  aidés  autant  que  le  pays  misérable  a  pu  le  per- 
mettre. Nos  gens  ont  été  avec  le  quart  d'ua  pain  d'une  livre  pendant  deux 
jours;  et  il  ue  m'a  pas  été  possible  de  faire  donner  un  peu  de  paille  aux 
blessés  et  aux  malades.  L'on  m'a  logé  aux  Capucins  avec  les  officiers.  Ces 
bons  religieux  ont  bien  des  attentions  pour  moi  ;  j'ai  à  me  louer  infiniment 
du  corrégidor,  que  l'on  nomme  ici  ministre  du  Roi  ;  il  m'a  prévenu  sur  tout  : 
il  m'a  prêté  de  l'argent  du  pays,  car  l'on  no  vouloit  pour  rien  celui  de  France. 
Je  le  lui  ai  rendu  de  celui  qui  m'est  venu  de  Cadix,  et  il  n'a  rien  exigé  pour 
le  change,  ni  pour  l'empruut.  il  a  mis  le  plus  de  police  qu'il  a  pu  pour  que 
nos  gens  ne  fussent  pas  volés. 

a  J'ai  encore  les  plus  grandes  obligations  au  II.  P.  Silvciru,  gardien  des 
Trinitaires;   il  m'a  prévenu   sur  tout.   Si  vous  avez  occasion  de  leur  faire 

plaisir,  je  vous  en  serai  très-obligé 

•  Signé  :  La  Club. 
.  A  Lagos,  le  28  août  17  59.  » 


208  JOURNAL   DE   BARBIER. 

M.  Berlin  a  d'abord  refusé  :  1"  Sur  son  incapacité 
dans  la  matière  de  finance;  2°  sur  sa  délicatesse;  ces 
deux  excuses  sont  vraies.  On  dit  même  qu'il  est  assez 
paresseux,  cependant  on  l'a  engagé  d'accepter  cette 
place,  et  il  a  été  présenté  au  Roi,  le  24,  par  M.  le  comte 
de  Saint-Florentin.  On  dit  aussi  que  c  est  un  homme  de 
fort  bon  sens,  et  d'un  jugement  assez  solide  pour  décou- 
vrir le  vrai  d'une  opération. 

Voilà  donc  M.  Berlin,  contrôleur  général  des  finances, 
pour  remédier  aux  maux  qui  ont  été  faits,  aux  coups 
frappés,  et  pour  rétablir,  s'il  est  possible,  un  peu  la  con- 
fiance du  public;  il  faut  détruire  tout  ce  qui  a  été  fait  par 
M.  Silhouette  et  prendre  de  nouveaux  plans  et  des  sys- 
tèmes difl'érents;  voilà  la  grande  difficulté,  attendu  qu'il 
faut  nécessairement  de  l'argent,  et  plus  sérieusement 
aujourd'hui  qu'il  y  a  un  mois,  par  toutes  les  adversités 
qui  nous  arrivent  et  qui  éloignent  toute  idée  de  paix. 

M.  de  Sartine\  lieutenant  criminel,  François  d'ori- 
gine, mais  né  en  Espagne,  homme  de  quarante-cinq  ans 
environ,  très-sage  et  très-appliqué  à  sa  charge,  a  été 
nommé  par  le  Roi  pour  lieutenant  général  de  police, 
dont  il  s'acquittera  très-bien,  et  M.  Le  Noir,  conseiller 
au  Châlelet,  fils  du  lieutenant  particulier  du  Chàtelet, 
a  la  charge  de  lieutenant  criminel. 

La  nouvelle  de  la  délaite  et  de  la  dispersion  de  la 
Hotte  de  M.  de  ConRans  est  arrivée  samedi  matin  24. 
Nous  avons  eu  deux  vaisseaux  coulés  à  fond,  faute,  dit- 
on,  d'avoir  fermé  les  sabords,  et  trois  de  nos  vaisseaux 

1 .  Sarliue  (Antoine-Raymoud-Jean-Gualbert-Gabriel  de) ,  né  à  Barcelone 
eu  1729,  mort  à  Tarragone  en  1801.  Eu  sa  qualilé  de  lieutenaul  général  de 
police,  il  se  montra  un  des  plus  habiles  successeurs  du  premier  d'Argen- 
son,  dont  Fontenelle  a  si  bien  apprécié  le  mérite  et  le  talent.  S'altachant 
surtout  à  prévenir  les  abus,  les  délits,  mais  obligé  souvent  par  ctat  da  les 
puiir,  il  sut  pourtant  se  concilier  l'estime  et  même  l'aQectiou  des  différents 
ordres  do  citoyens.  Eu  1774,  il  fut  nommé  secrétaire  d'État  au  département 
de  la  marine,  et  dans  ce  nouveau  poste  il  se  conduisit  avec  la  sagesse  et  le  zèle 
f(ui  avaient  caractérisé  sa  précédente  administration.  [Biographie  univer- 
selle, de  Michaud.) 


DÉCEMRKE    1759.  2G9 

ont  été  obligés  de  se  brûler  eux-mêmes.  Le  siir|)lus  de 
la  flotte  de  Brest  est,  partie  à  l'ile  d'Aix ,  et  partie 
dans  la  rivière  de  Villaine.  On  a  dressé  des  batteries 
de  canon  pour  empêcher  les  Anglois  de  les  venir  brûler 
dans  cette  rivière.  Ils  ont  perdu  aussi  quelques  vaisseaux, 
mais  cela  ne  les  empêche  pas  d'être  toujours  en  force. 

La  reine  de  Hongrie  est  plus  heureuse  que  nous. 
Le  20  novembre,  le  maréchal  Dawn  a  attaqué,  à  trois 
lieues  de  Dresde,  un  corps  de  vingt-quatre  mille  Prus- 
siens, dont  six  mille  de  cavalerie  ;  ils  étoient  dans  des 
défilés  et  enveloppés  par  l'armée  de  l'Empire.  Us  ont 
tous  été  obliges  de  mettre  les  armes  bas  et  de  se  rendre 
prisonniers  de  guerre.  On  a  pris  nécessairement  de  l'ar- 
tillerie et  des  bagages.  C'est  une  furieuse  perte  pour  le 
roi  de  Prusse  qu'un  corps  de  vingt-quatre  mille  hommes 
de  bonnes  troupes.  Quoi(pie  nous  n'ayons  aucune  part 
à  cette  action  ,  cette  nouvelle  a  un  peu  consolé  les 
esprits. 

On  attend,  à  présent,  les  nouveaux  arrangements  dans 
les  finances.  On  dit  qu'on  va  remettre  tout  sur  l'ancien 
pied  dans  les  fermes  générales;  qu'il  n'y  aura  plus  que 
quarante  fermiers  généraux  ;  qu'on  va  rétablir  les  sous- 
fermes,  et  qu'on  payera  les  billets  des  fermes,  rescrip- 
tions  sur  les  recettes  générales  et  autres  billets  royaux, 
et  l'on  parle  en  même  temps  de  faire  pour  deux  cents 
millions  de  billets  nationaux  pour  remettre  la  circula- 
tion dans  le  commerce. 

Décembre» 

MaJaiuc  Infante  a  la  petite  vérole.  —  Ou  vend  le  dt'tail  imprimé  de  ce  qui 
concerne  rembarquement  de  Brest.  —  Chanson  contre  les  Anglais.  — 
M.  de  Conflans  vient  à  Versailles  pour  se  jusiifior.  —  On  attend  des  arran- 
gements de  finance.  —  Le  duc  de  Bourgogne  est  trèsrnialade.  —  Le  méde- 
cin Bouvart.  —  Le  Parlement  supprime  divers  écrits.  —  Mort  et  enterre- 
ment du  sieur  Houlant,  prélrc  janséniste.  —  Mort  de  Madame  Infante. 
Le  Roi  h  .Mariy.  —  Dépenses  extraordinaires.  —  Le  premier  président  est 
mande  à  Versailles.  —  Nouveaux  succès  du  maréchal  Uawn.  —  lïnirevuc 
du  Roi  et  du  premier  président.  —  Bous  mots.  —  Le  due  de  Broijiie, 

J8. 


210  JOURNAL    DE   BAHBIER. 

maréchal  de  France.  —  Plaisanteries    sur  les  contrôleurs  généraux.  — 
Disgrâce  de  M.  de  Souvré. 

Madame  Infanle,  duchesse  de  Parme,  femme  de  don 
Philippe,  frère  du  roi  d'Espagne  actuel  et.  oncle  du  roi 
de  Naples,  laquelle  est  depuis  longtemps  ici  à  la  Cour  de 
France,  a  la  petite  vérole  ;  elle  est  âgée  de  Ircnte-deux  ans. 
Mardi  4  de  ce  mois,  on  a  exposé  le  soir,  à  huit  heures, 
le  saint-sacrement  à  Notre-Dame  et  dans  les  églises  de 
Paris,  pour  les  prières  de  quarante  heures.  Elle  a  été  ad- 
ministrée, et  on  ne  sait  pas  quel  en  sera  l'événement. 

Depuis  les  premiers  jours  de  ce  mois ,  on  a  crié  et 
vendu  dans  les  rues  un  détail  imprimé  Me  tout  ce  qui 

1.  Voici  la  copie  de  cet  imprimé  dont  Barbier  a  joint  un  exemplaire  à  son 
journal  : 

DÉTAIL    ET    LISTE    GENÉRiLE 

De  loul  ce  qui  concerne  l'embarquement. 

36  Taisseaui  de  ligne,  12  frégates,  8  brûlots,  6  chebecs,  4  galères,  8  ga- 
liotes  à  rames,  bOO  vaisseaux  plats  de  transport  pour  munitions  et  vivres, 
lesquels  auront  chacun  deux  pièces  de  canon  de  36  ou  24,  en  proue  et  eu 
poupe,  pour  battre  la  plage  en  abordant  à  terre.  Biscuit  pour  trois  mois, 
ainsi  que  farine,  viandes  salées,  vin  et  eau-de-vie,  foiu  et  orge,  30  médecins, 
100  chirurgiens,  50  apothicaires,  6  grandes  pharmacies,  20  aumôniers  dans 
chaque  vaisseau. 

Généraux.  Le  prince  de  Conti  en  chef,  le  prince  de  Soubise  et  milord 
r.hauniont  sous  lui,  7  lieutenants  généraux,  12  maréchaux  de  camp. 

Régiments  d'infanterie. 
Gardes  françaises,  4  bataillons. 

Gardes  suisses,  2 

Normandie,  4 

Bourbonnais,  4 

La  marine,  4 

La  brigade  irlandaise,       9 
Écossaise,  2 

Lyonnais,  2 

Limousin,  2 

Royal-Vaisseau,  2 

Les  grenadiers  de  France,  4 
Saint-Chaumont,  2 

Bourbon,  2 

Cavalerie.  Huit  régiments  de  cavalerie,  faisant  256  hommes. 
Dragons.  La  Générale,  Marbœuf,  Languedoc  et  autres,  240  hommes. 
Cavalerie.  400  (gardes  du  corps,   150  grenadiers   à  cheval,  200  gea- 


La  Reine, 

2  bataillons. 

Artois, 

2 

Saintonge, 

1 

Cambise, 

1 

L'Ile-de-France, 

1 

Royal-Comtois, 

2 

Rohan-Rochefort, 

2 

Beauvoisins, 

2 

Les  grenadiers  royaux 

,  4 

Poitou, 

2 

Conti, 

2 

La  Sarre, 

2 

Total, 

64  bataillons. 

DÉCEMBRE    1759.  211 

concerne  ce  grand  embarquement  projeté  depuis  long- 
temps ;  savoir  le  nombre  de  vaisseaux  de  ligne,  de  fré- 
gates, de  galiotes ,  entre  autres  de  cinq  cents  bateaux 

darmes  et  chevau -légers,  200  mousquetaires  gris  et  noirs.  Total,  960 
hommes. 

Récapilulalion. 

64  bataillons,  4  3,840  hommes;  8  régiments  de  cavalerie,  3,460;  4  de 
dragons,  3,400;  légion  royale  et  artillerie,  3,000;  cantabre,  600. 

Total,  54,300  hommes. 

AVEC    PERMISSION. 

A  la  suite  se  trouve  le  canard  suivant,  que  nous  reproduisons  pour  don- 
ner une  idée  du  genre  : 

Touchez  tambours,  sonnez  trompettes, 
Braves  François,  aux  armements, 
Le  Roi  le  veut,  et  qu'on  s'apprête  ! 
Il  faut  faire  un  embarquement. 
Avec  joie  les  drapeaux  volants 

Au  plus  alerte, 
11  faut  voguer  au  gré  du  vent 

Eu  conf|iiérant. 

De  longtemps  le  grand  dieu  \eptune 
N'aura  vu  si  brillante  armée; 
Bellune,  Mars  et  la  Fortune 
Se  déclarent  pour  les  François. 
Us  conduiront  ces  braves  guerriers, 

En  grand  volume, 
Cueillir  des  palmes  et  des  lauriers 

Chez  les  Anglois. 

Trente-six  vaisseaux,  douze  ti'égates. 
Quatre  galères  et  huit  brûlots, 
Vont  partir  pour  donner  attaque. 
Suivis  de  cinq  cents  plats  vaisseaux. 
Ah!  que  les  Anglois  auront  chaud. 

Si  on  débarque  ! 
On  leur  fera  faire  des  sauts 

Les  pieds  en  haut. 

Toute  notre  armée  maritime 

Aura  bonne  provision 
De  biscuits,  de  viande  et  farine. 
De  vin,  d'eau  de  vie  à  foison, 
Et  par-dessus  tout  de  canons. 

Quelle  discipline! 
L'Anglois  dansera  de  son  long. 

Sans  violon. 

Le  grand  Couli,  le  grand  Soubise, 
Et  CUaumonl,  ces  bons  (jéncraux, 


212  JOURNAL    DE    BARBIER. 

plais  qui  doivent  porter  et  débarquer  en  Angleterre  plus 
de  cinquante  mille  hommes,  avec  la  liste  des  régiment? 
et  le  nombre  des  gens  de  la  maison  du  Roi,  gardcs-fran- 
çoises  cl  suisses,  gardes  du  corps,  mousquetaires,  gen- 


Vont  s'embarquer  sans  nuUe  feiutise. 
Pour  commander  l'armée  sur  l'eau. 
George  aura  la  lièvre  au  cerveau, 

Ah  !  quelle  surprise  ! 
Il  craint  pour  les  villes  et  châteaux 

De  tristes  assauts. 

Gardes  suisses,  gardes  françoises, 
Normandie,  Lyonnois,  Bourbonnois, 
La  brave  brigade  irlandoise 
Et  la  marine  sont  tous  prêts. 
Soixante-quatre  bataillons, 

Le  cœur  bien  aise, 
Par  ordre  du  grand  roi  Bourbon, 

S'embarqueront. 

Cavaliers,  dragons,  mousquetaires. 
Gendarmes  el  chevau-légers, 
Vont  paroitre  dessus  la  mer 
En  bons  et  généreux  guerriers  ; 
Et  notre  foudroyante  armée, 

Comme  sur  terre, 
Ne  fera  pas  aucun  quartier 

Aux  alliés. 

Que  dira  le  roi  d'Angleterre, 
Que  dira  son  lils  Cumjjcrland, 
Quand  ils  verrunt  tant  de  corsaires 
Et  tant  d'illustres  coniballants? 
Leurs  tambours  battront  aux  champs, 

Car  dans  la  guerre 
Ils  avancent  ordinairement 

En  reculant. 

L'Anglois,  d'une  humeur  frénétique, 
Voit  son  peuple  tout  consterné  : 
Point  d'ouvriers,  point  do  boutique; 
La  misère  est  de  tout  coté. 
Soir  et  matin  on  voit  pleurer 

Les  cathol.qucs, 
.attendant  l'heureuse  arrivée. 

De  nos  François. 

Parlez,  François,  en  assurance, 
Dieu  vous  prend  sous  sa  protection. 
Combattez  pour  le  roi  de  France 
Et  pour  notre  religion. 


DÉCEMBRE    1759.  213 

darmeset  chcvau-lcgeis,  qui  doivent  aussi  s'embarquer, 
et  on  annonce  pour  généraux  en  chef  M.  le  prince  de 
Conti,  le  prince  de  Soubise  et  milord  Chaumont\ 

Ensuite  de  ce  détail  imprimé  avec  permission,  il  y  a 
une  longue  chanson  sur  ce  débanjuement  en  Angleterre 
et  sur  la  crainte  que  doivent  en  avoir  les  Anglois. 

On  ne  conçoit  pas  comment  on  a  permis  d'imprimer 
une  pareille  pièce,  et  encore  moins  de  crier  et  vendre 
deux  liards  cette  chanson,  qui  est  indécente  dans  les 
circonstances  de  la  nouvelle  de  l'échec  qui  est  arrivé, 
le  17  de  ce  mois  dernier,  à  la  flotte  de  Brest,  commandée 
par  M.  le  marquis  de  Conflans,  au  sujet  de  laquelle 
mauvaise  aventure,  M.  le  marquis  de  Conflans  est  venu 
ces  jours  passés,  à  Versailles,  pour  se  justifier  et  pour 
en  jeter  la  cause  sur  M.  le  marquis  de  BeautVemonl. 
Cela  est  d'autant  plus  déplacé  que  nous  sommes  dans 
une  assez  mauvaise  position ,  que  les  bateaux  plats  ne 
remuent  point  des  ports,  et  qu'on  a  tout  lieu  de  présu- 
mer que  nous  ne  serons  point  en  état  de  tenter  cet  em- 
barquement. 

Il  n'y  a  aucune  raison  pour  excuser  la  police  à  cet 
égard. 

On  attend,  à  présent,  les  arrangements  de  finance. 
On  croit  qu'on  détruira  tout  ce  qui  a  été  enregistré  au 
lit  de  justice  dernier  du  20  septembre;  les  uns  parlent 
de  mettre  dans  le  public  pour  deux  cents  millions  de 
billets;  les  autres,  qu'en  supprimant  tous  ces  droits 

Enfin,  pour  Dieu  et  pour  le  Roi, 

Avec  confiance. 
Chez  l'ennemi  de  notre  foi, 

Plantez  la  croix. 


Ce  qu'il  y  a  de  mieux  dans  cette  chanson,  c'est,  sans  contredit,  le  nom  de 
grand,  appliqué  aux  princes  de  Soubise  et  de  Conti.  Il  est  curieux  de  voir, 
trente  ans  avant  l'apparition  de  la  Marseillaise,  comment  le  gouveruemoiit 
de  l'ancienne  monarchie  s'y  prenait  pour  exciter  l'enthousiasme  populaire. 

I.  Lisez  Thomont. 


214  JOURNAL   DE   BARBIEU. 

nouveaux,  on  doublera  la  capitation.  En  tout  cas,  il  est 
à  croire  qu'on  travaille  beaucoup  à  cet  objet,  que  le  mi- 
nistère est  très-embaiTassé,  et  qu'on  aura  bien  de  la 
peine  à  rétablir  la  confiance,  l'argent  étant  toujours 
très-rare. 

M.  le  duc  de  Bourgogne  est  aussi  dans  un  très-maur 
vais  état.  On  compte  qu'il  est  attaqué  depuis  longtemps 
d'une  humeur  scorbutique,  et  on  parloit,  ces  jours  passés, 
de  lui  couper  une  jambe.  Il  est  à  présent  entre  les  mains 
de  M.  Bouvart  S  fameux  médecin  sur  le  pavé  de  Paris, 
qui  descend  même  du  sieur  Bouvart,  premier  médecin 
de  Louis  XIII,  d'où  vient  aussi  M.  Bouvart  de  Fourqueux, 
procureur  général  de  la  Chambre  des  Comptes.  M.  Bou- 
vart se  sert  et  emploie,  dit-on,  l'anliscorbutique  du 
sieur  Mouret. 

On  a  vendu  dans  les  rues  une  sentence  du  Châtelet, 
du  27  novembre,  que  le  Parlement  n'avoit  point  encore 
repris  ses  séances  et  ses  fonctions,  qui  supprime  trois 
écrits  qui  sont  lettres  d'un  directeur  de  Sorbonne  et 
réponses  à  ces  lettres  sur  la  nécessité  de  gai'der  le  si- 
lence sur  la  constitution  Unigenilus  (qui  est  la  loi  de  la 
déclaration  du  2  septembre  1754),  comme  contenant 
des  propositions  indiscrètes  tendantes  à  renouveler  des 
disputes  assoupies  par  la  déclaration  du  2  septembre 
1754,  enregistrée  en  la  Cour  le  5,  et,  en  tout,  contraires 
à  l'obéissance  due  par  tous  les  sujets  du  Boi  indistinc- 
tement à  ladite  déclaration. 

Il  est  dit  dans  le  réquisitoire  de  M.  le  procureur  du 
Boi  que  ces  difTérents  écrits,  qui  se  croisent  et  se  com- 
battent par  les  principes,  les  uns  à  litre  de  soumission, 
les  autres  sous  prétexte  de  devoir  et  de  conscience,  ne 

1.  Bouvart  (Michel-Philippe),  médecin  qui  a  joui  d'une  grande  célébrité  à 
Paris  pendant  le  dix-huitième  siècle,  né  à  Chartres  en  1717,  mort  en  1787, 
après  avoir  refusé  les  secours  de  l'art  qu'il  avait  lui-même  si  heureusement 
pratiqué,  et  en  disant  qu'il  sentait  l'inutilité  des  remèdes  qui  ne  feraient  que 
rendre  plus  douloureux  ses  derniers  moments.  Eu  1768,  il  fut  anobli  par  le 
Roi  et  décoré  en  1769  du  cordon  de  Saint-Michel. 


DÉCEJIRP.E    1759.  215 

pouvoioiit  servir  qu'à  aigrir  les  esprits  et  à  conliniier  la 
rermentalion.  C'est  la  raison  pour  laqiiollo  on  aiiroil 
aussi,  bien  fait  de  ne  pas  imprimer,  publier  et  vendre; 
cette  sentence,  qui  ne  sert  qu'à  donner  une  connoissance 
publique  de  ces  brochures  dont  bien  des  gens  n'auroient 
point  entendu  parler;  et  rendant  tous  ces  beaux  juge- 
ments, on  souiïre  toujours  \a.Gaz-etteecclésiasiique,  qui 
se  débite  publiquement  toutes  les  semaines  dans  nombre 
de  maisons  ou,  pour  mieux  dire,  dans  tout  le  public,  et 
qui  est  un  ouvrage  bien  plus  scandaleux  et  plus  dange- 
reux que  ces  petites  brochures. 

Le  sieur  Roulant,  prêtre  sur  la  paroisse  de  Saint- 
^icolas<les-Champs  et  janséniste  connu  pour  ses  appels, 
à  (pii  le  sieur  de  La  Tour,  desservant  de  la  paroisse,  avoil 
refusé  les  sacrements,  pour  quoi  il  a  été  décrété  de  prise 
de  corps  par  le  Chàtclet,  et  qui  a  été  enfin  administré 
■)ar  un  des  prêtres  de  la  paroisse,  ce  qui  s'est  passé  le  3 
ie  novembre  dernier,  est  mort  ces  jours-ci.  On  lui  a 
fait  un  enterrement  avec  cinquante  prêtres  ayant  des 
cierges  ;  au  moment  qu'il  a  été  mis  dans  la  fosse,  il  n'est 
resté,  dit-on,  que  quatre  prêtres,  et  tous  les  autres  se 
sont  retirés.  Il  y  avoit  grand  monde  et  surtout  des  frères 
jansénistes.  Cette  retraite  des  prêtres  les  a  fait  mur- 
iinircr  et  a  excité  du  scandale.  On  dit  plus  sûrement 
qu'il  y  avoit  un  commissaire  de  la  part  de  M.  le  lieute- 
nant général  de  police,  pour  examiner  ce  qui  se  passe- 
roit,  qui  a  dressé  son  procès-verbal  qu'il  a  remis  au 
greffe  du  Châtelet,  qui,  les  Chambres  assemblées,  a 
décrété  de  [)rise  de  corps  celui  qui  étoit  alors  desservant, 
et  quatre  prêtres  d'ajournement  personnel  qui  sera 
bientôt  converti  \  Cette  pauvre  paroisse  est  bien  mal- 
tiJiilée.  Indépendamment  du  mérite^  de  l'affaire, on  dit 

1.  Nous  reproduisons  le  texte  de  Barbier  dans  son  incorrection  première; 
il  est  à  présumer  que  la  phrase  est  restée  incomplète;  et  nous  pensons  qu'il 
faut  jijouter  après  les  derniers  mots  :  qui  sera  bientCil  converti,  ceux-ci  : 
en  arrH  de  prise  de  corps. 

2.  Mérite  est  ici  dans  le  sens  d'importnnce. 


21G  JOURNAL  DE  BAflDlER. 

que  plus  de  vingt  personnes  ont  signé  une  requête 
adressée  au  Parlement  pour  se  plaindre  de  cette  con- 
duite, et  que  M.  Quillet,  conseiller  au  Châlclet,  jansé- 
niste déjà  connu,  éloit  à  la  tête.  Dans  un  ministère 
ferme,  on  auroit  fait  interdire  les  prêtres  pour  un  mois, 
ce  qui  les  auroit  privés  de  leurs  rétributions  journa- 
lières, et,  par  arrêt  du  Conseil,  on  auroit  condamné 
sérieusement  en  cinq  cents  livres  d'amende,  applicables 
aux  pauvres  de  cette  paroisse,  tous  les  particuliers  qui 
avoient  signé  cette  requête  pour  avoir  rompu  le  silence. 

Du  jeudi  6  décembre.  Madame  Infante,  fille  de  France, 
épouse  de  don  Philippe,  duc  de  Parme  et  de  Plaisance, 
est  morte,  à  trois  heures  et  demie  après  midi,  de  la 
petite  vérole.  Pendant  son  agonie,  tous  les  carrosses  de 
la  Cour  avoient  été  préparés,  et,  sur-le-champ,  le  Roi, 
la  Reine,  M.  et  madame  la  Dauphine  et  Mesdames  de 
France  sont  partis  pour  le  chàleau  de  Marly,  où  tous 
les  ministres  et  les  grands  ofliciers  se  sont  rendus. 

M.  le  duc  do  Rourgogne,  qui  va  mieux  et  à  qui  on  ne 
coupera  point  la  jambe,  suivant  les  apparences,  et  les 
autres  fds  de  France  sont  restés  à  Versailles. 

Madame  Infante  a  été  portée,  le  soir  même,  à  Saint- 
Denis,  et  elle  a  été  mise  dans  le  caveau  un  jour  ou  deux 
après.  Cela  s'est  fait  piomptemenl  à  cause  de  la  nature 
de  la  maladie. 

Le  Roi,  la  famille  royale  et,  comme  l'on  entend,  ma- 
dame la  marquise  de  Pompadour  sont  restés  à  Marly 
depuis  le  jeudi  au  soir  jusqu'au  mardi  1 1  décembre.  La 
Reine  tenoit  la  table  le  soir  avec  la  famille  royale,  et  le 
Roi,  qui  a  à  Marly  de  petits  appartements,  y  faisoit  de 
petits  soupers  à  l'ordinaire.  Au  surplus,  tout  le  monde 
y  avoit  l'air  très-triste. 

Le  Roi  a  nourri,  dans  ce  voyage,  tout  le  monde,  mi- 
nistres et  autres,  même  les  domestiques,  et  chauiïé  de 
façon  qu'on  m'a  dit,  comme  chose  sùie,  qu'on  y  brùloit 
quatre-vingts  cordes  de  bois  par  jour.  Ce  voyage,  malgré 


DÉCFMBRF.    (759.  217 

la  misère  où  nous  sommes,  aura  coûté  bien  de  l'argent. 

Toute  la  famille  royale  est  donc  revenue,  mardi  11,  à 
Versailles,  et,  ce  jour-là,  la  Cour  et  la  Ville  ont  pris  le 
deuil  pour  six  semaines  de  madame  la  duchesse  de 
Parme. 

Du  16  décembre,  M.  le  premier  président  et  les  gens 
du  Roi  ont  clé  mandés  aujourd'hui  à  Versailles.  On  dit 
que  c'est  pour  conférer  sur  les  affaires  de  finances,  et 
l'on  croit  que  l'on  veut  changer,  en  tout  ou  pour  la  plus 
grande  partie,  tout  ce  qui  a  été  fait  au  lit  de  justice  du 
20  septembre  dernier. 

Du  lundi  17,  il  y  a  assemblée  de  Chambres  à  dix 
heures  pour  entendre  ce  qui  sera  rapporté  par  M.  le 
premier  président,  et  pour  délibérer  en  conséquence; 
car  on  n'avoit  rien  fait  au  Parlement  au  sujet  des  der- 
nières remontrances  qu'on  devoit  présenter. 

Depuis  la  dernière  défaite  des  troupes  du  roi  de  Prusse, 
le  maréchal  Dawn ,  général  de  la  reine  de  Hongrie,  a 
eu  encore  deux  affaires.  Dans  la  première,  il  lui  a  tue 
cinq  cents  hommes  et  fait  quinze  cents  prisonniers,  et 
dans  la  seconde,  dit-on,  du  4  de  ce  mois,  deux  mille 
tués  et  quinze  cents  noyés  qui  s'étoient  embarqués  dans 
les  bateaux  sur  l'Elbe.  Si  tout  cela  est  vrai,  le  roi  de 
Prusse  est  très-mal  dans  ses  affaires. 

Au  surplus,  on  parle  beaucoup  de  travailler  à  la  paix, 
et  que  le  roi  d'Angleterre  et  le  roi  de  Prusse  y  sont  dis- 
posés. Il  y  a  cependant  apparence  que  cette  paix  ne  sera 
pas  avantageuse  pour  la  France,  après  tous  les  malheins 
qu'elle  a  essuyés  depuis  deux  ans,  et  surtout  pour  la 
guerre  de  mer  et  les  afiairesde  l'Amérique;  mais  telle 
qu'elle  soit,  elle  paroît  très-nécessaire  dans  les  circon- 
stances présentes. 

Le  dimanche  16,  M.  le  premier  président  avoit  été 
mandé  séparément.  11  a  eu  une  assez  longue  conférence 
avec  le  Roi,  dans  laquelle  il  lui  a  d'abord  parlé  du  Par- 
lement de  Besançon,  pour  envoyer  les  lettres  de  cachet 
Vil.  19 


218  JOURNAL  DE  BARBIEP.. 

(l'exil,  en  faisant  entendre  au  Roi  qu'il  y  avoit  assez 
longtemps  que  ces  magistrats,  qui  n'avoient  agi  que  par 
3èle,  souiïroient  et  que  la  justice  étoit  interrompue  dans 
cette  province.  Le  Roi  lui  a  dit  qu'il  y  songeroit  sérieu- 
sement. 

M.  le  premier  président  a  rapporté  ensuite  au  Roi  un 
précis  des  remontrances  auxquelles  travailloit  le  Parle- 
ment, par  rapport  aux  édits  du  dernier  lit  de  justice  et 
aux  opérations  faites  depuis  par  des  arrêts  du  Conseil; 
il  a  fait  entendre  à  Sa  Majesté  qu'elle  avoit  été  surprise 
dans  tout  ce  qui  avoit  été  fait;  qu'on  avoit  perdu  le  cré- 
dit du  Roi  et  la  confiance  de  ses  sujets,  même  des  étran- 
gers; que,  pour  la  rétablir,  il  falloit  mettre  ordre  à 
toutes  les  malversations  qui  se  faisoient  depuis  un  temps 
dans  les  finances,  principalement  dans  la  partie  de  la 
guerre;  que  1-e  Roi  devoit  supprimer,  autant  qu'il  étoit 
possible,  toutes  les  dépenses  superflues,  et  qu'il  falloit 
que  toutes  les  opérations  du  gouvernement  fussent  an- 
noncées au  public  dans  les  formes  ordinaires,  c'est-à-dire 
par  des  édits  et  déclarations  enregistrés  au  Parlement. 
liC  Roi  a  dit  à  M.  le  premier  président  Joly  qu'il  avoit 
égard  à  tous  ces  objets.  11  parut  convenir  de  la  surprise 
qui  lui  avoit  été  faite,  et  être  satisfait  du  précis  des  re- 
montrances auxquelles  on  travaille. 

De  sorte  que  ce  sera  apparemment  sur  ces  remon- 
trances que  l'on  réformera  la  plus  grande  partie  des 
opérations  de  M.  de  Silhouette,  et  que  l'on  fera  des  ar- 
rangements nouveaux  dans  les  finances. 

De  cette  façon,  le  crédit  et  l'autorité  du  Parlement  ne 
feront  que  s'augmenter,  soit  par  les  affaires  de  l'Église, 
soit  par  la  mauvaise  administration  du  ministère. 

A  l'égard  des  gens  du  Roi ,  le  ministre  leur  remet  un 
cdit  du  Roi,  portant  trois  millions  de  rentes  viagères,  en 
forme  de  tontine,  dont  le  Roi  retirera  trente  millions, 
on  cas  que  ces  rentes  soient  levées,  comme  il  y  a  appa- 
rence, lequel  a  été  enregistré  au  Parlement,  les  Chain- 


DÉCEMBRE    1759.  219 

bres  assemblées,   lundi  17  de  ce  mois  de  décembre. 

Les  actions  ne  sont  que  de  deux  cents  livres  chacune, 
pour  que  plus  de  personnes  soient  en  état  d'en  prendre. 
il  y  a  dix  classes  de  dix  en  vingt  ans,  dont  la  dernière 
est  à  soixante-dix  ans.  L'intérêt  est  assez  raisonnable; 
l'action  de  la  première  classe  jusqu'à  dix  ans  produit 
quatorze  livres  pour  deux  cents  livres,  et,  dans  la  der- 
nière, vingt-quatre  livres,  indépendamment  des  accrois- 
sements dont  le  Roi  ne  se  retient  quoi  que  ce  soit. 

Ce  pauvre  M.  de  Silhouette,  avec  tout  son  esprit,  a 
trouvé  le  secret  de  se  faire  détester.  On  a  fait  son  épi- 
tapbe  d'avance  ;  «  Ci-git  Silhouette;  l'on  f...  qui  le  re- 
grette. ))  Les  Anglois  ont  fait  aussi  une  anagramme 
sur  le  mot  Louis  :  «  Solui  »  quand  on  a  fermé  les  caisses. 
Il  n'y  a  pas  de  lettres  à  ajouter. 

Du  20  décembre.  Le  Roi  a  fait  maréchal  de  France 
M.  le  duc  de  Broglie,  qui  a  le  commandement  de  l'ar- 
mée en  Allemagne,  du  côté  de  Francfort,  contre  le 
prince  Ferdinand  de  Brunswick  ,  général  de  l'armée  des 
alliés.  Il  y  a  apparence  que  l'armée  françoise  aura  fait 
de  grandes  réjouissances  à  cette  nouvelle  du  duc  de 
Rroglie. 

On  travaille  toujours  dans  des  conseils  et  sur  l'avis 
d'anciens  fermiers  généraux  et  autres,  à  réparer  tous 
les  maux  que  M.  de  Silhouette  a  fait  par  ses  opérations 
violentes. 

On  a  fait  cette  plaisanterie  sur  les  différents  contrô- 
leurs généraux  qu'il  y  a  eu  depuis  un  temps  : 

Que  M.  Moreau  de  Séchelles  nous  en  a  donné  tout  du 
long  de  l'aune.  Il  faut  savoir  que  M.  de  Séchelles  étoit 
lils  de  M.  Moreau  ,  marchand  drapier,  et  que  lui-même 
avoit  tenu  l'aune  dans  sa  jeunesse,  dans  la  boutique  de 
son  père.  C'est  lui  qui  a  supprimé  tous  les  sous-fer- 
miers. 

Que  M.  Peirenc  de  Moras,  gendre  de  M.  de  Séchelles, 
nous  avoit  rasé  de  près.  On  a  dit  que  son  père  avoit  été 


220  JOURNAL   DE    DARBIER. 

garçon  perruquier  à  Paris;  mais  cela  n'est  pas  vrai. 

Que  M.  de  Boulogne  nous  avoil  achevé  de  peindre. 
11  est  fils  d'un  fameux  peintre  du  Roi. 

Que  M.  de  Silhouette  nous  avoit  fait  passer  par  les 
grands  remèdes,  apparemment  à  cause  de  M.  Astruc, 
son  beau-père,  médecin. 

Enfin ,  que  M.  Berlin ,  contrôleur  général  actuel ,  alloit 
mettre  la  police  dans  les  finances,  parce  qu'il  étoit  lieu- 
tenant général  de  police. 

Au  surplus,  il  n'y  a  encore  aucun  arrangement  pour 
les  finances. 

Il  n'y  a  aucune  nouvelle  de  l'armée.  On  est  cantonné, 
mais  on  n'a  point  encore  pris  les  quartiers  d'hiver. 

M.  le  marquis  de  Souvré,  maître  de  la  garde-robe  du 
Roi  et  favori ,  a  été  obligé  de  vendre  cette  charge  à  cause 
d'un  bon  mot.  Il  a  dit  qu'il  s'élonnoit  que  madame  la 
marquise  de  Pompadour  voulût  apprendre  l'allemand, 
pendant  qu'elle  ne  faisoit  qu'écorcher  le  françois. 


ANNÉE  1760*. 


Janvier» 

Service  pour  le  roi  d'Espagne  h  Notre-Dame.  —  On  craint  que  les  troubles  ne 
recommencent  dans  l'Eglise.  —  On  continue  de  porter  l'argenterie  à  la 
Monnaie.  —  Assemblées  de  convulsionnaires.  —  Les  jésuites  sont  chassés 
de  partout.  —  Rien  de  nouveau  par  rapport  aux  ainiccs.  —  Le  comte  de 
Maillebois  e.st  rais  en  liberté. 

Mardi  15  janvier,  il  y  a  eu  dans  la  nef  de  Noire-Dame 
un  service  solennel  pour  la  mort  du  roi  d'Espagne;  on 
y  avoil  dresse  un  catafalque  magniliqiie.  M.  le  Dauphin, 
madame  la  Dauphine  et  deux  de  Mesdames  de  France  y 
sont  venus  de  Versailles.  Le  Parlement,  les  autres  Cours, 
le  gouverneur  de  Paris,  M.  le  duc  de  Chevreuse,  et  le 
corps  de  Ville  y  ont  assisté.  Moreau,  ci-devant  conseiller 
au  Parlement ,  évêque  de  Vence ,  a  prononcé  l'oraison 
funèbre. 

Le  Parlement  s'est  assemblé  plusieurs  fois  depuis  le 
commencement  de  cette  année,  au  sujet  de  sermons  qui 
ont  été  faits  et  de  quelques  assemblées  particulières  dans 
Paris;  car  il  subsiste  toujours  un  germe  de  discorde  pour 
les  affaires  de  l'Église.  On  dit  même  que  M.  l'archevêque 
de  Paris ,  toujours  entêté ,  pourroit  bien  encore  se  faire 
exiler.  Nous  n'avons  besoin  de  pareilles  misères  dans  les 
circonstances  présentes. 

Par  arrêt  du  Conseil,  on  a  continué  l'invitation  aux 
bons  sujets  pour  porter  leur  argenterie  à  l'hôtel  des 
Monnoies  jusqu'au  1"  avril  prochain;  elle  sera  prise  sur 
le  même  pied  que  ci-devant. 

1.  Le  Journal  de  Barbier  contient  pour  cette  année  deux  rédactions  dif- 
férentes. L'une  s'étend,  dans  le  dernier  volume,  de  la  page  437  à  la  page  474  ; 
l'autre  s'étend  de  la  page  477  à  la  page  b83  ;  cette  dernière  est  de  beaucoup 
la  plus  complète,  et  c'est  celle  que  nous  reproduisons  ici. 

19. 


222  JOURNAL  DE  BARBIER. 

On  a  trouvé  mauvais  que,  lorsque  M.  l'archevêque  de 
Paris  officioit  à  Notre-Dame,  il  y  eût  dans  les  cours  de 
rarclicvêclié  mille  pauvres  assembles  [)0ur  recevoir  dos 
aumônes,  et  cela  a  été  interrompu  par  des  ordres  de  la 
grande  police. 

Les  autres  assemblées  dont  on  s'est  plaint  et  qui  ont 
été  dénoncées  au  Parlement,  sont  au  sujet  de  convul- 
sionnaires,  où  il  se  passe  des  choses  extraordinaires.  Ce 
sont  des  fdlcs  qui  sont  toujours  actrices,  à  qui  l'on  en- 
fonce des  épécs  nues  dans  le  [ront,  dans  le  sein,  dans  les 
oras,  ou  bien  à  qui  l'on  donne  de  grands  coups  de  bûche 
sur  la  poitrine;  ce  qui  est  présumé  se  faire  à  titre  de 
miracle  de  la  part  de  Dieu,  pour  la  bonne  cause.  Plu- 
sieurs personnes  d'esprit,  même  de  nos  grands  philo- 
sophes, ont  été  voir  ces  folies  par  curiosité;  cela  est 
même  très-surprenant^. 

On  dit  aussi  que  le  Parlement  vouloit  abolir  toutes  les 
congrégations  en  usage  chez  les  jésuites  de  Paris  qui 
forment  des  associations;  d'autant  qu'il  y  en  a,  non- 
seulement  pour  les  écoliers,  mais  pour  tous  les  états, 
bourgeois,  artisans,  domestiques. 

(les  pauvres  jésuites  sont  dans  Paris  en  bien  mauvais 
prédicament;  depuis  l'affreux  événement  du  roi  de  Por- 
tugal, ils  ont  été  absolument  chassés  et  renvoyés  de  la 

1.  Pour  rendre  hommage  à  Dieu,  les  convulsionnaires  se  souraetlaîent  aux 
plus  ciuelles  tortures.  Ces  tortures,  qu'où  désignait  sous  le  nom  de  grands 
secours  et  de  secours  meurlricrs,  étaient  ordinairement  appliquées  à  des 
jeunes  filles  par  dos  hommes  jeunes  qu'on  appelait  secouristes.  Les  petits  se- 
cours cousislaient,  lors  de  l'agitation  des  convulsionnaires,  à  prévenir  leur 
chute,  les  dangers  auxquels  les  exposaient  leurs  mouvements  violents,  et  à 
ranger  leurs  vêtements  très-souvent  en  désordre.  Les  grands  secours  s'admi- 
nistraient en  frappant  rudement  les  convulsionnaires,  en  les  foulant  aux  pieds, 
en  les  martyrisant,  etc. 

Voyez  Sprengel,  Hisloire  de  la  médecine.  Paris,  1815,  in-8»,  t.  vi. 
p.  8  b  et  suiv.  —  Carré  de  Monfgerou,  la  Vérité  des  miracles  opérés  par 
l'inlercession  de  M-  Paris  et  d'autres  appelants.  Co\oëne,  17.lb-1747, 
iu.4".  —  Le  Naturalisme  des  convulsions,  par  Philippe  Hecquet,  1733, 
iu-12.— Dulaure.  tfist.rfe  Paris.  Paris,  1825,  iu-12,  t.  vu,  p.  409  et  suiv. 
—  Henri  Martin,  Uist-de  France,  lSb3,  t.  xvu,  p,  357. 


JANVIER    1760.  223 

Ville  de  Lisbonne  et  du  royaume  de  Portugal  et  trans- 
portés dans  des  vaisseaux  sur  les  terres  du  pape.  Les 
répn]jli<|ues  de  Venise,  de  Gênes,  la  reine  do  Hongrie, 
le  roi  de  Sardaigne,  personne  ne  veut  leur  donner  d'asile, 
et  l'on  ne  sait  pas  ce  que  le  pays  en  fera;  cependant  il 
n'y  en  a  point  eu  encore  d'exécutés  à  Lisbonne. 

Le  Parlement  a  remis  au  mois  de  mars  leurs  délibé- 
rations, au  sujet  des  assemblées  qu'ils  voudroient  dé- 
fendre ;  et  l'animosilé  contre  ces  Pères  est  plus  forte  que 
jamais. 

11  n'y  a  plus  rien  de  nouveau  par  rapport  aux  armées, 
à  l'exception  de  quelques  escarmouclies.  Les  troupes 
sont  en  quartier  d'biver.  Les  Suédois  agissent  pourtant 
toujours  dans  la  Poméranie,  malgré  la  rigueur  de  la 
saison,  le  froid  ayant  été  plus  fort  qu'en  1740. 

M.  le  comte  de  Maillebois,  qui  avoit  été  enfermé  dans 
un  château,  au  sujet  de  sa  conduite  à  l'armée  à  l'égard 
de  M.  le  maréchal  d'Estrées,  a  été  remis  en  liberté.  On 
dit  même  qu'il  aura  un  commandement  dans  l'armée, 
et  l'on  se  plaint  quasi  de  M.  le  duc  de  Broglie.  11  y  a 
toujours  ici  la  même  disposition  à  faire  des  nouvelles, 
et  cela  se  fonde  sur  la  variation  et  l'instabilité  du  gou- 
vernement. 

On  voudroil  faire  de  grands  préparatifs  pour  la  cam- 
pagne prochaine;  mais  le  ministère  est  arrêté  par  la 
rareté  d'argent,  et  par  la  grande  difficulté  de  trouver  des 
moyens  pour  en  a  voir  ^. 

Les  finances  sont  toujours  dans  le  même  état,  c'est-à- 
dire  toutes  les  caisses  sont  fermées  et  la  confiance  per- 
due, cl  les  nouveaux  fermiers  généraux,  qui  ont  donné 
des  fonds  et  que  l'on  appelle  les  inlrépides,  font  tou- 
joiu's  des  assemblées  de  travail  sur  les  derniers  ëdits  du 

1.  Pendant  toule  la  durée  de  la  guerre  de  Sept  ans,  on  c.;nslata  eu 
moyenne  un  déficit  de  deux  cent  dix-sept  millions  par  an.  Dans  les  dernières 
années  du  régne  de  Louis  XV,  la  dette  publique  montait  à  quatre  milliards 
trois  cent  quatre-viuj^tsix  millions  trois  ceut  dix-huit  mille  francs 


224  JOURNAL   ])E   RARBIER. 

lit  de  justice  qui  ne  sont  point  encore  révoqués  publi- 
quement. 

II  n'y  a  point  encore  jusqu'ici  de  changement  dans  le 
ministère.  M.  le  duc  de  Choiseul,  ministre  des  affaires 
étrangères,  a  le  grand  crédit  à  la  Cour ,  étant  dans  la 
plus  grande  intimité  avec  madame  la  marquise  de  Pom- 
padour.  On  se  plaint  toujours  de  sa  hauteur.  C'est  un 
homme  de  beaucoup  d'esprit;  mais  on  le  dit  un  peu 
étourdi ,  caractère  dangereux  dans  une  grande  place  et 
dans  des  circonstances  critiques. 

Comme  toutes  les  nations  belligérantes  souhaitent  la 
paix  et  qu'elles  en  ont  également  besoin,  on  parle  tou- 
jours de  propositions  ;  mais  rien  ne  se  réalise  à  cet  égard. 

Le  Parlement  a  porté  ses  nouvelles  remontrances  au 
Roi,  au  sujet  non-seulement  des  anciens  édits,  mais  des 
changements  que  le  ministre  veut  bien  y  faire. 

Février. 

Embarras  du  contrôleur  des  finances.  —  Accroissement  des  impôts.  — 
Service  à  Notre-Dame  pour  Madame  Infante.  —  Tremblement  de  terre  en 
Palestine.  —  Taxe  sur  les  nouveaux  nobles.  —  Le  Parlement  examine  deux 
cdits  bursaux.  —  Il  fait  des  remontrances  au  sujet  des  dépenses  publiques. 
—  Réflexions  sur  le  gouvernement  parlementaire  en  Angleterre.  —  Itéra- 
tives remontrances.  —  Le  Parlement  demande  l'économie  dans  les  dépenses 
du  Roi.  —  Les  gens  du  Roi  reportent  les  édits  à  Versailles.  —  Louis  XV 
refuse  d'entendre  les  représentations. 

On  ne  sait  point  encore  de  particularités  de  quel- 
que façon  que  ce  soit.  On  ne  peut  attendre  que  du 
mauvais  pour  les  peuples. 

M.  Bertin,  contrôleur  général  des  finances,  est  tou- 
jours fort  embarrassé;  mais  il  prend  conseil  des  plus 
habiles  financiers,  et  on  ne  peut  pas  lui  demander  autre 
chose. 

Du  11  février.  M.  le  premier  président  et  deux  prési- 
dents à  mortier  ont  été  aujourd'hui  à  Versailles  pour 
recevoir  les  ordres  du  Roi,  et  les  édits  qu'on  leur  a  pré- 
parés et  qu'il  faudra  faire  examiner  dans  l'assemblée 
des  Chambres. 


FÉVRIEIl    1760,  225 

On  dit  qu'on  payera  le  troisième  vingtième  pendant 
deux  ans;  qu'il  y  aura  un  doublement  de  capitation  pour 
tous  les  particuliers,  et  un  triplement  pour  celle  des 
domestiques,  et  que  tous  ceux  qui  ont  acquis  la  noblesse, 
par  des  charges  ou  autrement,  depuis  1710,  date  de  la 
naissance  du  roi  Louis  XV,  payeront  chacun  trois  mille 
livres  par  forme  de  don  gratuit,  et  les  veuves  de  ces 
nobles  quinze  cents  livres.  On  en  saura  davantage  à  la 
fin  de  ce  mois;  car  pour  les  taxes  sur  le  luxe',  on  dit 
généralement  que  cet  édit  n'aura  pas  lieu. 

1.  L'édit  sur  le  luxe  avait  rencontré  une  très-vive  opposition.  Tandis  que 
le  gouvernement  restait  attaché  à  la  routine,  les  travaux  des  économistes  et 
les  nouveaux  systèmes  de  finances  modifiaient  singulièrement  les  idées  du  public. 
les  personnes  qui  s'occupent  d'économie  politique  consulteront  avec  intérêt 
les  papiers  du  commissaire  Delamarre,  conservés  à  la  Bibliothèque  Impériale, 
et  parmi  ces  papiers,  les  volumes  qui  sont  intitulés  :  Luxe.  Elles  >•  verront, 
pour  les  dernières  années  du  règne  de  Louis  XIV  et  le  commencement  du 
règne  de  son  successeur,  à  quelles  mesures  absurdes  l'Etat  avait  recours 
lorsqu'il  était  à  bout  d'argent.  On  entravait  tout  à  la  fois  la  production 
et  la  consommation ,  en  vertu  de  cette  maxime  très-désastreuse  :  Que  les 
dépenses  des  parliculiers  sont  la  ruine  des  Étals.  Ainsi  Louis  XIV  com- 
mença par  proscrire  les  dentelles;  puis  il  s'en  prit  aux  gants,  aux  ceinturons, 
aux  manchons,  aux  jarretières  Après  les  manchons,  ce  fut  le  tour  des  car- 
rosses, dans  lesquels  les  Parisiens  déployaient  un  goût  tout  particulier.  Tantôt 
CCS  carrosses,  couverts  d'un  vernis  brillant,  étaient  embellis  par  des  pein- 
tures ou  des  applications  d'or  en  feuilles;  tantôt  ils  étaient  rehaussés  par  des 
ornements  de  cuivre  doré;  les  chevaux  de  ces  brillants  équipages  portaient 
des  plumets,  des  pompons  et  des  housses  garnies  de  crépines  d'or.  Tout  cela 
fut  impitoyablement  proscrit,  sans  qu'il  vînt  jamais  à  l'idée  du  Roi,  qui  ren- 
dait les  ordonnances,  ou  du  lieutenant  de  police  qui  les  faisait  exécuter 
qu'en  interdisant  la  production  des  objets  de  luxe,  on  réduisait  à  la  misère 
une  foule  de  malheureux  ,  sans  qu'il  entrât  un  écu  de  plus  dans  les  caisses 
publiques.  Tous  les  corps  de  métiers  furent  indirectement  frappés,  la  fabri- 
cation des  gardes  d'épée  en  cuivre  doré  fut  anéantie  du  coup,  et  c'était  ce- 
pendant pour  Paris  une  industrie  importante,  puisque  le  prix  de  revient  de  la 
dorure  exécutée  dans  cette  ville  s'élevait,  pour  la  main-d'œuvre  et  la  matière 
première,  à  cinq  cent  mille  livres  par  an,  et  qu'un  seul  marchand  expédiait 
chaque  année  à  la  foire  de  Beaucairc,  deux  cent  cinquante  douzaines  de  ces 
gardes.  Les  consommateurs  étaient  soumis  aux  mêmes  vexations  que  les  pro- 
ducteurs. On  fit  revivre  les  anciennes  ordonnances  somptuaires;  on  régla  le 
nombre  des  pièces  d'argenterie  que  chacun  pouvait  posséder;  on  eu  fixa  le 
poids;  et,  en  1700,  on  défendit  même  aux  femmes  de  la  bourgeoisie  l'usage 
des  boucles  d'oreilles.  Le  grand  Roi  n'eu  fut  pas  plus  riche.  Non  content  de 


226  JOCUNAL    DE    BARBIER. 

1)11  12.  On  a  l'ail  aujourd'hui  un  grand  service  avec  un 
catafalque,  dans  l'église  de  Notre-Dame,  pour  Madame 
Infante  ducliesse  de  Parme.  M.  Poucet,  ancien  évêque 
de  Troyes,  a  prononcé  l'oraison  funèbre.  Il  y  avait  ma- 
dame la  Daupliine,  Madame,  et  Madame  Louise,  con- 
duites par  M.  le  Dauphin.  M.  le  duc  d'Orléans  et  M.  le 
prince  de  Condé;  toutes  les  Cours  et  l'Hôtel  de  Ville  y 
ont  assisté  comme  à  l'ordinaire. 

On  avait  dit  qu'après  les  six  semaines  de  deuil  pour 
Madame  Infante  comme  lille  de  France,  le  Pioi  qui,  en 
qualité  de  père,  n'avoit  pas  porté  ce  deuil ,  le  prendroit 
pour  onze  jours  pour  Madame,  comme  duchesse  de 
Parme;  mais  cela  n'a  pas  eu  lieu.  Le  Roi  n'a  point  pris 
ni  porté  de  deuil ,  ce  qui  auroit  fait  onze  jours  de  deuil 
de  plus  pour  le  public. 

La  ville  de  Safet,  en  Asie,  dans  la  Palestine ,  et  que 
l'on  dit  être  l'ancienne  Béthulie,  qui  étoit  sur  une  haute 
montagne,  a  élé  renversée  et  abîmée  par  un  tremble- 
ment de  terre,  ainsi  que  la  montagne  et  plusieurs  vil- 
lages des  environs.  Cette  ville  étoit  en  grande  vénéra- 
tion parmi  les  juifs.  Plusieurs  des  gens  âgés  s'y  retiroient 
de  toutes  les  parties  du  monde,  comme  étant  l'ancienne 
demeure  do  leurs  pères. 

proscrire  l'usage  et  la  fabrication,  le  gouvernement,  fidèle  en  ce  point  aux 
trailitions  du  moyen  âge,  se  mit  en  tête  de  faire  détruire  tous  les  objets  d'é- 
bénisterie,  d'orfèvrerie  ou  d'argenterie  sur  lesquels  pouvaient  se  trouver  des 
dorures.  Ou  brisa  dans  un  seul  jour  quatre-vingt-sept  horloges  chez  les  hor- 
logers de  la  place  Dauphine  et  de  la  rue  du  Harlay. 

Le  grand  Roi,  à  bout  de  ressources,  eut  recours  aux  mêmes  expédients  que 
louis  XV  :  il  fondit  sa  vaisselle.  Un  inventaire,  conservé  aux  Archives  Impé- 
riales sous  le  u°  K,  K.,  362,  et  dressé  eu  1709,  montre  ce  qu'était,  sous  l'an- 
cienne monarchie,  le  mobilier  des  rois.  Cet  inventaire  donne  l'indication  des 
pièces  d'orfèvrerie  provenant  de  Versailles  qui  furent  fondues  en  1689, 
1690  et  1709.  Ce  ne  sont  point  seulement,  comme  dans  le  mobilier  déjà  si 
riche  de  nos  rois  au  moyen  âge,  des  assiettes  et  des  vases  d'argent;  ce  sont 
des  meubles  complets  eu  argent,  tels  que  guéridons,  tables,  fauteuils,  pots  à 
fleurs,  caisses  d'orangers,  balustrades  de  lits.  Deux  de  ces  balustrades,  pro- 
venant de  Versailles,  pesaient  ensemble  sept  raille  cent  quatre-vingt-cinq 
marcs  neuf  onces.  Après  une  pareille  destruction,  Louis  XV  n'avait  plus  grand 
chose  à  fondre.  Ch.  Louanbrb, 


FÉvnir:ii  I7fi0.  227 

Lorsque  le  ministre  remit  à  M.  le  premier  président 
et  aux  deux  présidents  les  édits  et  déclarations,  le  11  de 
ce  mois,  on  leur  donna  en  présence  du  Roi  une  ré- 
ponse par  écrit  très-gracieuse,  remplie  de  compliments 
honorables.  Maison  même  temps,  le  Roi  leur  ordonnoit 
de  commencer  par  enregistrer  deux  édits  :  l'un  pour  le 
troisième  vingtième,  et  l'augmentation  de  la  capitation, 
et  l'autre  pour  la  taxe  des  nouveaux  nobles.  Le  tout, 
sans  délibère)',  attendu  les  besoins  pressants. 

Le  Roi  dit  que  son  intention  éloit  que  son  Parlement 
procédât,  sans  délai,  à  la  vérification  des  deux  déclara- 
tions, concernant  le  don  gratuit  et  le  sol  pour  livre, 
avant  de  délibérer  sur  les  autres  édits,  les  arrangements 
à  prendre  exigeant  la  plus  grande  célérité.  Le  Roi  finit 
en  disant  que  son  Parlement  donnera  l'exemple,  par  son 
empressement  à  seconder  son  zèle  pour  le  bien  de  ses 
sujets,  et  qu'il  trouvera ,  dans  le  retour  qu'ils  doivent  à 
la  tendresse  qu'il  a  pour  eux ,  le  moyen  de  procurer  à 
ses  peuples  une  paix  durable. 

Le  premier  président  a  rendu  compte  de  sa  mission 
aux  Chambres  assemblées,  mais  sans  avoir  égard  à  l'ordre 
d'enregistrer  sans  délibérer.  On  a  nommé  des  commis- 
saires pour  examiner  principalement  ces  deux  édits,  à 
quoi  ils  ont  travaillé  le  15  et  le  16,  et  préparé  des  objets 
d'un  arrête  et  de  remontrances  à  faire  en  conséquence. 

Samedi  16.  Les  Chambres  ont  été  assemblées  sur  ce 
travail,  jusqu'à  plus  de  quatre  heures  après  midi,  où  il 
y  a  eu  de  grands  débats,  dont  le  résultat  a  été  à  la  plu- 
ralité des  voix  de  ne  point  enregistrer.  On  a  fait  un 
arrêté  contenant  les  objets  des  remontrances. 

On  dit  que  le  cinquième  article  de  cet  arrêté  est  en 
termes  très-forts.  Le  Parlement  prétend  avoir  commu- 
nication des  registres  de  la  Chambre  des  Comptes,  par 
rapport  au  compte  du  Trésor  royal  de  rannée  dernière, 
dans  lequel  il  y  a  nombre  d'acquits  au  comptant  sur  des 
ordres  du  Roi,  pour  alFaires  secrètes  ou  autres  même. 


228  JOURNAL   DE  BARBIER. 

On  dit  que  lors  de  rexanion  de  ce  compte,  il  y  a  une 
letirc  de  cachet  à  la  Cliaiubre,  qui  lui  ordonne  de  pas- 
ser tous  ces  articles  en  compte  au  comptable,  lesquels 
articles  montent,  dit-on,  à  une  somme  de  quatre-vingts 
njillions  pour  un  an. 

Le  Parlement  prétend,  dit-on,  que  le  miuistère  doit 
lui  rendre  compte  de  l'emploi  de  toutes  ces  sommes 
considérables  et  de  ces  dépenses  secrètes,  pour  savoir  si 
elles  ont  été  réellement  employées  au  service  de  l'État, 
par  rapport  à  la  guerre,  ou  si  elles  n'ont  point  été  dissi- 
pées mal  à  propos,  ou  même  détournées  par  les  mi- 
nistres et  autres  gens  de  la  Cour,  et  que  jusqu'à  ce  que 
le  Parlement  fût  satisfait  sur  cette  justification,  il  ne 
pouvoit  pas  en  conscience,  enregistrer  des  édits  de  taxes 
sur  les  peuples^. 

Les  gens  du  Roi  ont  été  dimanche  17,  pour  demander 
jour  au  P«oi  pour  lui  présenter  des  représentations,  et 
l'on  dit  que  le  Roi  leur  a  fait  entendre  que,  puisque 
cela  étoit  ainsi,  les  édits  et  déclarations  enregistrés  au 
lit  de  justice  auroienl  leur  exécution. 

Les  gens  du  Roi  n'ont  point  parlé  au  Roi.  Il  paroit 
que  le  Roi  ne  veut  point  de  représentations  ;  ce  qu'il  a 
fait  entendre. 

Ceci  cause  une  grande  fermentation  dans  le  public  et 
donne  à  raisonner  jusqu'à  jeudi  21,  que  le  Parlement 
rentre  le  lendemain  des  Cendres. 

D'un  côté,  tout  le  monde  est  prévenu  d'une  grande 
déprédation  dans  les  finances,  attendu  les  sommes  im- 
menses que  le  Roi  a  tirées  depuis  trois  ou  quatre  ans, 
et  Ton  pense  en  conséquence  que  les  représentations  du 
Parlement  sont  justes  et  pour  le  bien  public. 

D'un  autre  côté,  la  prétention  du  Parlement  tend  à 
renverser  totalement  la  forme  de  ce  gouvernement.  La 

1.  Oa  voit  ici  le  Parlement  reprendre  un  rôle  digue  de  sou  iniporlance. 
La  lutte  est  encore  une  fois  transportée  sur  un  terrain  nouveau  ;  la  révolulioii 
marche  et  grandit  toujours. 


FÉVRIER    1760.  229 

Chambre  des  Comptes  est  dans  l'usage  de  passer  en 
compte  ces  acquits  au  comptant  sur  l'ordre,  et  le  Par- 
lement ne  doit  avoir  aucune  insitection  sur  ce  qui  se 
passe  dans  cette  compagnie,  qui  est  plus  ancienne  que 
lui  et  également  souveraine  dans  ce  qui  est  de  sa  com- 
pétence. 

On  dit  à  cela  que  le  Parlement  de  Paris  veut  s'arroger 
on  Parlement  d'Angleterre;  mais  il  y  a  bien  des  dillé- 
rences  en  Angleterre  :  le  Parlement  est  composé  de  la 
Chambre  des  Pairs  et  de  la  Chambre  des  Communes.  Si 
on  vouloit  imiter  le  gouvernement  anglois,  il  faudroit 
donc  que  les  princes  et  les  pairs  de  Fi  ance  se  retirassent 
du  Parlement  pour  ne  plus  composer  qu'une  Chambre 
des  Pairs  avec  le  Roi,  et  que  les  officiers  de  judicature 
du  Parlement  composassent  la  Chambre  des  Communes; 
ce  qui  ne  pourroit  jamais  être  encore  la  même  chose, 
par  la  manière  dont  se  compose  la  Chambre  des  Com- 
munes. Mais  quoique  cette  Chambre  semble  avoir  le  plus 
de  crédit  à  Londres  pour  les  subsides  et  les  détails  de 
l'administration,  le  Parlement  de  Paris  ne  voudroit  ja- 
mais consentir  à  la  séparation  des  princes  et  des  pairs. 

Quoi  qu'il  en  soit,  on  craint  fort  que,  si  celte  mésin- 
telligence continue  entre  le  ministère  et  le  Parlement, 
le  Pioi  ayant  absolument  besoin  d'argent,  cela  ne  cause 
du  trouble,  d'autant  que  dans  les  provinces  les  Parle- 
ments n'ont  point  enregistré  les  édits  passés  au  lit  de 
justice. 

ARRÊTÉ   DU    PARLEMENT   DU   SAMEDI    16    FÉVRIER. 

«  Arrêté,  toutes  les  Chambres  assemblées  jusqu'à 
«  quatre  heures  du  soir,  qu'il  sera  fait  au  Pioi  une  dé- 
«  putation  en  la  forme  ordinaire,  à  l'ellct  de  lui  repré- 
<{  senter  que  son  Parlement,  toujours  animé  du  même 
«  zèle  pour  son  souverain,  est  prêt  de  lui  en  donner 
«  de  nouvelles  preuves. 

«  Qu'il  peut  même  assurer  ledit  Seigneur  Roi,  que 
vu.  20 


230  JOURNAL  DE  BARBIER. 

«  ses  peuples  ne  manqueront  pas  ^\o  faire  les  derniers 
«  efTorls  pour  soutenir  le  poids  énorme  des  impôts, 
«  lorsqu'ils  verront  qu'une  économie  publiquement  re- 
«  connue  dans  les  dépenses  dudit  seigneur  Roi  les  in- 
«  vite  à  tout  épargner  pour  eux,  afin  d'être  en  état  de 
«  supporter  les  charges  destinées  à  soumettre  à  la  paix 
«  les  ennemis  de  l'État;  lorsqu'ils  seront  convaincus 
«  que  les  tribunaux  ordinaires  de  la  justice  seront  ou- 
«  verts,  pour  les  redîmer  de  l'autorité  arbitraire  qui  règne 
u  dans  la  ré[>artition  des  plus  grandes  impositions  ; 
«  lorsqu'ils  seront  enfin  assurés  que  les  impôts  multi- 
«  plies  qu'ils  fournissent  tourneront  tous  au  soutien  de 
«  TÉlat.  Mais  que  son  Parlement  ne  peut  se  dispenser 
«  de  représenter  audit  seigneur  Roi,  que  plus  les  se- 
«  cours  deviennent  nécessaires, plus  il  est  indispensable 
«  d'employer  toutes  les  voies  pour  ranimer  le  cœur  de  ses 
«  sujets,  de  ne  leur  représenter  que  les  besoins  actuels, 
«  sans  prévenir  de  trop  loin  les  secours  que  la  paix 
«  pourroit  rendre  superflus;  que  de  {)areils  moyens 
«  réunis  donneroient  à  ses  peuples  un  nouveau  courage 
«  pour  sui^porter  les  charges  de  l'État. 

«  Que  son  Parlement  ose  donc  le  supplier  :  1"  de 
«  faire  expédier  en  forme  d'édit  la  déclaration  du  luxe; 
«  2°  d'entretenir  la  partie  qui  concerne  le  don  gratuit 
«  pour  les  années  1761  et  1762;  3"  de  fixer  le  montant 
«■  annuel  de  la  capitalion  qui  se  repartit  sur  les  tailla- 
«  blés,  et  de  fixer,  par  un  tarif  qui  ôte  tout  prétexte 
«  de  les  arbitrer,  la  capitation  qui  doit  être  payée  par 
«  les  autres  sujets;  4°  d'interdire  la  perception  des 
«  -quatre  sols  pour  livre  de  ladite  imposition,  n'étant 
«  autorisée  par  aucune  loi  du  royaume;  5°  d'ordonner 
«  que  les  contestations  à  l'occasion  de  l'imposition 
((  soient  portées  aux  élections,  et  par  appel  aux  Cours 
«  des  Aides;  6°  que  ledit  Seigneur  Roi  sera  très-in- 
ft  stamment  supplié  de  vouloir  bien  mettre  des  bornes 
«  fixes  et  invariables  au  montant  des  dépenses  incon- 


FÉVRIER    1760.  231 

«  nues,  en  fixant  irrévocablement  celui  des  acquits  du 
«  com|ttant,  et  en  défendant  aux  officiers  des  Chambres 
«  des  Comptes  d'allouer  sous  aucun  prétexte  aucune 
a  somme  au  delà  de  ladite  fixation,  nonobstant  toutes 
«  lettres-patentes  à  ce  contraire  qui  pourroient  leur  être 
«  pareillement  adressées,  à  reiïel  de  rassurer  les  [>eu- 
«  pies  sur  l'emploi  utile  du  produit  des  impositions 
a  auxquelles  ils  contribuent  abondamment.  » 

Lundi  25,  le  Roi  a  mandé  les  gens  du  Roi  et  leur  a 
dit  qu'ils  eussent  à  lui  rapporter  tous  les  édits  et  décla- 
rations que  le  Roi  avoit  envoyés  en  dernier  lien  à  son 
Pai  Icment.  M.  Joly  de  Fleury,  premier  avocat  général, 
a  dit  au  Roi,  avec  sa  permission,  que  leur  mission  au- 
près de  Sa  Majesté  étoit  de  lui  demander  un  jour  pour 
la  députation  de  son  Parlement,  à  l'effet  de  présenter  à 
Sa  Majesté  ses  représentations  sur  ces  mêmes  édits.  Le 
Roi  a  hésité  un  peu  pour  répondre  et  lui  a  dit  ensuite  : 
Vous  avez  entendu  mes  volontés. 

Du  mardi  26.  Assemblée  du  Parlement  pour  entendre 
la  réponse  du  Roi.  Délibération  jusqu'à  une  heure.  Ar- 
rêté; et  la  Cour  a  chargé  M.  le  premier  président  de  se 
rendre  auprès  du  Roi  pour  lui  parler  relativement  à  ce 
qui  avoit  été  arrêté. 

ARRÊTÉ   DU   26   FÉVRIER   1760. 

«  La  Cour,  en  délibérant  sur  le  récit  fait  par  les  gens 
«  du  Roi,  a  arrêté  que  M.  le  premier  président  sera 
«  chargé  d'employer  incessanmient  ses  bons  offices  au- 
a  près  dudit  Seigneur  Roi,  et  de  lui  représenter  quelle 
a  a  été  la  douleur  de  son  Parlement,  en  a|)prenant  les 
«  ordres  qu'il  a  plu  audit  Seigneur  Roi  de  donner  le 
«  jour  d'hier  aux  gens  du  Roi,  avant  d'avoir  entendu  le 
«  contenu  aux  représentations  arrêtées  le  16  de  ce  mois. 

«  Que  s(m  Parlement,  animé  du  désir  de  concourir 
«  au  rétablissement  de  la  confiance  publique,  qui  sem- 
«  bloit  annoncer  une  nouvelle  administration  fondée 


232  JOURNAL   DE   BARBIER. 

«  sur  les  formes  essentielles  et  fondamentales ^  a  plus 

«  consulte  son  zèle  que  les  facnltés  des  peuples,  dans  les 

«  délibérations  libres,  que  ledit  Seigneur  Roi  exigeoit 

«  de  sa  fidélité. 

«  Que,  disposé  en  conséquence  à  vérifier  les  imposi- 

«  tions  ordonnées  pour  l'année  1760  par  la  première  de 

«  ses  déclarations,  quelque  accablantes  qu'elles  fussent 

«  par  leur  nature,  il  a  été  retenu  par  des  obstacles  qui 

«  se  sont  présentés  sur  le  surplus  du  contenu  en  ladite 

«  déclaration,  et  s'est  empressé  d'en  faire  connoitre  les 

«  motifs  audit  Seigneur  Roi,  par  une  dépulation  en  la 

«  forme  ordinaire. 

«  Que  néanmoins,  par  une  surprise  évidente  faite  à 
«  la  religion  dudit  Seigneur  Roi,  et  dans  la  vue  sans 
«  doute  de  l'indisposer  contre  les  officiers  de  son  Par- 
ce lement,  l'on  a  engagé  ledit  Seigneur  Roi  à  ne  point 
«  écouter  la  voix  de  ses  plus  fidèles  sujets,  en  le  portant 
«  à  retirer  lesdites  déclarations,  édits  et  lettres  patentes, 
«  avant  même  que  son  Parlement  eût  été  dans  le  cas  de 
«  pouvoir  délibérer  sur  sept  d'entre  elles  ;  mais  qu'ils 
«  manqucroient  à  tout  ce  qu'ils  doivent  audit  Seigneur 
«  Roi  et  à  eux-mêmes  si,  en  même  temps  qu'ils  se  con- 
«  forment  à  ses  ordres,  ils  ne  faisoient  pas  un  nouvel 
«  elTort  pour  écarter  du  trône  les  nuages  qui  l'environ- 
«  nent,  et  dissiper  les  funestes  présages  qu'ils  annoncent 
«  pour  l'avenir. 

«  Que  ,  pleins  de  cette  noble  confiance  qu'inspire 

«  toujours  l'amour  du  bien  public,  les  officiers  de  son 

«  Parlement  osent  assurer  ledit  Seigneur  Roi  que  les 

«  représentations  qu'ils  le  supplient  de  recevoir  ne  con- 

«  tiennent  que  des  preuves  sensibles  de  la  fidélité  à 

«  toute  épreuve  de  magistrats,  qui  n'ont  eu  en  vue  que 

«  de  montrer  audit  Seigneur  Roi  l'étendue  de  leur  atta- 

«  chement  pour  sa  personne  sacrée  et  pour  la  gloire  du 

«  nom  françois;  d'encourager  les  peuples  à  supporter 

«  les  impôts  dcsliiiés  à  accélérer  la  paix  ;  d'exposer  audit 


FÉVRIER    1760.  233 

«  Seigneur  Roi  la  nécessité  do  ménager  les  ressources 
«  de  l'avenir  pour  se  procurer,  dans  la  suite,  les  secours 
«  nécessaires  pour  forcer  les  ennemis  de  l'État  à  entrer 
«  dans  les  vues  pacifiques  dudit  Seigneur  Roi;  enfin, 
a  de  lui  faire  connoîtrc  que  la  manière  la  plus  efficace 
«  pour  soutenir  le  zèle  de  ses  peuples,  consisie  princi- 
«  paiement  dans  l'exemple  d'une  économie  connue  dans 
«  les  dépenses  dudit  Seigneur  Roi,  dans  le  retranclie- 
«  ment  de  Varbitraire  qui  règne  dans  la  plupart  des 
«  impositions,  et  dans  l'application  la  plus  utile  du  pro- 
«  duit  des  impôts, 

«  Que  ces  importantes  vérités  sont  l'expression  la 
«  plus  fidèle  des  sentiments  d'une  nation  si  attachée  à 
«  son  souverain  et  à  sa  patrie,  et  toujours  disposée  à 
«  sacrifier  sa  fortune  et  son  sang  au  bien  de  l'État.  Que 
«  ce  seroit  donc  trahir  les  véritables  intérêts  dudit  Sei- 
«  gneur  Roi,  que  de  ne  lui  pas  représenter  de  quelle 
«  nécessité  il  est,  dans  les  circonstances  présentes,  qu'il 
«  veuille  bien  laisser  ces  vérités  approcher  du  trône,  et 
«  ne  consulter  que  ce  qu'elles  lui  déclareront  en  faveur 
«  de  ses  sujets  pour  le  rétablissement  de  l'ordre  légale 
«  de  la  confiance  et  de  la  tranquillité  publique. 

«  Arrête,  en  outre,  que,  pour  obéir  aux  ordres  du  Roi, 
«  les  gens  du  Roi  seront  chargés  de  lui  remettre  les  édits, 
«  déclarations  et  lettres-patentes,  après  que  le  contenu 
«  du  précédent  arrêté  aura  été  exposé  audit  Seigneur 
«  Roi  par  le  premier  président.  » 

Du  jeudi  28  février,  M.  le  premier  président  et  deux 
présidents ,  ensemble  les  gens  du  Roi ,  ont  été  à  Ver- 
sailles, ces  derniers  pour  reporter  au  Roi,  pour  obéir  à 
ses  ordres,  tous  les  édits  et  déclarations,  et  les  présidents 
pour  rendre  h  Sa  Majesté  ce  qui  est  porté  dans  l'arrêté 
de  son  Parlement. 

Le  Roi  s'est  un  peu  radouci  ;  il  n'a  pas  voulu  repren- 
dre les  édits,  et  il  s'est  relâché  sur  quelques  objets  des 
impôts;  mais  il  a  persisté  à  l'enregistrement  de  la  décla- 

20. 


234  JOURNAL   DE   BARBIER. 

ration  sur  le  troisième  vingtième  et  la  capitation  avant 
toutes  choses,  et  Sa  Majesté  n'a  pas  voulu  entendre  les 
représentations. 

Du  vendredi  29,  le  Parlement  s'est  assemblé  et  a 
nommé  des  commissaires  qui  ont  travaillé  l'après-midi 
chez  M.  le  premier  président. 


Le  troisième  vingtième. — Politique  du  Parlement  au  sujet  des  enregistre- 
ments. —  Impôt  d'un  sol  pour  livre  sur  les  droits  d'entrée  et  de  sortie. — 
L'édit  sur  le  luxe  est  retiré.  —  Impôts  divers.  —  Les  toiles  peintes  et  les 
étoffes  de  soie.  —  Suppression  des  receveurs  des  arrérages  de  rentes  sur 
l'Hôtel  de  Ville.  —  Le  Parlement  porte  un  grand  coup  à  l'autorité  souve- 
raine. —  On  continue  de  porter  de  la  vaisselle  à  la  Monnaie.  —  Réserves 
faites  par  le  Parlement  dans  les  enregistrements.  —  Mort  de  la  princesse 
de  Gondé.  —  Assemblée  générale  du  clergé.  —  Querelle  de  la  Chambre  des 
Comptes  et  du  Parlement.  —  Arrêts  contre  un  imprimé  clandestin.  — 
Edit  relatif  à  divers  offices  de  la  ville  de  Paris.  —  Taxes  sur  la  noblesse  et 
sur  l'amidon. 

Du  samedi  1^'  mars,  assemblée  des  Chambres.  On  n'a 
point  enregistré.  On  a  voulu  que  le  ti^oisièine  vingtième 
ne  fût  établi  que  pour  l'année  1760  et  61,  et  on  a  chargé 
les  gens  du  Roi  de  se  rendre  à  Versailles  pour  deman- 
der à  Sa  Majesté  son  heure,  pour  entendre  à  ce  sujet  la 
dépu talion  des  trois  présidents. 

Il  est  à  présumer  que  le  principe  de  la  conduite  du 
Parlement,  à  cet  égard,  est  de  ne  pas  donner  l'avantage 
à  la  Cour  d'enregistrer  quoi  que  ce  soit  par  ordre,  sans 
que  le  Roi  ait  reçu  les  représentations,  dans  les  cas  où  le 
Parlement  en  a  arrêté. 

Du  4  mars  1760,  assemblée  des  Chambres. 

Le  Parlement  a  enregistré  une  déclaration  du  Roi  du 
3  février  dernier,  par  laquelle  le  Roi,  au  lieu  d'une  aug- 
mentation de  droits  qu'il  avoit  imposés  sur  toutes  sortes 
de  marchandises  et  denrées,  réduit  le  nouvel  impôt  à  un 
sol  pour  livre  d'augmentation,  généralement  siu'  tous  les 
droits  d'entrée  et  de  sortie  de  toutes  marchandises  et 
denrées  à  l'entrée  et  sortie  du  royaume ,  et  sur  tous  au- 


MARS    1760.  235 

très  objets,  soit  qu'ils  fassent  partie  des  fermes  géné- 
rales, soit  qu'ils  appartiennent  an  domaine  du  Roi  comme 
droits  de  contrôles,  insinuations,  centième  denier,  etc., 
et  cela  pour  dix  années  à  compter  du  1"  de  ce  mois  de 
mars,  à  l'exception  néanmoins  des  droits  sur  le  sel,  sur 
le  papier  et  parchemin  timbrés  et  sur  la  viande. 

L'enregistrement  porte  :  «  A  la  charge  que,  sur  ce  qui 
«  est  sujet  au  droit  imposé  par  ladite  déclaration,  il  ne 
«  peut  être  perçu  autres  et  plus  grands  droits  qui  ne 
a  soient  établis  par  édils,  déclarations  et  lettres-patentes 
«  dûment  vérifiés  en  la  Cour.  » 

Le  Parlement  conserve  toujours,  par  cette  réserve, 
son  prétendu  droit  de  ne  reconnoître  d'autre  loi  de  la 
part  du  souverain,  pour  des  impositions,  que  celle  qui 
est  revêtue  d'un  enregistrement  du  Parlement  dans  la 
forme  ordinaire. 

Du  même  jour,  le  Parlement  a  enregistré  un  édit  du 
mois  de  février,  par  lequel  le  Roi  supprime  l'édit  du  mois 
de  septembre  de  la  subvention  générale  et  du  luxe  et 
établit  à  la  place,  à  titre  de  secours  extraordinaires  : 
1°  un  troisième  vingtième  avec  les  deux  sols  pour  livres 
d'icelui  sur  tous  les  biens,  pour  les  années  1760  et  1761 
à  commencer  du  1"  octobre  1759,  à  l'exception  des 
maisons  de  Paris  pour  l'année  1760,  à  cause  du  restant 
du  remboursement  des  boues  et  lanternes;  2»  un  dou- 
blement de  capitation ,  avec  les  quatre  sols  pour  livres 
d'icelle,  pour  tous  les  sujets  du  Roi  non  taillables,  et  un 
triplement  de  capitation  pour  tous  les  officiers  des 
grande  et  petite  chancelleries,  les  banquiers  et  tous  fer- 
miers et  régisseurs  des  droits  du  Roi,  pourvus  de  char- 
ges, emplois  et  commissions  de  finance  ou  autres  places, 
emportant  recette  et  maniement  des  deniers  du  Roi  ou 
deniers  publics,  même  ceux  qui,  a[)rès  avoir  exercé  pen- 
dant dix  ans  les  postes  ci-dessus,  s'en  seroient  retirés. 

Cet  article  sera  bien  considérable  et  comprendra 
grand  nombre  de  personnes.  Un  homme  ayant  été  ou 


236  JOURNAL  DE   BARBIER. 

ayant  pris  la  qualité  d'intéressé  dans  les  aiïaircs  du  Roi 
paye  trois  cents  livres  de  capitation  ;  il  payera  mille  li- 
vres avec  les  quatre  sols  pour  livre. 

Il  est  dit  dans  l'enregistrement  de  cet  édit  :  «  Sans 
«  que  renonciation  d'aucuns  édits  qui  n'auroient  été 
«  dûment  vérifiés  en  la  Cour  puisse  être  tirée  à  consé- 
«  quence,  ni  suppléer  au  défaut  de  leur  enregistrement 
«  en  ladite  Cour.  » 

Celle  réserve  attaque  et  détruit  l'autorité  de  tous  les 
édits  et  déclarations  enregistrés  dans  le  lit  de  justice, 
comme  n'ayant  point  été  vérifiés  et  registres,  en  vertu 
de  délibérations  libres  du  Parlement. 

Le  Roi,  par  ses  derniers  édits  et  par  ses  réponses, 
persistoil  à  demander  la  continuation  du  troisième  ving- 
tième, et  de  la  capitation,  aussi  pour  l'année  17G'2.  Le 
Parlement  a  obtenu  par  sa  résistance  la  décharge  de  ces 
impôts  pour  l'année  1762. 

Du  même  jour  4  mars,  le  Parlement  a  enregistré  un 
arrêt  du  Conseil  el  lettres-patentes  sur  icelui,  par  lequel 
le  Roi  autorise  de  nouveau  l'usage  des  toiles  peintes  qui 
se  fabriquent  dans  le  royaume,  diminue  les  droits  à  leur 
égard  et  augmente  ceux  des  toiles  peintes  des  pays 
étrangers  qui  entreront  dans  le  royaume.  Apparenmient 
qu'on  a  considéré  que  cela  ne  feroit  pas  un  tort  si  con- 
sidérable aux  fabriques  des  étoiles  de  soie ,  et  que  cela 
produira  une  nouvelle  fabrication ,  tant  pour  les  toiles 
que  pour  les  dessins  et  la  peinture  d'icelles,  dans  l'inté- 
rieur du  royaume. 

11  y  a  dans  l'enregistrement  la  même  réserve,  pour  les 
lettres-patentes  et  arrêts  du  Conseil  énoncés  et  non  vé- 
rifiés et  enregistrés  en  la  Cour. 

Du  5  mars,  assemblée  des  Chambres.  Le  Parlement  a 
enregistré  un  édit,  par  lequel  le  Roi  a  supprimé  les  cent 
offices  de  receveurs  particuliers  des  arrérages  de  rentes 
sur  l'Hôtel  de  Ville,  établis  par  un  édit  de  septem- 
bre 1759. 


MARS   17G0.  237 

Même  réserve  par  rapport  aux  édits  et  déclarations. 
Tous  ces  nouveaux  édits  sont  du  mois  de  février  dernier. 
Le  Roi  y  dérange  toutes  les  opérations  de  M.  de  Sil- 
houette, et  tout  ce  qui  avoit  élé  fait  au  lit  de  justice.  Il 
y  a  plus,  le  Parlement  méconnoît,  dans  ses  enregistre- 
ments nouveaux,  l'autorité  des  lits  de  justice  et  des  enre- 
gistrements, faits  en  présence  et  de  l'ordre  du  Roi,  el  fait 
entendre  qu'il  ne  peut  y  avoir  de  loi  dans  le  royaume  que 
celles  qui  sont  confirmées  par  un  enregistrement  fait 
dans  le  Parlement,  les  Chambres  assemblées,  et  en  con- 
séquence de  libres  délibérations.  Cela  porte  un  furieux 
coup  à  l'autorité  souveraine,  et  le  ministère  est  obligé 
de  souffrir  toutes  ces  réserves  et  protestations,  par  le 
besoin  d'argent  et  les  circonstances  malheureuses  où 
l'État  se  trouve  réduit  par  la  mauvaise  administration 
et  encore  plus  par  la  trop  grande  bonté  du  Roi,  qui  souf- 
fre autour  de  lui  un  nombre  infini  de  gens  qui  ne  cher- 
chent que  pillage.  Le  Parlement  a  raison  de  profiler  des 
circonstances  pour  étendre  son  autorité,  d'autant  plus 
que  les  peuples,  accablés  d'impôts  et  prévenus  par  les 
bruits  et  les  plaintes  sur  l'administration,  comptent 
trouver  quelque  adoucissement  par  le  moyen  de  la  résis- 
tance du  Parlement. 

])u  11  mars,  assemblée  des  Chambres. 

Le  Roi  ajant  fait  porter  sa  vaisselle  d'argent  à  l'hôtel 
des  monnoics,  pour  fabriquer  des  espèces,  a  invité  seu- 
lement et  sans  contrainte  ses  sujets  fidèles,  même  les 
communautés  séculières  et  régulières,  à  suivre  son 
exemple,  ce  qui  a  élé  fait  par  un  grand  nombre  de  gens 
de  la  Cour  et  de  personnes  en  place.  Le  Roi  avoit  donné 
un  bénéfice  sur  le  prix  du  marc  d'argent,  el  il  avoit 
adressé  à  cet  effet  des  lettres-patentes  à  la  Cour  des  mon- 
noies.  On  ne  pouvoit  d'abord  pi'ofiler  de  ce  bénéfice  que 
jusqu'au  dernier  décembre  17Ô9. 

Depuis,  par  un  arrêt  du  (À)nseil,on  a  étendu  ce  délai 
pour  pouvoir  porter  à  la  Moimoie  jusqu'au  I"  avril  17G0. 


238  JOURNAL   DE   BARBIER. 

Enfin,  par  des  lettres-patentes  du  8  février,  le  Roi  a 
encore  prorogé  ce  délai  jusqu'au  1"  mai,  qu'il  sera  ar- 
rêté et  clos  un  état  de  toute  la  vaisselle  et  argenterie 
portée  et  du  nom  des  particuliers  ;  et  il  a  été  pourvu  à  la 
décharge  des  administrateurs  des  fabriques,  corps  et 
communautés. 

Il  faut  observer  que  ces  lettres-patentes  sont  adressées 
au  Parlement  de  Paris  et  non  à  la  Cour  des  monnoies, 
quoi  qu'il  soit  question  de  l'argenterie  portée  dans  diffé- 
rents hôtels  des  monnoies  du  royaume. 

L'enregistrement  dosdites  lettres-patentes  a  été  fait 
à  la  charge  :  1»  que  l'envoi  qui  pouvoit  avoir  été  fait 
d'aucunes  lettres-patentes  sur  cet  objet  à  aucunes  juri- 
dictions, sans  avoir  été  préalablement  adressées,  en- 
voyées et  vérifiées  en  la  Cour,  puisse  être  tiré  à  consé- 
quence, préjudicier  aux  lois,  maximes  et  usages  du 
royaume,  ni  suppléer  au  défaut  de  titre  et  de  droit  à  cet 
égard;  2"  qu'il  sera  remis,  par  les  administrateurs  des 
fabriques,  au  procureur  général  un  état  du  montant  des 
deniers  etdesreconnoissances  qui  leur  auroienl  été  déli- 
vrés, dont  le  procureur  général  du  Roi  sera  chargé  de 
veiller  à  l'emploi  au  profit  desdites  fabriques  ;  3°  que  le 
Roi  sera  supplié  de  permettre  que  le  port  de  ladite  ar- 
genterie cesse  d'avoir  lieu  au  dernier  de  ce  mois  de  mars, 
pour  l'état  en  être  clos  et  arrêté  et  non  pas  au  dernier 
avril;  4o  d'assurer  par  un  état  l'extinction  desdites  re- 
connoissances,  soit  par  l'emploi  qui  en  aura  été  fait  dans 
des  emprunts  publics,  soit  par  les  remboursements 
d'icelles,  à  l'effet  de  constater  d'une  manière  irrévocable 
la  libération  de  l'État. 

Toutes  ces  précautions  sont  très-sages,  il  ne  s'agit  que 
du  droit  de  l'exiger. 

Le  5  du  présent  mois  de  mars,  madame  la  princesse 
de  Condé,  fille  de  M.  le  prince  et  maréchal  de  Soubise, 
et  d'une  princesse  de  la  maison  de  Bouillon ,  est  morte 
après  une  longue  maladie ,  à  l'âge  de  vingt-cinq  ans. 


MARS   1760,  239 

Elle  laisse  un  prince  âgé  de  cinq  ans,  et  une  princesse 
de  trois  ans  et  demi. 

Le  9  mars.  Le  Roi  a  pris  le  deuil  pour  la  mort  du 
landgrave  de  Hesse-Cassel,  pour  deux  jours  jusqu'au 
10  au  soir. 

Et  le  mardi  11  mars,  le  deuil  pour  madame  la  prm- 
cesse  de  Condé,  pour  dix  jours. 

Le  6  du  présent  mois  s'est  faite  aux  Grands-Âugustins, 
l'ouverture  de  rassemblée  générale  du  Clergé,  pour  ré- 
gler un  don  gratuit  au  Roi  dans  le  besoin  présent  de 
l'État.  M.  do  La  Rochc-Âimont,  archevêque  de  Narbonne, 
est  président  de  l'assemblée.  Il  paroît  que  les  archevê- 
ques et  évêquesqui  la  composent  ne  sont  pas  jansénistes. 
Cependant  l'on  espère  que  les  choses  se  passeront  dou- 
cement sur  les  aQuires  de  religion.  Il  n'est  pas  question, 
dans  ce  temps-ci ,  de  donner  lieu  au  Parlement  de  se 
fâcher  à  cet  égard. 

Sujet  de  querelle  entre  la  Chambre  des  Comptes ,  la 
Cour  des  Aides  et  le  Parlement. 

M.  le  duc  d'Orléans  a  été  à  la  Chambre  des  Comptes 
faire  enregistrer,  au  nom  dfl  Roi ,  tous  les  édits  et  décla- 
rations qui  avoient  été  portés  au  lit  de  justice,  au  mois 
de  septembre  1759. 

M.  le  comte  de  Clermont,  prince  du  sang,  a  été  faire 
la  même  cérémonie  à  la  Cour  des  Aides. 

Le  19  décembre  1759,  la  Chambre  des  Comptes  a  fait 
des  remontrances  au  Roi  sur  tous  ces  édits,  comme 
contenant  des  impositions  très-préjudiciables  aux  peu- 
ples. La  Cour  des  Aides  a  fait  pareillement  des  arrêtés  et 
des  remontrances  au  Roi  par  mêmes  motifs. 

Des  gens  mal  intentionnés  ont  trouvé  le  moyen  d'a- 
voir la  copie  de  ces  dilférentes  remontrances,  et  lesoiit 
fait  imprimer.  On  a  même  ajouté  au  titre  des  remon- 
tiances  de  la  Chambre  des  Comptes  :  Sur  la  mu/tip/i- 
ciié  des  impôts  et  sur  la  misère  des  peuples.  —  Le  tout 
pour    forlilier  les  dilléientes  lemoiitrances  du  Paile- 


240  JOURNAL   DE    BARBIET.. 

ment,  niulliplier  les  plaintes  du  public  et  l'imlisposcr 
contre  le  gouvernement. 

Arrèl  de  la  Chambre  des  Comptes  du  28  février  1760, 
sur  le  réquisitoire  du  procureur  général,  qui,  en  dénon- 
çant cet  imprimé  clandestin,  fait  sans  la  permission  jet 
l'autorité  de  la  Chambre,  dit  que  de  pareilles  remon- 
trances ne  dévoient  être  consignées  qu'au  pied  du  trône, 
et  ne  pouvoient  avoir  de  publicité  qu'en  vertu  des  déli- 
bérations de  la  Chambre. 

Arrêt  de  la  Cour  des  Aides  du  10  mars  1760,  aussi 
sur  le  réquisitoire  du  procureur  général ,  qui  a  dénoncé 
un  imprimé  clandestin,  contenant  le  récit  de  ce  qui 
s'est  passé  à  ladite  Cour,  et  le  procès-verbal  des  arrêtés, 
objets  et  remontrances  de  ladite  ('our,  et  de  la  réponse 
du  Roi,  et  qui  a  dit  que  si  le  zèle  de  la  Cour  lui  dicte  dans 
les  occasions  des  représentations  toujours  intéressantes 
pour  le  bien  public,  sa  prudence  l'engage  souvent  à  ne 
les  laisser  connoître  qu'au  souverain  seul  à  qui  elles 
sont  adressées. 

Par  ces  arrêts,  la  Chambre  des  Comptes  et  la  Cour  des 
Aides  ont  supprimé  ces  imprimés,  laits  sans  leurs  ordres 
et  sans  leur  permission,  fait  défenses  de  les  imprimer,  ven- 
dre et  débiter.  Ordonne  qu'il  en  sera  informé  et  que  leurs 
dits  arrêts  rendus,  les  Semestres  et  les  Chambres  assem- 
blées, seront  imprimés,  lus,  publiés  et  affichés  partout 
où  besoin  sera. 

Or  le  Parlement,  qui  prétend  avoir  la  grande  police 
générale,  prétend  sans  doute  qu'il  n'appartient  qu'à  lui 
seul  de  sévir  contre  des  imprimés  clandestins  et  sans 
permission,  et  que  ni  la  Chambre  des  Comptes,  ni  la 
Cour  des  Aides,  n'ont  point  le  droit,  en  pareil  cas  de 
police,  de  faire  publier  et  alficher  partout  leurs  arrêtés 
à  cet  égard. 

Du  31  mars.  Assemblée  des  Chambres. 

Le  Parlement  a  enregistré  un  édil  du  mois  de  février, 
par  lequel  le  Roi  a  rétabli  tous  les  officiers  des  ports, 


MARS    1760.  241 

halles  et  marchés  de  Paris,  dans  leurs  offices  et  fonc- 
lions,  et  droits  y  attachés,  lesquels  et  impositions  sont 
aussi  rétahlis  et  continués  pour  vingt-deux  ans,  jusqu'en 
1782;  et  il  est  dit  qu'ils  seront  perçus  et  levés  au  profit 
du  Roi,  jusqu'en  1771,  pondant  onze  ans,  et  que  de- 
puis 1771  just|u'en  1782,  ils  seront  déposés  dans  une 
caisse  particulière,  pour  être  employés  tous  les  ans  au 
remboursement  de  la  finance  desdits  offices,  fixée  par 
ledit  édit,  ensemble  du  capital  des  rentes,  dues  par 
lesdites  communautés.  Au  moyen  de  ce  système,  on 
rétablit  par  l'édit  les  droits  sur  les  œufs,  beurres  et  fro- 
mages, qui  avoient  été  supprimés  depuis  le  lit  de  jus- 
tice. On  établit  des  droits  sur  la  volaille  et  le  gibier  qui 
entrent  dans  Paris,  à  titre  de  présent  pour  les  bour- 
geois, et  l'on  assujettit  les  vins  venant  à  l'adresse  des 
marchands,  en  sorte  que  les  bourgeois  de  Paris  se  trou- 
veront plus  chargés  qu'auparavant. 

  l'égard  du  système  de  remboursement  d'un  grand 
nombre  d'officiers  et  de  l'extinction  des  droits  de  diffé- 
rente nature,  il  est  illusoire.  Comment  peut-on  se  flatter 
que,  pendant  vingt-deux  ans,  il  n'y  aura  point  de  guerre 
nouvelle  pour  cfl"ectuer  ces  arrangements.  Il  est  bien 
plus  certain  que  tous  ces  droits  à  la  charge  du  peuple 
auront  non  -  seulement  toujours  lieu  ,  mais  que  l'on 
sera  obligé  de  les  augmenter,  dans  le  cas  de  guerre 
et  de  besoin  de  l'État,  malgré  la  réserve  faite  par  le 
Parlement,  dans  l'enregistrement  de  l'édit,  qu'en  1771 
il  sera  établi  une  caisse  particulière  pour  le  dépôt  de 
ces  droits,  destinés  à  ces  prétendus  remboursements, 
avec  défenses  d'en  employer  le  produit  à  autre  chose. 
Tout  cela  ne  présente  qu'un  avenir  très-onéreux  pour  le 
public,  malgré  la  paix. 

Dans  l'état  de  l'article  l«r  de  l'édit,  il  y  a  vingt-deux 
sortes  de  cliarges  et  d'officiers  sur  les  ports,  halles  et 
marchés,  et  il  y  a  onze  cent  quatre-vingt-onze  officiers 
à  rembourser. 

VII,  ..  21 


242  JOURNAL   DE   HARBIEft. 

Suivant  la  fixation  et  la  liqnidalion,  f^ito  par  redit, 
des  capitaux  de  la  finance  de  tontes  ces  charges,  le 
remboursement  monte  à  plus  de  trente  millions,  d'où 
l'on  peut  juger  de  la  possibilité  de  cette  opération. 

Pour  soulagei-  réellement  les  bourgeois  de  Paris, 
comme  depuis  les  diiïérontes  créations  de  rentes  via- 
gères il  y  a  eu  une  extinction  considérable  an  profit  du 
Roi  et  à  la  décharge  de  l'État,  il  faudroit,  après  la  paix, 
un  an  après  par  exemple,  créer  pour  trente  millions  de 
rentes  viagères  au  denier  dix  qui  seroient  levées,  que 
l'on  emploieroit  réellement  an  remboursement  de  tous 
ces  offices,  et,  par  conséquent,  à  la  suppression  des  droits 
sur  le  public,  du  moins  pour  la  plus  grande  partie-  Cela 
répandroit  de  l'argent  dans  le  public  et  dans  le  com- 
merce; le  Roi  ne  seroit  chargé  qne  de  trois  millions  de 
rentes  viagères  de  plus,  qu'il  pourroit  supporter  aisé- 
ment sur  la  totalité  de  ses  revenus  ménagés  avec  éco- 
nomie. Si  la  paix  ne  duroit  que  quatre  ans,  le  public  se 
trouveroit  soulagé  pendant  ce  temps,  sauf,  dans  le  cas 
d'une  nouvelle  guerre,  à  renouveler  et  à  rétablir  tous 
ces  mêmes  droits;  cela  donneroit  du  moins  l'espérance 
d'un  soulagement  à  la  fin  de  la  guerre. 

Au  surplus,  il  y  avoit  encoiT  deux  édits  :  l'un  pour 
une  taxe  assez  considérable  sur  les  anoblis  depuis  1715; 
l'autre  sur  l'amidon.  Le  Parlement  n'a  point  enregistré 
ces  deux  édits,  et  il  a  travaillé,  au  contraire,  à  des  re- 
montrances que  l'on  présentera  apparemment  après  la 
vacance  de  Pâques,  le  Parlement  ayant  cessé  le  mardi 
1"  avril. 

Avril. 

Les  convulsionnaires.  —  Le  thic  de  Bourgogne  subit  une  grande  opéiatiou. — 
Départ  des  gardes  françaises  et  des  gardes  suisses  pour  l'Allemagne.  — 
Madenioiselle  Desthanips,  fameuse  courtisane.  —  Description  de  son  rao- 
Lilier.  —  Vente  il  la  criée  do  ce  mobilier.  —  Le  duc  de  Bourgogne  va 
mieux.  —  Grands  mouvements  de  troupes.  —  On  parle  d'une  paix  générale. 

Depuis  longtemps,  il  y  a  des  assemblées  fameuses, 


AVRIL    1760.  243 

dans  Paris,  de  convulsioiinaires  où  il  vient  bien  du 
monde,  les  gens  de  quelque  chose  par  curiosité,  et  beau- 
coup d'autres  par  esprit  de  parti;  et  il  est  question  de 
voir  donner  des  coups  de  bûches  sur  la  poitrine  ou  de 
percer  la  goige ,  l'estomac  ou  autres  parties  avec  une 
épce  nue,  sans  que  le  tout  fasse  aucun  mal  aux  acteurs. 
M.  d'Alembert,  grand  géomètre  et  philosophe,  et  autres 
y  ont  été  et  ont  trouvé  tous  ces  essais  surprenants. 

Le  A  de  ce  mois,  Vendredi  Saint,  dans  une  pareille 
assemblée,  quartier  Saint-Antoine,  où  madame  la  prin- 
cesse de  Monaco  s'étoit  rendue,  après  la  |)romenade  des 
Ténèbres,  à  Longchamp,  dans  le  bois  de  Boulogne,  la 
police  a  fait  arrêter  cinq  personnes,  savoir  :  deux  femmes, 
un  prêtre,  im  moine  et  un  avocat  de  Normandie  qui 
étoit  ici  à  Paris,  lesquels  ont  été  conduits  à  la  Bastille. 
11  y  a  longtemps  que  cette  expédition  auroit  dû  se  faire, 
à  cause  de  l'indécence  de  ces  opérations  mystérieuses 
du  parti  janséniste. 

Le  9  de  ce  mois,  on  a  fait  une  grande  opération  à 
M.  le  duc  de  Bourgogne,  qui  depuis  longtemps  est  in- 
commodé et  a  peine  à  se  soutenir.  M.  Anduuillé,  fameux 
chirurgien,  élève  de  M.  de  La  Martinière^  qui  a  exercé 
avec  grande  réputation  dans  nos  armées  et  qui,  enfin,  a 
obtenu  du  Roi  la  survivance  de  la  place  de  premier 
chirurgien  du  lioi,  a  ouvert  la  cuisse  de  M.  le  duc  de 
Bourgogne.  Ce  prince,  qui  n'a  jtas  encore  neuf  ans,  a 
supporté  cette  opération  avec  fermeté.  On  soupçonne 
une  humeur  de  scorbut;  il  en  est  sorti  de  la  malièrc. 
Depuis,  la  plaie  va  assez  bien.  On  dit  cependant  qu'il 
faut  encore  attendre  les  suites.  M.  Bonnet,  fameux  mé- 
decin de  Paris,  suit  cette  maladie. 

Jeudi  10,  le  Roi  a  fait,  dans  la  plaine  des  Sablons,  la 
revue  des  régiments  des  gardes  françoises  et  suisses.  11 
faisoit  beau  et  il  y  avoit  un  grand  concours  de  peu|)le 
et  de  carrosses,  comme  à  l'ordinaire,  et,  malgré  la  mi- 
sère; elle  a  été  faite  plus  tôt  que  les  autres  années,  parce 


244  JOURNAL   DE   BARBIER. 

que  la  plus  grande  partie  du  régiment  des  gardes  fran- 
çoisos  doit  partir  pour  l'Allemagne. 

La  première  division  est  partie  dimanche  13  au  matin, 
et  la  seconde  lundi  14,  On  compte  que  les  gardes  fran- 
çoises,  qui  avoieiit  à  la  revue,  ainsi  que  les  suisses,  des 
pièces  de  canon  par  compagnie,  doivent  se  rendre  à  la 
grande  armée  de  M.  le  maréchal  de  Broglie.  11  y  a,  dit- 
on,  quarante  jours  de  marche;  d'autres  disent  que  les 
gardes  vont  à  Francfort,  en  Allemagne,  où  l'archiduc 
Joseph  doit  être  déclaré  roi  des  Romains,  pour  composer 
sa  garde,  et  où  il  doit  épouser  l'infante  Isabelle,  fille  de 
don  Philippe  d'Espagne,  duc  de  Parme,  et  pelite-fiUe 
du  roi  de  France.  C'est  la  suite  du  traité  do  Versailles 
qui,  par  l'événement,  a  coûté  à  la  France  bien  des 
hommes  et  beaucoup  d'argent,  à  la  vérité,  par  notre 
faute,  c'est-à-dire  faute  de  bons  généraux  et  d'une  bonne 
administration. 

Du  vendredi.ll,  on  dit  que  le  ministère  a  renvoyé  de 
la  Bastille  les  cinq  convulsionnaires  au  Chàtclet,  où  l'on 
doit  instruire  leur  procès  dans  les  formes  ordinaires, 
suivant  les  ordonnances  qui  défendent  les  assemblées, 
surtout  en  matière  de  religion,  sauf  l'appel  au  Par- 
lement. 

Du  mardi  15.  L'anecdote  dont  il  s'agit  présente  un 
tableau  singulier  des  mœurs  de  notre  siècle  et  du  temps 
présent. 

,'  Mademoiselle  Deschamps,  fille  de  l'Opéra  et  danseu:^,e 
dans  les  chœurs,  âgée  à  présent  de  trente  ans  au  moins, 
mariée,  qui  a  même  eu  l'impudence  d'intenter  un  procès 
en  séparation  de  corps  contre  son  mari,  est,  depuis  plu- 
sieurs années,  une  des  plus  belles  et  des  plus  fameuses 
courtisanes  de  Paris. 

Cette  fille  a  été  maîtresse  de  M.  le  duc  d'Orléans, 
depuis  de  plusieurs  autres,  et  entre  autres  de  M.  Bris- 
sart,  fermier  général ,  qui  a,  dit-on,  mangé  avec  elle 
plus  de  cinq  cent  mille  livres.  LUc  a  tiré  des  sommes 


AVRIL    17G0.  245 

considérables  et  des  présents  de  tous  ceux  avec  qui  elle 
a  été  en  intrigue.  Elle  ne  paroissoit  aussi  que  dans  un 
carrosse  superbe,  deux  laquais  avec  des  plumets;  c'est 
ainsi  qu'elle  arrivoit  à  l'Opéra,  et  elle  dansoit  la  tête  et 
les  oreilles  chargées  de  diamants,  jusque-là  que  l'on 
claquoit  des  mains  dans  le  parterre,  quand  elle  passoit 
en  revue  sur  le  théâtre  dans  les  ballets.  Elle  étoil  logea 
très-chèrement;  tout  étoit  sur  le  ton  de  la  dernière  ma- 
gnificence, jusqu'à  l'éducation  d'une  fdle  qu'elle  a. 

Apparemment  que  par  la  misère  de  ces  derniers  temps, 
dont  tout  le  monde  s'est  ressenti,  et  par  le  défaut 
d'étrangers  à  Paris,  à  cause  de  la  guerre,  les  charmes 
n'ont  pas  produit  les  ressources  ordinaires;  que,  conti- 
nuant le  même  train  et  la  même  dépense,  mademoiselle 
Deschamps  a  contracté  des  dettes  et  qu'elle  s'est  vue 
un  peu  embarrassée  de  ses  créanciers. 

Quoi  qu'il  en  soit,  mademoiselle  Deschamps,  pour 
éviter  les  poursuites  et  les  procédures  qui  se  font  à 
grands  frais,  a  pris  le  parti  de  faire  vendre  elle-même 
ses  meubles  et  ses  effets  précieux.  Elle  avoit  ci-devant 
envoyé  à  la  Monnoie,  comme  Ijonne  citoyenne,  sa  vais- 
selle d'argent,  ou  partie,  et  elle  a  sans  doute  disposé  de 
ses  diamants. 

Cette  vente  de  meubles  a  commencé  le  11  de  ce  mois, 
et  il  n'a  été  question  d'abord  que  de  la  batterie  de  cui- 
sine, des  lits  de  domestiques,  de  linge  et  de  meubles  de 
peu  de  conséquence  ;  et  l'on  a  annoncé  la  vente  des 
porcelaines  de  Saxe  et  de  la  manufacture  de  Sèvres  \ 
qui  est  celle  ci-devant  do  Vincennes,  dont  il  y  a  des 
morceaux  admirables  et  très-chers. 

Dans  lintervalle  du  11  au  15,  il  y  a  eu  un  concours 
considérable  de  gens  de  considération,  en  femmes  et 

1.  M.  de  Fulvy,  intendant  des  finances,  avait  fondé  en  17  ib  une  manufac- 
ture de  porcelaines  à  Vincennes.  A  sa  mort,  Louis  XV  reprit  sa  part  dans  la 
compagnie  qu'il  avait  formée,  donna  à  la  fabrique  le  titre  de  manuficlure 
royale,  et  transporta  le  siège  de  rc.xploilaliou  à  Sèvres  en  1750. 

21, 


246  JOURNAL   DE   BARBIER. 

hommes,  par  curiosité,  pour  voir  d'avance  l'apparte- 
ment^, les  meubles  et  les  raretés  en  porcelaines;  et,  en 
effet,  c'est  un  appartement  de  dix  pièces  de  plain-pied, 
qui  est  distribué  en  salle  à  manger,  antichambre,  pièces 
de  compagnie,  et,  de  l'autre,  en  appartement  à  coucher 
avec  les  garde-robes;  entre  autres  le  salon  de  compagnie 
à  trois  croisées  est  de  toute  beauté,  étonne  en  y  entrant 
par  sa  magnificence.  Il  n'y  en  a  point  de  pareil  à  Paris.  » 
C'est  un  damas  fond  cramoisi  à  trois  couleurs,  et  tout 
le  meuble  en  canapés  et  fauteuils  de  même;  des  baguettes 
dorées  d'un  grand  goût.  Il  y  a  sept  glaces  ou  trumeaux 
de  très-grande  hauteur  dont  les  bordures  sont  égales, 
sculptées  en  palmes.  Les  bras  et  le  feu  de  la  cheminée 
sont  de  la  dernière  magnificence.  Il  n'y  a  point  de  plus 
beaux  ni  d'un  plus  grand  volume  chez  les  princes; 
les  tables  de  marbre  éloient  garnies  des  plus  beaux 
vases  de  porcelaine ,  que  l'on  avoit  rassemblés  dans 
une  seconde  pièce  de  compagnie,  sur  de  grandes  ta- 
bles et  en  très-grand  nombre,  pour  les  exposer  à  la 
vue  des  curieux;  et  celle  pièce  moins  grande,  pour 
l'hiver,  est  tendue  d'un  péquin  d'un  grand  goût  avec 
tout  le  meuble  pareil,  ce  qui  est  suivi  d'un  petit  cabinet 
de  bibliothèque  et,  de  l'autre,  d'un  petit  cabinet  parti- 
culier. La  chambre  à  coucher  est  garnie  d'un  lit  de  damas 
cramoisi  à  la  polonoise  et  le  meuble  pareil,  à  côté  de 
laquelle  sont  deux  cabinets,  l'un  de  toilette,  l'autre  de 
lieux  à  l'angloise,  et  le  tout  orné  de  glaces. 

L'on  avoit,  outre  cela,  l'agrément  devoir  mademoiselle 
Deschanips  vêtue  de  bon  goût,  en  robe  de  printemps, 
mais  avec  un  air  de  décence  et  de  modestie,  qui  faisoit 
les  honneurs  de  son  appartement. 
X  Cependant  des  gens  critiques  et  sévères  ne  laissoient 
pïis  de  remarquer  que  de  telles  magnificences,  qui 
étoient  le  fruit  de  la  débauche  et  de  la  prostitution,  et 

1.  Nous  avons  vu  de  uotre  temps  la  même  affluence  chez  des  actrices  qui 
\eiidaient  leurs  meubles.  Les  rarisieiis  sout  les  mêmes  dans  tous  les  temps. 


AVRIL    1760.  247 

le  concours  des  admirateurs,  étoicnt  un  scandale  et 
désiionoroient  nos  mœurs^' 

Enfin,  mardi  15,  a  commencé  la  vente  des  porce- 
laines et  des  raretés.  La  rue  Saint-Nicaise,  où  est  cette 
maison,  à  côlé  du  magasin  de  l'Opéra,  éloit  remplie  de 
carrosses  des  deux  côtés.  On  ne  pouvoit  pas  y  aborder. 
Il  y  avoit  des  suisses  aux  portes.  On  donnoit,  sous  la 
porle-cochcre,  des  billets  aux  gens  qui  paroissoient  de 
distinction,  pour  entrer  dans  les  appartements.  Il  y 
avoit  plus  de  soixante  femmes,  tant  de  la  première 
qualité  que  de  robe  et  de  finance,  lesquelles  dans  un 
autre  temps  n'auroient  pas  osé  entrer  dans  cette  mai- 
sou.  Les  appartements  étoient  si  pleins  d'hommes,  sei- 
gneurs, cordons  bleus  et  autres,  et  de  femmes ,  que 
Thuissier  ne  pouvoit  pas  faire  la  vente ,  et  qu'il  a  été 
obligé  de  transporter  la  table  dans  la  cour,  pour  que 
les  curieux  qui  avoient  réellement  envie  d'acheter  eus- 
sent la  liberté  d'examiner. 

Cette  vente  a  continué  sur  le  même  ton  pendant  huit 
ou  dix  joursTlMais  il  s'agiroit  de  savoir  à  quoi  monte 
cette  vente,  ce  que  l'on  ne  peut  bien  apprendre  que  de 
l'huissier-priseur.  11  faudroit  aussi  savoir  à  quoi  ont 
monté  les  diamants  et  bijoux  et  la  vaisselle  d'argent, 
et  la  véritable  cause  de  cette  vente  et  de  cette  réforme, 
et  la  destination  du  produit;  mais  on  ne  sait  pas  les 
choses. 

Cela  n'a  pas  empêché  mademoiselle  Deschamps  d'a- 
voir un  petit  procès  avec  l'architecte,  qui  lui  avoit  donné 
des  plans  pour  l'embellissement  de  la  maison  qu'elle 
occupoit,  et  du  jardin,  au  sujet  du  payement  de  ses 
peines.  Ce  qui  a  donné  lieu  à  un  petit  mémoire  impri- 
mé, fort  plaisamment  écrit  sur  les  talents  et  le  luxe  de 
cette  actrice.  Deschauips,  son  mari,  avoit  été  acteur 
ci-devant  à  l'Opéra-Coruique. 

Depuis  l'opération ,  M.  le  duc  de  Bourgogne  a  été 
un  peu  mieux;  mais  on  craint  toujours  les  effets  de 


248  JOURNAL  DE  DARBIER. 

cette  humeur,  que  l'on  soupçonne  être  scorbutique. 

Les  troupes  marchent  de  tous  côtés  pour  se  rendre 
aux  différentes  armées.  Les  Russes  en  auront  une  de 
cent  mille  hommes  pour  entrer  en  Prusse.  Ils  y  vont  de 
bon  cœur,  et  ils  ont  même,  dit-on,  des  prétentions. 

On  parle  toujours,  dans  les  gazettes,  de  propositions 
de  paix  générale,  et  d'un  congrès  dans  la  ville  de  Bréda, 
en  Hollande,  où  l'on  veut  même  que  l'électeur  de  Saxe 
et  le  Roi  de  Suède  soient  admis  avec  les  puissances  bel- 
ligérantes ,  qui  sont  déjà  au  nombre  de  six  ou  sept. 
D'autres  prétendent  que  comme  cela  est  long  à  se  réali- 
ser, la  campagne  sera  sérieuse  et  sanglante  cette  année. 

La  comédie  des  Philosophes,  de  Palissot.  —  Détails  sur  la  pièce  et  l'auteur. 
—  Affaire  du  sieur  La  Barre,  convulsionnaire.  —  Les  secours.  —  Le  cru- 
cifiement. —  La  TourncUe  instruit  contre  des  convulsionnaires.  —  Le 
sieur  Cottu  et  le  sieur  Bailly.  —  L'assemblée  du  clergé  continue  tranquil- 
lement. —  Elle  enregistre  un  bref  du  Pape.  —  Les  jansénistes  ne  sont  pas 
contents.  —  Le  duc  de  Bourgogne  se  porte  mieux,  —  Petits  voyages  du 
Roi.  —  Création  de  rentes  trois  pour  cent.  —  On  parle  de  la  paix.  — 
Visions  de  M.  Palissot.  —  Le  Roi  demande  des  piièrcs  pour  le  succès  de 
ses  armes. 

lly  alongtemps  que  le  Dictionnaire  de  l' Encyclopédie, 
dont  il  n'y  a  encore  que  sept  tomes,  a  été  condamné  par 
arrêt  du  Parlement,  mandement  de  M.  l'archevêque, 
censure  de  la  Sorbonne,  ainsi  que  le  livre  De  r Esprit,  de 
M.  Helvétius,  et  d'autres  ouvrages  sur  des  systèmes  de 
philosophie.  Tous  ces  savants  ont  eu  pour  ennemis  à  la 
fois,  les  jésuites,  les  jansénistes  et  le  clergé,  et  jusqu'à 
M.  le  Dauphin,  qui  a  trouvé  la  religion  attaquée  dans 
ces  écrits. 

Le  vendredi  2  de  ce  mois,  on  a  joué  à  la  Comédie- 
Françoise  une  comédie  en  trois  actes,  en  vers,  intitulée  : 
les  Philosophes,  qui  est  une  critique  des  ouvrages  et  des 
opinions  le  Diderot,  éditeur  de  V Encyclopédie,  de  Du- 
clos,  historiographe  de  France,  de  Jean-Jacques  Rous- 
seau, de  Genève,  de  M.  Helvétius  et  d'autres. 


MAI  1760.  249 

Celle  pièce  est  du  sieur  Palissot\  homme  de  lellres 
de  beaucoup  d'esprit,  et  qui  écrit  très-bien.  11  étoit 
protégé  par  mademoiselle  la  princesse  de  Robec,  et  il 

I  est  devenu  par  le  canal  de  M.  le  duc  de  Clioiseul ,  mi- 
nistre des  affaires  étrangères.  Aussi  a-t-il  eu  par  ce 
moyen  moitié  du  privilège  de  vendre  les  gazettes  étran- 
gères, qui  est  d'un  profit  considérable. 

Cette  pièce  n'est  pas  regardée  comme  pièce  de  théâtre. 

II  n'y  a  ni  intrigue  ni  intérêt,  mais  elle  est  écrite  très- 
légèrement.  Elle  est  en  récompense  d'une  méchanceté 
au-dessus  de  tout,  jusqu'à  la  personnalité.  On  y  recon- 
noit  chacun  de  ceux  qu'on  a  voulu  jouer,  et  on  y  traite 
ces  philosophes  et  ces  savants  comme  des  coquins  qui 
n'ont  cherché  qu'à  pervertir  les  mœurs,  et  à  détruire 
tous  les  préjugés  nécessaires  pour  maintenir  le  bon 
ordre  dans  la  société. 

Comme  celte  pièce  étoit  connue,  et  qu'elle  avoit  fait 
du  bruit  avant  d'être  représentée,  l'empressement  et  le 
concours  du  public  ont  été  jusqu'à  l'extrême,  le  jour  de 
la  première  représentalion.  On  n'a  point  vu  pareil  lu- 

1.  Palissot  de  Montenoy  (Charles),  né  à  Nancy  en  17  30,  mort  en  1814. 
Il  attaqua  sans  relâche  les  pliilosophes,  soit  dans  ses  comédies,  dont  deux  : 
le  Cercle  et  les  Pliilosophes,  fireut  grand  bruit,  soit  dans  des  pamphlets, 
soit  dans  son  poëme  de  la  Dunciade.  Le  Cercle  (1753)  commença  pour  lui 
cette  longue  période  de  vie  agitée  par  de  continuels  et  violents  combats.  La 
comédie  des  Philosophes,  repri'sentée  en  1760,  les  exaspéra  au  dernier 
degré.  Considérée  sous  le  rapport  de  l'art,  cette  pièce  fameuse  manque  d'in- 
vention; Tintérôt  en  est  trcs-faible;  le  dénoi'iment  n'est  pas  heureux;  mais 
le  style  est  bien  celui  de  la  comédie,  surtout  de  la  comédie  satirique  La  pièce 
eut  un  très-grand  succès.  Palissot  y  passe  les  bornes  de  celte  censure  géné- 
rale et  indirecte  des  mœurs  que  doit  se  proposer  le  tliéâtre.  (Voir  Biogr, 
univ.  de  Michaud.) 

«  Palissot,  dit  Voltaire,  impute  aux  encyclopédistes  des  passages  de  La 
Heltrie;  passages  horribles,  mais  que  La  Mcttrie  lui-même  réfute.  11  supprime 
la  réfutation.  Il  présente  le  poison  à  la  Cour  pour  faire  croire  que  ce  sont 
nos  philosophes  qui  l'ont  apprêté.  »    (Lettre  à  Thiriot  du  9  juin  1760.) 

«  Vous  faites  des  comédies,  dit-il  à  Palissot  dans  une  lettre  du  23  du 
même  mois;  soyez  donc  joyeux  ;  ne  faites  point  de  l'amusement  du  théâtre  un 
procès  criminel.  (Voir,  pour  plus  amples  détails,  la  Correspondance  de 
Voltaire.) 


250  JOURNAL  DE  BARBIER. 

multe.  J'y  assistai  aux  premières  places.  Elle  a  été  ap- 
plaudie et  critiquée  tout  à  la  fois.  Elle  a  eu  jusqu'au  15 
(le  ce  mois  sept  représentations.  La  curiosité  et  la  cri- 
tique y  ont  toujours  attiré  beaucoup  de  monde,  d'au- 
tant que  cela  fait  une  pièce  de  parti;  mais  en  général 
elle  est  critiquée,  quant  à  la  pièce,  et  fort  condamnée 
pour  la  méchanceté. 

L'auteur  n  été  trop  hardi  et  très-imprudent,  car  cela 
fait  tenir  bien  des  mauvais  propos  sur  son  compte.  L'on 
dit  non-seulement  que  c'est  un  impudent ,  mais  que 
c'est  un  fripon;  l'on  dit  aussi  qu'on  travaille  actuelle- 
ment à  détailler  sa  vie  :  il  a  eu  une  Forte  commission  à 
Avignon,  cl  il  doit  aux  fermiers  généraux  trente-cinq 
ou  quai'ante  niille  livres  que  son  commis  a  détournées: 
cela  est  toujours  suspect.  Il  s'est  marié  à  l'âge  de  dix- 
huit  ans,  n'est  point  avec  sa  femme,  qu'il  a  fait  enfer- 
mer dans  un  couvent;  cela  fait  présumer  quelque  his- 
toire. Il  a  trahi  un  homme  qui  lui  avoit  donné  le  projet 
des  gazettes  étrangères,  et  il  a  su  s'en  approprier  le 
jirivilége  sans  donner  la  part  promise  à  l'inventeur.  En 
voilà  plus  qu'il  n'en  faut  pour  écrire. 

Le  29  de  ce  mois  d'avril  dernier,  il  y  a  eu  sentence 
au  Châtelet  de  Paris,  les  services  assemblés,  qui  a  con- 
damné de  La  Barre,  avocat  de  Normandie,  et  quatre 
filles  convulsionnaires  qu'il  avoit  assemblées  chez  lui, 
et  à  qui  il  avoit  fourni  ce  qu'ils  appellent  des  secours, 
l)our  faire  leurs  exercices  de  convulsions,  à  être  admo- 
nestés en  présence  des  juges  ;  défenses  de  récidiver  sous 
peine  de  punition  exemplaire,  et  condamnés  chacun  en 
trois  livres  d'aumône  pour  les  prisonniers  du  Chàlelet. 
Défenses  à  toutes  personnes  de  se  rassembler  ainsi  pour 
donner  ou  recevoir  de  pareils  secours,  à  peine  d'être 
poursuivies  extraordinairement. 

Ce  jugement  a  paru  doux,  tant  par  rapport  aux  assem- 
blées défendues  par  les  ordonnances,  que  pour  l'abus  de 
la  religion  ;  mais  les  conclusions  du  procureur  du  Roi 


MAI  1760.  -251 

étoient  bien  plus  fortes  :  elles  portoient  à  toutes  peines, 
hors  la  mort.  Aussi  y  a-t-il  appel  à  minimâ.  L'on  verra 
ce  que  le  Parlement  décidera  à  cet  égard. 

Le  sieur  de  La  Barre  est  de  Normandie,  homme  h.  son 
aise,  qui  n'a  jamais  fait  la  profession  d'avocat  à  Rouen, 
et  qui  n'y  est  pas  même  sur  le  tableau  des  avocats^ 

Ce  qu'on  appelle  des  secours.  Quand  les  prétendues 
■  convulsions  doivent  prendre  à  ces  personnes,  elles  disent 
sentir  de  grandes  douleurs  soit  aux  mains,  aux  pieds,  à 
l'eslomaC,  aux  côtes,  à  la  tète;  alors,  dans  l'assemblée, 
après  avoir  récité  des  psaumes  et  fait  quelques  cérémo- 
nies très-gravement,  en  présence  des  assistants,  on  leur 
donne  de  grands  coups  de  bùclie  sur  l'estomac;  on  leur 
perce  avec  une  épée  nue  l'endroit  oîi  est  la  douleur  ;  il 
sort  un  peu  de  sang,  mais  l'épce  ne  peut  pas  entrer, 
quelque  force  qu'on  emploie,  et  les  spectateurs  sont 
invités  à  se  servir  de  leurs  épées,  et  plusieurs  l'ont  fait. 
Des  personnes  disent  même  avoir  vu  faire  celte  o|)éra- 
tion  avec  l'épée  sur  l'œil;  ou  on  les  attache  sur  une 
croix,  et  on  leur  perce  les  mains  et  les  pieds  avec  des 
clous.  Le  corps  n'est  pas  cependant  suspendu  sur  les 
clous;  les  pieds  posent  h  terre.  L'on  convient  qu'il  y  a 
dans  la  paume  de  la  main  et  aux  pieds  un  endroit  où 
l'on  peut  percer  d'outre  en  outre  sans  faire  de  blessures 
dangereuses. 

Des  quatre  fdles,  il  y  en  avoit  trois  qui  avoient  été 
crucifiées,  et,  lorsqu'on  les  arrêta  chez  le  sieur  de  La 
Barre,  il  y  en  avoit  une  sur  la  croix;  c'est  elle-même 
qui  l'a  dit  à  un  de  mes  amis. 

Il  faut  avec  l'épée  pousser  juste  sur  l'endroit  indique 
par  la  fille  où  elle  sent  la  douleur.  Le  bruit  est  général 
que,  dans  une  pareille  assemblée,  M.  le  duc  de  Fronsac 
ayant  poussé  avec  son  épée,  elle  avait  glissé  un  peu  trop 
bas,  qu'elle  étoit  entrée  tout  de  bon,  et  que  la  fille  eu 
étoit  morte. 

Or,  ces  coups  de  bûche,  ces  coups  d'épéc,  ce  cruci- 


252  JOLUNAL   DE   BARBIF.R. 

fiement  sont  les  secours  dont  la  convulsionnaire  a  be- 
soin qu'on  lui  fournisse,  par  la  vertu  desquels,  soutenue 
par  l'esprit  de  Dieu,  les  grandes  douleurs  cessent,  et  la 
convulsionnaire  se  trouve  ensuite  dans  un  état  très- 
tranquille. 

Ceux  qui  ont  assisté  à  ces  sortes  d'assemblées,  indi- 
quées à  un  certain  jour  et  que  l'on  dit  être  trop  multi- 
pliées dans  Paris,  conviennent  que  ces  opérations  ont 
quelque  chose  de  surprenant,  et  c'est  ce  que  les  gens 
du  parti  janséniste  appellent  miracles. 

Mais  il  est  étonnant  que,  dans  une  ville  policée  comme 
Paris,  la  police,  qui  est  instruite  de  tout  ce  qui  se  passe, 
ait  souffert,  depuis  le  temps  qu'on  en  parle,  des  assem- 
blées de  cette  nature,  dont  tout  ce  qu'il  y  a  de  grand  a 
voulu  être  témoin,  aussi  scandaleuses  et  capables  d'ex- 
citer de  plus  en  plus  le  fanatisme,  et  qu'on  n'ait  pas 
arrêté  et  enfermé  les  personnes  qui  président  à  ces  opé- 
rations pour  donner  des  secours,  et  les  filles  qui  se  prê- 
tent à  donner  ce  spectacle,  ce  qui  auroit  été  bien  plus 
prudent  que  de  mettre  ces  gens-là  en  justice  réglée, 
dont  les  formes  sont  quelquefois  très-embarrassantes 
pour  punir  de  pareils  abus. 

Sur  l'appel  à  yninimâ  de  la  sentence  du  Châlelet,  les 
cinq  prisonniers  ont  été  transférés  à  la  Conciergerie,  et 
l'on  a  instruit  à  la  Chambre  de  la  Tournelle,  composée 
de  vingt-deux  juges  de  la  Grand'Chambre  et  des  En- 
quêtes. 

Un  des  conseillers  a  représenté  à  la  Chambre  que, 
cette  affaire  étant  très-importante  et  regardant  la  grande 
police,  il  seroit  peut-être  à  propos  qu'elle  fût  jugée  par 
les  Chambres  assemblées,  mais  qu'il  ne  vouloit  pas  dé- 
férer celte  question  à  la  décision  de  la  Chambre  de  la 
Tournelle. 

Sur  cela,  il  y  a  eu  assemblée  générale  des  Chambres, 
et  à  la  pluralité  de  six  voix  seulement,  il  a  été  arrêté  que 
le  jugement  de  celte  affaire  reslcroit  à  la  Tournelle. 


MAI    17C0.  253 

Du  lundi  19  mai,  arrêt  do  la  Tournclle. 

11  y  a  eu  grande  diversité  d'opinions,  un  avis  pour 
mettre  les  accusés  hors  de  Cour  et  les  décharger.  On  ne 
doute  point  qu'il  n'y  ait  dans  le  Parlement  plusieurs  de 
ces  messieurs  qui  favorisent  ce  fanatisme.  Un  autre  avis 
pour  confirmer  la  sentence  du Chàtelel,  qui  ne  condamne 
4u'à  l'admonition,  c'est-à-dire  une  simple  correction  qui, 
jointe  avec  l'aumône,  n'est  pas  flétrissante,  avec  défenses 
de  récidiver;  un  autre  avis,  au  bannissement  et  aux  ga- 
lères, ce  qui  est  bien  différent;  en  sorte  que  ce  jugement 
a  paru  très-embarrassant  à  messieurs  de  la  Tournelle. 

Le  dernier  opinant  a  été  d'avis  de  l'arrêt ,  et  a  fait 
revenir  tous  les  autres  pour  les  tirer  d'alïaires. 

Avant  de  faire  droit  sur  l'appel  du  procureur  du  Roi 
du  Chàtelet  à  minimà  de  la  sentence  du  29  avril,  la 
Cour  a  donné  acte  au  procureur  général  du  Roi,  de  la 
plainte  par  lui  rendue  de  nouveaux  faits  venus  à  sa  con- 
iioissance;  lui  permet  d'en  informer,  et  ordonne  que  les 
nommés  Cottu  et  Bailly  de  l'Épine  seront  pris  et  appré- 
hendés au  corps. 

Le  sieur  Cottu  est  un  prêtre,  ex-oratorien,  et  le  sieur 
Bailly  est  un  conseiller  de  l'élection  de  Paris,  tous  deux 
grands  acteurs  dans  ces  assemblées  et  opérations  de 
secours,  sous  la  protection  de  Dieu. 

Si  on  prend  ces  nouveaux  accusés,  on  pourra  décou- 
vrir des  particularités  par-là  ;  cela  fait  une  nouvelle 
aiïaire  et  une  nouvelle  information  ,  pendant  lequel 
temps  les  premiers  accusés  sont  en  prison  et  au  secret. 
Tous  ces  fanatiques  s'appellent  frère  et  sœur;  on  dit  le 
frère  Cottu  et  la  sœur  une  telle.  Ces  filles  sont  des  mi- 
sérables dont  l'esprit  est  séduit  par  dévotion,  et  qui  sont 
gagnées  par  argent  pour  jouer  ce  personnage. 

Dans  la  Chambre  de  la  Tournelle,  il  y  a  la  croix  et 
tous  les  instruments  de  la  Passion,  même  des  peignes 
de  fer,  pour  gratter  et  déchirer  les  mamelles  de  ces 
filles.  Tout  cela  est  épouvantable. 

vu.  22 


254  JOURNAL   DE   BARBIER. 

I.'on  sent  bien  qu'il  y  a  un  délit  Irès-scandalenx,  et 
que  cela  mérileroit  une  punition  exemplaire  ;  mais  en 
même  temps  l'on  sait  qu'en  fait  de  religion  la  persécu- 
tion fait  des  martyrs,  et  que  cela  ne  fera  qu'irriter  tous 
ces  esprits  fanatiques;  ce  qui  est  à  craindre  pour  les 
suites,  dont  on  n'a  eu  qu'un  exemple  trop  aflreux,  il  y 
a  trois  ans.  Voilà  où  cela  en  est. 

D'un  autre  côté,  l'assemblée  du  clergé  continue,  et 
tout  y  est  assez  tranquille.  Le  pape  Rezzonico,  Clé- 
ment XIII,  a  envoyé  un  nouveau  bref  à  l'assemblée  du 
clergé,  qui  confirme  le  bref  du  dernier  pape  son  prédé- 
cesseur, qui  avoil  approuvé  la  déclaration  du  Roi  de 
1752,  pour  le  silence.  Ce  bref  n'a  pas  laissé  que  de  souf- 
frir des  contradictions  dans  rassemblée;  mais  enfin, 
l'archevêque  de  Paris  y  a  été  appelé,  et,  pour  l'amour 
de  la  paix,  ce  bref  a  été  reçu  et  enregistré  dans  le  procès- 
verbal,  et  M.  l'archevêque  de  Paris  a  été  obligé  de  s'y 
soumettre;  en  sorte  que  cela  annonce  de  la  tranquillité 
sur  les  disputes  de  religion. 

Il  est  à  présumer  que  les  jansénistes  ne  sont  pas  con- 
tents de  cette  résolution  :  ils  aiment  mieux  le  trouble. 
Protégés  par  le  Parlement,  ils  auroient  mieux  espéré 
dominer  sur  le  clergé  et  abattre  les  jésuites;  au  lieu  que 
si  tout  est  tranquille  et  qu'il  ne  soit  plus  question  de 
refus  de  sacrements,  on  ne  parlera  plus  d'eux,  et  ils  se 
trouveront  oubliés  comme  en  1750. 

On  dit  que  M.  le  duc  de  Bourgogne  se  porte  mieux; 
mais  s'il  en  guérit,  il  est  à  craindre  qu'il  ne  reste  toujours 
estropié  et  boiteux  ;  au  surplus,  il  travaille  toujours  et  a  de 
grandesdispositions  pour  toutes  les  occupations  d'esprit. 
Le  Roi  fait  toujours  ses  voyages  de  Versailles  à  Saint- 
Hubert  et  de  Saint-Hubert  à  Choisy;  il  se  porte  bien,  et 
est  toujours  gai  quand  il  est  hors  de  Versailles.  Il  est  à 
présent  à  Saint-Hubert  jusqu'à  samedi,  24  de  ce  mois, 
lui  vingtième  et  trois  femmes,  et  il  fait  actuellement 
Làlir  une  paroisse  à  Saint-Hubert. 


MAI    17G0.  255 

Du  vendredi  23,  assemblée  des  Chambres,  où  a  été 
enregistré  un  édit  de  création  do  dix-huit  cent  mille  livres 
de  rente  à  trois  pour  cent,  en  contrats  iiéréditaires,  au 
principal  de  soixante  millions,  à  prendre  sur  les  droits 
établis  sur  les  cuirs,  dont  sera  perçu  trois  millions  par 
an,  savoir  :  dix-huit  cent  mille  livres  pour  les  arrérages, 
et  douze  cent  mille  livres  par  an  pour  le  remboursement 
des  capitaux  par  numéro  et  par  loterie.  On  dit  que 
c'est  pour  payer  tous  les  fournisseurs  de  la  maison  du 
Roi,  à  qui  il  est  dû  considérablement,  à  qui  on  déli- 
vrera de  ces  contrats.  On  se  doute  bien  que  personne 
ne  portera  son  argent  au  Trésor  royal  pour  acquérir  des 
rentes  au  denier  trente  ;  elles  sont  exemptes  de  toutes 
impositions. 

On  a  dit,  jeudi  23,  à  la  table  de  M.  Mole,  premier 
président  du  Parlement,  qu'on  alloit  incessamment  or- 
donner des  prières  de  quarante  heures  pour  la  paix  ;  ce 
qui  a  fait  présumer  à  ceux  qui  ont  entendu  ce  propos 
que  la  paix  était  bien  avancée. 

Ceci  se  trouve  relatif  à  ce  qui  est  dit  dans  la  Gazette 
de  France  du  samedi  24,  article  de  Vienne  :  «  Que  le 
«  roi  de  France  est  prêt  à  traiter  de  sa  paix  personnelle 
«  avec  l'Angleterre,  par  la  médiation  du  roi  d'Espagne, 
«  laquelle  guerre  n'a  rien  de  commun  avec  celle  d'AUe- 
«  magne  contre  le  roi  de  Prusse; 

«  Et  que ,  par  rapport  à  la  guerre  d'Allemagne ,  la 
«  reine  de  Hongrie,  le  roi  de  France  et  l'impératrice  de 
«  Russie,  sont  disposés  à  donner  les  mains  à  l'établis- 
«  sèment  du  Congrès  proposé;  mais  que,  ne  pouvant 
«  prendre  aucun  engagement  relatif  à  la  paix ,  que  con- 
«  jointement  avec  leurs  alliés,  il  est  nécessaire  qu'a- 
«  vaut  tout,  le  roi  d'Angleterre  et  le  roi  de  Prusse  fas- 
«  sent  parvenir  leur  invitation  singulièrement  au  roi  de 
«  Suède  et  au  roi  de  Pologne,  électeur  de  Saxe,  Ics- 
«  quels  doivent  être  invités  au  futur  Congrès.  » 

Cela  est  dans  une  déclaration  présentée  aux  États 


256  JOURNAL   DE   BARBIER. 

généraux ,  par  l'ambassadeur  de  l'impératrice  reine  de 
Hongrie. 

Et  dans  un  article  de  La  Haye,  il  est  dit  que  l'ambas- 
sadeur de  Prusse  a  déclaré  aux  députés  des  Étals,  que 
le  Roi  acceptoit  volontiers  la  ville  de  Breda  pom^  la 
tenue  d'un  Congrès. 

Suivant  ce  que  dessus,  il  paroît  que  c'est  la  paix 
entre  le  roi  de  France  et  l'Angleterre  qui  sera  la  plus 
prochaine,  et  que  ce  sera  l'objet  des  prières  de  quarante 
heures;  c'est  aussi  la  plus  intéressante  par  rapport  à  la 
navigation  et  au  commerce. 

n  est  dit  encore  dans  cette  gazette,  article  de  Londres 
du  10  de  ce  mois,  que  le  prétendu  comte  de  Saint- 
Germain  y  a  été  arrêté  et  confié  à  la  garde  d'un  messa- 
ger d'État. 

La  comédie  des  Philosophes ,  de  M.  Palissot,  a  eu 
quinze  représentations,  ce  qui  aura  valu  de  l'argent  à 
l'auteur  qui  en  avoit  besoin.  Il  a  vendu  sa  pièce  à  Du- 
chesne,  imprimeur,  deux  mille  livres.  Elle  se  vend 
trente  sols  et  le  libraire  gagnera  encore  beaucoup.  Il  a 
paru  déjà  plusieurs  petites  brochures  contre  cette  piècf^. 
La  meilleure  est  une  préface,  sous  le  nom  de  Visions  de 
M.  Palissot.  C'esi  l'apparition  d'une  femme  qui  lui  con- 
seille de  faire  la  comédie  des  philosophes,  qui  lui  pré- 
dit ce  qui  arrivera  et  tout  ce  qu'on  dira  contre  lui,  sur 
ses  mœurs  et  sur  ce  qu'il  a  fait  de  mal ,  et  qui  se  décou- 
vrira à  la  fm  à  lui  pour  être  la  dévotion.  Cette  bro- 
chure est  écrite  à  merveille  el  de  la  plus  fine  malignité; 
mais  le  portrait  de  la  dévotion  pourroit  être  dangereux 
pour  l'auteur.  On  sait  depuis  longtemps  que  les  enne- 
mis de  l'Encyclopédie  et  des  philosophes  sont  les  jésuites 
et  la  haute  tour. 

Il  n'y  a  point  eu  de  prières  de  quarante  heures  pour 
la  paix!i  comme  l'on  disoit;  mais  le  Roi  a  écrit,  le  12  mai, 
à  M.  l'archcvôquc  de  Paris,  à  l'eflet  d'ordonner  des 
prières  particulières  dans  toutes  les  églises ,  pour  que 


JUIN   17  GO.  257 

Dieu  répande,  sa  bénédiction  sur  ses  armes,  dans  la  né- 
cessité où  il  est  de  faire  de  nouveaux  eiïorts,  pour  déter- 
miner les  puissances  avec  qui  il  est  en  guerre  à  concou- 
rir au  rétablissement  d'une  paixdurable.  En  conséquence, 
M.  l'arcbevêquc  de  Paris  a  donné  un  assez  long  mande- 
ment, le  29  mai,  par  lequel  il  a  ordonné  un  salut  so- 
lennel avec  plusieurs  prières,  entre  autres  des  oraisons 
pour  la  paix  et  une  prière  à  toutes  les  messes,  jusqu'à  la 
fin  de  la  campagne  pro  rege  et  ejus  cxercitu. 

Juin. 

Libraire  emprisonné.  —  L'abbô  Morellet  est  rois  à  la  Bastille.  —  Le  Parle- 
ment (le  Rouen  refuse  d'enroglstrcr  une  déclaration  Ju  Roi.  —  Situation 
'àclieuse  du  duc  de  Bourgogne.  — On  parle  toujours  de  paix  avec  l'Angle- 
terre.—  Nouvelles  militaires  do  l'Allemagne.  —  Le  Roi  tient  toujours  les 
sceaux.  —  Asscmblccs  du  Parlement  sur  divers  objets.  —  Conférences  da 
Roi  avec  le  premier  président  Mole.  —  Le  Roi  persiste  à  maintenir  l'exil 
du  Parlement  de  Besançon.  —  Suite  de  l'union  des  Parlements  de  France. 
—  Grand-Conse  1  à  Versailles, 

On  a  arrêté  et  mis  en  prison  un  libraire  du  Palais- 
Royal,  qui  vendoit  la  petite  brochure  des  Visions  de 
Palissot,  laquelle  est  coupée  par  des  alinéa,  qui  com- 
mencent tous  par  et  :  et  l'on  dira  que  vous  mettiez  à 
profit  votre  femme ,  et  que  vous  l'aviez  fait  enfermer 
dans  un  couvent  quand  elle  ne  vous  étoit  plus  utile, 
ainsi  des  autres  et. 

Ce  libraire,  pour  avoir  sa  liberté,  a  été  obligé  de 
nommer  l'auteur,  qui  est  ral)bé  Morellet  S  homme  d'un 

1.  Morellet  ^.Vndrc),  de  l'Académie  française,  né  à  Lyon  en  1T27, d'un  mar- 
chand papetier,  mort  le  12  janvier  IStO.  Palissot  venait  de  faire  jouer  sa  comé- 
die des  Philosophes  :  il  y  désignait  plusieurs  amis  de  Morellet  avec  la  licence 
et  Peffronterie  d'Aristophane.  Ce  fut  pour  les  venger  que  ce  dernier  écrivit  la 
préface  des  Philosophes,  ou  Vision  de  Charles  Palissot,  —  plaisanterie 
assez  mordante  qui  réussit  beaucoup.  Mais  Tabbé  Morellet  avait  eu  rimpru- 
dence  d'y  jeter  un  trait  un  peu  vif  contre  la  princesse  de  Robecq,  connue 
par  sou  aversion  contre  les  philosophes.  Le  pamphlet  parvint  à  cette  dame 
comme  envoyé  de  la  part  de  l'auteur.  C'était  une  perfidie  de  Palissot. 
Madame  de  Hobecq  demanda  vengeance  au  duc  de  Choiseul,  et  l'auteur  fut 
mis  à  la  Bastille;  il  y  resta  deux  mois.  Ce  fut  au  crédit  de  la  maréchale  de 
Luxembourg,  et  surtout  au  zcle  de  J.-J.  Rousseau,  qui  la  fit  agir,  qu'il  fut  eu 
grande  partie  redevable  de  sa  liberté.  [Biogr.  universelle,  de  Michaud.) 

22. 


258  JOURNAL   DE   BARBIER. 

génie  supérieur,  qui  n'a  que  trente-cinq  ans,  et  qui  a 
fait  dans  V Encyclopédie  de  très-grands  articles  de  théo- 
logie, comme /b«,  fils  de  Dieu,  fatalité.  Il  est  même  sur- 
prenant que  cet  homme  profond,  qui  a  fait  des  articles 
aussi  sérieux,  ait  pu  faire,  avec  autant  de  délicatesse,  un 
ouvrage  de  pure  plaisanterie ,  telles  que  les  Visions  de 
M.  Palissot,  sur  la  comédie,  pour  venger  un  peu  les 
écrivains  célèbres  de  VEncijclopédie, 

Or,  M.  l'abbé  Morellet  a  été  arrêté  et  est  actuellement 
à  la  Bastille  pour  ce  petit  ouvrage  ;  mais  on  dit  qu'il  a 
des  connaissances  très-décidées  pour  le  commerce ,  et 
qu'il  est  réclamé  vers  le  ministère,  par  MM.  les  inten- 
dants du  commerce,  comme  homme  très-utile;  en  sorte 
que  l'on  compte  qu'il  ne  restera  pas  longtemps  à  la  Bas- 
tille pour  pareille  misère. 

Autre  affaire.  Le  Parlement  de  Bouen  a  refusé  d'en- 
registrer la  déclaration  du  Roi,  pour  l'imposition  d'un 
troisième  vingtième  sur  les  fonds  immeubles,  laquelle 
a  été  acceptée  et  enregistrée  depuis  par  le  Parlement 
de  Paris,  pour  avoir  lieu  au  l^r  octobre  1759.  Le  Parle- 
ment avoit  fait  des  remontrances  au  Roi ,  tant  sur  l'ob- 
jet du  troisième  vingtième  que  sur  l'affaire  du  Parle- 
ment de  Besançon ,  dont  les  exilés  ne  sont  point  encore 
rappelés. 

On  dit  que  M.  le  chancelier  a  écrit  une  lettre  assez 
vive  au  Parlement  de  Rouen,  pour  qu'il  eût  à  obéir  et  à 
enregistrer  la  déclaration  du  Roi.  Sur  cette  lettre,  le 
Parlement  de  Rouen  s'est-assemblé  et  il  a  arrêté  que  les 
Chambres  resteroient  assemblées,  c'est-à-dire  cessation 
de  tout  service  jusqu'à  ce  qu'il  ait  plu  audit  seigneur  Roi 
de  répondre  à  leurs  remonliances,  tant  par  rapport  au 
troisième  vingtième  que  sur  l'affaire  du  Parlement  de 
Besançon.  Cette  résistance  est  extraordinaire.  On  verra 
ce  que  fera  le  ministère  à  ce  sujet. 

M.  le  duc  de  Bourgogne  n'est  pas  dans  une  bonne  si- 
t'ialion.  Il  y  avoit  même  pour  la  première  fois,  dans  la 


JUIN    1760.  259 

Gazette  de  France  de  samedi  14  de  ce  mois,  qu'il  avoit 
mal  passé  la  nuit,  et  qu'il  y  avoit  toux  et  agitation,  et  il 
soutient  toujours  cet  état  avec  fermeté. 

Ou  parle  toujours  de  paix  avec  l'Angleterre;  mais  il 
ne  paroît  aucune  disposition  conséquente.  Nous  leur 
prenons  des  vaisseaux  et  ils  nous  en  prennent;  mais  les 
papiers  anglois  regardent  avec  étonnement  que  leurs 
flottes  nombreuses  ne  protègent  pas  mieux  leur  com- 
merce. 

A  l'égard  de  l'Allemagne,  il  paroît  bien  de  l'inaction. 
L'impératrice  de  Russie  a  plus  de  cent  mille  hommes  du 
côté  de  la  Prusse  ;  la  reine  de  Hongrie  a  cent  mille 
hommes  de  troupes  en  campagne;  l'armée  de  l'Empire 
est  environ  de  trente  mille  hommes;  les  Suédois  ont 
douze  mille  hommes;  comment  le  roi  de  Prusse  pour- 
roit-il  garantir  ses  États  contre  de  pareilles  forces?  M.  le 
maréchal  duc  de  Broglie,  qui  est  à  Francfort,  a  sous  son 
commandement  plus  de  cent  vingt  mille  hommes,  et  est 
supérieur  au  prince  Ferdinand,  qui  n'a  pas  quatre-vingt 
mille  hommes  de  troupes  de  Hanovre,  de  Prusse  et  d'An- 
gleterre; cependant  M.  le  maréchal  de  Broglie  ne  paroît 
faire  aucune  tentative. 

Le  Roi  tient  toujours  le  sceau  à  son  ordinaire.  On  ne 
parle  plus  de  faire  un  garde  des  sceaux;  le  public  ne 
songe  plus  à  cela. 

Le  Roi  n'est  pas  trois  jours  à  Versailles  dans  la  se- 
maine. Il  se  dissipe  en  chassant,  par  des  voyages  à  Saint- 
Hubert,  h  Choisy  ou  à  Bellevue.  H  y  a  ordinairement 
trois  dames  et  dix- sept  ou  vingt  seigneurs  de  ces 
voyages. 

H  y  a  eu,  le  mardi  17  de  ce  mois,  assemblées  des 
Chambres  au  Parlement,  par  rapport  à  des  prétentions 
des  substituts  de  M.  le  procureur  général  contre  mes- 
sieurs les  avocats  généraux,  pour  fonctions  du  i»arquet. 

Il  y  aura  aussi  d'autres  assemblées,  soit  pour  l'alTaire 
du  Parlement  de  Besançon,  soit  pour  des  droits  perçus 


260  JOURNAL   DE   BAUniER. 

et  levés  dans  la  ville  de  Beaiifort-aii-Maine,  en  quoi 
M.  le  procureur  général  se  trouve  un  peu  compromis 
avec  le  Parlement.  Il  faut  attendre  l'issue  de  ces  asscm- 
Liées. 

Le  premier  président  a  été  à  Versailles  pour  demander 
au  lîoi  sa  réponse  sur  les  dernières  remontrances  du 
Parlement  au  sujet  du  Parlement  de  Besançon.  Le  Pioi 
a  donné  jour  à  M.  le  premier  président,  à  vendredi  26 
de  ce  mois  de  juin. 

Du  vendredi  26,  le  Pioi  a  parlé  deux  fois  en  particu- 
lier dans  son  cabinet  avec  M.  le  premier  président,  et, 
dans  l'intervalle,  le  Roi  conféroit  avec  M.  le  Dauphin, 
M.  le  chancelier  et  M.  le  comte  de  Saint-Florentin,  mi- 
nistre, pour  déterminer  sa  réponse;  et,  enfin,  a  dit  à 
M.  le  premier  président  que,  sur  l'examen  qu'il  avait 
l'ait  des  remontrances  sxu^  l'affaire  de  Besançon,  dont  il 
s'étoit  réservé  la  conncfissance  à  lui-même,  ce  qui  dure 
depuis  longtemps,  il  n'avoit  rien  trouvé  qui  ait  pu  le 
faire  changer  du  parti  qu'il  avoit  pris.  11  avoit  dit,  il  y 
a  déjà  longtemps  au  Parlement,  qu'il  se  mêloit  d'une 
affaire  qui  ne  le  regardoit  pas,  et  que  le  Parlement  do 
Besançon  lui  avoit  manqué  dans  l'obéissance  qu'il  lui 
doit,  ayant  refusé  d'enregistrer  ce  qu'il  lui  avoit  envoyé. 
Presque  la  moitié  des  membres  du  Parlement  de  Besan- 
çon est  exilée;  ainsi,  le  Roi  faisoit  entendre,  par  sa  der- 
nière réponse,  qu'il  persisloit  dans  la  punition  qu'il  leur 
avoit  imposée. 

La  nuit  du  samedi  27,  le  Roi  a  écrit,  dit-on,  lui-même 
une  lettre  à  M.  le  premier  président,  par  laquelle  il  lui 
a  mandé  qu'il  songeoit  essentiellement  à  l'affaire  du 
Parlement  de  Besançon,  et  qu'il  étoil  dans  la  disposition 
de  réunir  les  membres  de  cette  compagnie,  qu'il  pouvoit 
en  assurer  le  Parlement. 

Du  ?amedi  27,  assemblée  des  Chambres.  M.  le  premier 
président  a  rendu  compte  de  la  réponse  du  Roi  du  ven- 
dredi 26,  de  laquelle  il  a  été  fait  registre  à  l'égard  de  la 


JUIN  1760.  261 

Icllrc  parliculière  du  Roi,  que  M.  le  premier  président 
n'a  point  lue,  et  du  contenu  de  laquelle  il  a  seulement 
rendu  compte,  ainsi  qu'il  l'a  jugé  à  propos.  On  en  n'a 
point  fait  registre. 

L'assemblée  s'est  passée  assez  vivement.  On  a  nommé 
des  commissaires  pour  travailler  sur  la  réponse  du  Roi 
par  rapport  aux  anciennes  et  dernières  remontrances  du 
Parlement  à  ce  sujet,  et  il  a  été  arrêté  qu'il  seroit  fait 
en  conséquence  une  députation  au  Roi. 

Il  s'agit  toujours  de  ce  système  important  d'union  des 
Parlements  et  d'un  seul  Parlement  de  France  en  diffé- 
rentes classes.  Il  y  a  environ  cinq  ou  six  mois  que  le 
Parlement  de  Besançon  a  été  divisé  presque  moitié  par 
moitié;  celle  qui  resta  attachée  à  M.  de  Boynes,  premier 
président  et  intendant  de  la  province,  veut  bien  rendre 
la  justice;  mais  comme  l'autre  moitié  a  été  exilée,  les 
avocats  et  autres  officiers  sont  du  parti  des  exilés  et  ne 
se  prêtent  pas  à  l'expédition  des  affaires,  ce  qui  est  très- 
préjudiciable  à  celle  province.  On  a  mandé  en  Cour  deux 
des  membres  qui  sont  restés  au  Parlement  et  deux  de 
ceux  qui  éloicnt  exilés,  et  comme  on  n'a  point  été  con- 
tent de  leur  opiniâlrelc,  on  a  renvoyé  à  Besançon  les 
deux  officiers  du  Parlement  actuel,  et  l'on  a  gardé  à  la 
suite  de  la  Cour  les  deux  officiers  exilés,  qui  sont  punis 
par  ce  séjour  coûteux  et  ennuyeux,  sans  avoir  eu  aucune 
réponsû  jusqu'ici  de  façon  ni  d'autre. 

C'est  en  cet  état  que  le  Roi  a  tenu  un  Conseil  à  Ver- 
sailles, dans  lequel  les  avis  ont  été  partagés  sur  le  parti 
que  l'on  prcndroit  par  rapport  aux  exilés,  et  dans  lequel 
on  dit  que  M.  le  maréchal  de  Belle-Isle  a  fort  insisté 
pour  abattre  les  Parlements  au  sujet  de  leur  union  et  du 
système  d'un  seul  Parlement  en  France,  prétention  en 
cITel  qui  pourioit  avoir  des  suites  et  des  conséquences 
très-dangereuses  pour  le  gouvernement. 

C'est  à  l'occasion  du  partage  des  ministres  dans  le 
Conseil  que  le  Roi  s'est  déterminé  à  se  réserver  à  lui 


262  JOURNAL   DE   BARBIER. 

seul  la  connoissance  de  cette  affaire,  et  c'est  d'après  cela 
que  le  Parlement  de  Paris  a  fait  de  nouvelles  remon- 
trances au  P»oi,  et  qu'il  a  chargé  M.  le  premier  président 
d'aller  en  demander  la  réponse  à  Sa  Majesté. 

La  conduite  du  Roi,  dans  les  conférences  avec  M.  le 
premier  président,  le  vendredi  26  juin,  celles  qu'il  a  eues 
en  même  temps  avec  M.  le  Dauphin,  M.  le  chancelier  et 
M.  le  comte  de  Saint-Florentin,  qui,  comme  ministre  de 
Paris,  a  le  Parlement  dans  son  département,  et  la  lettre 
qu'il  a  écrite  le  vendredi  au  soir  à  M.  le  premier  prési- 
dent, font  connoître  son  irrésolution,  et  que  jusqu'ici 
on  n'a  point  songé  à  partir  d'un  principe  fixe  et  certain 
pour  terminer  celte  affaire  et  pour  maintenir  l'autorité 
royale,  au  lieu  que  les  Parlements  suivent  toujours  leur 
objet  sur  les  principes  qu'ils  ont  établis  par  leurs  re- 
montrances. 

Les  commissaires  nommés  par  les  Chambres  assem- 
blées ont  travaillé,  samedi  27,  chez  M.  le  premier  pré- 
sident, et  ont  rédigé  différents  articles  que  l'on  a  com- 
muniqués ensuite  aux  trois  Chambres  des  Enquêtes. 
Mais  comme  ces  plans  n'ont  pas  paru  satisfaisants,  il 
n'y  a  point  eu  d'assemblée  des  Chambres  lundi  30  juin, 
comme  elle  avoit  été  indiquée,  et  les  commissaires  doi- 
vent travailler  de  nouveau,  aujourd'hui  30  après  midi, 
chez  M.  le  premier  président  pour  diriger  d'autres  ar- 
rangements et  exécuter  la  députation  qui  a  été  ordonnée, 
après  le  rapport  qui  en  sera  fait  à  la  première  assem- 
blée. 

On  entend  que  toutes  ces  assemblées  et  ce  travail  par- 
ticulier des  meilleures  têtes  du  Parlement  dérangent 
l'expédition  des  grandes  affaires. 


Juillet. 


Le  Parlement  prend  jour  avec  le  Roi  pour  une  (jranile  députation.  —  Résis- 
tance opiniâtre  du  Parlement  de  liouen.  —  Uéfaile  des  Prussiens  près  de 
Landshut.  —  Avantages  remportés  par  le  maréchal  de  Broglie.  —  Nouvelles 
diverses.  —  Le  Uoi  reçoit  la  grande  députation  du  Parlement.  —  Il  lui 


JUILLET    IG70.  2G3 

fait  une  réponse  si'vère.  —  Le  Parlement  décide  qu'il  sera  fait  J'iti'ratives 
représentations.  —  On  craint  que  le  Parlement  ne  suive  la  voie  de  la  vio- 
lence. —  M.  de  La  Roche-Aimon ,  grand  aumônier  de  France.  —  Le  Par- 
lement de  Rouen  est  mandé  à  Versailles.  —  Bataille  de  Corbacli  ;  le  ré- 
giment de  Navarre  y  fait  merveilles.  —  Les  Chambres  des  Comptes  et  des 
Aides  de  Caen.  —  Affaire  du  Parlement  de  Rouen.  —  Remontrances  de 
ce  Parlement.  —  Un  détachement  de  l'armée  du  duc  de  Broglie  est  surpris 
par  l'ennemi.  —  Mort  du  duc  de  Charolais  —  Le  duc  de  Luxembourg  est 
envoyé  en  mission  auprès  du  Parlement  de  Rouen.  —  Le  premier  président 
Hue  de  Miroménil.  — La  députation  du  Parlement  de  Rouen  est  reçue  à 
Versailles. 

Les  gens  du  Roi  ont  été  chargés  de  demander  an  Roi 
le  jour  qu'il  voudroit  bien  recevoir  la  grande  députa- 
lion,  qui  sera  composée  de  trente-deux  personnes,  tant 
de  la  Grand'Chambre  que  des  Enquêtes  et  Requêtes  et 
des  gens  du  Roi,  et  le  Roi  a  indiqué  le  jour  pour  samedi 
12  juillet. 

Il  a  fallu  arranger  ce  jour,  car  le  Roi  fait  toutes  les 
semaines  un  ou  deux  voyages,  soit  à  Saint-Hubert,  soit 
à  Choisy  et  à  Bellevue,  et  le  tout  pour  chasser.  Cotte 
cérémonie  de  députation  doit  bien  lui  déplaire,  comme 
aussi  ces  voyages  si  fréquents  indisposent  le  public  dans 
les  circonstances  critiques  où  l'on  est,  et  pour  la  dépense 
qu'ils  causent  y  ayant  toujours  au  moins  vingt  maîtres. 

Ce  n'est  pas  le  tout  que  cette  affaire  avec  le  Parle- 
ment de  Paris  pour  celui  de  Besançon.  Il  y  a  de  grands 
mouvements  au  Parlement  de  Normandie,  par  rapport 
au  troisième  vingtième  qu'il  ne  veut  point  absolument 
recevoir  ni  enregistrer.  Le  ministère  lui  a  adressé  des 
lettres  de  jussion  du  Roi.  On  dit  que  ce  Parlement  les  a 
renvoyées  sans  vouloir  les  lire. 

On  dit  de  plus,  aujourd'hui  8  juillet,  que  le  Parle- 
ment de  Rouen  a  décrété  de  prise  do  corps  M.  Feydeau 
do  Brou,  intendant  de  Rouen,  et  d'assigné  pour  être  ouïs 
les  inlondanis  de  Caen  et  d'Alençon.  Si  cela  est  vrai, 
l'autorité  du  Roi  est  absolument  compromise.  Quel  parti 
prendra-t-on  contre  ce  Parlement,  qui  a  la  province  de 
Normandie  pour  lui,  pendant  que  les  Anglois  sont  à 


264  JOURiN'AL   DE  BARBIER. 

portée  de  faire  des  descentes  sur  les  côtes  de  Norman- 
die? Le  Parlement  de  Rouen,  dans  les  remontrances,  o 
non-seulement  fait  entendre  que  la  province  n'cloit  pa? 
en  état  de  supporter  ce  troisième  vingtième;  mais  il  a 
démontré  que  la  province  fournissoit  au  Roi ,  par  an , 
une  somme  très-considérable,  dont  il  ne  rentroit  pas  la 
moitié  dans  les  coffres  du  Roi,  et  il  a  offert  de  fournir 
au  Roi  une  somme  plus  forte  que  celle  dont  l'État  pro- 
fite réellement,  et  cela  sans  frais  de  régie.  Voilà  ce  qui 
indispose,  parce  que  l'on  est  dans  la  prévention  que  le 
Roi  ou  l'État  sont  volés  par  nombre  de  personnes  de  la 
Cour. 

On  dit  que  les  Parlements  de  Bordeaux,  de  Metz,  d'Aix 
en  Provence  et  autres,  refusent  pareillement  d'enre- 
gistrer ce  troisième  vingtième,  quoiqu'il  soit  enregistré 
dans  le  Parlement  de  Paris.  Cela  fait  voir,  en  même 
temps,  que  les  dilTérenls  Parlements  se  sont  unis  à  celui 
de  Paris,  quand  il  a  été  question  du  spirituel,  du  clergé 
et  de  la  constitution  Unigenilus,  parce  que  les  querelles 
de  religion  remuent  partout  les  esprits  ;  mais  que,  par 
rapport  au  temporel,  chaque  Parlement  veut  user  de 
ses  prétendus  droits  dans  son  territoire  sans  suivre  les 
dispositions  du  Parlement  de  Paris,  ce  qui  attaque  l'au- 
torité royale  qui  doit  être  une  et  égale  dans  tout  le 
royaume. 

On  dit,  à  présent,  que  la  nouvelle  dos  décrets  de  prise 
de  corps  et  d'assigné  pour  être  ouïs  contre  les  trois 
intendants  de  la  province  de  Normandie,  n'est  pas  véri- 
table. Par  les  lettres  de  jussion,  le  Parlement  de  Rouen 
n'a  point  obéi ,  et  il  a  donné  d'itératives  remontrances 
qui  sont  très-fortes;  il  y  est  parlé  de  tous  les  impôts  en 
général,  aides,  gabelles,  contrôle,  et  on  est  entré  dans 
les  détails,  pour  faire  connoitre  les  abus  et  les  vexations 
sur  le  peuple  dans  les  perceptions  de  ces  impôts.  Ces  re- 
montrances ,  qui  sont  très-frappantes ,  sont  rapportées 
par  extrait  dans  la  Gazelle  de  Hollande. 


JUILLET    1760.  265 

Dans  la  Gazette  de  France  du  12,  il  y  a  le  détail  d'une 
grande  action  qu'il  y  a  eu  en  Allemagne,  contre  Landshut, 
le  23  juin,  entre  le  baron  de  Laudon,  général  autrichien, 
et  les  troupes  du  roi  de  Prusse,  au  nombre  de  vingt 
mille  hommes  environ ,  commandées  par  le  général 
Fouquet\  Les  troupes  prussiennes  ont  été  entièrement 
défaites,  le  général  Fouquet  et  autres  généraux  pris  pri- 
sonniers, neuf  mille  prisonniers,  beaucoup  de  tués.  Il 
ne  s'est  sauvé  de  cette  armée  prussienne  que  deux  ou 
trois  cents  hommes;  bagages,  munitions  pris  en  consé- 
quence. Voilà  un  bon  commencement  de  campagne  du 
côté  de  la  reine  de  Hongrie.  Les  Russes,  qui  ont  cent 
mille  hommes,  les  Suédois,  l'armée  de  l'Empire,  le  ma- 
réchal Dawn,  qui  est  le  général  en  chef  de  la  reine  de 
Hongrie,  tout  est  en  mouvement. 

M.  le  maréchal  de  Broglie,  dans  la  Westphalie,  a  fait 
une  marche  extraordinaire  ;  il  s'est  fort  avancé.  Le  prince 
Ferdinand  de  Brunswick  a  été  obligé  de  se  reculer,  et 
nos  troupes  légères,  dans  des  escarmouches,  ont  eu  des 
avantages;  cela  paroît  bien  commencer  ainsi  de  notre 
part. 

11  est  dit  dans  cette  gazette  :  r  que  le  prince  Ferdi- 
nand avoit  eu  ordre,  apparemment  du  roi  de  Prusse,  de 
faire  enlever  le  landgrave  de  Hessc-Cassel  et  de  le  faire 
conduire  dans  la  ville  de  Stade.  Ce  procédé  paroît  vio- 
lent; 2°  que  la  princesse  de  Brésil,  fille  aînée  du  roi  de 
Portugal,  a  été  mariée,  le  6  juin,  avec  l'infant  don  K'dre, 

1.  Le  général  baron  de  La  Molhe-Fouquet,  réfugié  protestant  en  Prusse, 
issu  d'une  des  plus  anciennes  familles  de  Normandie,  fut  défait  par  les  Autri- 
chiens à  Landàhut,  le  20  juin  1760.  Il  tint  tète  avec  8,000  Prussiens  au 
général  Laudon,  qui  avait  sous  ses  ordres  28,000  tionimes,  rangea  ses  troupes 
en  bataillon  carré,  et  après  avoir  consommé  toute  sa  poudre,  il  continua  de 
combattre  à  l'arme  blanche,  repoussa  pendant  huit  heures  les  attaques  fu- 
rieuses de  la  cavalerie  ennemie  et  succomba  enfin  sous  le  nombre,  o  Cette 
belle  action,  dit  Frédéric  U,  ne  peut  être  comparée  qu'à  celle  de  Léouidas 
et  des  Grecs  qui  défendirent  les  Tbermopjles  ,  et  qui  curent  un  sort  à  per 
près  semblable.  .  Cii.  Wtiss,  llhl.  des  réfugiés  proloslanls  de  France. 
Paris,  l8o3,  in-18,  t.  i,  p.   :00. 

VII.  23 


2GG  JOIH'.NAL   DE   DARBIER. 

oncle  de  cette  princesse  et  frère  du  Roi.  C'est  le  droit 
des  princesses,  présomptives  héritières  de  la  couronne 
en  Portugal,  de  pouvoir  être  reine  en  épousant  le  pre- 
mier prince  du  sang;  3°  que  le  roi  de  Portugal  a  fait 
arrêter  à  Lisbonne  le  nonce  du  pape,  qui  a  été  conduit, 
sous  bonne  escorte ,  sur  la  frontière  du  royaume,  avec 
défenses  de  rentrer  en  Portugal.  11  est  dit,  en  même 
temps,  qu'on  ignore  la  raison  d'une  action  aussi  vive. 
On  pourroit  présumer  que  les  jésuites  ont  quelque  part 
dans  cette  politique  secrète;  tôt  ou  lard,  le  Roi  et  son 
premier  ministre  se  repentiront  de  tout  ce  qui  a  été 
fait  à  leur  égard.  La  Cour  de  Rome  apparemment  les 
soutient. 

Madame  la  princesse  de  Robecq-Montmorency,  Luxem- 
bourg par  elle  et  par  son  mari,  est  morte  du  {)oumon  à 
trente-deux  ans.  L'abbé  Morellet,  qui  est  à  la  Rastille 
pour  avoir  mal  parlé  d'elle  dans  les  Visions  de  Palissot  ', 
en  sortira  apparemment  dans  peu. 

De  samedi  12  juillet,  le  Roi  a  reçu  la  grande  députa- 
tion  du  Parlement  composée  de  trente-deux  magistrats, 
cérémonie  qui  ne  Tanuise  guère,  pour  entendre  la  ré- 
ponse de  Sa  Majesté  à  leurs  dernières  remontrances. 

RÉPONSE   DU   ROI. 

«  J'ai  déterminé  le  jour  où  je  rappellerai  les  membres 
«  du  Parlement  de  Resançon  que  j'ai  éloignés.  Vous 
«  m'avez  assez  parlé  de  cette  aflaire;  vos  représenta- 
«  tions,  quelque  vives  qu'elles  soient,  ne  me  feront  pas 
«  changer.  Je  ne  veux  plus  que  l'on  m'en  parle  et  je 
«  compte  que  vous  m 'obéirez. 

et  La  soumission  des  exilés  peut  seule  me  déterminer 
«  à  les  rappeler  sur-le-champ.  » 

Cette  réponse  a  couru  dimanche  dans  Paris  ;  on  disoit 

1.  Anne-Marie  Maurice,  fille  de  Charles-François-Frédéric  de  Montmo- 
rency-Luxembourg, pair  et  maréchal  de  France,  avait  épousé,  le  26  février 
1743,  Anne-Louis-Alexandre  de  Montmorency,  prince  de  Robecq,  grand 
d'Espagne  de  première  classe,  maréchal  de  camp.  De  La  VrLi.EGiitE. 


JUILLET    J7G0.  267 

généralement  qu'elle  étoit  dnre  et  que  le  Parlement 
n'en  étoit  pas  content.  On  craignoit  même  que  le  résultat 
fût  que  les  Chambres  resleroient  assemblées  jusqu'au 
retour  des  exilés,  c'est-à-dire  cessation  du  service  dans 
le  temps  du  plus  grand  travail. 

Du  lundi  14,  assemblée  des  Chambres  après  les  au- 
diences de  laGrand'Chambre;  les  évêqurs  s'étoient  déjà 
assemblés  en  particulier  dans  les  Chambres.  L'assem- 
blée générale  n'a  pas  été  longue;  il  a  été  arrêté  de  faire 
d'itératives  représentations,  et  il  a  été  nommé  des  com- 
missaires pour  en  rédiger  les  objets,  qui  sont  toujours 
les  mêmes  rédigées  d'une  autre  façon. 

Si  cela  n'étoit  fait  que  pour  no  pas  avoir  le  dernier,  les 
commissaires  allongeroient  leur  besogne;  il  faudroit  as- 
sembler les  Chambres  pour  l'approuver;  les  gens  du  Roi 
chargés  de  demander  un  jour  au  Roi,  l'indication  de  ce 
jour,  très-retardé  à  cause  des  fréquents  voyages  du  Roi, 
on  gagncroit  ainsi  la  fin  du  mois  d'août,  et  le  public 
n'en  souffiiroil  pas  pour  les  affaires;  mais  le  Roi  part 
pour  Saint-Hubert  et  n'en  doit  revenir  que  vendredi 
prochain,  18  de  ce  mois.  Or,  si  les  représentations  sont 
toutes  prêtes  à  son  retour,  que,  samedi  19,  les  gens  du 
Roi  aillent  demander  jour,  et  que  le  Roi  leur  dise 
qu'ayant  défendu  de  lui  parler  davantage  de  cette  affaire 
par  sa  dernière  réponse,  il  ne  veut  plus  recevoir  de 
représentations  ni  de  députation,  le  Parlement,  pour 
suivre  son  système,  prendra  peut-être  un  parti  violent, 
c'est  ce  qui  est  à  craindre. 

Le  dimanche  13  juillet,  le  Roi  a  donné  la  place  de 
grand  aumônier  de  France,  vacante  depuis  la  mort  de 
M.  le  cardinal  de  La  Rochefoucault,  à  M.  de  La  Roche- 
Aimon,  archevêque  de  Narbonne  et  commandeur  des 
ordres  du  Hoi,  et  président  de  l'assemblée  du  clergé,  en 
considération  de  ce  que  cette  assemblée,  qui  vient  de 
finir,  s'est  passée  au  contentement  du  Roi,  tant  par 
rapport  au  subside  ou  don  gratuit  accordé  au  Roi,  que 


268  JOURNAL   DE   BARBIER. 

pour  la  modération  qu'il  y  a  eu  au  sujet  des  disputes  de 
l'Église  et  du  consentement  donné  par  le  clergé  au  der- 
nier bref  du  pape.  Pour  maintenir  le  silence  et  la  paix, 
M.  l'évéque  d'Orléans,  ministre  de  la  feuille  des  béné- 
fices, va  travailler  à  présent  à  la  distribution  des  ab- 
bayes, aux  bénéfices  vacants,  pour  récompenser  les 
autres  membres  de  l'assemblée  du  clergé;  s'il  y  avoit 
des  grâces  et  des  revenus  à  donner,  de  même  aux  mem- 
bres des  Parlements,  on  les  réduiroit  plus  aisément  à 
l'obéissance  aux  volontés  du  souverain. 

Le  Parlement  de  Rouen  a  ordre  de  se  rendre  à  Ver- 
sailles, par  députés  s'entend,  le  29  de  ce  mois  de  juillet, 
pour  rendre  compte  à  la  Cour  de  sa  conduite,  apparem- 
ment au  sujet  des  dernières  remontrances  de  ce  Parle- 
ment, qui  sont  très-fortes  contre  le  gouvernement  et  qui 
sont  publiques. 

Du  lundi  14  de  ce  mois,  à  onze  beures  du  soir,  M.  le 
marquis  du  Cbâtelel  \  brigadier  des  armées  du  Roi  et 
colonel  du  régiment  de  Navarre,  de  la  maison  de  Lor- 
raine, est  arrivé  de  l'armée  de  M.  le  marécbal  de  Broglie, 
apporter  au  Roi  la  nouvelle  d'une  action  ^  où  nos  troupes 
ont  remporté  la  victoire  sur  celles  du  prince  Ferdinand 
de  Brunswick  et  sur  les  Anglois  qui  éloient  dans  son 
armée.  Cette  nouvelle  s'est  répandue  bier,  mais  on  n'en 
sait  point  encore  les  détails,  qui  ne  peuvent  être  ap- 
portés que  par  de  nouveaux  courriers.  On  dit  seulement 
que  ce  n'est  point  une  action  générale;  combat  simple- 
ment d'infanterie,  la  baïonnette  au  bout  du  fusil.  Le 
régiment  de  Navarre  y  a  fait  des  merveilles.  Indépen- 
damment de  plus  ou  de  moins  de  détails,  le  champ  de 
bataille,  la  prise  des  équipages  et  magasins,  la  fuite  et 
retraite  de  l'ennemi,  sont  toujours  un  très-grand  avan- 
tage au  commencement  d'une  campagne. 

1.  C'était  le  mari  de  la  femme  célèbre  qui  a  iuspiré  à  Voltaire  une  si  vive 
affection. 

2.  La  bataille  de  Corbach. 


JUILLET    1760.  260 

Le  fait  est  que  le  prince  héréditaire  de  Brunswick,  qui 
môme  a  été  blessé,  voiiloil  venir  s'emparer  du  poste  de 
Corbacli,  pour  empêcher  la  jonction  de  l'armée  du  ma- 
réchal de  Broglie  avec  celle  de  .M.  de  Saint-Germain; 
que  le  prince  a  perdu  dix  heures  de  marche;  que  M.  le 
maréchal  l'a  prévenu  par  une  marche  feinte  et  forcée, 
et  que  nos  troupes  se  sont  emparées  du  poste,  et  ont  fait 
reculer  le  prince  héréditaire;  et  le  régiment  de  Navarre, 
sans  tirer  un  coup  de  fusil,  a  enlevé,  la  baïonnette  au 
bout  du  fusil,  une  batterie  de  dix  à  douze  pièces  de 
canon.  Les  troupes  légères  ont  suivi  l'armée  des  alliés, 
et,  du  côté  de  Cassel,  on  attend  l'événement  de  cet  avan- 
tage. L'activité  du  maréchal  de  Broglie  est  surprenante. 

L'affaire  du  Parlement  de  Rouen  fait  ici  beaucoup  de 
bruit  :  M.  le  duc  de  Luxembourg,  gouverneur  de  Nor- 
mandie, est  arrivé  !a  nuit  du  21  au  22  de  ce  mois.  On 
dit  que  c'est  pour  supprimer  ou  suspendre  la  Chambre 
des  Comptes  et  des  Aides  de  Caen ,  qui  a  fait  un  règle- 
ment sur  les  corvées  ordonnées  par  l'intendant.  On  dit 
aussi  que  M.  de  Chevert,  lieutenant  général  des  armées 
du  Roi,  doit  s'y  rendre  pour  commander  les  troupes  qui 
sont  dans  cette  province. 

Les  remontrances  du  Parlement  de  Rouen,  du  4  juil- 
let, sont  imprimées  et  se  vendent  dans  le  Palais,  à  Paris. 
Elles  sont  écrites  avec  toute  la  force  et  toute  l'éloquence 
possible,  fort  au-dessus  de  toutes  celles  du  Parlement 
de  Paris,  sur  l'unité  de  tous  les  Parlements  du  royaume, 
sur  la  constitution  du  gouvernement  françois  et  sur  les 
prétendues  lois  fondamentales  du  royaume  et  de  la  mo- 
narchie françoise.  Mais  au  fond  ce  n'est  qu'un  pompeux 
et  sublime  j^aliniatias  sur  le  droit  public,  pour  attribuer 
au  prétendu  Parlement  de  Fiance,  sous  prétexte  de  l'au- 
torité des  lois  primitives,  jusqu'à  une  supériorité  sur  le 
pouvoir  du  souverain,  ce  qui  ne  peut  faire  illusion  qu'aux 
gens  qui  ne  sont  pas  instruits  des  principes  d'une  mo- 
narchie et  dont  le  nombre  est  très-grand. 

23. 


270  JOURNAL   DE   BÂIU5IF.P,. 

Du  mardi  22,  assemblée  des  Chambres  à  Pans,  pour 
b're  les  itératives  représentations  du  Parlement,  rédi- 
gées par  les  commissaires,  au  sujet  de  la  réponse  du  Roi, 
du  12  juillet. 

11  s'agit  de  savoir  si  le  Roi  les  recevra.  Le  Roi  part 
aujoiu'd'hui  mercredi  23,  pour  Saint-Hubert,  jusqu'à 
lundi  au  soir,  28;  ainsi  on  ne  jieut  lui  aller  demander 
jour  à  Versailles  que  dans  la  semaine  prochaine. 

On  dit  aussi  que  madame  la  niarquise  de  Pompadour 
part  aujourd'hui  23,  pour  aller  prendre  possession  du 
marquisat  de  Ménars^,  qu'elle  a  acquis,  près  de  la  ville 
de  lilois,  pour  en  revenir  aussi  lundi  28.  C'est  une  longue 
absence  de  six  jours  pour  elle^. 

1.  Le  château  de  Ménars,  cité  pour  son  architecture  et  ses  magnifiques 
jardins,  est  situé  sur  la  rive  droite  de  la  Loire,  à  neuf  kilomètres  de  Blois. 
Cette  terre,  érigée  en  marquisat  en  1676,  pour  J.-J.  Charron,  président  au 
Parlement  de  Paris,  devint,  au  commencement  de  ce  siècle,  la  propriété  du 
maréchal  Victor,  duc  de  Bellune,  et  fut  acquise  plus  tard  par  le  prince  de 
Chiniay,  qui  y  fonda  un  collège  et  une  école  des  arts  et  métiers. 

De  La   Villegille. 

2 .  Nous  nous  trompons  peut-être  ;  mais  il  nous  semble  que  ces  mots  de  Bar- 
bier, au  sujet  de  madame  de  Pompadour  :  c'est  une  longue  absence  de  six 
jours  pour  elle,  en  disent  beaucoup  sur  cette  femme  célèbre.  Ne  semble-t-il 
pas  qu'il  faut  qu'elle  soit  là,  attachée  à  demeure,  pour  surveiller  toutes  les 
intrigues  de  la  Cour  et  ménager  son  influence?  On  a  peine  du  reste  à  se 
figurer  quels  incroyables  manèges  la  marquise  a  mis  en  jeu  pour  garder  l'a- 
mour du  maître  quand  elle  ètaiA  sa  favorite,  et  ménager  son  crédit  quand 
l'amitié,  née  de  l'habitude  et  du  prestige  de  sa  grâce,  avait  succédé  à  l'amour. 
Voici  une  anecdote,  empruntée  aux  Mémoires  de  madame  du  Hausset,  qui 
nous  en  apprend,  sur  l'ambition  de  la  marquise,  tout  autant  que  la  conver- 
sation avec  le  président  nous  en  a  appris  sur  la  portée  de  son  intelli- 
gcuce. 

«  J'avais  remarqué  que  madame  de  Pompadour,  depuis  plusieurs  jours,  se 
faisait  servir  du  chocolat  à  triple  vanille  et  ambré  à  son  déjeuner;  qu'elle 
mangeait  des  truffes  et  des  potages  au  céleri.  La  trouvant  fort  échauffée,  je 
lui  fis  un  jour  des  représentations  sur  son  régime,  qu'elle  eut  l'air  de  ne  pas 
écouter.  Alors  je  crus  devoir  parler  à  son  amie  la  duchesse  de  Brancas.  u  Je 
m'en  suis  aperçue,  me  dit-elle,  et  je  vais  lui  en  parler  devant  vous,  n  Effecti- 
vement, apiès  sa  toilette,  madame  de  Brancas  lui  fit  part  de  ses  craintes  sur 
sa  santé,  o  Je  viens  de  m'en  entretenir  avec  elle  (en  me  montrant),  dit  la  du- 
chesse, elle  est  de  mon  avis.  »  Madame  témoigna  un  peu  d'humeur  et  se  mit 
à  foudre  en  larmes.  J'allai  aussitôt  faire  fermer  la  porte,  et  revins  écouter. 


juilli:t  1700.  271 

Nous  avons  eu  une  mauvaise  fortune  à  l'annco  de 
Bioglie  :  un  détachement  de  quatre  à  cinq  mille  hom- 
mes de  troupes  légères,  en  avant,  commandées  par  un 
maréchal  de  camp  allemand,  et  peu  habile,  s'est  laissé 
surprendre  en  plein  jour,  de  manière  que  les  ennemis 
se  sont  jetés  sur  les  faisceaux  d'armes  ;  il  ne  s'est  sauvé 
personne,  tout  a  été  fait  prisonnier  et  peu  de  tués.  Cette 
nouvelle  est  très-désagréable  après  le  petit  avantage  que 
nous  avons  eu. 

M.  le  comte  de  Charolois,  prince  du  sang,  oncle  de 
M.  le  prince  de  Coudé,  est  mort  presque  subitement 
d'une  goutte  remontée,  à  dix  heures  du  soir,  dans  sa 
petite  maison,  barrière  Montmartre.  C'est  ce  prince 
dont  il  a  tant  été  parlé  pour  ses  violences.  Il  est  mort  à 
soixante  ans.  Le  Roi  prendra  le  deuil,  lundi  28,  pour 
douze  jours. 

C'est  le  29  ou  le  30  que  le  Roi  doit  recevoir  les  dé- 
putés du  Parlement  de  Rouen ,  pour  rendre  compte  de 
leur  conduite.  On  ne  sait  rien  de  positif  de  ce  qui  s'est 
passé  à  Rouen,  depuis  l'arrivée  de  M.  le  duc  de  Luxem- 

u  Ma  chère  amie,  dit  Madame  à  madame  de  Brancas,  je  suis  troublée  de  la 
crainte  de  perdre  le  cœur  du  Roi,  en  cessant  de  lui  être  agréable.  Les  hommes 
mettent,  comme  vous  pouvez  le  savoir,  beaucoup  de  prix  à  certaine  chose,  et 
j'ai  le  malheur  d'être  d'un  tempérament  très-froid.  J'ai  imaginé  de  prendre 
un  régime  un  peu  échauffant  pour  réparer  ce  défaut,  et  depuis  deux  jours  cet 

élixir  me  fait  du  bien d   Elle  pleura  encore,  et  dit  :  «  Vousne  savez  pas 

ce  qui  m'est  arrivé  il  y  a  huit  jours;  le  Roi,  sous  prétexte  qu'il  faisait  chaud, 
s'est  mis  sur  mou  canapé  et  y  a  passé  la  moitié  de  la  nuit;  il  se  dégoûtera  de 
moi  et  en  prendra  une  autre.  »  a  Vous  ne  l'éviterez  pas,  répondit  la  duchesse, 
en  suivant  votre  régime;  ce  régime  vous  tuera »  Ces  dames  s'embrassè- 
rent. Madame  recommanda  le  secret  à  madame  de  Brancas,  et  le  régime  fut 
abandonné. 

Peu  de  temps  après,  elle  me  dit  :  «  Le  Maître  est  plus  content  de  moi,  et 
c'est  depuis  que  j'en  ai  parlé  à  Quesnay  sans  lui  tout  dire.  Il  m'a  dit  que  pour 
avoir  ce  que  je  désire,  il  fallait  avoir  soin  de  se  bien  porter,  et  tâcher  de 
bien  digérer,  et  faire  l'exercice  pour  y  parvenir.  Je  crois  que  le  docteur  a 
raison,  et  je  me  sens  toute  autre.  J'adore  le  Roi  :  je  voudrais  lui  être  agréable. 
Mais  hélas!  quelquefois  il  me  trouve  plus  froide  qu'une  macreuse'.  >  Mé- 
moires de  madame  du  Hausset. 

*  Utscùu  B(juali<juc  ijue  1  on  dil  avuir  le  sani;  fiuid.         {Sole  de  madame  du  Havsscl-) 


272  JOURNAL   DE    UARIÎIDR. 

bourg.  H  y  a  apparence  qu'on  intercepte  les  lettres 
On  dit  que  M.  le  maréchal  duc  de  Luxembourg 
gouverneur  de  la  province  de  Normandie,  porteur  def 
ordres  du  Roi,  est  arrivé  à  Rouen,  avec  un  huissier  du 
Conseil,  pour  faire  bifier  sur  les  registres  l'arrêt  du  Par- 
lement de  Rouen,  au  sujet  du  troisième  vingtième,  et 
faire  mettre  sur  les  registres  l'arrêt  du  Conseil  qui  casse 
l'arrêt  du  Parlement. 

M.  le  duc  de  Luxembourg  a  demandé  une  assemblée 
des  Chambres,  dans  laquelle  il  a  notifié  à  messieurs  du 
Parlement,  les  ordres  du  Roi,  pour  délibérer  en  consé- 
quence. Au  lieu  de  délibérer,  tous  ces  messieurs  se  sont 
levés  et  se  sont  retirés. 

M.  le  duc  de  Luxembourg  a  présenté  une  lettre  de 
cachet  à  M.  Hue  de  Miroménil,  premier  président,  et 
une  autre  au  greffier,  pour  les  obliger  de  rester,  et  alors, 
il  a  fait  représenter  les  registres  sur  lesquels  l'huissier 
du  Conseil  a  fait  les  opérations,  pour  bilTcr  l'arrêt  du 
Parlement  et  pour  mettre  à  la  marge  l'arrêt  du  Conseil. 
On  dit  que  pendant  cette  besogne,  M.  de  Miroménil 
s'est  tenu  négligemment  assis  et  qu'il  a  tiré  de  sa  poche 
un  livre  qu'il  a  lu,  après  quoi  ayant  demandé  si  la  be- 
sogne étoit  faite,  il  a  dit  à  M.  de  Luxembourg  :  Je  n'ai 
pj^s  aiïaire  ici,  et  s'en  est  allé. 

L'après-midi,  le  Parlement  s'est  assemblé.  On  a  fait 
compliment  à  M.  de  Miroménil  de  la  contenance  qu'il 
avoit  tenue,  et  il  a  été  rendu  an  et,  par  lequel,  sans 
avoir  égard  à  l'arrêt  du  Conseil,  il  a  été  dit  que  le  pre- 
mier arrêt  du  Parlement  scroil  exécuté. 

Le  29  juillet,  M.  de  MiroméniP  et  les  autres  dé- 
puté||du  Parlement  de  Rouen  se  sont  rendus  à  Saint- 
Germain  pour  recevoir  les  ordres  du  Roi  ;  ils  étoicut  au 

1.  Miroménil  (Hue  de),  garde  des  sceaux,  né  eu  1723,  mort  en  1796, 
élait  président  du  Tarlement  de  Rouen  lors  des  persécutions  de  Maupeou 
contre  la  magistrature.  Maurcpas  lui  fit  confier  les  sceaux  en  1774.  Il  tra- 
vailla à  la  réintégration  des  Parlements  et  montra  en  toute  occasion  de  la  sa- 
gesse et  de  la  modération.  Douillet. 


AOUT    1760.  273 

nombre  de  douze  dans  trois  berlines  à  six  chevaux  de 
poste,  et  plus  de  trente  hommes  à  cheval  à  leur  suite. 

Le  30  juillet,  ils  ont  été  à  Versailles  et  ont  été  présen- 
tés au  Roi  qui  a  dit  à  M.  de  Miroménil,  premier  prési- 
dent, en  particulier,  qu'il  étoit  fort  mécontent  de  sa 
conduite ,  et  à  tous  les  députés  il  a  demandé  leurs  re- 
montrances qu'il  examineroit,  et  qu'ils  n'avoient  qu'à 
attendre  ses  volontés  :  ce  sont  leurs  remontrances  du 
4  juillet.  On  dit  que  tous  ces  députés  sont  entrés  dans 
le  cabinet  du  Roi,  et  qu'ils  en  sont  sortis  avec  un  air  d'ai- 
sance et  de  fermeté  qui  a  surpris. 

Après  quoi  le  Roi  est  parti  pour  un  petit  voyage  de 
Bellevuc  ou  de  Choisy. 

Août. 

Réponse  sévère  du  lioi  au  Parlement  de  Rouen.  —  Résistance  de  ce  Parle- 
ment. —  La  Normandie  parlementaire.  —  Le  Parlement  de  Paris  demande 
un  jour  au  Roi  pour  présenter  des  remontrances.  —  Les  conseillers  de 
Besançon  restés  à  leur  poste  sont  vivement  critiqués. — Ilsréclament  auprès 
du  Roi.  —  Mort  de  M.  Pelletier  de  Rosambo.  —  Arrêté  du  Parlement  de 
Rouen.  —  Lettre  adressée  au  Roi  par  le  Parleiiient  de  Rouen.  —  La  fermeté 
de  ce  Parlement  est  poussi'o  au  dernier  point.  —  Réfleiions  sur  les  chan- 
gements survenus  dans  le  gouvernement  français.  —  Lettres  de  jussioa 
adressées  au  Parlement  de  Rouen.  —  Un  abbé  forcé  de  choisir  entre  une 
abbaye  ou  la  lîastille.  —  Vers  sur  le  pont  d'Orléans.  —  La  Vision  de 
91.  de  neniis. —  Le  Sermon  des  cinquanle.  —  Ordonnance  relative  aux 
armoiries.  —  Les  drputrs  du  Piirlcmeiit  de  Besançon  ont  une  audience  du 
Roi.  —  Réponse  du  liai  au  Parlement  do  Paris;  le  l'arlement  décide  qu'il 
fera  d'itératives  remontrances.  —  Un  conseiller  dénonce  à  la  Cour  l'enre- 
gistrement, au  tribunal  des  nsaréchaux  de  France,  de  l'ordonnance  sur  les 
armoiries.  —  Débats  à  ce  sujet.  —  L'abbé  Chauvelin  dénonce  une  affaire 
relative  aux  trésoriers  de  France.  —  La  Cour  des  Aides  et  la  Cour  des 
Comptes  déclinent  la  con;pétcncc  des  maréchaux  de  France  sur  le  fait  des 
armoiries,  —  Le  Parlement  rend  un  arrêt  qui  infirme  cette  compétence.— 
Ordonnances  diverses  relatives  aux  armoiries.  —  Le  Roi  donne  jour  au 
Parlement. —  .\ffaire  des  trésoriers  de  France.  —  Le  ministère  fait  sans 
cesse  de  fausses  démarches.  —  L'armée  russe  et  l'armée  suédoise.  —  L'ar- 
mée du  maréchal  de  Broglie.  —  Démission  de  M.  Rouillé. —  Mort  de  la 
princesse  de  Bourbon-Condé.  —  Nouvel  édit  sur  le  fait  des  armoiries. 

Du  dimanche  3  août.  Le  Roi  a  donné  audience  à  mes- 
sieurs du  Parlement  de  Rouen,  pour  leur  rendre  réponse 
sur  leurs  remontrances. 


274  JOURNAL   DE   BARBIER. 

RÉPONSE   DU    ROI. 

«  Je  suis  votre  maître;  je  devrois  vous  punir  de  la 
«  hardiesse  de  vos  principes.  Retournez  à  Rouen,  enre- 
«  gistrez  mes  édits  et  déclarations  sans  aucun  délai  ;  je 
«  veux  être  obéi.  Je  suis  plus  occupé  que  vous  ne  pen- 
«  sez  du  soulagement  de  mes  peuples  et  des  moyens  d'y 
«  parvenir;  ils  en  sentiront  les  ellets.  Voilà  ma  réponse 
«  que  j'ai  écrite  de  ma  main.  » 

Cette  réponse  est  plus  forte  et  plus  ferme  que  toutes 
celles  qu'il  a  faites  depuis  longtemps.  Le  Roi  condamne 
les  princi|)es  de  droit  public  qu'on  veut  établir  dans  ces 
remontrances,  et  c'est  ce  qu'il  falloit  faire  depuis  plus 
de  six  ans,  qui  consistent  principalement  dans  l'unité 
d'un  seul  Parlement  de  France,  aussi  ancien  que  la  mo- 
narchie et  divisé  dans  les  différentes  provinces,  dont  les 
conséquences  sont  importantes  par  rapport  à  l'autorité 
royale  ;  mais  en  même  temps  que  cette  réponse  n'est 
adressée  qu'au  Parlement  de  Rouen,  en  leur  disant  que 
la  hardiesse  de  leurs  principes  méritoit  punition ,  cela 
frappe  également  sur  la  plupart  des  remontrances  faites 
depuis  longtemps  par  le  Parlement  de  Paris,  qui  ne 
sont  fondées  que  sur  les  mêmes  principes,  surtout  pour 
établir  la  nécessité  de  l'enregistrement  ou  de  la  vérifica- 
tion, c'est- à-dire  du  consentement  et  de  l'approbation  du 
Parlement  de  France  pour  former  l'existence  et  la  stabi- 
lité de  la  loi  du  prince,  à  l'effet  de  pouvoir  exiger  l'obéis- 
sance des  peuples  ^. 

1.  Il  est  certain  qu'en  voulant  s'attribuer  le  pouvoir  législatif,  le  Parlement 
sortait  tout  à  fait  de  ses  attributions,  et  il  jouait  sur  les  mots  en  se  donnant 
comme  l'héritier  direct  des  premiers  Parlements.  Ces  Parlements,  qui  étaient, 
à  proprement  parler,  les  assemblées  de  la  nation,  furent  remplacés  par  les 
États  généraux,  tandis  que  le  Parlement  de  Paris,  ainsi  que  les  autres  Parle- 
ments du  royaume,  ne  furent  jamais,  d'après  leur  institution,  que  des  Cours 
de  justice.  Voltaire  dit  formellement  que  le  Parlement  de  Paris  n'a  jamais 
représenté  les  assemblées  de  la  nation,  les  Champs  de  Mars  et  les  Champs  de 
Mai.  Mais  comme  on  ne  convoquait  plus  les  États  généraux,  comme  la  royauté, 
depuis  l'année  lCi4,  avait  tout  à  fait  cessé  de  faire  appel  à  la  notion,  il  était 
tout  naturel  que  la  nation  réclamât  l'un  de  ses  droits  les  plus  précieux.  Ce 


AOl'T  17  GO.  *^7rï 

Celte  réponse  est  (rauianl.  plus  int('rep?finte  qu'elle 
est  écrite  de  la  main  du  l\oi,  ce  qui  ne  se  pratique  point 
ordinairement,  ce  qui  la  rend  plus  essentielle  et  plus 
vraie  que  toutes  les  formalités  de  lettres-patentes  et  du 
sceau;  mais  plus  cette  réponse  est  frappante  et  plus  il 
la  faut  soutenir,  car  on  ne  sait  point  le  parti  que  va 
prendre  le  Parlement  de  Rouen,  que  l'on  dit  être  déter- 
miné à  ne  point  enregistrer  le  troisième  vingtième,  ce 
qui  deviendroit  une  désobéissance  formelle. 

Reste  à  savoir  si  cette  réponse,  qui  auroit  été  très-bien 
fondée  il  y  a  quelques  années,  est  prudente  aujourd'hui 
dans  les  circonstances  présentes. 

Les  peuples  de  la  Normandie  sont  peut-être  hors 
d'état  de  supporter  toutes  les  impositions  nouvelles  ; 
mais,  indépendamment  de  la  possibilité  ou  non  d'y  sa- 
tisfaire ,  il  n'est  pas  étonnant  qu'ils  soient  indisposés 
contre  ces  impositions.  Us  ne  pénètrent  pas  la  politique 
secrète  de  tous  les  Parlements  contre  le  gouvernement, 
pour  s'attribuer  un  degré  d'autorité  dans  l'administra- 
tion générale;  ils  comptent  que  le  Parlement  de  Rouen 
n'agit  que  pour  l'intérêt  général  de  la  Normandie,  que 
sa  fermeté  à  cet  égard  est  purement  nationale  et  popu- 
laire ,  ce  qui  rend ,  par  conséquent ,  les  peuples  parle- 
mentaires, en  sorte  que  le  gouvernement  agissant  avec 
rigueur  contre  le  Parlement,  cela  pourroit  donner  lieu 
à  quelque  révolution  qui  pourroit  avoir  des  suites  très- 
dangereuses,  dans  un  temps  oîi  les  Anglois  ne  cherchent 
que  l'occasion  de  faire  une  descente  sur  les  côtes  de  la 
Normandie;  c'est  ce  qui  pourroit  être  à  craindre,  nos 
meilleures  troupes  étant  actuellement  occupées  en  Alle- 
magne. 

Du  dimanche  3  août,  le  Parlement  de  Paris  ayant  ré- 

ful  le  Parlement  qui  se  fît  l'organe  de  ces  réclamations,  et  pour  se  donner 
plus  d'autorité,  il  invoqua  la  tradition  et  se  substitua  aux  Ktats  généraux.  C'é- 
tait une  usurpation,  mais  cette  usur|iation  était  autorisée  en  quelque  sorte 
par  la  cessation  des  Etats  généraux.  Cii.   Louanuhe. 


276  JOURNAL   DE   BARBIER. 

digé  d'itératives  représentations,  par  rapport  à  l'exil  de 
la  moitié  des  magistrats  du  Parlement  de  Besançon,  mal- 
gré la  dernière  réponse  du  Roi  à  ce  sujet,  ils  ont  fait 
demander  avec  instance  un  jour  pour  les  présenter  au 
Roi,  lequel  a  répondu  : 

«  Je  ferai  savoir  mes  intentions  à  mon  Parlement.  » 

Du  lundi  4  août,  assemblée  des  Chambres,  à  laquelle 
les  gens  du  Roi  ont  rendu  compte  de  la  réponse  du  Roi, 
et  on  a  délibéré. 

Messieurs  du  Parlement  ont  bien  senti  que  l'objet  de 
cette  réponse  indécise  étoit  de  passer  le  mois  d'août  et 
de  gagner  les  vacances. 

Mais  on  a  fait  rentrer  les  gens  du  Roi,  et  il  leur  a  été 
ordonné  de  se  retirer  dans  le  jour,  lundi  4  août,  devers 
ledit  seigneur  Roi,  pour  indiquer  le  jour  et  l'heure  pour 
la  dépulation. 

Le  Roi  étoit  parti  le  dimanche ,  après  le  grand  cou- 
vert, pour  aller  coucher  à  Choisy  et  pour  chasser  le 
lundi. 

Vendredi  au  soir  8  août,  il  a  été  arrêté,  en  consé- 
quence de  ce  fait,  qu'on  attendroit  le  retour  du  Roi  à 
Versailles,  en  sorte  que  les  gens  du  Roi  n'iront  que  di- 
manche 10  de  ce  mois,  pour  demander  jour  au  Roi. 

Au  surplus,  cette  députalion  ordi/iaire,  au  préjudice 
de  la  défense  du  Roi,  deviendra  au  fond  illusoire,  et 
l'affaire  du  Parlement  de  Besançon  tourne  fort  singuliè- 
rement. 

Depuis  que  le  Roi  a  jugé  à  propos  d'exiler  environ 
trente  magistrats  '  du  Parlement,  qui  se  sont  opposés 
fortement  à  l'enregistiemcnt  des  édits  et  déclarations 
du  Pioi ,  il  est  resté  une  trentaine  de  magistrats  qui 


1.  Ces  rigueurs  de  Louis  XV  contre  la  magistrature  allèrent  toujours  en 
iu"mentant.  Eu  1771,  il  y  avait  plus  de  sept  cents  magistrats  en  exil.  Tous 
•es  grands  pouvoirs  de  l'État,  tous  ceux  qui  avaient  fait  la  force  de  l'ancienne 
monarchie  n'étaient  plus  que  l'ombre  d'eux-mêmes.  La  royauté  s'isolait  de 
plus  en  plus,  et  la  révolution  la  trouva  complètement  désarmée. 


AOUT    1760.  277 

ctoient  disposés  à  l'obéissance,  à  la  tête  desquels  est 
M.  de  Boynes,  intendant  de  Franclie-Comlé  et  en  nnême 
temps  premier  président  du  Parlement  de  Besançon,  qui 
ont  continué  de  représenter  le  Parlement  et  rendre  la 
justice  au  peuple  autant  qu'il  leur  éloit  possible,  at- 
tendu l'opposition  dos  avocats  et  procureurs  portés  en 
faveur  des  exilés,  et  ceux  qui  sont  ainsi  restés  à  leurs 
fonctions  ont  compté  donner  au  souverain  des  preuves 
de  leur  obéissance  et  de  leur  fidélité.  Mais  les  autres 
Parlements  ne  les  ont  pas  regardés  favorablement;  en 
même  temps  que  le  Parlement  de  Paris-,  celui  de  Bor- 
deaux et  celui  de  Rouen,  se  sont  employés  dans  des  re- 
montrances auprès  du  Roi  pour  l'engager  et  pour  ainsi 
dire  pour  le  forcer  à  rappeler  les  exilés  du  Parlement  de 
Besançon.  Ils  ont  parlé  très-désavantageusement  de 
ceux  qui  sont  restés  au  Parlement  de  Besançon,  comme 
de  faux  frères  et  des  magistrats  qui  trabissoient  l'inté- 
rêt du  Roi  et  celui  du  public,  et  surtout  en  parlant  de 
M.  de  Boynes,  qui  a  contre  lui  l'ancienne  tacbe  d'avoir 
été  procureur  général  de  la  Cliambro  royale  établie  à  Pa- 
ris, lequel  est  très-mallrailé  singnlièrement  dans  les  re- 
montrances du  Parlement  de  Rouen,  du  4  juillet  dernier. 
Dans  ces  circonstances,  M.  de  Boynes,  premier  pré- 
sident, a  pris  des  mesures  pour  mettre  à  son  aise  le  mi- 
nistère. 11  a  assemblé  le  Parlement  restant  à  Besançon 
le  2  juillet  dernier,  et  il  a  été  arrêté  «  d'envoyer  un 
président  et  un  conseiller  en  députation  au  Roi ,  pour 
demander  à  Sa  Majesté  une  réunion  solide  et  hono- 
rable de  tous  les  membres  de  la  compagnie;  »  et  dans 
une  autre  assemblée  du  28  juillet,  on  a  arrêté  les  ins- 
tructions dont  seroient  chargés  lesdits  députés,  non- 
seulcmenl  pour  représenter  au  Roi  «  qu'ils  ont  fait  jus- 
qu'ici toutes  les  instances  convenables  pour  obtenir  le 
rappel  de  leurs  membres  exilés,  et  qu'aucun  motif  n'a 
pu  les  dispenser  de  continuer  de  rendre  au  peuple  la 
ju>ti(C  (jii'ils  lui  doivent,  à  la  décharge  dudit  seignenr 
vu,  2  i 


^78  JOURNAL   DK   nARIÎIER. 

Roi,  mais  encore  de  supplier  le  Roi  de  leur  accorder  la 
justice  la  plus  éclatanle  sur  les  imputations  odieuses 
faites,  à  leur  égard,  dans  un  arrêté  du  Parlement  de  Paris 
du  3  juillet ,  dans  des  remontrances  du  Parlement  de 
Rordeaux  du  20  mai  dernier  et  dans  celles  du  Parlement 
de  Rouen  du  4  juillet  dernier;  et  surtout  sur  les  excès 
qu'on  a  osé  attribuer  au  chef  de  leur  compagnie  dans 
les  doubles  fonctions  dont  il  est  chargé,  intendant  de  la 
province  et  premier  président.  » 

Ces  arrêtés  sont  imprimés  et  se  vendent  à  Paris.  On 
dit  que  ces  deux  députés  sont  actuellement  en  Cour.  11 
est  vraisemblable  que  cette  députalion  a  été  faite  de 
concert  avec  le  ministère ,  à  l'elfet  que  le  Roi  rappelle 
les  trente  exilés  sur  les  instances  du  reste  du  Parlement 
de  Resançon,  et  non  pas  sur  les  remontrances  vives  et 
affectées  des  Parlements  de  Rordeaux ,  de  Rouen  et  de 
Paris;  mais  il  s'agit  de  voir  ce  qui  leur  sera  dit  par  le 
Roi,  par  rapport  à  la  satisfaction  qu'ils  demandent  con- 
tre ce  qui  est  imputé  par  les  remontrances. 

Du  samedi  9  août,  les  gens  du  Roi  ont  été  mandés  à 
Versailles  pour  aujourd'hui  onze  heures  et  demie  du 
matin,  au  sujet  du  jour  qu'ils  vouloient  demander  au 
Roi,  pour  recevoir  la  députation  du  Parlement  et  leurs 
itératives  remontrances,  pour  le  rappel  des  magistrats 
de  Resançon.  On  saura  la  réception  qu'ils  auront  et  ce 
que  le  Roi  leur  dira. 

Du  même  jour,  triste  nouvelle  dans  le  Palais.  M.  le 
président  Pelletier  de  Rosambo, second  président  à  mor- 
tier, tenant  les  audiences  de  l'après-midi,  faisant  par- 
faitement sa  charge,  et  ayant  l'expérience  delà  place  de 
premier  président,  surtout  étant  aimé  dans  le  palais  et 
petit-fils  de  premier  président,  a  voulu  rester  dans  sa 
maison,  son  fils  aîné  ayant  la  petite  vérole.  Il  l'a  gagnée, 
lui,  ses  deux  autres  enfants  et  deux  domestiques,  et  il 
est  mort  ce  malin  à  neuf  heures.  Il  avoit  environ  qua- 
rante ans,  et  même  il  l'avoit  déjà  eue. 


AOLT    1760.  279 

Le  Roi  a  dit  simplement  aux  gens  du  Roi,  samedi 
9  août,  qu'il  recevroit  la  députalion  du  Parlement  de 
Paris  pour  leurs  itératives  représentations  dimanche 
matin,  17  de  ce  mois  d'août,  à  cinq  heures  du  soir.  Le 
Roi  est  parti  pour  Choisy  le  10,  pour  chasser,  et  n'en 
reviendra  que  jeudi  au  soir  14. 

Du  Parlement  de  Rouen.  Après  la  réponse  du  3  août, 
MiM.  les  députés  du  Roi  s'en  sont  retournés  à  Rouen.  On 
a  dit  ici  que  M.  le  maréchal  de  Luxembourg,  après  leur 
retour,  a  fait  assembler  les  Chambres;  qu'il  a  défendu 
toutes  délibérations  ;  que  les  Chambres  se  sont  retirées; 
qu'il  a  seulement  retenu  M.  le  premier  président  et  le 
greffier,  en  vertu  de  lettres  de  cachet,  et  qu'il  a  fait  en- 
registrer les  édits  et  déclarations  du  Roi  dont  il  s'agit, 
c'est-à-dire  principalement  pour  le  troisième  vingtième. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  ce  fait,  MM.  du  Parlement  de 
Rouen  se  sont  assemblés,  le  jeudi  7  du  présent  mois 
d'août,  quatre  heures  de  relevée,  et  ont  déclaré  ce  qui 
suit  : 

ARKÊTÉ  DU  PARLEMENT  DE  ROUEN  DU  7  AOUT. 

«  La  Cour,  toutes  les  Chambres  assemblées,  en  dcli- 
«  bérant  sur  le  récit  fait  par  M.  le  premier  président  ', 
«  ensemble  sur  la  réponse  du  Roi,  considérant  que  la 
«  faculté  de  délibérer  est  directement  attaquée  ;  que 
«  l'autorité  des  lois,  qui  est  celle  du  monarque  même, 
«  et  par  laquelle  seule  la  Cour  peut  s'acquitter  envers 
«  ledit  seigneur  Roi  et  envers  la  nation  des  devoirs  que 
a  lui  impose  son  serment,  se  trouve  sans  force  et  sans 
«  vigueur;  que,  destinée  à  faire  respecter  les  lois,  à 
«  partager  avec  elles  le  respect  qui  leur  est  dû,  la  Cour 
«  se  voit,  par  les  imputations  qui  lui  sont  faites  par  un 
«  arrêt  du  Conseil  du  20  du  mois  dernier,  imprimé  et 
«  affiché  dans  son  ressort,  exposée  au  soupçon  llétris- 
«  sant  d'avoir  voulu  détourner  les  peuples  de  l'obéis- 

1.  M.  de  Miroméiiil. 


280  JOURNAL  DE  BAIIBIER. 

«  sance  qu'ils  doivent  à  leur  souverain;  que  ces  impu- 

«  talions  n'étant  point  cfTacces,  ladite  Cour  ne  sauroit 

«  exercer  avec  fruit  ni  avec  la  dignité  qui  lui  convient 

«  les  fonctions  augustes  de  son  ministère;  que  sa  con- 

«  duite  étant  fondée  sur  les  ordonnances  et  sur  les  mo- 

«  numents  les  plus  respectables  de  la  sagesse  des  rois, 

«  prédécesseurs  dudit  seigneur  Roi,  elle  doit  espérer  à 

«  titre  de  justice  que  l'honneur  et  la  liberté  des  suffrages 

«  lui  seront  rendus;  considérant,  en  outre,  qu'elle  ne 

«  peut  plus  contenir  sa  douleur,  après  les  marques  de 

«  mécontentement  exprimées  dans  la  réponse  dudit  sei- 

«  gneur  Roi,  et  après  le  refus  fait  en  son  nom  d'écouter 

«  les  représentations  de  ses  députés,  la  Cour  a  arrêté 

«  qu'il  sera  écrit  au  Roi  dans  les  termes  les  plus  res- 

«  pectueux,  et  que  ce  pendant  les  Chambres  resteront 

«  assemblées. 

LETTRE   AU    ROI  ^ 

«  Sire,  vous  êtes  le  maître,  nous  le  savons,  et  nous 
«  ne  vous  avons  jamais  donné  lieu  de  penser  que  nous 
«  l'ayons  oublié. 

«  Votre  Parlement  est  le  plus  ferme  appui  de  votre 
«  trône,  en  rendant  la  justice,  qui  en  est  l'inébranlable 
«  fondement.  Si  les  principes  qu'il  a  exposés  à  Votre 
«  Majesté  méritent  quelque  punition,  les  Rois  vos  pré- 
«  décesseurs,  qui  les  ont  publiés,  sont  les  seuls  coupa- 
«  blés.  Il  n'est  pas  en  notre  pouvoir  de  les  anéantir. 

«  Liés,  par  la  sainteté  du  serment,  à  ces  principes 
«  qui  assurent  le  bonheur  de  vos  peuples,  nous  ne  pou- 
«  vous  ni  ne  devons  enregistrer  vos  dernières  volontés, 
«  parce  qu'elles  causeroient  infailliblement,  et  contre 
«  votre  volonté,  la  perle  de  plus  d'un  million  de  vos  plus 
«  fidèles  sujets. 

«  Vous  pouvez.  Sire,  nous  ôtcr  la  vie,  mais  jamais 

1 .  Cette  lettre  n'est  pas  véritable  ou  du  niui.  s  elle  n'a  pas  élé  envoyée. 
Voir  ci-après  par  rapport  à  ce  Parlcnioiit  Noie  de  Barbier. 


AOUT    17  GO.  281 

«  nous  forcer  à  l'injustice  en  nous  faisant  violer  le  plus 
<i  saint  de  nos  devoirs.  » 

La  fermeté  de  ce  Parlement  est  poussée  au  dernier 
point,  après  la  réponse  du  Roi  du  3,  à  cause  de  ses  der- 
niers ordres,  et  elle  est  fondée  sur  la  foiblesse  éprouvée 
depuis  longtemps  du  gouvernement,  ou  sur  la  circon- 
stance du  voisinage  des  Anglois  pendant  cette  guerre  ; 
car  enfin,  celte  réclamation  si  souvent  répétée  des  or- 
donnances des  Rois  prédécesseurs  n'en  peut  imposer  qu'à 
l'ignorance.  Tout  le  gouvernement  est  changé  depuis 
trois  siècles  dans  tous  les  genres  d'administration,  et  il 
ne  reste  aucun  usage  des  anciennes  ordonnances  :  par 
exemple,  il  n'y  a  aucune  loi  en  France  qui  ait  autorisé 
la  vente  des  charges  de  judicature,  M.  le  président  Hé- 
nault  est  obligé  d'en  convenir;  cela  ne  s'est  donc  fait 
que  par  abus.  Le  Roi  pouvoit  donc  réduire  toutes  les 
charges  en  simples  commissions  :  quel  droit  pourroient 
réclamer  les  titulaires  présents ,  pour  prétendre  leur 
remboursement  des  anciennes  ordonnances  et  des  an- 
ciens principes  de  la  monarchie?  Chaque  Roi  jouissant 
d'un  plein  pouvoir,  peut  changer  et  abroger  les  lois  de 
ses  prédécesseurs,  comme  ceux-ci  ont  fait  des  lois  et  des 
usages  qui  les  avoient  précédés.  Le  premier  devoir  de 
tous  ceux  chargés  par  le  souverain  de  quelque  fonction 
que  ce  soif,  est  la  soumission  et  l'obéissance,  sauf,  si 
l'on  veut  après ,  des  représentations  sages  et  conve- 
nables \ 

Il  faut  voir  à  présent  ce  que  fera  le  ministère. 

Le  7  au  soir,  M.  le  maréchal  duc  de  Luxembourg  a 
fait  signifier  des  lettres  de  jussion  au  Parlement  de 
Rouen,  à  TeHet  d'enregistrer,  l-e  8  au  matin,  il  y  a  eu 

1.  Les  lilats  généraux,  depuis  le  quatorzième  siècle  jusqu'au  dix-scptièuic, 
n'ont  jamais  cessé  de  faire  ces  rcpi'ésentations.  Comment  la  royauté  y  a-l-cUe 
répondu?  Presque  toujours  par  des  fins  de  nor.-recevolr.  Les  plaintes  et  do- 
léances ne  furent  jamais  prises  au  sérieux  que  par  les  délègues  populaires, 
et  l'œuvre  de  la  révolution  fraiiciisc  fut  de  réaliser  dans  la  pratique  les  araii- 
liorations  signalées  par  les  remontrances  des  États  généraux. 

24, 


282  JOURNAL   DE   BARBIER. 

assemblée  des  Chambres  et  refus  d'enregistrer.  Â  midi, 
M.  le  maréchal  de  Luxembourg  a  fait  signifier  encore  de 
nouvelles  lettres  de  jussion.  Le  Parlement  s'est  encore 
assemblé,  et  enfin,  à  la  pluralité  de  trente-quatre  voix 
contre  trente-deux,  le  Parlement  de  Rouen  a  enregistré 
les  édits  et  déclarations  et  le  troisième  vingtième. 

Ainsi  voilà  l'affaire  du  Parlement  de  Rouen  finie  avec 
tranquillité. 

On  dit  pour  anecdote  qu'il  y  a  un  abbé,  conseiller  de 
Grand'Chambre,  un  des  plus  forts  du  Parlement  et  des 
plus  entêtés,  que  M.  le  maréchal  duc  de  Luxembourg 
a  été  trouver  après  l'assemblée  du  matin,  le  8,  et  à  qui 
il  a  dit  entre  deux  yeux  qu'il  n'y  avoit  que  deux  partis 
à  prendre  :  une  abbaye  ou  la  Bastille,  et  que,  dans  l'as- 
semblée de  l'après-midi,  cet  abbé,  qui  avoit  pris  son 
parti,  a  fait  adroitement  revenir  les  trente-quatre  voix 
pour  l'enregistrement.  Il  est  toujours  heureux  que  cela 
soit  ainsi  terminé. 

Mais  on  dit  aussi  que  cet  enregistrement  est  accom- 
pagné de  termes  très-hauts;  il  sera  sans  doute  imprimé 
par  les  bons  offices  des  jansénistes,  qui,  quoi  qu'on  ne 
leur  dise  plus  rien,  ne  perdent  pas  de  vue  leur  objet. 

Il  y  a  ici  une  grande  fermentation  dans  les  esprits  au 
sujet  du  gouvernement.  Il  faut  convenir  à  la  vérité  que 
la  disette  '  et  la  rareté  d'argent,  la  misère  des  campagnes, 

1.  On  peut  dire,  sans  aucune  espèce  d'exagération,  que  le  dix-huitième 
siècle  fut  affligé  d'une  disette  perpétuelle,  disette  factice  produite  par  ce  pacte 
odieux ,  qu'on  a  nommé  le  pacte  de  famine ,  à  la  tète  duquel  étaient  les 
personnages  les  plus  éminents  de  tous  les  grands  corps  de  l'Etat.  Les  action- 
naires de  cette  infâme  association  agiotaient  pour  acheter  à  vil  prix  et  acca- 
parer les  blés  du  royaume  ;  puis  il  les  exportaient  et  même  ils  en  détruisaient 
une  partie,  afin  de  produire  la  cherté  dans  les  années  abondantes,  la  disette 
dans  les  années  médiocres,  et  revendaient  à  un  prix  exorbitant  ce  qui  restait 
dans  des  magasins  situés  hors  du  royaume,  et  notamment  dans  les  îles  de 
Gersey  et  de  Guernesey.  Le  pacte  de  famine,  conclu  en  1719,  se  perpétua 
jusqu'en  1789,  et  il  eût  probablement  encore  été  renouvelé  à  cette  époque  si 
la  révolution  ne  fût  venue  dissoudre  cette  association  meurtrière.  Antérieure- 
ment au  pacte  de  famine,  et  quand  le  gouvernement  faisait  encore  de  louables 


AOUT    I7G0.  283 

la  multiplicité  des  impôts  donnent  lieu  de  penser  qu'il 
y  a  déprédation  dans  l'administration  des  finances,  et 
qu'on  ne  sait  comment  s'en  venger. 

On  a  construit  à  Orléans,  sur  la  Loire,  un  pont  de 
pierre  auquel  on  a  travaillé  depuis  plusieurs  années,  qui 
a  neuf  arches,  qui  est  fort  long,  et  qui  a  été  exécuté 
avec  tant  de  hardiesse,  qu'on  a  douté  de  sa  solidité.  Le 
sieur  Hugot'  en  est  l'architecte.  11  a  été  entièrement 
achevé  dans  le  mois  dernier.  Il  a  été  annoncé  dans  les 
dernières  gazettes  de  France  comme  le  plus  beau  pont 
qu'il  y  ait  en  France. 

Madame  la  marquise  de  Pompadour  est  partie  effec- 
tivement le  23  juillet,  pour  aller  prendre  possession  du 
marquisat  de  Mesnars  contre  la  ville  de  Blois,  qu'elle  a 
acquis  depuis  peu,  et  l'architecte  comptoit  qu'elle  pas- 
seroit  la  première  sur  le  nouveau  pont  d'Orléans.  Mais 
on  dit  que  c'est  madame  la  princesse  de  Conti^,  douai- 
rière, qui  allant  voir  madame  sa  sœur,  abbesse  de  Beau- 
mont-les-Tours,  y  a  passé  la  première.  Quoi  qu'il  en  soit, 
madame  la  marquise  de  Pompadour  a  toujours  passé  la 
seconde,  et  l'on  a  fait  à  ce  sujet  les  vers  suivants  : 

efforts  pour  soulager  la  misère  publique,  le  pays  n'avait  guère  été  plus  heu- 
reux, et  les  quarante  dernières  années  du  règne  de  Louis  XIV  furent  affligées 
trois  fois  par  d'effroyables  disettes.  «  On  vit  en  Normandie  d'herbes  des 
champs,  dit  Saint-Simon.  Le  premier  roi  de  l'Europe  ne  peut  être  un  grand 
roi  s'il  ne  l'est  que  de  gueux  de  toutes  conditions,  et  si  son  royaume  tourne 
en  un  vaste  hôpital  de  mourants  et  de  désespérés,  à  qui  on  prend  tout  chaque 
année  en  pleine  paix.  »  —  En  1775,  des  paysans  ayant  envahi  la  ville  de 
Dijon,  et  s'étant  mis  à  piller  la  maison  d'un  bourgeois  que  l'on  soupçonnait 
d'agioter  sur  les  blés  ,  un  intendant  de  Bourgogne  se  présenta  aux  émeutiers, 
et  leur  dit  qu'ils  pouvaient  retourner  dans  leurs  villages,  que  l'herbe  com- 
mençait à  pousser.  Ce  n'était  point  là  une  vaine  métaphore ,  c'était  pour 
ainsi  dire  un  conseil  sérieux,  attendu  qu'en  plein  dix-huitième  siècle  les 
paysans  furent  réduits  en  plusieurs  provinces  à  vivre  d'herbes  et  de  ratines. 

1.  C'est  Hupeau  qu'il  faut  lire, 

2.  Heiiriette-Louise-Marie-Fraiiçoise-Gabrielle  de  Bourbon-Condé  (made- 
moiselle de  Verniandois),  sœur  du  comte  de  CIcrinont  et  du  comte  de  Charo- 
lais,  néele  15  janvier  1703.  Ds  La  Vili-egille. 


284  JOURNAL   UE  BAHlilEK. 

SUn    LA    CRITIQUE    PU    POKT. 

Censeurs,  Ilugot  est  bien  vengé; 
Reconnoissez  votre  iguoranco. 
Son  pont  hardi  a  supporté 
Le  plus  lourd  fardeau  de  la  France  '. 

Il  court  dans  Paris  une  pièce  satirique  contre  le  gou- 
vernement, intitulée  Vision  de  M.  Vabbé  de  Bernis,  ou 
Apocalypse  française,  dont  il  se  répand  partout  des  co- 
pies, d'autant  qu'elle  n'est  pas  longue.  C'est  une  véri- 
table apocalypse,  c'est-à-dire  inintelligible  et  difficile  à 
reconnoîlre  les  personnages.  On  y  découvre  seulement 
qu'on  a  voulu  parler  du  Roi,  de  madame  la  marquise, 
du  Parlement,  du  clergé,  et  que  les  temps  pour  les  faits 
sont  confondus;  on  dit,  et  il  y  a  grande  apparence  que 
l'auteur  est  M.  le  marquis  de  Choiseul,  cousin  germain 
du  duc  de  Choiseid,  minisire  même  de  la  branche  aînée, 
liomme  d'esprit  et  de  lettres,  qui  a  été  arrêté,  mis  à  la 
Bastille,  et  depuis  transféré  au  château  de  Ham  ou  à 
Pierre-Encisc-. 

Dans  la  querelle  des  philosophes  et  gens  de  Icllres, 
depuis  la  comédie  des  Philosophes  du  sieur  Palissot, 
laquelle  a  donné  lieu  à  plusieurs  brochures  et  ouvrages 
d'esprit  tous  imprimés,  il  paroît  une  pièce  manuscrite 
intitulée  Sermon  des  Cinquante.  On  suppose  dans  le 
préambule  qu'il  se  lient  à  Genève  une  assemblée  de  cin- 
quante gens  de  lettres,  qui  tour  à  tour  font  un  discours 
dans  celte  assemblée,  et  que  celui-ci  est  de  M.  de  Vol- 

1.  Nous  n'avons  pas  besoin  de  faire  remarquer  la  force  et  la  beauté  de  ce 
quatrain,  l'un  des  plus  remarquables  qu'ait  produit  l'esprit  satirique  du  dix- 
huitiènic  siècle. 

2.  Le  refjisire  des  ordres  du  Roi,  conservé  aux  Archives  de  la  préfec- 
ture de  police,  porte  que  le  marquis  de  Choiseul-Praslin,  capitaine  des  vais- 
seaux entretenus  dans  la  marine,  fut  conduit  au  donjon  de  Vinceuncs,  le  13 
juillet  1760,  sur  la  demande  de  M.  le  duc  de  Choiseul,  et  qu'il  fut  mis  en 
liberté  le  6  septembre  suivant,  avec  ordre  de  se  retirer  à  Brest;  le  motif  de  la 
détention  n'est  pas  iudiquc.  De  La  Villegille, 


AOIT    1760.  285 

taire,  à  qui  ses  onnoniis  prôtcnl  celte  pièce,  mais  dont 
le  style  bien  différent  du  sien,  décèle  la  méchanceté.  Ce 
sermon  est  épouvantable.  Les  deux  premiers  points  sont 
une  critique  affreuse  de  l'Ancien  Testament  pour  en 
démontrer  la  fausseté  et  l'impiété,  et  le  troisième  est  de 
même  contre  le  Nouveau  Testament.  Si  l'auteur  étoit 
connu,  on  ne  lui  feroit  pas  faire  de  voyage  autre  part 
qu'à  la  Grève,  pour  y  être  brûlé.  11  a  apparemment  voulu 
faire  entendre  que  l'Église  et  la  police  s'étoienl  amusées 
à  condamner  les  ouvrages  de  certains  philosophes  pour 
des  bagatelles  que  l'on  a  traitées  d'impiétés,  et  qu'ils  au- 
roient  dit  quelque  chose  de  bien  plus  sérieux  s'ils  avoient 
voulu. 

Du  samedi  16  août.  On  a  publié  dans  la  ville  une 
ordonnance  du  Roi,  du  29  juillet  dernier,  concernant 
les  armoiries,  adressée  au  tribunal  de  messieurs  les  ma- 
réchaux de  France,  tant  pour  l'exécution  d'icelle  que 
pour  juger  les  contestations,  conjointement  avec  des 
commissaires  nommés  par  le  Roi,  dont  sera  le  maître  des 
Requêtes  rapporteur  des  maréchaux  de  France. 

Celte  ordonnance  impose  d'abord  une  taxe  de  trente 
livres  à  tous  ceux  qui  ont  des  armes  et  le  droit  d'en 
porter,  à  commencer  par  les  princes  du  sang,  pour  l'en- 
registrement des  armoiries  dans  un  nouveau  dépôt  gé- 
néral établi  par  le  Roi;  ensuite,  outre  cette  taxe,  une 
autre  de  cent  vingt  livres  pour  ceux  qui,  quoique  ayant 
des  armes,  n'ont  point  eu  de  jugement  et  règlement  sur 
icelles,  depuis  1700,  quoique  ayant  la  noblesse;  cl  pareil 
droit  de  cent  cinquante  livres,  pour  ceux  qui  n'en  ont 
pas  et  qui  voudront  en  avoir,  avec  défenses  de  porter 
aruioiries,  faute  d'avoir  satisfait  à  ces  formalités  dans  six 
mois. 

Celle  ordonnance  a  été  registrée  le  5  août,  dans  les 
registres  du  secrétariat  du  tribimal  des  maréchaux  de 
France  assemblés  au  nombre  de  huit. 

Cette  ordonnance  a  nombre  de  dispositions  (|ui  don- 


286  JOURNAL   DE    BARBIER. 

lient  lieu  à  bien  des  discussions,  tant  pour  le  jugement 
des  armoiries  que  pour  le  règlement  du  timbre^  d'icelles 
qui  ne  doit  être  que  d'un  casque,  soit  pour  nobles,  soit  par 
l)rivilége  pour  les  bons  bourgeois  de  Paris,  et  cela  dans 
un  temps  oîi  la  couronne  de  comte',  sur  les  carrosses  et 

1.  On  donne  le  nom  de  timbre  à  tout  ornement  placé  sur  le  sommet  de 
reçu  des  armoiries  et  servant  à  désigner  la  qualité  de  la  peisoune  qui  le  porte. 
Ainsi  le  pape  a  la  tiare;  les  cardinaux,  le  chapeau  rouge;  les  évêques  et  les 
abbés,  la  mitre  et  la  crosse;  le  chancelier,  le  mortier  de  toile  d'or  rebrassé 
d'hermine  ;  le  casque  et  le  heaume  servent  à  timbrer  les  armoiries  des  princes 
et  des  gentilshommes.  Le  timbre  était  la  marque  distinctive  de  la  noblesse, 
et  les  roturiers  pouvaient  bien,  moyennant  une  certaine  somme,  porter  des 
armoiries,  mais  non  les  timbres.  (Ch.  Grandmaison,  Dict.  héraldique.) 

2.  La  couronne  ducale  est  un  cercle  à  huit  grands  fleurons  refendus. 

La  couronne  de  marquis  est  de  quatre  fleurons  et  de  trois  perles  en  manière 
de  trèfle  entre  chaque  fleuron. 

La  couronne  de  comte  est  un  cercle  d'or,  à  seize  grosses  perles  au-dessus. 

La  couronne  de  vicomte  est  un  cercle  d'or  à  quatre  grosses  perles  au- 
dessus. 

La  couronne  de  baron  est  un  cercle  sur  lequel  se  trouvent,  en  six  espaces 
égaux,  des  rangs  de  perles,  trois  à  trois  en  bande. 

Aucunes  couronnes  de  marquis ,  comte ,  baron  ne  pouvaient  être  mises 
sur  les  armes  sans  y  être  autorisées  par  lettres-patentes  ,  sous  peine  de 
1,500  fr.  d'amende.  Arrêt  du  Parlement  (août  1663). 

Les  armoiries  intéressant  un  grand  nombre  de  personnes,  nous  croyons  utile 
de  mettre  sous  les  yeux  de  nos  lecteurs  l'extrait  suivant,  emprunté  à  un  très- 
bon  traité  de  blason.  Cet  extrait  fera  mieux  comprendre  ce  que  dit  Barbier, 
et  présentera  sur  la  matière  un  petit  traité  complet. 

«  Le  casque,  comme  protecteur  de  la  tête,  est  la  plus  noble  pièce  de  l'ar- 
mure d'un  guerrier,  l'abri  du  siège  de  la  pensée  qui  médite  les  ruses  de 
guerre,  les  plans  de  bataille,  les  grandes  combii.aisous  politiques.  De  là  est 
venue  la  coutume  de  le  placer  sur  le  milieu  de  l'écu,  c'est-à-dire  sur  le  chef 
qu'il  semble  protéger,  et  on  l'a  orné  des  marques  distiuctives  les  plus  hono- 
rables, des  couronnes  indiquant  les  titres. 

«  Avant  que  les  couronnes  fussent  d'un  usage  aussi  répandu  qu'elles  le  sont 
aujourd'hui  pour  timbrer  les  armoiries,  on  se  servait  seulement  du  casque  ou 
heaume,  et  au  moyen  de  règles  fixes,  la  position  et  le  titre  de  chaque  gentil- 
homme étaient  reconnus.  Quoique  ces  règlements  n'aient  pas  toujours  été 
suivis  exactement,  il  ne  faut  pas  croire  que  l'usage  des  différentes  espèces  de 
timbres  soit  facultatif.  Avant  le  quinzième  siècle,  le  heaume  se  posait  de 
profil,  sur  la  pointe  gauche  de  l'écu,  et  il  n'était  alors  qu'un  simple  orne- 
ment ;  mais  lorsque  la  mode  vint  de  poser  l'écu  de  front,  le  casque,  conservé 
comme  ornement,  fut  encore  la  marque  distinctive  du  rang  des  personnes, 
et  les  règles  suivantes  furent  établies  : 

•  Le  casque  des  rois  et  des  empereurs  est  d'or,  damasquiné,  (are  (posé)  de 


AOl'T   17G0.  2S7 

sur  la  vaisselle  et  cachots,  est  d'un  usage  général,  lel 
que  celui  de  porter  l'épée,  sans  que  cela  donne  aucun 
titre  ni  aucune  considération,  excepté  les  gens  d'une 
bourgeoisie  décidée  et  incompatible  avec  une  pareille 
couronne,  qui  vraisemblablement  ne  sera  portée  à  l'ave- 

front,  la  visière  entièrement  ouverte  et  sans  grille,  parce  que  le  souverain 
doit  tout  voir  et  tout  savoir.  Le  casque  ainsi  taré  est  le  signe  de  la  toute- 
puissance,  qui  ne  relève  que  de  Dieu  seul. 

0  Les  princes  et  ducs  souverains  portent  le  casque  également  d'or,  damas- 
quiné et  taré  de  front,  mais  moins  ouvert  que  celui  des  souverains,  pour  in- 
diquer qu'ils  relèvent  d'une  puissance  supérieure.  Ils  peuvent  y  ajouter  onze 
grilles. 

«  Les  ducs  non-souverains,  les  marquis,  les  grands  officiers  de  la  couronne, 
tels  que  les  chanceliers,  les  amiraux,  les  maréchaux,  timbrent  d'un  heaume 
d'argent  taré  de  front,  à  onze  grilles,  damasquiné  et  bordé  d'or. 

«  Le  casque  des  comtes,  vicomtes  et  vidâmes  est  d'argent,  taré  au  tiers,  à 
neuf  grilles  d'or,  les  bords  de  même.  On  le  voit  quelquefois  taré  de  front, 
mais  c'est  une  dérogation  aux  principes  qui  n'a  pu  être  consacrée,  même  par 
l'usage. 

«  Le  casque  des  barons  est  d'argent,  posé  de  trois  quarts,  à  sept  grilles  d'or 
seulement,  et  les  bords  de  même. 

«  Le  gentilhomme  ancien  qui  était  chevalier  ou  que  le  souverain  avait  revêtu 
de  quelque  charge  importante  dans  les  armées  ou  à  la  Cour,  timbrait  son  écu 
d'un  casque  d'acier  poli,  montrant  cinq  grilles  d'argent  ainsi  que  les  bords, 
et  taré  de  profil. 

a  Le  gentilhomme  de  trois  races  paternelles  et  maternelles  portait  son  casque 
d'acier  poli,  taré  de  profil,  la  visière  ouverte,  le  nasal  relevé  et  la  ventaille 
abaissée,  montrant  trois  grilles  à  sa  visière. 

0  Le  nouvel  anobli  timbre  d'un  casque  de  ferou  d'acier  poli,  posé  de  profil, 
dont  le  nasal  et  la  ventaille  sont  entr'ouverts,  ce  qui  signifie  qu'étant  le  pre- 
mier de  sa  race  il  n'a  rien  à  voir  des  actions  d'autrui  et  doit  plutôt  obéir  que 
commander. 

«  Le  heaume  des  bâtards  est  aussi  d'acier  poli  et  taré  de  profil, mais  tourné 
à  sénestre,  comme  signe  de  bâtardise,  et  la  visière  complètement  abaissée. 

«  Quelques  auteurs  donnent  aux  ducs  onze  grilles,  aux  marquis  neuf,  aux 
comtes  et  vicomtes  sept,  aux  barons  cinq,  et  aux  gentilshommes  trois. 

•  Le  heaume  était  généralement  orné  de  pièces  d'étoffes  nommées  lambre- 
quins. L'origine  de  cet  ornement  est  très-ancienne  et  provient  du  chaperou 
que  les  chevaliers  posaient  ordinairement  sur  leur  casque,  pour  empêcher  que 
l'ardeur  du  soleil  n'échauffât  l'acier,  ou  même  pour  préserver  celui-ci  de  la 
rouille  produite  par  l'humidité.  Tantôt  c'était  un  mantelel,  qui,  fixé  au-des- 
sus du  casque,  l'enveloppait  entièrement  et  couvrait  aussi  les  épaules;  d'autre 
fois  c'elait  un  simple  voici  ou  vêtement  de  tête  qu'on  laissait  voltiger  au  gré 
(lu  vent,  et  qui  devenait  ainsi  un  ornement  des  plus  gracieux.  Souvent  un 
chevalier,  au  retour  d'une  bataille,  revenait  avec  son  volet  tailladé  do  coups 


288  JOURNAL   DE   BARBIER. 

nir  que  par  ceux  qui  en  ont  réellement  le  titre  et  la 
qualité. 

Il  est  donc  vrai  de  dire  que  c'est  inquiéter  le  public, 
en  lui  demandant  une  nouvelle  taxe,  et  dans  un  temps 
où  il  est  surchargé  d'impôts  de  toute  espèce. 

Du  dimanche  17  août.  11  y  a  apparence  que  M.  Mi- 
chaiidé,  président  à  mortier  du  Parlement  de  Besançon, 
et  M.  Poupet,  conseiller  de  Grand'Chambre,  députés  du- 
dit  Parlement,  ont  eu  le  matin,  audience  du  Roi.  Car  ils 
ont  été  présentés  à  M.  le  Dauphin  et  à  madame  la  Dau- 

d'épée,  honneur  que  chacun  enviait  puisqu'il  prouvait  qu'on  s'était  trouvé  au 
fort  de  la  mêlée. 

«  Dans  la  pratique  ordinaire  du  blason,  les  lambrequins  doivent  être  des 
mêmes  émaux  que  le  champ  et  les  pièces  de  l'écu. 

«  Les  cimiers  ont  été  ainsi  appelés  par  les  anciens  hérauts,  parce  qu'on  les 
pose  à  la  cime  ou  sommet  des  casques  ;  ils  en  sont  l'ornement.  La  plus  haute 
antiquité  nous  montre  les  guerriers  plaçant  sur  leur  tête  des  objets  fantasti- 
ques pour  paraître  plus  redoutables  à  leurs  ennemis,  ou  pour  se  donner,  am 
yeux  de  leurs  compagnons,  un  aspect  plus  majestueux.  Alexandre  le  Grand, 
qui  se  prétendait  issu  de  Jupiter  Amraon,  portait  un  lion  en  cimier;  et  Pyr- 
rhus, roi  d'Épire,  avait  adopté  des  cornes  de  bouc.  Diodore  de  Sicile  dit  que 
les  rois  d'Egypte  portaient  en  cimier  des  tètes  de  lion ,  de  taureau  ou  de 
dragon. 

«  Les  chevaliers  du  moyen  àçe  se  gardèrent  bien  d'abandonner  un  usage 
cmtique  aussi  répandu  chez  toutes  les  nations,  et  les  tournois  virent  tous  les 
preux  orner  leurs  heaumes  d'ornements  héraldiques.  Les  panaches,  les  vols 
d'oiseaux,  les  animaux,  les  monstres  chimériques,  les  sirènes  étaient  tour  à 
tour  employés.  Les  figures  de  l'écu,  telles  que  les  fleurs  de  lys,  ornaient  en- 
core la  tête  de  celui  qui  les  portaient  dans  ses  armes.  Un  genre  de  cimier 
que  l'on  trouve  très-répandu  en  Allemagne,  et  souvent  dans  les  anciennes 
familles  de  France,  est  celui  des  cornes.  Cet  usage  était  venu  de  l'antiquité, 
et  les  cornes  étaient  regardées  comme  un  signe  de  puissance.  Les  ducs  de 
Bretagne  en  ornaient  leur  casque,  ainsi  que  beaucoup  d'autres  princes  souve- 
rains. Les  chevaliers  qui  avaient  assisté  à  deux  tournois  adoptaient  ce  genre 
de  cimier. 

u  Les  cimiers  ont  été  souvent  des  devises  ou  même  des  signes  de  convention 
entre  un  chevalier  et  sa  dame,  au  moyen  desquels  celle-ci  pouvait  seule,  dans 
un  tournois,  rcconnailie  le  héros  dont  elle  inspirait  les  prouesses.  Ce  n'était 
donc  qu'un  ornement  facultatif  que  le  même  individu  pouvait  changer  autant 
de  fois  qu'il  lui  plaisait,  selon  les  circonstances,  et  que  ses  desceudauls 
liaient  entièrement  libres  d'adopter  ou  de  rejeter. 

n   Les  pièces  honorables  du  blason  ne  se  mettaient  pas  en  cimier. 

«  Les  pièces  héraldiques  honorables  ou  de  premier  ordre,  sont  :  le  chef,  le 


AOUT  1760.  289 

pliine,  dont  ils  ont  été  reçus  avec  un  air  riant  et  totit 
gracieux.  Et  on  mande  do  Versailles  que  l'afiairo  est 
arrangée  et  que  le  Roi  rappellera  tous  les  membres  de  ce 
Parlement  qui  sont  exilés,  ta  condition  de  biiïer  tons  les 
arrêts  qui  ont  été  faits  dans  ce  Pailement  avant  l'exil. 
Du  dimanche  17  août,  6  heures  du  soir.  La  grande 
dépulalion  du  Parlement  a  eu  audience  du  Uoi. 

RÉPONSE    DU    ROI. 

<r  Je  persiste  dans  mes  précédentes  réponses,  je  ne 
«  veux  plus  entendre  parler  d'une  aiïaire  qui  vous  est 
«  absolument  étrangère,  je  suis  occupé  de  la  terminer, 
«  et  ce  n'est  qu'avec  mon  Parlement  de  Besançon  que 
«  je  veux  la  finir.  » 

pal,  la  fasce,  la  bande,  la  barre,  la  croix,  le  sautoir,  le  chevron,  la  bor- 
dure, le  franc-quarlicr,  Vécusson  en  Cour  et  la  Champagne.  —  Les  an- 
ciens auteurs  n'en  reconnaissaient  pas  un  aussi  grand  nombre  ;  mais,  sous 
l'empereur  Napoléon,  le  blason  ayant  été  en  quelque  sorte  reconstitué,  on  a 
admis  douze  pièces  honorables,  parmi  lesquelles  la  Champagne,  qui  n'y  figu- 
rait jamais  auparavant. 

«  Le  cTfp/" représente  le  casque  du  chevalier,  le  bourrelet  ou  la  couronne  qui 
couvre  toujours  sa  tête. 

€  Le  pal  est  le  hiéroglyphe  de  la  lance  du  chevalier,  et  du  poteau  surmonté 
d'armoiries  que  chaque  baron  faisait  dresser  devant  sa  tente  ou  devant  le 
pont-levis  de  son  manoir  :  c'était  une  marque  de  juridiclion. 

t  La  fasce  est  la  ceinture  du  chevalier  dont  elle  reproduisait  la  couleur  et 
les  ornements. 

t  La  bande  représente  l'écharpc  passée  sur  l'épaule,  ou  le  baudrier  de 
i'épée. 

a  La  barre  est  aussi  l'écharpe  du  chevalier,  mais  disposée  dans  un  sens 
contraire.  Adoptée  comme  signe  de  bâtardise,  elle  a  donné  lieu  à  cette  expres- 
sion :  Né  du  cùlé  gauche,  appliquée  à  un  enfant  illégitime.  Dans  ce  cas,  elle 
était  ordinairement  diminuée  de  largeur. 

a  La  croix  était  le  signe  de  notre  rédemption  qu'adoptèrent  naturellement 
les  preux  dont  la  dévotion  égalait  la  bravoure.  Elle  fut  adoptée  comme  un 
signe  de  piété  ou  de  services  rendus  à  la  religion. 

«  Le  sautoir  est  considéré,  par  quelques  auteurs,  comme  représentant  l'é- 
trier,  mais  il  est  plus  probable  qu'on  ne  doit  y  voir  q  j'ubc  variété  do  la 
croix. 

«  Le  chnron  était  l'emblème  de  l'éperon.  On  l'a  pris  encore  pour  le  signe 
hiéroglyphique  des  toitures  de  châteaux,  des  machines  de  guerre  et  des  tours 
de  bois  eu  usage  dans  les  sièges,  etc.,  etc.  • 

VU.  25 


290  JOURNAL  DE   BARBIER. 

Le  Roi  est  parti  de  Versailles  après  cette  audience 
pour  Bellevue  et  La  Muette  où  il  restei'a  jusqu'à  ven- 
dredi. 

Du  lundi  18,  assem])lce  des  Chambres  pour  entendre 
la  réponse  du  Roi  à  la  députation. 

ARRÊTS   DU   PARLEMENT. 

8  En  délibérant  sur  la  réponse  du  Roi,  arrêté  qu'il 
«  sera  fait  luie  députation  ordinaire,  à  l'effet  de  faire 
«  audit  seigneur  Roi  de  nouvelles  représentations,  et 
«  que,  pour  en  fixer  les  objets,  les  commissaires  s'as- 
«  sembleront  dans  le  jour,  chez  M.  le  premier  président 
<(  dont  il  sera  rendu  compte  demain  mardi  aux  Cliam- 
«  bres  assemblées.  » 

Dans  la  même  assemblée  du  lundi  un  conseiller  a  dé- 
noncé aux  Chandjres  l'ordoniianee  du  Roi,  pour  les 
armoiries,  enregistrée  au  tribunal  de  messieurs  les  ma- 
réchaux de  France,  pour  être  exécutée  selon  sa  forme  et 
teneur. 

La  Cour  a  délibéré  sur  cette  dénonciation,  et  il  a  été 
ordonné  que  ladite  ordonnance  sera  remise  en  mains 
des  gens  du  Roi,  à  l'effet  par  eux  d'en  rendre  compte 
aux  Chambres  assemblées,  mercredi  matin  20  août,  et 
de  prendre  par  eux,  sur  ce,  les  conclusions  qu'ils  avi- 
seront. 

M.  Joly  de  Fleury,  premier  avocat  général,  a  voulu 
représenter  à  la  Cour  que  cette  ordonnance  demandoit 
un  long  examen  et  que  le  terme  étoit  bien  court  à  mer- 
credi: cette  représentation  a  été  mal  reçue  des  Cham- 
bres; on  a  délibéré,  et  on  a  ordonné  aux  gens  du  Roi  de 
se  présenter  toujours  mercredi  et  qu'on  verroil  ce  qu'ils 
auroient  à  dire. 

Celle  démarche  peut  devenir  sérieuse,  tant  par  rap- 
port au  Roi  qu'aux  maréchaux  de  France;  et  c'est  par 
politique  que  M.  Joly  de  Fleury  vouloil  eloiguer'  pour 

1.   C"est-à-diie  ujuunicr. 


AOUT    1760.  291 

prendre  des  mesures  à  cet  égard  avec  les  ministres. 

Celte  ordonnance  du  Roi  est  adressée  à  messieurs  les 
maréchaux  de  France,  comme  juges  de  droit  de  la  no- 
blesse et  des  armes.  Par  l'ordonnance  des  maréchaux  de 
France,  tant  pour  rem-egislrement  que  la  publication 
de  celle  du  Roi,  que  l'on  ne  peut  point  nommer  juge- 
ment ni  arrêt,  est  dit  :fait  à  Paris,  les  maréchaux  de 
France  assemblés,  le  5  août  1760,  signé  :  le  maréchal 
comte  de  Noailles,  le  maréchal  de  Duras,  le  maréchal 
de  Clermont-Tonnerre,  le  maréciial  de  Lautrec,  le  ma- 
réchal de  Biron,  le  maréchal  d'Estrées,  le  maréchal  de 
Confïans,  le  maréchal  prince  de  Soubise,  et  plus  bas  : 
par  messeigneurs  Bondy  de  La  Vergne. 

C'est  le  secrétaire  général  des  maréchaux  de  France 
qui  sont  au  nombre  de  vingt  au  moins. 

Dans  l'ordonnance  du  Roi,  il  y  a  le  fond  et  la  forme. 
Dans  le  fond,  le  motif  de  cette  ordonnance  est  d'établir 
vn  dépôt  général  des  armoiries  de  France  pour  empê- 
cher l'usurpation  des  armoiries  des  grandes  maisons,  ou 
du  moins  anciennes,  et  des  marques  de  dignité  dans  les 
armes,  et  pour  fixer  l'état  de  ceux  qui  en  pou  voient 
avoir;  cet  ordre  peut  intéresser  la  noblesse  et  peut 
appartenir  aux  maréchaux  de  France. 

Mais  cet  ordre  devroit  se  faire  en  temps  de  paix,  sur- 
tout à  cause  de  la  représentation  des  titres,  par  tous  ceux 
qui  sont  employés  à  l'armée,  et  sans  frais. 

Indépendamment  de  cet  ordre,  il  y  a  un  droit  de  trente 
livres  pour  l'enregistrement,  qui  est  une  taxe  générale 
pour  toute  la  noblesse  et  pour  les  bourgeois  mêmes  ;  c'est- 
à-dire  sur  tous  les  sujets  du  Roi,  excepté  le  commun  et 
le  petit  peuple.  C'est  une  taxe  à  charge  poiu-  une  infi- 
nité de  gentilshommes  dans  les  provinces  ou  officiers 
d'armée. 

Dans  la  forme,  comme  les  maréchaux  de  France  n'ont 
point  de  juridiction  conleiitieuse  pour  procéder  à  la  ré- 
formalion  et  enregislremciit  des  armoiries  et  juger  les 


292  JOURNAL  DE  BARBIER. 

coiileslalions  à  naître  sur  ce  sujet,  le  Roi  établit  une 
commission  composée  de  commissaires  du  Conseil,  d'un 
procureur  général  et  d'un  greffier;  du  nombre  desquels 
commissaires  sera  le  maître  des  Requêtes  rapporteur  au 
tribunal  des  maréchaux  de  France,  avant  mercredi;  et 
indépendamment  du  rapport  de  M.  Joly  de  Fleury,  il  y  a 
des  conseillers  qui  examinent  en  quoi  cette  ordonnance 
peut  blesser  les  prétentions  du  Parlement. 

Du  mercredi  20  août,  assemblée  des  Chambres. 

Messieurs  les  gens  du  Roi  sont  entrés,  et  ont  dit  qu'ils 
avoient  examiné  l'ordonnance  du  Roi,  pour  les  armoi- 
ries; mais  dans  un  si  court  délai,  ils  n'avoient  pas  pu 
prendre  leur  parti  sur  les  conclusions  qu'ils  avoient  à 
prendre,  et  qu'ils  demandoient  encore  un  délai. 

La  Cour  n'a  pas  paru  trop  satisfaite  de  cette  défaite, 
et  elle  les  a  remis  à  vendredi  matin. 

La  Cour  a  en  môme  temps  ordonné  auxdits  gens  du 
Roi  de  se  rendre  dans  le  jour,  vers  ledit  seigneur  Roi, 
pour  lui  demander  un  jour,  pour  recevoir  les  nouvelles 
représentations  de  son  Parlement,  par  rapport  au  Parle- 
ment de  Resançon. 

Dans  celle  assemblée,  M.  l'abbé  Cliauvelin  a  dénoncé 
une  affaire  qui  regarde  les  trésoriers  de  France. 

Le  bureau  du  domaine  a  rendu  une  sentence,  au  sujet 
de  quelque  alignement  dans  Paris,  dont  on  s'est  plaint 
au  Conseil ,  et  l'on  a  obtenu  arrêt  qui  a  cassé  la  sen- 
tence du  bureau  du  domaine;  observez  qu'il  n'est  point 
dit,  à  ce  qu'on  prétend  dans  l'arrêt  du  Conseil,  qu'il 
seroit  signifié  au  bureau  des  trésoriers  de  France;  ce- 
pendant un  huissier  du  Conseil  a  signifié  cet  arrêt  au 
greffier  en  chef,  qui  a  présenté  celte  signification  au 
bureau,  laquelle  assemblée  a,  par  une  seconde  sentence, 
déclaré  cette  signification  nulle,  et  ordonné  qu'elle  se- 
roit biffée,  sur  le  fondement  qu'elle  éloit  faite  de  la 
simple  autorité  de  l'huissier  du  Conseil. 

Arrêt  du  Conseil  sous  l'autorité  de  M.  le  chancelier 


AOUT    17G0.  293 

qui,  non-seulement  a  cassé  cette  seconde  sentence, 
mais  qui  a  interdit  le  premier  président  des  trésoriers 
de  France,  qui  avoit  été  rapporteur. 

Ce  sont  ces  faits  que  M.  l'abbé  Cliauvelin  a  dénoncés 
aux  Chambres  assemblées,  comme  vexation,  ayant  toutes 
les  pièces  en  main,  sur  quoi  il  a  fait,  dit-on,  un  très- 
beau  discours. 

La  Cour  a  ordonné  que  le  discours  qui  contient  les 
faits  et  les  pièces  seroienl  remis  à  messieurs  les  gens 
du  Roi  pour  en  rendre  compte  aux  Chambres,  le  mardi 
26  de  ce  mois,  et  prendre,  à  ce  sujet,  telles  conclusions 
qu'ils  aviseront  bon  être. 

En  sorte  que  voilà  bien  des  affaires  dont  se  charge 
le  Parlement,  et  dont  il  faut  attendre  l'événement. 

Le  Parlement  ne  cherche  qu'à  restreindre  les  droits 
et  l'autorité  du  chancelier,  car  les  gens  du  Roi ,  ayant 
dit  qu'ils  avoient  écrit  à  M.  le  chancelier,  pour  les  infor- 
mer du  jour  que  le  Roi  voudroit  bien  donner,  pour  rece- 
voir les  représentations,  on  prétend  que  la  Cour  leur  a 
dit  qu'ils  ne  dévoient  point  écrire  ainsi,  et  qu'ils  dé- 
voient s'adresser  directement  au  P»oi,  attendu  ((ue  la 
Cour  ne  reconnoissoit  personne  entre  le  Roi  et  elle. 

On  dit  encore  que  la  Chambre  des  Comptes  et  la 
Cour  des  Aides  se  sont  aussi  assemblées,  chacune  au 
sujet  de  l'enregistrement  fait  en  l'assemblée  des  maré- 
chaux de  France  de  l'ordonnance  du  Roi,  pour  les  ar- 
moiries, attendu  que  les  maréchaux  de  France  ne  sont 
juges  que  du  point  d"honneur  entre  des  gentilshommes, 
et  non  pas  de  l'examen  des  titres  pour  le  fait  de  no- 
blesse et  d'armoiries,  surtout  quand  il  s'agit  d'une  taxe 
générale. 

Du  22  août,  vendredi,  assemblée  des  Chambres.  Sur 
le  rapport  qui  a  été  fait  par  les  giMis  du  Roi,  arrêt  qui 
porte  qu'il  sera  fait  de  très-huml^les  remontrances  au 
Roi ,  tant  sur  le  fond  que  sur  la  forme  de  l'ordonnance 
du  29  juillet  1760,  et  cependant  par  provision ,  confor- 

25. 


294  JOURNAL    DE   BARBIER. 

mément  aux  lois,  maximes  et  usages  du  royaume,  et 
sous  le  bon  plaisir  du  Roi,  fait  défenses  d'exécuter  au- 
cune ordonnance,  édit,  déclaration  ou  lettres-patentes 
concernant  le  fait  des  armoiries ,  qui  n'aient  été  préa- 
lablement vérifiés  par  la  Cour,  et  que  l'arrêt  sera  pu- 
blié et  affiché  partout  où  besoin  sera,  et  copies  collation- 
nées  envoyées  aux  bailliages  et  sénéchaussées  du  ressort, 
etc.  Fait  au  Parlement,  toutes  les  Chambres  assemblées. 

A  l'égard  de  l'affaire  des  trésoriers  de  France,  le  pre- 
mier président  et  le  conseiller  sont  entrés  aux  Chambres 
assemblées,  ont  pris  séance  entre  les  deux  conseillers 
de  Grand'Chambre.  M.  de  Vaux,  premier  président,  a 
fait  un  beau  discours ,  et  l'affaire  a  été  remise  à  mardi 
prochain. 

L'arrêt  ci-dessus  du  vendredi  22,  sans  perdre  de 
temps,  a  élé  imprimé  et  affiché,  publié  et  vendu  sa- 
medi 23,  dans  les  rues,  avant  sept  heures  du  matin. 

Indépendamment  des  remontrances  à  faire  sur  le 
fond  et  la  forme  de  celte  ordonnance,  ce  qui  regardera 
non-seulement  rim[)ôt  imposé  sur  le  public,  et  la  forme 
de  l'enregistrement  au  secrétariat  des  maréchaux  de 
France,  ce  requérant  le  maitrc  des  Requêtes,  rappor- 
teur audit  tribunal ,  lequel  ne  représente  pas  le  minis- 
tère public,  l'arrêt  est  décisif.  Il  est  dit  que  le  Roi,  par 
son  ordonnance,  a  voulu  établir  que  les  maréchaux  de 
France  étoienfjuges  du  fait  des  armoiries,  ce  que  le 
Parlement  conteste  nommément,  prétendant  avoir  la 
connoissance  de  tout  ce  qui  regarde  le  fait  des  armoiries, 
et  dans  les  arrêts  il  n'est  point  parlé  d'enregistrement, 
mais  de  vérification;  c  est-à-dire  que  toutes  ordon- 
nances, édits  et  déclarations,  même  revêtus  de  lettres- 
patentes,  concernant  le  fait  des  armoiries ,  parce  qu'il 
ne  s'agit  de  cela  quant  à  présent,  ne  pourront  être  exé- 
cutés que  préalablement  vérifiés  en  la  Cour,  par  le- 
quel mol  on  entend  examinés  et  approuvés,  suivant  les 
maximes  du  royaume,  au  moyen  de  quoi  le  Parlement  se 


AOUT    17G0.  295 

réserve  et  s'attribue  la  connoissance  du  fait  des  armoi- 
ries, exclusivement  au  tribunal  des  uiarécliatix  de 
France,  en  sorte  qu'il  ne  siiffiroit  pas  que,  s\u'  les  re- 
montrances, le  Roi  consentit  de  faire  qnelqiie  cliange- 
ment,  par  un  arrêt  du  Conseil,  en  interprctalion  de 
ladite  ordonnance;  il  faut  des  lettres-patentes  adressées 
directement  au  Parlement,  et  vérifiées  en  la  Cour. 

Il  s'agiroit  pourtant  de  savoir  quelle  forme  on  a  ob- 
servée, par  rapport  à  l'ordonnance  du  3  janvier  1698, 
rendue  par  les  commissaires  généraux  du  Conseil,  dépu- 
tés sur  le  fait  des  armoiries  ou  du  payement  des  droits, 
réglés  par  les  tarifs  et  arrêts  du  Conseil  du  20  novembre 
1696.  Il  faut  convenir  que  l'édit  de  novend)re  1696,  qui 
a  précédé  l'opération  des  commissaires,  a  été  enregistré 
au  Parlement  le  28  novembre,  ainsi  qu'un  autre  édit 
d'août  1700.  On  pouiroit  dire  que,  dans  ces  édits,  il  a 
été  question  de  l'établissement  et  de  la  suppression 
d'une  grande  maîtrise,  et  d'un  dépôt  public  des  armoi- 
ries, mais  il  est  aussi  ici  question  d'un  nouveau  dépôt. 

Du  dimanclie  24  août.  Les  gens  du  Roi  ont  été  à  Ver- 
sailles. Le  Roi  leur  a  dit  qu'il  recevroit  la  députation  de 
son  Parlement  du  jeudi  i)rocbain  en  luiit,  c'est-à-dire  le 
jeudi  4  septembre.  Pour  l'all'aire  du  Parlement  de  Be- 
sançon ,  ce  sera  bien  près  du  7  septembre. 

Le  Roi  a  dit  aussi  aux  gens  du  Roi  de  dire  à  son  Par- 
lement d'envoyer,  jeudi  28,  au  cbàtcau  de  la  Muette,  à 
cinq  lieures  du  soir,  M.  le  premier  président  et  deux  pré- 
sidents, lui  apporter  les  remontrances  sur  l'ordonnance 
des  armoiries. 

Les  termes,  soiis  le  bon  plaisir  du  Roi,  dans  l'arrêt 
du  22  août,  avoient  été  pris  en  mauvaise  part  dans  le 
public,  et  non  par  le  Roi,  qui  a  dit  au  premier  président 
que  Sa  Majesté  n'auroit  pas  été  satisfaite  de  cet  arrêt 
si  ces  termes  n'y  avoient  pas  été.  On  les  a  entendus  avec 
la  permission  du  Roi-  ce  sont  termes  de  style. 

M.  le  premier  président  Mole  éloit  aussi  à  Versailles, 


296  JOURNAL  DE  BARBIER. 

en  son  particulier,  et  a  passé  un  quart  d'heure  seul  dans 
le  cabinet  de  Sa  Majesté.  On  dit  même  qu'il  lui  a  dit 
qu'il  étoit  inutile  d'exécuter  l'arrêt  de  la  (leur,  du  22  de 
ce  mois,  et  que  M.  le  premier  président  lui  arépondn  que 
cela  n'éloil  plus  en  son  pouvoir,,  parce  que  cet  arrêt 
avoit  été  envoyé  sur-le-champ  dans  tout  le  ressort,  à  la 
diligence  de  M.  le  procureur  général. 

Du  mardi  26  août,  assemblée  des  Chambres,  tant  pour 
l'affaire  des  trésoriers  de  France  que  pour  la  réponse  du 
Roi  aux  gens  du  Roi. 

A  l'égard  de  la  première  affaire,  elle  paroît  finie.  On 
dit  que,  dans  cette  nuit,  M.  le  comte  de  Saint-Florentin, 
ministre,  a  envoyé  un  paquet  à  M.  Joly,  avocat  du  Roi 
au  bureau  du  domaine,  contenant  un  arrêt  du  Conseil, 
par  lequel  le  Roi,  sur  les  mémoires  présentés  par  les 
officiers  de  ce  bureau,  quoiqu'ils  n'en  aient  pas  donné, 
levoit  l'interdiction  contre  eux  prononcée  par  le  précé- 
dent arrêt  du  Conseil,  et  leur  ordonnoitdecontinuer  leurs 
fonctions,  pour  remettre  ledit  arrêt  à  la  Chambre  des 
trésoriers  de  France. 

L'on  voit  que  M.  le  chancelier  et  le  ministère  font  à 
chaque  instant  de  fausses  démarches,  que  le  Roi  est 
obligé  de  désavouer  et  de  réformer. 

Le  Parlement  étoit  encore  assemblé  aujourd'hui  à  une 
heure  et  demie,  apparemment  par  rapport  à  l'ordon- 
nance des  armoiries. 

M.  le  premier  président  a  été  trouver  le  Roi  au  châ- 
teau de  la  Muette,  au  bois  de  Boulogne,  de  l'ordre  de  la 
compagnie.  Sa  xMajesté  entendra  et  recevra  les  remon- 
trances du  Parlement ,  au  sujet  de  l'ordonnance  des 
armoiries,  dimanche  30  de  ce  mois.  Les  commissaires 
y  ont  travaillé  le  28  et  le  29  de  ce  mois. 

L'armée  des  Russes,  qui  est  de  cent  mille  hommes, 
et  celle  des  Suédois  de  vingt-deux  mille,  n'ont  encore 
fait  aucune  o|tération;  ils  commencent  à  se  mettre  en 
mouvement  à  la  iin  d'août,  ce  qui  feroit  croire  quelque 


AOUT    1760.  297 

politique  dans  cette  inaction.  Le  roi  de  Prusse  est  occupé 
à  suivre  les  armées  de  la  reine  de  Hongrie,  avec  des 
succès  alternatifs,  qui  ne  décident  rien  pour  la  paix  que 
l'on  désespère  pouvoir  se  faire  cette  année,  et,  par  con- 
séquent, beaucoup  d'inquiétude  pour  savoir  comment 
on  tirera  ici  de  l'argent  j)our  de  nouveaux  impôts.  L'ar- 
mée du  maréchal  de  Broglie,  (juoique  nombreuse  et  fort 
belle,  n'a  aucun  succès  décisif  contre  celle  du  prince 
Ferdinand,  composée  de  Hanovriens,  de  Hessois,  de 
Prussiens  et  d'Anglois. 

M.  Rouillé,  ci-devant  ministre,  a  donné  ces  jours-ci 
la  démission  de  sa  charge  de  grand-maître  et  surinten- 
dant général  des  postes  et  relais  de  France,  que  le  Roi 
a  réunis  à  la  charge  de  secrétaire  d'État  au  département 
des  Affaires  étrangères,  remplie  par  M.  le  duc  deChoi- 
seul,  qui  est  aujourd'hui  en  très-grand  crédit. 

La  princesse  de  Bourbon-Condé,  abbesse  de  Saint- 
Antoine  de  Paris  \  est  morte  il  y  a  quelques  jours,  âgée 
de  soixante  ans.  11  n'en  est  pas  parle  encore  dans  la 
gazette  d'aujourd'hui  30  de  ce  mois.  Llle  ctoit  reléguée 
dans  une  petite  abbaye  de  LaSaussaye%  village  de  Ville- 
juif,  par  rapport  aux  duretés  qu'elle  faisoit  essuyer  aux 
religieuses  de  Saint-Antoine.  Elle  est  sœur  du  comte  de 
Clermont,  prince,  ci  tante  du  [)rince  de  Coudé. 

Du  samedi  30  août,  M.  Mole,  premier  président,  a  été 
trouver  le  Roi  à  Choisy,  de  la  part  de  la  Cour,  pour  dire 
à  Sa  Majesté  que  les  remontrances  du  Parlement,  sur 
l'ordonnance  des  armoiries,  n'éloicnt  point  encore  prêtes. 
Le  Roi,  pour  toute  réponse,  a  remis  entre  les  mains  de 
M.  le  premier  président  un  nouvel  édil,  sur  le  fait  des 
armoiries,  adressé  au  Parlement;  en  sorte  que  l'ordon- 
nance dernière  n'aura  plus  lieu. 

1.  C'est  aujourd'hui  l'hôpital  Saint-Antoine. 

2.  Cette  communauté,    »  niai  nommée  abbiye,  »  dit  l'abiié  Le  Bœuf,  était 
située  sur  la  route  de  Paris  à  Orléans.  C'est  aujourd'hui  une  ferme. 

Db    Ll    VlLLEClLLE. 


298  JOURNAL   DE   BARBIER. 

Septembre. 

Le  Parlement  examine  le  nouvel  cditsur  les  armoiries  et  fait  des  remontrances 
à  ce  sujet.  —  Députation  à  Versailles  au  sujet  du  Parlement  do  Besançon. 
— •  Les  exilés  de  Besançon.  —  Deuil  de  la  duchesse  de  Bourbon-Condc. — 
Ce  que  vaut  l'abbaye  de  Saint-Antoine.  —  L'abbé  de  La  Coste  mis  au  car- 
can. —  Les  jésuites  marchands  de  thériaque.  —  La  république  de  Gènes 
et  le  roi  de  Portugal  brouillés  avec  la  cour  de  Rome.  —  Dédicace  de  l'église 
de  Clioisy.  —  Dîner  donné  par  le  Roi  à  cette  occasion.  —  Les  officiers  du 
gobelet.  —  L'opéra  de  Choisy. 

Lundi  1er  septembre,  assemblée  des  Chambres  dans 
laquelle  on  a  lu  rapidement  ce  nouvel  édit,  que  l'on  dit 
être  fort  différent  de  l'ordonnance.  On  a  nommé  des 
comiuissaires  pour  l'examiner,  et  arrêter  ce  sur  quoi  il 
pourroit  donner  lieu  à  des  remontrances.  On  verra  ce 
qui  sera  fait  en  conséquence. 

Du  mercredi  3,  assemblée  des  Chambres. 

L'édit  pour  les  armoiries  n'aura  pas  un  meilleur  sort 
que  l'ordonnance.  Il  a  été  arrêté  que  le  Roi  seroit  très- 
humblement  supplié  de  retirer  cet  édit,  et  qu'il  seroit 
fait,  à  cet  effet,  à  Sa  Majesté  de  très-humbles  remon- 
trances. 

Du  jeudi  4  septembre,  le  Parlement  a  été  à  Vei^sailles 
en  grande  députation,  sur  les  cinq  heures  du  soir,  beure 
qui  lui  avoit  été  indiquée  pour  recevoir  du  Roi  la  ré- 
ponse aux  itératives  remontrances  du  Parlement,  au 
sujet  de  l'affaire  du  Parlement  de  Besançon. 

RÉPONSE   DU    ROI. 

«  Vous  cherchez  à  établir  des  principes  que  je  désap- 
<(  prouverai  toujours.  Je  persiste  dans  ma  précédente 
«  réponse.  » 

C'est-à-dire  que  le  Parlement  de  Paris  ne  devoit  point 
se  mêler  de  ce  qui  regardoit  le  Parlement  de  Besançon; 
que  le  Roi  rangeroit  et  termineroit  à  sa  volonté  avec  ce 
Parlement,  et  en  même  temps  que  le  système  d'union 
du  Parlement,  d'un  seul  Parlement  en  douze  classes,  ne 
sera  jamais  adopté  par  le  Roi,  comme  de  raison. 


SEPTEMBRE    1760.  299 

Au  surplus,  les  deux  députes  du  Parlement  de  Besan- 
çon, qui  est  toujours  en  place,  n'ont  rien  avancé  jus- 
qu'ici pour  le  retour  des  trente  exilés.  Peut-être  le  parti 
est-il  pris  dans  le  ministère  de  ne  les  rappeler  que  pen- 
dant les  vacances  du  Parlement  de  Paris,  pour  faire  voir 
que  leurs  itératives  représentations  n'ont  contribué  en 
rien  à  cet  arrangement. 

Au  surplus,  en  cas  du  rappel  de  ces  exilés,  on  s'at- 
tend fort  qu'il  y  aura  toujours  de  l'aigreur  et  de  la  divi- 
sion entre  les  exilés  et  ceux  qui  sont  restés,  et  qui  ont 
été  du  parti  de  M.  de  Boynes,  intendant  de  la  province 
et  premier  président  de  ce  Parlement,  ce  qui  portera 
toujours  préjudice  au  service  public. 

Du  vendredi  5  et  samedi  6  septembre ,  dernier  jour 
du  Palais,  les  Chambres  se  sont  assemblées  tous  les 
deux  jours,  mais  sans  aucime  décision,  soit  par  rapport 
à  cette  dernière  réponse  du  Pioi,  qui  n'est  pas  trop 
satisfaisante  pour  le  Parlement,  ni  par  rapport  à  l'édil 
des  armoiries  sur  lequel  le  Parlement  devoit  faire  des 
représentations.  Tout  est  demeuré  en  suspens  jus- 
qu'après la  rentrée  du  Parlement,  à  la  fin  de  novembre, 
et  la  Chambre  des  Vacations  a  été  fermée  à  l'ordinaire. 

Du  vendredi  5  septembre,  le  Roi  et  la  Cour  ont  pris 
le  deuil  aujourd'hui,  pour  douze  jours,  pour  madame  de 
Bourbon-Condé,  abbesse  de  Saint-Antoine.  On  doutoit 
si,  étant  religieuse,  on  en  porteroit  le  deuil;  mais  appa- 
remment que  sa  qualité  de  princesse  du  sang  l'a  emporté. 
On  a  trouvé  chez  elle,  à  l'abbaye  de  La  Saussaye,  plus 
de  quatre  cent  mille  livres  d'argent  comptant,  qui  pas- 
seront à  M.  le  comte  de  Clermont,  son  frère,  et  à  made- 
moiselle de  Sens,  sa  sœur.  Quoiqu'on  n'hérite  point 
d'une  religieuse,  c'éloit  de  ses  épargnes,  l'abbaye  de 
Saint-Antoine  valant,  dit-on,  cent  mille  livres  de  renie. 

Des  3,  4  et  5  septembre,  par  jugement  souverain  de 
messieurs  les  officiers  duChâtelet,  en  vcilii  d'tiiH'  i oiii- 
nussion  du  Conseil  à  eux  attribuée,  le  sieur  abbé  do  La 


300^  JOURNAL    DE   BARBIER. 

Coste,  a  été  mis  an  carcan,  le  mercredi  3,  à  la  place  de 
Grève,  le  jendi  4,  an  carrefour  de  Bussy,  et,  le  vendredi 
5,  dans  la  place  du  Palais-Royal ,  où  il  a  été  marqué 
d'un  fer  chaud,  et  condamné  aux  galères  perpétuelles, 
pour  avoir  escroque  des  bijoux  et  autres  effets  à  des 
marchands,  fabriqué  des  billets  d'une  fausse  loterie  et 
écrit  des  lettres  anonymes  et  libelles  diffamatoires. 

Cet  abbé  de  La  Coste  étoit  un  homme  d'esprit  et  un 
intrigant  qui  avoit  été  céleslin  ;  il  étoit  sorti  de  son 
couvent  pour  passer  dans  les  pays  étrangers.  On  dit 
même  qu'il  s'étoit  marié  deux  fois,  et  qu'il  avoit  em- 
poisonné ses  femmes,  mais  point  de  preuves  de  ces  faits, 
et  s'étoit  retiré  à  Paris,  et  s'étoit  introduit  de  façon,  dans 
la  maison  de  M.  Leriche  de  La  Popelinière,  fermier 
général,  homme  très-riche  et  aimant  les  gens  de  lettres, 
que  c'est  lui  qui  a  contribué  à  son  mariage  et  qui  a  été 
chargé  par  lui  d'aller  chercher  sa  femme  à  Toulouse. 
Ses  friponneries  ont  été  découvertes;  la  justice  s'en  est 
mêlée,  et  il  a  été  arrêté  et  ainsi  jugé.  Celte  affaire  a  fait 
du  bruit  et  a  dû  bien  mortifier  M.  de  La  Popelinière, 
qui  a  déjà  eu  plusieurs  histoires  désagréables  sur  son 
compte. 

On  a  crié  dans  les  rues,  avec  affectation  et  à  la  satis- 
faction du  public,  une  sentence  du  lieutenant  général  de 
police,  du  2  septembre,  qui  a  déclaré  valables  les  saisies 
faites  chez  les  jésuites,  de  boites  de  thériaque  et  de  con- 
fection d'hyacinthe,  à  la  requête  des  apothicaires  de 
Paris,  et  qui  fait  en  même  temps  défenses  à  toutes  com- 
munautés séculières  et  régulières  de  vendre  et  débiter 
aucunes  marchandises  d'apothicaires,  sous  telles  peines 
qu'il  appartiendra.  Les  jésuites  de  la  maison  professe, 
rue  Saint-Antoine,  condamnés  en  cent  livres  d'amende 
et  mille  livres  de  dommages  et  intérêts  envers  les  apo- 
thicaires et  épiciers  droguistes. 

Il  y  a  dans  ce  siècle  des  divisions  en  tout  genre. 

La  république  de  Gènes  est  brouillée  avec  la  Cour  de 


SEPTEMBRE    1760.  301 

Rome,  par  rapport  an  nonce  qn'ellc  a  envoyé  en  Corse. 

Le  roi  de  Portugal  est  encore  plus  brouillé  avec  la 
Cour  de  Rome.  Non-seulement  il  a  fait  arrêter  et  obligé 
desorlirdescsÉlatslenonce  du  pape;  mais  il  a  ordonné 
à  tous  les  sujets  du  pape,  qni  étoienl  établis  en  Portugal, 
de  sortir  de  son  royaume,  et  il  a  obligé  tous  les  Portugais 
qui  éloient  dans  les  pays  du  pape  d'en  sortir  pareille- 
ment. Toutes  ces  querelles  politiques  pourroient ,  à  la 
fin,  avoir  de  mauvaises  suites  pour  le  roi  de  Portugal. 
Son  premier  ministre,  Caravallo,  est  un  grand  homme 
d'État;  mais  il  entreprend  peut-être  trop. 

Du  dimanche  27  septembre.  Il  y  a  une  grande  céré- 
monie au  château  de  Clioisy-le-Roi.  On  fait  la  consécra- 
tion et  la  dédicace  de  l'église  paroissiale  de  Choisy,  que 
le  Roi  a  fait  bâtir.  Les  cérémonies  d'une  pareille  dédi- 
cace sont  rapportées  dans  le  catécbisme  de  Montpellier, 
et  elles  sont  fort  longues  et  assez  singulières. 

C'est  M.  l'archevêque  de  Paris  qui  a  officié  et  présidé 
à  ces  cérémonies  saintes.  Comme  depuis  la  fin  de  l'As- 
semblée du  clergé,  il  y  a  encore  cà  Paris  grand  nombre 
d'évêques,  douze  ont  assisté  et  participé  aux  cérémonies, 
et  plus  de  douze  autres  ont  accompagné  M.  l'archevêque 
de  Paris  en  rochet;  et  on  avoit  fait  venir  le  séminaire 
de  Saint-Nicolas-du-Chardonnet  pour  former  le  clergé 
inférieur  et  en  remplir  les  fonctions. 

Le  Roi,  la  Reine,  M.  et  madame  la  Dauphine,  toute 
la  famille  royale  et  tous  les  seigneurs  et  dames  de  leur 
suite  ont  assisté  aux  processions,  et  à  tout  ce  qui  s'est 
fait  pour  cette  dédicace  ;  ce  qui  n'a  fini  qu'à  plus  de 
quatre  heures  après  midi. 

Ce  qu'il  y  a  de  plus  singulier,  c'est  que  le  Roi  a  donné 
à  diner  à  tous  les  évêques  et  aux  deux  agents  généraux  ^ 
du  clergé,  et  que  Sa  Majesté  leur  a  fait  l'honneur  de 

1.  L'un  est  l'abbé  de  Bioglie,  destiné  déjà  au  cardinalat  ;  l'autre  est  l'abbé 

»  homme  de  qualité.  Les  agents  du  clergé  sont  destinés  pour  être 

é'iH^^i.  {Note  de  Barbier.) 

VII.  U 


302  JOURNAL   DE   BARBIER. 

diner  avec  eux.  LeRni  nvoit  à  sa  droite  M.  le  Dauphin, 
à  sa  gauche  M.  l'archevêque  de  Paris,  pour  qui  il  a  eu 
de  grands  égards,  et  il  y  avoit  environ  une  demi-dou- 
zaine de  seigneurs  entre  les  évêques,  comme  le  maréchal 
de  Belle-lsle,  le  maréchal  de  Soubise,  M.  le  duc  de  Choi- 
seul  et  autres.  On  dit  qu'il  y  a  quelque  exemple  d'un 
pareil  banquet  du  Roi  avec  des  prélats  de  son  royaume, 
mais  que  cela  est  fort  ancien.  C'est  une  marque  de  bonté 
de  la  part  de  Sa  Majesté,  qui  a  voulu  leur  témoigner  le 
contentement  qu'il  a  eu  de  leur  dernière  assemblée.  Les 
jansénistes  et  même  le  Parlement,  qui  en  général  n'est 
pas  trop  ami  du  clergé,  n'auront  pas  été  trop  satisfaits 
de  cet  honneur  et  de  celte  distinction. 

Il  est  même  certain  que  le  Roi  a  eu  la  bonté  de  servir 
du  vin  j)lusieurs  fois  à  M.  l'archevêque  de  Paris,  parce 
que  les  bouteilles  étoient  sur  la  table;  ce  qui  se  pratique 
soit  aux  maisons  de  campagne,  soit  aux  petits  soupers 
particuliers  du  Roi  à  Versailles,  à  cause  de  la  dinicullé 
du  service  par  les  officiers  du  gobelet;  ce  qui  n'a  lieu 
qu'aux  grands  couverts,  à  Versailles,  où  le  Roi  mange 
avec  la  famille  royale.  Il  n'y  avoit  à  Choisy  pour  servir 
les  plats  sur  la  table,  pour  donner  des  assiettes,  du  pain, 
des  carafes  d'eau,  que  des  garçons  du  château,  et  on 
avoit  fait  venir  ceux  de  la  Muette,  de  Bellevue,  etc. 

L'abbé  de  Montjoiset  l'abbé  Lucas,  chanoines  de  Noire- 
Dame,  qui  avoient  été  fiiits  diacre  et  sous-diacre  à  la 
cérémonie,  prétendoieut  aussi  diner  avec  le  Roi  ;  mais 
ils  n'ont  pas  eu  cet  honneur,  et  ils  ont  été  diner  chez 
le  curé. 

La  Reine,  qui  avoit  dîné  auparavant  le  Roi  avec  ma- 
dame la  Dauphine,  Mesdames  de  France  et  les  dames 
de  leur  suite,  est  venue  un  quart  d'heure  voir  le  diner 
du  Roi  et  du  clergé  autour  de  la  table,  par  curiosité,  et, 
comme  cela  se  faisoit  incognito,  le  Roi  a  fait  signe  avec 
la  main  à  toute  la  table  de  ne  se  point  lever  quand  on 
a  vu  paroître  la  Reine. 


OCTOBRE   1760.  303 

J'ai  su  tous  ces  détails  à  l'octave  de  la  dédicace,  que 
j'ai  été  dîner  à  Choisy,  au  château,  le  Roi  n'y  étant  plus. 
L'église  paroissiale  est  bien  bâtie,  assez  grande,  et  le 
cbœur  bien  décoré.  Le  lieu  de  Choisy  deviendra  par  la 
suite  une  petite  ville,  par  les  bâtiments  qui  s'y  feront, 
si  le  Roi  continue  de  s'y  plaire.  Il  y  a  une  salle  de  spec- 
tacle assez  grande  et  bien  bâtie,  et  toute  prête  à  jouer 
quelque  opéra  que  ce  soit-,  les  machines  nécessaires, 
tant  en  dessus  qu'en  dessous  du  théâtre,  sont  toutes 
préparées  ;  coulisses,  cordages,  contre-poids.  Il  n'y  a  plus 
qu'à  dorer,  orner  la  salle  du  spectacle.  Le  théâtre  est 
pour  le  moins  aussi  grand  que  celui  de  Paris,  et  tous 
les  dégagements  et  commodités  pour  les  acteurs  et  pour 
les  représentations  y  sont  bien  ménagés;  ce  qui  n'a 
pas  été  achevé  et  mis  à  perfection  à  cause  de  la  guerre. 

Octobre. 

Mort  de  la  reine  d'Espfljjne.  —  Le  marquis  de  Bacqiieville  met  le  feu  à  sa 
luaisoD.  —  Le  Datipliia  va  prier  à  Notre-Dame  pour  le  duc  de  Bourgof;nc. 
—  Les  ministres  ont  congé.  —  La  boiulie  du  Koi.  —  Les  Anglais  s'em- 
parent du  Canada.  —  Succès  du  marcclial  de  Broglie  en  Allemagne.  — 
Prise  de  Berlin  par  les  Russes.  —  Combat  de  Clostercamp.  —  Mort  du  roi 
d'Angleterre  Georges  IL  —  Avènement  de  Georges  III. 

La  reine  d'Espagne,  femme  de  Charles  III,  roi  d'Es- 
pagne, ci-devant  roi  de  Naples,  fille  du  roi  de  Pologne, 
électeur  de  Saxe  et  sœur  de  madame  la  Dauphine,  est 
morte  à  Paris  le  27  septembre,  âgée  d'environ  trente- 
six  ans.  Le  7  de  ce  mois ,  sa  mort  a  été  notifiée  par 
l'ambassadeur  d'Espagne;  cejourd'hui  9  de  ce  mois,  la 
Cour  a  pris  le  deuil  pour  un  mois. 

Le  11  de  ce  mois,  M.  le  marquis  de  Bacqueville,  qui 
étoit  un  fou  décidé  par  plusieurs  traits,  a  mis  lui-même 
le  feu  par  imprudence  à  sa  maison,  quai  des  Théatins, 
au  coin  de  la  rue  des  Saints- Pères;  il  n'a  pas  voulu 
soitir  do  sa  (-hand^re,  où  il  avoit  de  l'argent  apparem- 
ment; il  avoit  en  main  des  [libiolels  pour  empèclier  d'y 


304  JOURNAL   DE   BARBIER. 

entrer.  Au  matin,  le  fou  a  eu  des  progrès;  la  maison  a 
été  consumée  et  M.  le  marquis  a  été  brûlé  lui-même. 

Lundi  13,  M.  le  Dauphin  est  venu  à  Notre-Dame  en- 
tendre la  messe  pour  M.  le  duc  de  Bourgogne,  qui  est, 
dit-on,  fort  mal.  Il  avoit  deux  carrosses,  sept  pages  et 
huit  gardes  du  corps,  malgré  cela  comme  incognito,  car 
on  n'a  pas  tiré  le  canon  aux  Invalides  à  son  passage  et 
on  n'a  point  sonné  à  Noire-Dame. 

Le  même  jour,  le  Roi  est  parti  de  Versailles  pour  un 
petit  voyage  de  Fontainebleau  de  dix  jours.  11  n'y  aura 
point  de  conseil  pendant  ce  temps ,  les  ministres  ont 
congé.  On  croit  que  M.  le  Dauphin,  madame  la  Dau- 
phine  et  les  Dames  de  France  ironi  jeudi,  et  pour  y  passer 
deux  jours.  La  bouche  du  Roi  marche,  et  ces  petits 
voyages  coûtent  beaucoup,  parce  que  le  Roi  nourrit  tous 
ceux  qui  en  sont  et  leurs  suites. 

On  a  appris  pour  mauvaise  nouvelle  que,  dans  le  mois 
de  septembre ,  nous  avons  entièrement  perdu  le  Ca- 
nada ^  Les  Anglois  sont  en  possession  de  Québec,  de  la 
ville  de  Montréal  et  de  tout  le  pays,  et  toutes  les  troupes 
françoises  ont  été  embarquées  dans  des  bâtiments  an- 
glois pour  les  ramener  dans  les  porls  de  France,  à  con- 
dition, suivant  une  très-longue  et  grande  capitulation, 
de  ne  point  servir  de  la  présente  guerre.  Voilà  un  triste 
échec  pour  le  commerce  et  pour  la  difficulté  des  condi- 
tions de  la  paix^. 

1.  Les  marquis  de  Yaudreuil  et  de  Montcalm  avaient  obtenu  des  succès 
au  commencement  de  la  guerro  ;  mais  la  destruction  de  notre  marine  les  mit 
hors  d'état  de  recevoir  des  secours,  et  comme  toujours  d'ailleurs  dans  les 
luttes  dont  nos  colonies  furent  le  théâtre  sous  l'ancienne  monarchie,  on  les 
oublia  parce  qu'ils  étaient  éloignés  du  centre  des  intrigues.  En  1759,  ils  n'a- 
vaient plus  que  5,000  hommes  à  opposer  à  40,000.  Les  Anglais  étant  venus 
assiéger  Québec,  Montcalm  livra  bataille  pour  délivrer  la  ville,  mais  il  suc- 
comba sous  le  nombre  et  mourut  en  héros.  Le  marquis  de  Yaudreuil  résista 
encore  pendant  quelque  temps;  mais  il  fut  oblige  de  céder,  faute  de  res- 
sources suffisantes. 

2.  La  mauvaise  administration  du  Canada  cl  les  dilapidations  d^'s  employés 
cjiilribucient  à  la  perte  de  celle  colonie.  Il  était  souvent  parvenu  au  ministre 
de  la  marine  dvs  rapports  alarmaïUs  sur  l'état  où  se  trouvait  cette  contrée. 


OCTOBRE    1760.  305 

D'un  autre  côté,  nous  avons  eu  quelrpie  avantage  en 
Allemagne,  à  l'armée  de  M.  le  maréchal  de  Broglie.  Les 
alliés  ont  été  obligés  do  lever  le  siège  de  Vesel,  qui  ap- 
partient au  roi  de  Trusse,  et  dont  nous  sommes  restés 
en  possession  ;  mais  toutes  ces  petites  actions,  où  on  ne 
laisse  pas  de  perdre  du  monde,  ne  sont  pas  bien  déci- 
sives. 

Les  Russes  et  les  Autrichiens  ont  mieux  fait.  Le  9  do 
ce  mois,  ils  se  sont  rendus  maîtres  de  la  ville  de  Berlin, 
capitale  du  royaume  de  Prusse.  Ils  n'ont  pas  fait  comme 
le  roi  de  Prusse  :  la  plus  exacte  discipline ,  point  de 
pillage  ni  d'incendie  ;  on  a  seulement  demandé  quelques 
contributions,  et  les  boutiques  mêmes  n'ont  point  été 
fermées  lors  de  cette  irruption  ;  mais  on  s'est  emparé 
de  tout  ce  qui  regarde  le  militaire.  On  a  pris  entre  au- 
tres des  magasins  d'habits  et  d'armes  pour  fournir  à  cent 
mille  hommes;  on  a  détruit  toutes  les  manufactures  et 
magasins  qui  ont  rapport  à  la  guerre. 

La  famille- royale  est  retirée  à  Magdebourg,  qui  est 
une  place  forte.  Celte  atfaire  devra  être  suivie  de  quel- 
que bataille,  car  le  roi  de  Prusse,  ne  pouvant  plus  rien 
tirer  de  sa  capitale,  doit  être  fort  embarrassé. 

Il  faut  qu'il  y  ait  quelque  raison  nouvelle  de  politique 
qui  ait  fait  faire  aux  Russes  ce  qu'ils  pouvoient  faire  ii 
y  a  trois  mois,  peut-être  pour  donner  ouverture  à  des 
propositions  de  paix  et  pour  ménager  le  roi  de  Prusse 
vis-à-vis  des  Anglois;  c'est  ce  que  l'on  verra. 

a  Tout  le  pays,  lui  écrivait-on,  est  prêt  à  déposer  des  malversations  qui  s'y 
sont  commises  et  qui  s'y  commeltcnt  journellement;  jugez-en  par  les  fortunes 
rapides  qu'elles  ont  occasionnées,  etc..  »  En  1762,  une  commission  du 
Châtelet  fut  instituée  à  Paris,  dans  le  but  de  soumettre  à  une  enquête  la  c.jn- 
duite  des  employés  les  plus  compromis.  Le  jugement  qui  fut  rendu  par  cette 
commission  reconnut  que  des  sommes  immenses  avaient  été  dilapidéeSj  et 
ordonna  une  restitution  de  douze  millions  dans  le  Trésor  royal.  MM.  Bigot, 
intendant,  Varin,  commissaire  ordonnateur  à  Montréal,  Brcard,  contrôleur 
de  la  marine  à  Québec,  convaincus  d'avoir  favorisé  les  malversations  cl  les 
concussions  mentionnées  au  procès,  furent  condamnés  à  sii  cent  mille  livres 
de  reatilutiou  envers  le  lloi.  Vu,  Lubas. 

26. 


306  JOURNAL    DE   BARBIER. 

Les  Russes  et  les  Autrichiens,  après  avoir  imposé  des 
contributions  de  deux  millions  d'ccus  à  la  ville  de  Berlin 
et  détruit  tous  les  magasins  et  manufactures  pour  le 
militaire,  se  sont  retirés  de  la  ville. 

L'avantage  qu'a  eu  M.  le  marquis  de  Castries  ^,  lieu- 
tenant général,  sur  le  prince  héréditaire  de  Brunswick 
et  les  troupes  alliées,  a  dérangé  les  projets  du  prince 
Ferdinand  et  raccommodé  nos  affaires  en  Allemagne 
pour  la  fin  de  cette  campagne. 

Nouvelle  cerlaine.  Georges  II,  roi  d'Angleterre,  est 
mort  à  Londres  d'une  attaque  d'apoplexie,  le  25  de  ce 
mois  d'octobre,  au  malin,  âgé  de  soixante-dix-sept  ans, 
après  un  long  règne  ^.  Dès  l'après-midi,  les  ministres 
ont  assemblé  des  membres  du  Parlement  et  des  grands 
seigneurs  de  la  cour,  et  le  prince  de  Galles,  petit-fds  du 
Roi,  âgé  de  vingt-deux  ans,  a  été  proclamé  roi  d'Angle- 
terre, de  la  France  et  d'Irlande,  avec  les  cérémonies 
accoutumées,  sous  le  nom  de  Georges  III.  Il  succède  aussi 
à  l'électorat  de  Hanovre.  Tout  s'est  passé  très-tranquille- 
ment, et  il  ne  paroit  pas  que  cet  événement  produise 
aucun  changement  dans  les  allaires  politiques  ni  aucune 
cspéiance  d'une  paix  plus  prochaine. 

1.  Il  s'agit  ici  de  l'affaire  de  Clostercarap. 

Le  prince  héréditaire  essaya  de  surprecdre  Castries.  Le  chevalier  d'Assas, 
capitaine  au  régiment  d'Auvergne,  avait  été  euvoyé  à  la  découverte  et  s'était 
avancé  à  quelque  distance  de  son  corps.  Un  parti  d'ennemis  arriva  sur  lui  sans 
bruit,  l'entoura,  le  coucha  eu  joue  et  lui  dit  :  u  Si  tu  fais  le  moindre  bruit,  tu 
es  mort.  »  D'Assas  répondit  par  ce  cri  :  u  A  moi,  Auvergne,  voilà  les  enne- 
mis !  •  Et  reçut  la  mort.  Son  dévouement  sauva  l'armée  de  Castries.  Le  prince 
héréditaire  fut  repoussé  avec  une  perte  de  douze  cents  hommes.    Sismondi. 

Rochambeau  commandait  le  régiment  d'Auvergne  oîi  servait  d'Asïas.  Les 
compagnies  de  chasseurs  [voUiyeurs]  étaient  d'institution  toute  récente,  et 
c'était  Rochambeau  qui  en  avait  donné  l'idée  et  l'exemple,  afm  <t  d'offrir  de 
l'émulation  à  cette  classe  d'hommes  de  petite  taille  si  nombreuse  en  P'rance 
et  si  négligée,  mais  si  ingambe  et  quelquefois  plus  leste  que  ceux  d'une  taille 
plus  élevée.  »  Henri  Martin,  t.  xviu,  p.  182. 

2.  U  était  né  en  1683,  et  il  avait  été  proclamé  roi  le  26  juin  1727. 
Geoiges  U  était  tres-aimé  de  sou  peuple,  et  sans  avoir  eu  des  qualités  bril- 
lantes, il  lit  toujours  preuve  d'au  sens  droit  et  solide.  Ou  lui  doit  la  foudatioa 
du  liiHish  Musi'um. 


NOVEMBRE    1760.  307 

KToveiiibre. 

Voyage  du  Roi  à  Fontainebleau.  —  Règlement  pour  les  finances.  —  Bataille 
de  Torgau.  —  Les  affaires  ilu  Parlement  de  Besançon  se  brouillent  de 
plus  en  plus.  —  On  parle  de  la  démission  de  M.  Mole.  —  Procès-verbal 
de  l'assemblée  du  clergé.  —  Arrêté  du  Parlement  de  Paris  au  sujet  du  Par- 
lement de  Besançon.  —  Le  duc  de  Bourgogne  reçoit  les  sacrements.  —  Le 
Parlement  de  Toulouse  fait  des  remontrances.  —  Le  Parlement  de  Rouen 
décide  que  les  Chambres  resteront  asseniblées.  —  Arrêté  du  Parlement  de 
Paris  au  sujet  du  Pailement  de  Besançon. 

Le  lundi  3  de  ce  mois,  le  Roi  est  parti  pour  un  nou- 
veau voyage  de  Fontainebleau  avec  ceux  qui  en  sont 
nommés,  d'où  il  ne  reviendra,  dit-on,  que  le  13,  après 
la  Saint-Martin.  Et  il  est  dit  dans  la  Gazette  de  France 
du  8  que,  par  le  plan  présenté  au  Roi  par  M.  Rertin, 
contrôleur  général,  et  communiqué  an  Conseil  pour  la 
dispensation  des  revenus  du  Roi  pom-  l'année  1761,  les 
fonds  sont  faits  pour  les  dépenses  de  la  guerre  de  terre 
et  de  mer  de  la  campagne  prochaine,  pour  celles  de  la 
maison  du  Roi,  le  payement  des  rentes  de  l'Hôtel  de 
Ville  et  de  toutes  les  autres  rentes,  et  cela  sans  nouveaux 
impôts  ni  emprunts.  Cette  opération  est  difficile  à  ima- 
giner, mais  une  pareille  déclaration  dans  la  Gazette 
peut  en  imposer  aux  ennemis  et  doit  tranquilliser  les 
sujets  du  Roi  et  les  consoler  des  impôts  dont  ils  sont 
chargés  présentement. 

On  a  eu  aussi  nouvelle  que  le  3  de  ce  mois  il  y  a  eu 
une  bataille  sanglante  entre  les  troupes  autrichiennes, 
commandées  par  le  général  Dawn,  et  le  roi  de  Prusse 
en  personne,  près  de  Torgau,  en  Saxe  ;  que  le  roi  de 
Prusse  a  perdu  beaucoup  de  monde,  c'est-à-dire  douze, 
quinze  ou  dix-huit  mille  hommes;  qu'on  leur  a  fait  trois 
mille  prisonniers,  et  que  le  général  Dawn  a  été  blessé 
d'un  coup  de  feu  à  la  jambe  ;  cela  était  ainsi  dans  la 
Gazette  de  France.  Ce  combat  auroit  duré  jusqu'à  près 
de  sept  heures  du  soir. 

Mais  on  dit  depuis,  que  le  même  jour  à  minuit,  le 
général  Dawn,  s'élant  retiré  pour  se  faire  panser,  et  ses 


308  JOUIU'AL    DE    r.AP.BlER. 

troupes  étant  en  joie  et  en  sécurité  dans  le  camp,  le  roi 
de  Prusse  éloit  revenu  à  la  charge  pour  surprendre  les 
Autrichiens,  qu'il  avoit  repris  le  camp,  une  partie  de  ses 
prisonniers  et  tué  beaucoup  de  monde.  Cette  nouvelle 
se  répand,  mais  on  n'en  sait  pas  les  détails,  et  elle 
n'est  pas  confirmée  dans  les  gazettes.  Quoi  qu'il  en  soit, 
il  est  certain  que  le  roi  de  Prusse  aura  perdu  bien  du 
monde;  son  industrie  est  incroyable  pour  réparer  ses 
pertes. 

Autre  nouvelle.  Le  Parlement  rentre  lundi  prochain, 
24,  et  il  y  aura  assemblée  au  mercredi  26,  après  les 
mercuriales;  mais  la  grande  assemblée  des  Chambres 
est  indiquée,  par  le  dernier  arrêté,  au  vendredi  28,  au 
sujet  de  l'alFaire  du  Parlement  de  Besançon,  qui  est, 
dit-on,  plus  brouillée  qu'elle  n'étoit  depuis  la  dernière 
réponse  du  Roi. 

On  dit  ici  que  M.  Mole,  premier  président  dans  le  Par- 
lement, paroît  secrètement  n'être  pas  content,  c'est-à-dire 
les  factieux  qui  mènent  les  autres,  a  envoyé  au  Pioi  sa  dé- 
mission^ ;  et  que  le  Roi,  ne  voulant  pas  la  recevoir,  lui  a 
renvoyée  par  M.  le  prince  de  Conti;  sur  quoi  M.  Mole  a 
écrit,"  dit-on,  une  longue  lettre  au  Roi  pour  se  plaindre 
de  M.  le  maréchal  de  Belle-Isle,  ministre  de  la  guerre, 
qui  lui  a  donné  plusieurs  paroles,  de  la  part  du  Roi ,  sur 
l'afTaire  de  Besançon,  dont  il  n'en  a  tenu  aucune;  que 
M.  Mole  les  ayant  reportées  à  sa  compagnie,  l'inexécu- 
tion a  indisposé  ces  messieurs  contre  lui,  et  l'a  compro- 
mis avec  sa  compagnie.  11  s'agit  de  savoir  si  cette  pré- 
tendue démission  est  sérieuse  ou  non. 

Il  y  a  encore  autre  chose.  Après  la  dernière  assemblée 
du  clergé,  il  y  a  eu  un  procès-verbal,  dont  il  n'a  été, 
dit-on,  imprimé  que  très-peu  d'exemplaires,  mais  pour 
les  évêques  seulement,  et  dans  ce  procès- verbal ,  on  dit 
qu'il  y  a  quelques  traits  contre  le  Parlement,  et  sans 
doute  bien  des  choses  qui  ne  plaisent  pas  aux  jansc- 

1 .  Nous  doiuioiis  la  phrase  dans  toute  son  incorrection. 


NOVEMBRE    1760.  309 

iiistcs,  quoique  le  clergé  et  les  évêques  paroissent  tous 
tranquilles  et  très -sages,  même  M.  rarchevêquo  de 
Paris. 

Des  membres  du  Parlement  sont  instruits  de  tous  ces 
détails.  Si  cela  se  met  sur  le  tapis,  voilà  bien  des  ma- 
tières à  brouilleries.  Les  gens  intéressés  et  les  bons 
citoyens  craignent  cet  événement. 

Du  vendredi  28,  Assemblée  des  Cbambres.  Il  n'a  été 
question  que  de  l'affaire  de  Besançon ,  qui  dure  depuis 
deux  ans,  que  les  membres,  au  nombre  de  trente,  sont 
exilés.  Cela  a  commencé,  dit-on,  au  sujet  d'un  impôt, 
dont  le  terme  pour  la  levée  étoit  expiré,  et  dont  M.  de 
Boynes,  intendant  de  la  province  et  premier  président, 
a  fait  afficher  la  continuation,  apparemment  sur  des 
ordres  de  M.  le  contrôleur  général ,  sans  en  parler  ni  en 
convenir  avec  le  Parlement,  qui,  de  son  côté,  a  fait 
défense  de  lever  le  droit  en  question  sous  des  peines,  et 
il  s'est  joint  à  cela  le  troisième  vingtième.  Depuis,  deux 
des  principaux  magistrats  exilés  ont  été  mandés  en  Cour, 
et  y  sont  restés  plusieurs  mois  sans  avoir  pu  avoir  ni 
audience  des  ministres,  ni  réponses.  On  dit  que  la  Cour 
exigeoit  des  satisfactions  que  la  compagnie  exilée  n'a- 
voit  pas  voulu  faire,  et  on  les  a  envoyés  enfin  à  leur  exil, 
qui  est  à  l'extrémité  du  royaume;  car  tous  ces  trente 
exilés  sont  dispersés  de  côté  et  d'autre ,  et  c'est  ce  qui 
fait  murmurer  le  public. 

L'assemblée  a  délibéré  longtemps.  Elle  a  formé  un 
arrêté  qui  est  fort  long,  et  où  il  y  a  beaucoup  cVattendus, 
comme  :  que  l'affaire  est  iin[)ortante,  qu'elle  regarde  la 
constitution  du  royaume.  Lnfin,  on  a  remis,  à  ce  sujet, 
l'assemblée  au  vendredi  9  janvier  17G1 ,  à  laquelle  les 
princes  du  sang  et  les  ducs  et  pairs  seroient  invités, 
comme  aussi  tous  les  conseillers,  qui  ne  sont  pas  reve- 
nus de  leurs  terres,  avertis  par  le  secrétaire  de  la  Cour 
de  s'y  lro;iver.  Cette  remise  a  été  faite  apparemment 
pour  donner  au  Koi  et  au  ministère  le  temps  d'arran- 


310  JOURNAL   DE   BARBIER. 

ger  cette  affaire.  On  aurait  dû  l'arranger  pendant  les 
vacances  du  Parlement,  car  si  d'ici  au  9  janvier  le  Roi 
rappelle  ces  exilés,  on  ne  manquera  pas  de  dire  que  l'on  a 
craint  les  suites  de  cet  arrêté  et  de  l'assemblée  indignée, 
ce  qui  compromet  l'autorité  royale. 

Il  n'a  point  été  question  du  procès-verbal  du  clergé, 
mais  on  n'en  parle  pas  moins  dans  le  pidîlic  ;  on  dit  qu'il 
est  en  termes  très-forts,  qu'il  y  a  une  protestation  contre 
la  déclaration  du  silence ,  et  contre  ce  qui  a  été  fait 
contre  le  Parlement  comme  juge  incompétent. 

Il  y  a  huit  jours  que  M.  le  duc  de  Bourgogne  étoit 
très-mal  et  comme  désespéré.  On  ne  parloit  que  de  son 
deuil.  Depuis  quatre  jours  il  est  un  peu  mieux.  Le  28  et 
le  29  de  ce  mois,  on  lui  a  fait  la  cérémonie  du  baptême. 
On  lui  a  donné  le  sacrement  de  confirmation,  il  a  été 
confessé;  et  hier,  30,  on  lui  a  fait  faire  sa  première  com- 
munion. On  lui  a  administré  quatre  sacrements  de 
suite.  On  accuse  les  médecins  de  Cour  de  l'avoir  mal 
gouverné,  par  contradiction  et  jalousie  les  uns  des 
autres,  car  on  ne  peut  guère  espérer  qu'il  en  revienne^. 

A  regard  de  la  guerre,  comme  il  n'y  a  rien  de  décidé 
en  Allemagne,  que  le  roi  de  Prusse  se  soutient  toujours, 
que  les  Anglois  se  sont  emparés  de  toutes  nos  posses- 
sions en  Amérique,  il  n'y  a  pas  d'apparence  que  la  paix 
se  fasse  cette  année;  c'est-à-dire  cet  hiver.  Dieu  soit 
loué!  il  n'y  a  pas  eu  apparemment  encore  assez  d'hom- 
mes tués  suivant  le  calcul  de  la  Providence  ^ 

Au  dedans  du  royaume ,  le  trouble  recommence  tout 
de  nouveau,  par  rapport  au  Parlement  de  Besançon.  Le 
10  septembre  dernier,  le  Parlement  de  Toulouse  avoit 
fait  un  arrêté,  les  Chambres  assemblées,  portant  que  si 
contre  l'attente  du  corps  entier  de  la  magistrature,  le 

1.  On  vprra  plus  loin,  à  l'article  qui  concerne  la  mort  de  ce  jeune  prince, 
qui  donnait  de  si  belles  espérances,  par  quelle  noble  et  touchante  discrétion 
il  avait  caché  la  cause  de  sa  maladie. 

2.  La  guerre  de  Sept  ans  coûta  un  million  d'hommes  à  l'Europe. 


NOVEMBRE  1760.  311 

rappel  des  trente  magistrats  exilés  du  Parlement,  séant  à 
Besançon,  éloit  encore  différé,  il  sera  fait  de  nouveau 
au  Roi,  à  la  rentrée  de  la  Cour,  les  supplications  les 
plus  respectueuses  et  les  plus  instantes,  pour  obtenir, 
de  sa  justice  et  de  sa  bonté,  le  rétablissement  de  cette 
classe  de  son  Parlement,  que  l'intérêt  de  l'État,  la  gloire 
dudit  seigneur  Roi,  et  le  vœu  de  la  nation  réclament 
également. 

Comme  ce  rappel  n'a  pas  eu  lieu ,  le  Parlement  de 
Toulouse  s'est  assemblé  le  17  novembre,  et  a  arrêté  de 
nouvelles  remontrances,  dont  les  objets  sont  : 

1°  Que  les  devoirs  que  la  loi,  le  souverain  et  l'État 
lui  imposent  à  la  fois,  l'obligent  de  se  présenter  de  nou- 
veau au  pied  du  trône,  pour  tâcher  d'en  écarter  les  sur- 
prises, que  les  ennemis  de  la  magistrature  ne  cessent  de 
faire  à  la  religion  dudit  seigneur  Roi. 

T  Que  dans  un  gouvernement  monarchique,  la  loi, 
le  souverain  et  l'État  ne  forment  qu'un  tout  indisso- 
luble; qu'on  ne  peut  séparer  l'un  de  l'autre  sans  cesser 
d'être  citoyen;  que  c'est  à  ce  précieux  ensemble  qu'ap- 
partient le  nom  de  patrie,  à  laquelle  les  magistrats  doi- 
vent tout  sacrifier;  que  l'exil  des  magistrats  de  Besan- 
çon, sans  un  jugement  légal  et  préalable,  est  contraire 
à  la  plus  ancienne  et  à  la  plus  célèbre  monarchie  de 
l'univers;  que  cet  exil  tend  à  détruire  les  lois  fonda- 
mentales du  royaume,  et  à  substituer  l'arbitraire  aux 
formes  essentielles,  sans  lesquelles  la  punition  même 
ne  donne  aucune  certitude  du  crime. 

3°  Que  les  enuemis  déclarés  des  magistrats  exilés  ont 
feint  de  travailler  à  leur  retour,  mais  que  leurs  démar- 
ches, dirigées  par  la  ruse  et  l'artifice,  n'ont  pu  sur- 
prendre l'honneur  et  la  vertu. 

4"  Que  ces  ennemis  osent  traiter  de  résistance  crimi- 
nelle la  conduite  des  magistrats  exilés,  mais  que  la  na- 
tion et  l'Europe  entière  apidaudissent  à  leur  courage  et 
à  leur  fidélité,  dont  la  constance  doit  servir  désormais 


312  JOURNAL  DE   BARBIER. 

de  modèle  à  ceux  qui  auront  à  choisir  entre  le  malheur 
de  déplaire  et  la  honte  de  trahir. 

5°  Qu'en  vain  ceux  qui  restent  du  Parlement  séant  à 
Besançon  promettent  le  repos  civil  à  ceux  qui  le  cher- 
chent dans  les  jugements,  que  le  citoyen  sans  confiance 
n'y  trouve  que  l'incertitude. 

6°  Que  la  nation  entière  est  effrayée  de  l'atteinte  que 
cet  exil  porte  à  ses  libertés  les  plus  légitimes. 

Que  les  ennemis  du  bien  public,  en  renversant  les 
formes  sous  lesquelles  la  vérité  et  la  justice  se  mani- 
festent chez  toutes  les  nations  policées,  préparent  la 
voie  à  l'anarchie  et  à  l'indépendance,  dont  la  sagesse  du 
gouvernement  dudit  seigneur  Roi  et  de  ses  ancêtres 
avoit  réprimé  les  efforts  avec  tant  de  gloire  et  de  succès. 

7°  Que  des  coups  terribles  frappés  sur  des  magistrats 
fidèles,  tendent  à  affaiblir  la  magistrature,  à  la  corrom- 
pre et  à  l'anéantir  par  la  crainte. 

Que  la  disgrâce  du  Parlement  de  Besançon ,  loin  de 
produire  ces  funestes  effets  sur  les  autres  classes  du 
Parlement,  n'a  fait  que  les  affermir  dans  leur  fidélité 
et  leur  devoir;  que  plus  on  rendra  ces  devoirs  dange- 
reux, moins  il  se  présentera  de  sujets  dignes  de  les 
remplir. 

8°  Que  si  le  Roi  connoissoit  les  projets  dangereux  qui 
se  forment  et  s'exécutent  à  son  insu  et  le  zèle  sincère 
de  ces  magistrats  exilés,  il  consoleioit  aussitôt  la  ma- 
gistrature et  la  nation,  alarmées  de  l'audace  et  du  succès 
de  la  calomnie,  en  rétablissant  dans  son  intégrité  une 
classe  de  son  Parlement^. 

Ces  objets  de  remontrances,  dont  l'extrait  est  ci-des- 
sus, sont  imprimés  et  se  vendent  à  Paris. 

On  dit  que  le  Parlement  de  Rouen  s'est  aussi  assem- 

1 .  Quelques-uns  de  nos  lecteurs  trouveront  peut-être  que  toutes  ces  affaires 
des  Parlements  occupent  une  grande  place  dans  le  Joui'nal.  Nous  ferons 
remarquer,  qu'au  poiut  de  vue  de  la  \eritable  et  sérieuse  histoire  ,  elles  eu 
forment  peut-être  la  partie  la  plus  importante;  car,  dans  aucun  autre  docu- 
ment du  dix-huitième  siècle,  cette  lutte  politique  n'est  aussi  bien  exposée. 


NOVEMBRE    1760.  313 

blé  depuis  la  rentrée,  et  que,  n'ayant  vu  aucun  succès 
des  dernières  et  fortes  remontrances  qu'il  a  présentées 
au  Roi,  au  sujet  du  Parlement  de  Besançon,  il  a  arrêté 
nouvellement  que,  jusqu'à  ce  qu'il  ait  plu  au  Roi  de  lui 
donner  une  réponse,  les  Chambres  resteroient  assem- 
blées, c'est-à-dire  cessation  de  travail  et  de  justice. 

Arrêté  du  Parlement  de  Paris,  les  Chambres  assem- 
blées, du  vendredi  28  novembre. 

La  Cour,  toutes  les  Chambres  asse;nblécs  : 

Considérant  que  les  coups  d'autorité  qu'on  a  conseillé 
au  Roi  d'employer  contre  un  grand  nombre  de  mem- 
bres du  Parlement,  séant  à  Besançon,  et  dans  lesquels  on 
a  conseillé  au  Roi  de  persévérer  depuis  si  longtemps, 
malgré  les  représentations  les  plus  fortes  et  les  plus 
respectueuses,  malgré  les  supplications  les  plus  for- 
melles adressées  audit  seigneur  Roi,  à  l'elfet  d'obtenir 
de  sa  justice  de  soumettre  la  conduite  de  ces  magistrats 
à  l'examen  des  lois  et  de  leurs  ministres  essentiels,  inté- 
ressent la  constitution  même  de  l'État,  puisqu'elles  por- 
tent atteinte,  non-seulement  aux  droits  du  corps  entier 
de  la  magistrature,  en  anéantissant  la  liberté  des  suf- 
frages, mais  aux  droits  qu'ont  tous  les  citoyens,  en  gé- 
néral, de  ne  pouvoir  être  punis  que  conformément  aux 
lois  et  après  un  examen  juridique  fait  par  leurs  juges 
naturels; 

Considérant,  en  conséquence,  l'importance  de  la  dé- 
libération continuée  à  cejourd'hui,  par  son  arrêté  du 
5  septembre  dernier,  combien  il  est  intéressant  pour  la 
nation  entière  qu'elle  soit  formée  par  le  concours  des 
suffrages  de  tous  les  membres  qui  composent  la  Cour 
des  pairs,  puisque  son  objet  doit  être,  d'un  côté,  de  dé- 
velopper avec  soin  tous  les  principes  de  la  monarchie 
fi'ançaisc,  qui  assurent  à  chaque  citoyen  une  liberté 
dont  il  ne  peut  être  privé  que  dans  les  cas  prévus  par  les 
lois,  et  en  observant  les  formes  qu'elles  ont  prescrites, 
de  l'autiecùté  de  faire  connoître  audit  seigneur  Roi  les 
vu.  27 


314  JOURNAL   DE   BARBIER. 

surprises  multipliées  faites  à  sa  religion  et  les  alleintes 
qu'elles  portent  à  la  nature  du  gouvernement  et  aux 
droits  de  ses  sujets  ; 

A  arrêté  que  la  délibération  sera  continuée  au  ven- 
dredi 9  janvier  prochain,  auquel  jour  les  princes  et  les 
pairs  seront  invités  en  la  manière  accoutiunée  de  venir 
prendre  leur  séance  en  la  Cour,  ainsi  que  ceux  de  mes- 
sieurs qui  sont  encore  absents  et  auxquels  il  sera  écrit 
à  cet  effet  par  le  greffier  de  la  Cour  ; 

Arrêté  en  outre  que  M.  le  premier  président  rendra 
compte,  ledit  jour  9  janvier  prochain,  de  toutes  les  dé- 
marches auxquelles  a  donné  lieu  la  dispersion  des  mem- 
bres du  Parlement  séant  à  Besançon. 

Décembre. 

Protoslation  de  l'assemblée  du  clergé  contre  les  iribunanx  séculiers.  —  I,a 
limite  des  deux  fiuissanccs  d'après  Bossuet.  —  Lettre  du  rhancelior  au  Par- 
lomoiit  (le  Rouen.  —  Le  l'arlcnienl  de  Rouen  demandi'  une  salisfaclion  de 
la  paît  du  chanci'lier.  —  On  parle  de  la  paix.  —  Aventure  extiaonlinaire 
dans  l'église  de  Saint-Benoit.  —  La  théorie  de  Tinipot.  —  Le  marquis  de 
Mirabeau  est  conduit  à  Vincennes.  —  L'Oracle  des  anciens  fidèles.  — 
Conditions  de  la  paix;  démolition  de  Dunkerque. —  Nouvelles  des  armées 
belligérantes  en  Allemagne  —  l'ausse  nouvelle  de  la  mort  du  roi  de  Prusse. 
—  Le  maréchal  de  Belle-Isic  et  le  duc  de  Choiseul  ont  toujours  grande 
part  au  gouvernenieut. 

L'assemblée  générale  du  clergé  a  fini  cette  année  au 
mois  de  juillet;  il  y  a  eu,  comme  à  l'ordinaire,  un  pro-' 
cès-verbal  de  ce  qui  s'y  est  passé,  et  messieurs  du  clergé 
ont  fait  des  remontrances  au  Roi,  comme  ils  en  a\oient 
déjà  fait  dans  les  assemblées  de  1755  et  de  1758,  sur 
les  entreprises  faites  par  quelques  tribunaux  séculiers 
contre  les  droits  de  l'Église  et  du  sacerdoce.  Mais  indé- 
pendamment de  ces  remontrances,  qui  sont  secrètes,  ils 
ont  fait,  à  la  fin  de  leur  procès-verbal,  une  réclamation 
ou  protestation  la  plus  authentique  contre  tous  arrêts, 
jugements,  sentences  et  procédures  des  tribunaux  sécu- 
liers ,  sur  des  causes  concernant  la  doctrine  et  l'admi- 


DÉCEMBRE    1760.  315 

nistralion  des  sacrements,  comme  nuls  de  plein  droit  et 
incompétemment  rendus,  et  généralement  contre  tout 
ce  qui  a  été  déjà  attenté  ou  pourroit  l'être  à  l'avenir,  par 
lesdils  tribunaux,  au  préjudice  de  la  juridiction  ecclé- 
siastique et  des  droits  imprescriptibles  du  sacerdoce. 

Celte  protestation  est  appuyée  sur  un  passage  de  l'il- 
luslreM.  Bossuet,  évêque  de  Meaux,  qui  a  expliqué  les 
limites  des  deux  puissances,  en  di-ant  que  dans  les  af- 
faires temporelles  la  puissance  royale  donne  la  loi  et 
marche  la  première  en  souveraine,  mais  que  dans  les 
affaires  ecclésiastiques,  non-seulement  de  la  foi,  mais 
encore  de  la  discipline,  la  discussion  est  à  l'Église,  et 
au  prince  la  protection  et  la  défense  des  canons  et  des 
règles  ecclésiastiques;  et,  en  conséquence,  le  clergé  de 
France  rejette  et  condamne  hautement  le  droit  que 
quelques  tribunaux  se  sont  arrogé,  dans  ces  derniers 
temps,  de  statuer  sur  les  dispositions  nécessaires  pour  la 
réception  publique  des  sacrements ,  de  connoitre  et  de 
juger  de  la  justice  ou  de  l'injustice  des  refus  publics 
qui  peuvent  en  être  faits,  et  d'enjoindre,  à  quelque  titre 
et  sous  quelque  |)rétexte  que  ce  soit,  de  les  administrer; 
et  cette  réclamation  n'est  pas  restée  ni  comme  une  pro- 
testation de  droit  ordinaire,  ni  comme  ime  défense,  at- 
tendu la  nature  des  droits  dont  il  s'agit,  mais  comme  un 
avertissement  fraternel  aux  magistrats  d'être  plus  cir- 
conspects. 

Cette  protestation,  datée  du  12  juillet,  envoyée  dans 
tous  les  diocèses  comme  étant  unanime,  et  imprimée, 
n'avoit  point  paru  jusqu'ici;  on  en  parloit  seulement  de- 
puis la  rentrée  du  Parlement,  comme  étant  entre  les 
mains  de  M.  le  procureur  général  ou  de  quelqu'un  de 
ses  conseillers;  mais,  depuis  le  7  ou  le  8  de  ce  mois,  on 
la  vend  publiquement,  et  ce  qui  est  singulier,  c'est  qu'on 
ne  la  trouve  que  dans  la  grande  salle  du  Palais,  d'où  il 
est  à  présumer  qu'elle  a  été  imprimée  furtivement,  sur 
quelqu'un  des  exemplaires  de  quelque  évêque  qui  l'a 


316  JOURNAL   [)E    BAP.r.lEr.. 

confiée,  et  que  le  Parlement  a  approuvé  et  cotte  impres- 
sion et  le  débit,  peut-être  pour  insliuirc  le  public  des 
objets  et  des  suites  de  cette  protestation,  avant  de  la  dé- 
noncer aux  Chambres  assemblées,  ce  qui  ne  se  fera,  se- 
lon les  apparences,  qu'à  celle  du  9  janvier. 

Il  court  de  plus,  dans  Paris,  un  extrait  à  la  main  de 
ce  que  contiennent  les  remontrances  du  clergé  présen- 
tées au  Roi,  que  le  clergé  dit  n'avoir  point  été  impri- 
mées pour  obéir  au  Pioi,  ce  qui  est  encore  bien  plus  fort 
dans  les  droits  des  opérations,  surtout  par  rapport  à  la 
qualité  de  jugement  dogmatique  de  la  constitution 
Unigenitus. 

Comme  toutes  ces  réserves,  protestations  et  plaintes 
contre  tout  ce  qui  a  été  fait  dejjuis  huit  ou  dix  ans  dé- 
rangent le  système  des  jansénistes,  il  est  à  craindre  que 
la  dénonciation  qui  sera  faite  le  9  janvier  ne  cause  de 
nouveaux  troubles. 

COPIE  DE  LA  LETTRE  DE  M.  LE  CHANCELIER  AU 
PARLEMENT  DE  ROUEN. 

«  Messieurs, 

((  La  réponse -du  Roi  à  vos  remontrances  du  19  avril 
de  l'année  dernière  auroit  dû  vous  imposer  silence  sur 
les' affaires  du  Parlement  de  Besançon.  Cependant  vous 
en  avez  adressé  au  Roi  de  nouvelles,  les  1"  juillet  et  24 
août  derniers,  dans  lesquelles  vous  continuez  d'avancer 
les  mêmes  principes  que  Sa  Majesté  avoit  proscrits,  et 
vous  cherchez  à  les  insinuer  dans  l'esprit  des  peuples, 
en  les  rendant  publics  par  la  voie  de  l'impression  de 
vos  nouvelles  remontrances ,  que  Sa  Majesté  ne  peut 
s'empêcher  de  croire  que  vous  les  favorisez,  puisi]uevous 
ne  les  avez  pas  condamnés,  quoique  de  pareils  ouvrages 
de  leur  nature  ne  doivent  être  connus  que  de  la  seule 
personne  du  Roi. 

«  Pour  répocdrc  à  ces  dei'nières  remontrances,  Sa 


DÉCEMBRE    1760.  317 

Majesté  m'ordonne  de  vous  faire  ressouvenir  que  sou 
autorité  étant  souveraine,  personne  dans  son  royaume 
ne  peut  la  partager  avec  elle  ;  c'est  elle  seule  qui  forme 
les  ordonnances  et  les  lois  auxquelles  tous  les  sujets 
doivent  se  soumettre;  c'est  à  elle  seule  qu'il  appartient 
d'y  déroger;  c'est  d'elle  seule  que  les  Parlements  tien- 
nent leur  existence  et  leurs  pouvoirs.  Quand  le  Roi  les 
a  chargés  du  soin  d'administrer  la  justice,  il  leur  a 
prescrit  des  bornes  au  delà  desquelles  il  ne  leur  est  pas 
permis  d'étendre  Tautorilé  qui  leur  a  été  confiée.  S'il 
veut  bien  recevoir  leurs  remontrances,  il  ne  leur  a  pas 
permis,  sous  ce  prétexte,  de  suspendre,  encore  moins 
de  défendre  l'exécution  de  ses  ordres.  Us  doivent  attendre 
de  sa  justice  la  réformation  des  prétendus  abus  qu'ils 
lui  ont  dénoncés. 

«  Ce  sont  là  les  véritables  principes  de  la  monarchie, 
principes  inaltérables  que  vous  vous  efforcez  de  détruire 
dans  vos  dernières  remontrances.  Tout  ce  qui  s'oppose 
à  ces  principes  est  vicieux,  contraire  à  la  vérité  des  faits 
qu'on  lâche  de  déguiser  et,  par  conséquent,  ne  doit  point 
être  écoulé. 

«  Ce  n'est  point  par  des  protestations  affectées  de 
zèle  et  de  fidélité  que  des  sujets  remplissent  ce  qu'ils 
doivent  à  leur  Roi  ;  ces  expressions  et  autres  semblables, 
qui  sont  souvent  réitérées  dans  vos  remontrances,  n'ont 
l)as  empêché  Sa  Majesté  d'y  reconnoitre  un  projet  formé 
d'établir  que  vous  tenez  votre  pouvoir  de  votre  essence; 
que  votre  essence  est  aussi  ancienne  que  la  monarchie; 
que  votre  consentement  est  nécessaire  dans  la  confec- 
tion dos  lois  ;  qu'il  n'est  rien  dans  le  royaume  qui  ne 
soit  soiunis  à  votre  inspection  ;  que  toute  l'autorité 
royale  appartient  à  l'exercice  des  offices  dont  Sa  Majesté 
vous  a  revêtus;  et  de  persuader  aux  peuples  que  c'est 
dans  vos  seules  assemblées  (souvent  tumultueuses)  que 
réside  l'honneur  et  l'amour  de  la  justice.  De  ces  maximes 
pernicieuses  est  sorlic  l'idée  nouvelle  de  regarder  tous 

?7. 


318  JOURNAL   DE    BARBIER. 

les  Parlements  comme  ne  composant  qu'un  seul  corps, 
dont  les  (lours  particulières  ne  sont  que  les  branches, 
idée  chimérique  qui  se  détruit  à  la  première  vue  du 
texte  des  ordonnances  qui  créent  les  différents  Parle- 
ments dans  le  royaume  \ 

«  On  ne  trouve  dans  ces  ordonnances  ni  les  termes 
de  classes  ou  membres  de  Parlement,  ni  aucunes  expres- 
sions nouvellement  inventées.  Chacun  d'eux  a  été  suc- 
cessivement institué  pour  rendre  la  justice  dans  les 
limites  du  ressort  qui  lui  est  assigné;  ils  sont  établis  à 
l'instar  ou  à  l'exemple  de  ceux  qui  ont  été  précédem- 
ment créés;  il  est  dit  nommément  qu'ils  seront  intitulés 
Parlement.  Les  usages  du  Parlement  de  Paris  y  seront 
observés;  ils  auront  la  môme  autorité,  les  mêmes  pri- 
vilèges, droits,  honneurs  que  les  autres  Parlements  de 
notre  royaume. 

«  Ces  termes  n'annoncent  qu'une  égalité  entre  les 
anciens  Parlements  et  ceux  qui  sont  nouvellement  éta- 
blis ;  mais  cette  égalité,  loin  de  former  une  unité  entre 
les  Parlements,  est  précisément  ce  qui  la  détruit.  L'cga-» 
lité  présente  à  l'esprit  deux  objets  semblables,  mais  qui 
sont  distincts  et  séparés;  l'unité  ne  présente  qu'un  seul 

1.  Voltaire  est  à  peu  près  de  l'avis  du  chancelier.  «  Le  Parlement,  dit-il, 
déplaisait  bien  plus  au  gouvernement  par  sa  lutte  perpétuelle  contre  les  édits 
du  Roi  que  par  ses  cruautés  envers  quelques  citoyens.  U  semblait  prendre  à 
la  vérité  le  parti  du  peuple,  mais  il  gênait  l'administration,  et  il  paraissait 
toujours  vouloir  établir  sou  autorité  sur  la  ruine  de  la  puissance  suprême. 

Il  II  s'unissait  en  effet  avec  les  autres  Parlements,  et  prétendait  ne  faire 
avec  eux  qu'un  corps,  dont  il  était  le  principal  membre.  Tous  s'appelaient 
alors  classes  du  Parlement  :  celui  de  Paris  était  la  première  classe;  chaque 
classe  faisait  des  remontrances  sur  les  édits,  et  ne  les  enregistrait  pas.  11  y 
eut  même  quelques-uns  de  ces  corps  qui  poursuivirent  juridiquement  les  com- 
mandants de  province  envoyés  à  eux  de  la  part  du  Roi  pour  faire  enregis- 
trer. Quelques  classes  décernèrent  des  prises  de  corps  contre  ces  ofliciers. 
Si  ces  décrets  avaient  été  mis  à  eiécution,  il  en  aurait  résulte  un  effet  bien 
étrange.  C'est  sur  les  domaines  royaux  que  se  prennent  les  deniers  dont  on 
paye  les  frais  de  justice,  de  sorte  que  le  Roi  aurait  payé  de  ses  propres  do- 
maines les  arrêts  lendus  par  ceux  qui  lui  désobéissaient  contre  ses  ofliciers 
prii}jipaui  ,(}ui  avaient  exécute  ses  ordres,  n 


DÉCEMDRE    1760.  319 

ni) jet.  Si  les  différentes  Cours  établies  par  les  ordon- 
îiancGS  sont  égales  entre  elles,  il  s'en  suit  qu'elles  ne 
forment  pas  la  même  Cour;  aussi,  Sa  Majesté,  ne 
regarde  ce  système  d'unité  dans  les  Parlements  que 
comme  un  prétexte  dont  on  veut  autoriser  des  associa- 
tions qui,  étant  contre  les  intentions  du  Roi,  ne  peuvent 
cire  tolérées,  suivant  toutes  les  lois  du  royaume;  c'est 
ce  (jui  a  déjà  porté  le  Roi  à  vous  déclarer  que  l'affaire 
du  Parlement  de  Besançon  vous  étoil  étrangère,  et 
que  vous  ne  deviez  point  délibérer  sur  ce  qui  se  passe 
hors  de  votre  ressort;  que  vous  n'en  avez  pas  le  pou- 
voir. 

«  Cependant  vous  vous  hasardez  de  porter  aux  pieds 
du  trône  les  faits  les  plus  injurieux  contre  les  magis- 
trats du  Parlement  de  Besançon  ;  vous  y  présentez  les 
faits  les  plus  odieux  contre  le  chef  de  cette  compagnie. 
(]omme  Sa  Majesté  a  eu  connoissance  et  a  approuvé  tout 
ce  qu'il  a  fait  dans  le  cours  de  cette  atTairo,  elle  ne  peut 
que  désapprouver  que  vous  tentiez  de  blâmer  sa  con- 
duite. 

«  Mais  pendant  que  vos  remontrances  sont  pleines 
de  déclamations  contre  les  membres  de  cette  compagnie 
fidèles  au  Roi  et  à  leur  devoir,  vous  comblez  d'éloges 
ceux  qui  depuis  près  de  deux  ans  font  gloire  de  résister 
aux  ordres  de  Sa  Majesté,  et  de  persévérer  dans  le  refus 
qu'ils  font  depuis  longtemps  de  prendre  les  voies  qu'il 
a  la  bonté  de  leur  indiquer  pour  rentrer  dans  ses  bonnes 
grâces.  Le  Roi  vous  défend  donc  de  nouveau  de  vous 
mêler  de  cette  affaire.  Sa  Majesté  vous  a  déjà  fait  en- 
tendre que  vous  ne  devez  pas  connoître  de  la  conduite 
de  ceux  qu'elle  charge  de  ses  ordres  particuliers  ;  comme 
ses  ordres  vous  sont  inconnus,  vous  n'êtes  [)as  en  état 
de  juger  s'ils  ont  été  (idèlement  exécutes.  Sa  Majesté  se 
croit  d'autant  plus  obligée  de  vous  renouveler  les  dé- 
fenses qu'elle  vous  a  faites  à  ce  sujet,  qu'ayant  fait 
examiner  les  faits  que  vous  imputez  à  son  intendant 


320  JOURNAL   DE   BARBIER. 

dans  la  généralité  de  Caen,  et  s'en  étant  fait  rendre 
compte,  clic  n'y  a  rien  trouve  jusqu'à  présent  qui  pût 
mériter  une  censure  aussi  anière  que  celle  qui  est  portée 
dans  vos  remontrances.  Sa  Majesté  vous  défend  donc 
expressément  de  donner  suite  à  vos  arrêtés  des  25  juin 
et  9  juillet  derniers,  et  aux  autres  que  vous  pourriez 
avoir  faits  sur  celte  matière.  Quant  aux  scènes  indé- 
centes qui  se  sont  passées  dans  vos  assemblées,  lorsque 
le  Roi  vous  a  envoyé  ses  derniers  édits,  Sa  Majesté  ne 
devoit  pas  s'attendre  de  les  voir  rappeler,  dans  vos  re- 
montrances., pour  en  rejeter  le  reproche  sur  ceux  qui 
éloient  chargés  de  ses  ordres;  votre  résistance  à  enre- 
gistrer des  édits,  qui  l'étoient  dans  la  plus  grande  partie 
du  royaume,  a  obhgé  le  Roi  à  vous  envoyer  M.  le  maré- 
chal de  Luxembourg,  gouverneur  de  la  province,  pour 
vous  faire  connoître  ses  intentions;  chargé  des  ordres 
de  Sa  Majesté,  il  avoit  l'honneur  de  la  représenter.  Le 
Roi  se  tient  aussi  ollensé  du  refus  que  vous  avez  fait  en 
sa  |)résence  d'obéir  aux  ordres  dont  il  étoit  porteur,  que 
si  ce  lefus  avoit  été  fait  en  présence  de  Sa  Majesté  elle- 
même;  mais  Sa  Majesté  elle-même  a  été  bien  plus  of- 
fensée, par  l'entreprise  que  vous  avez  faite  le  lendemain, 
de  déclarer  nul  tout  ce  qui  s'étoit  fait  la  veille,  suivant 
les  ordres  de  Sa  Majesté  ;  c'est-à-dire  d'oublier  votre 
qualité  de  sujets,  pour  vous  attribuer  un  droit  de  supé- 
riorité sur  les  commandements  de  votre  souverain.  Le 
Roi  est  aussi  très-mcconlent  de  la  manière  dont  vous 
avez  usé  avec  son  procureur  général,  en  lui  enjoignant 
de  remplir  ses  fonctions  avec  plus  d'exactitude. 

a  Sa  Majesté,  s'élant  fait  rendre  compte  des  motifs  qui 
ont  pu  donner  lieu  à  une  pareille  injonction,  n'a  rien 
trouvé  dans  la  manière  dont  il  s'est  comporté  qui  fût 
répréhensible  et  qui  ne  fût  conforme  aux  règles  de  sou 
devoir. 

«  Il  y  a  quelques  années  que  le  Roi  cassa  un  de  vos 
arrêts  qui  prononçoit  une  pareille  injonction.  Il  vient  de 


DÉCEMBRE    1760.  321 

casser  celui  que  vous  avez  reutlu  de  nouveau,  le  9  juil- 
let dernier;  enfin,  vous  devez  être  persuadés  que  le  Roi 
emploiera  toujours  son  autorité  pour  faire  observer  les 
lois  de  son  royaume,  poiu^  obliger  chacun  de  ses  sujets 
à  se  renfermer  dans  les  devoirs  de  son  étal  et  d'en  rem- 
plir les  règles  avec  exactitude.  Il  fera  rendre  à  la  ma- 
gistrature ce  qui  lui  est  dû,  mais  il  se  fera  rendre  ce 
que  la  magistrature  lui  doit.  Il  accorde  toujours  sa  pro- 
tection à  ses  Cours,  mais  il  ne  souHrira  pas  qu'elles  pas- 
sent les  bornes  du  pouvoir  qu'il  leur  a  confié,  et  que 
sous  prétexte  du  maintien  des  lois,  elles  entreprennent 
sur  les  droits  de  la  souveraineté.  Il  donnera  avec  em- 
pressement à  tous  ses  sujets  des  marques  de  clémence 
et  de  bonté,  mais  quand  ils  s'écarteront  de  leur  devoir 
de  (pielque  état,  condition  et  qualité  qu'ils  soient,  il 
emploiera  pour  les  y  faire  rentrer,  quoiqu'à  regret,  les 
voies  de  sévérité  nécessaires  pour  faire  respecter  l'auto- 
rité royale, 

«  Je  suis  avec  une  parfaite  considération, 

«  Votre  très-affectionné  serviteur, 
«  Signé  :  de  Lamoignon\  » 

11  y  a  plus,  le  Parlement  de  Rouen,  qui  a  pris  aussi 
parti  pour  le  Parlement  de  Besançon,  qui  n'a  fait  l'en- 
rcgisl rement  du  troisième  vingtième  qu'à  regret,  et  qui 
avant  les  vacances  a  donné  des  remontrances  très-vives 
contre  l'autorité  royale  sur  les  grands  principes  du  Par- 
lement de  France,  a  reçu  une  lettre  de  M.  le  chancelier^, 


1.  Lamoignon  (Guillaume  II  de),  seigneur  de  Malesherbes,  né  en  1683. 
Il  avait  montré  des  talents  et  des  vertus  dans  toutes  les  places  qu'il  avait 
occupées;  mais  ses  manières  graves  déplaisaient  à  la  Cour  et  surtout  à  ma- 
dame de  Tompadour.  En  17C3,  la  famille  Maupeou,  qui  commençait  à  jouir 
de  ce  crédit  qui  l'a  renluc  si  célèbre,  désirait  la  place  de  chancelier.  Lamoi- 
gnon refusa  de  donner  sa  démission,  et  madame  de  Pompadour  le  lit  exiler. 
Maupeou  le  remplaça  sous  le  titre  de  vice-chancelier,  que  le  railenunt 
refusa  de  rcconnailre.  Lamoignon  mourut  en  {Thi.  (Voir  Biogr.  univ.  de 
Micliaud.) 

2.  La  lettre  de  M.  le  chancelier,  du  7  octobre,  au  nom  du  Roi,  est  ferme, 


322  JOURNAL   DE   BARBIER. 

un  peu  vive  à  ce  que  l'on  dit,  et  dont  il  a  été  très-mé- 
content. A  la  rentrée  du  Parlement,  assemblée  en  consé- 
quence, dans  laquelle  il  a  été  arrêté  que  les  Chambres 
resleroient  assemblées,  jusqu'à  ce  que  le  Roi  lui  donnât 
des  réponses  à  leurs  remontrances;  il  demande  même, 
dit-on,  une  satisfaction  de  la  part  de  M.  le  chancelier. 

En  sorte  que  voilà  cessation  de  service  et  trouble  nou- 
veau, par  conséquent,  dans  le  Parlement  de  Normandie, 
ce  qui  doit  donner  de  l'embarras  aux  ministres,  en  atten- 
dant les  suites  et  le  résultat  de  l'assemblée  du  9  janvier 
prochain  au  Parlement  de  Paris. 

Du  14  décembre.  On  a  parlé  ici  beaucoup  de  paix  de- 
puis quelques  jours;  le  besoin  que  l'on  en  a  et  la  crainte 
que  ces  nouvelles  soient  hasardées,  font  que  bien  des 
gens  ne  donnent  pas  dans  cette  nouvelle. 

Il  est  arrivé  ce  mois-ci  une  aventure  fort  extraordi- 
naire dans  l'église  de  la  paroisse  de  Saint-Benoît.  Un 
petit  valet  de  sacristie,  accompagné  d'un  fossoyeur,  vou- 
lant nettoyer  le  dedans  et  l'intérieur  de  l'autel  de  la 
Vierge,  lequel  est  derrière  le  chœur,  s'est  aperçu  qu'il  y 
avoit  quelque  chose  de  ferme  dans  le  bas  d'autel,  et  s'é- 
tant  fourré  dessous,  en  a  tiré  un  sac  dans  lequel  étoit 
renfermé  un  corps  mort  roidi  et  tout  desséché.  On  a 
averti  le  curé  de  la  |)aroisse,  qui  a  envoyé  chercher  un 
commissaire,  et  celui-ci,  les  chirurgiens  du  Chàloiet, 
lesquels,  ayant  examiné  le  corps,  ont  trouvé  un  jeune 
homme  de  vingt  ans  environ,  ayant  un  ruban  autour  de 
la  gorge  et  paroissanl  avoir  été  étranglé,  ce  qu'ils  ont 
estimé  avoir  été  fait  depuis  plusieurs  années;  sur  ce 
procès- verbal,  la  justice  du  Châtelet  a  pris  connoissance 
du  fait.  On  a  arrêté  plusieurs  bedeaux  et  fossoyeurs,  et 
la  grande  difficulté  maintenant  est  de  savoir  par  qui  et 
comment  il  a  été  placé  dans  ce  bas  d'autel,  après  les- 
quels examens  on  a  fait  enterrer  ce  corps. 

mais  dans  les  vrais  principes  do  la  monarchie  contre  les  prétentions  des  Par- 
lemcuts,  et,  par  couscfiueut,  de  celui  de  Paris.  {!\'ole  de  liarbicr.) 


DÉCEMBRE    1760.  323 

On  dit,  comme  chose  cortaine,  qu'il  y  n  six  eoiiseil- 
lors  du  Parlement  de  Rouen  exilés,  nouveau  sujet  do 
réclamation  du  Parlement  de  Paris,  à  l'assemblée  du 
9  janvier  1761  ^ 

Depuis  quinze  jours,  il  a  paru  un  livre  in-4o  qui  a  éié 
présenté,  dit-on,  à  M.  le  Dauphin,  à  toute  la  Cour,  et 
qui  y  a  fait  beaucoup  de  bruit,  intitulé  :  la  Théorie  de 
rimpôi\  dont  l'auteur,  par  le  style,  est  reconnu  pour 

1.  Cette  nouvelle  est  fausse.  (Note  de  Barbier.) 

2.  Un  homme  singulii-r,  mélange  d'esprit  novateur  et  d'esprit  rétrograde 
et  féodal,  qui  avait  commencé  d'ébaucher  l'économie  politique  pour  son  propre 
compte,  en  même  temps  que  Gouniay  et  que  Quesnay,  le  marquis  de  Mira- 
beau..., s'occupait  à  délayer  les  doctrines  communes  de  l'école  dans  un  fatras 
énorme  où  brillent  bien  des  lueurs  que  personne  n'a  plus  le  courage  d'y  cher- 
cher aujourd'hui.  De  ce  chaos  devait  naître  le  grand  Mirabeau,  élève  et 
victime  d'un  père  qui  fut  Vami  des  hommes  en  général  et  le  tyran  de  sa 
famille  en  particulier.  Les  ouvrages  les  plus  cités  du  marquis  de  Mirabeau 
sont  :  l'Ami  des  hommes  (1756)  ;  la  Théorie  de  l'impôt  (1760);  et  la  Phi- 
losophie rurale  {17  (i3).  Henri  Martin. 

Une  école  nouvelle,  celle  des  économistes,  s'occupait  de  l'étude  de  la  dis- 
tribution des  richesses;  Quesnay,  le  marquis  de  Mirabeau,  l'abbé  de  La  Rivière 
abordaient  ainsi  la  politique  par  le  côté  des  intérêts  matériels;  ils  révélaient 
les  abus  effroyables  sous  lesquels  le  peuple  était  écrasé;  mais,  en  général 
plus  ennemis  des  corps  privilégiés  que  de  l'autorité  royale,  ils  semblaient 
par  leurs  principes,  favoriser  surtout  le  despotisme.  Sismondi. 

Les  ouvrages  relatifs  à  l'économie  politique  sont  nombreus  au  dix-huitième 
siècle,  et  c'est  vraiment  alors  que  se  constitue  cette  science,  qui  était  complè- 
tement inconnue  au  moyen  âge.  —  Les  frères  Paris,  et  particulièrement  Paris 
Duverney,  connus  par  la  liquidation  de  la  banque  de  Law,  mirent  au  jour 
divers  mémoires  sur  les  finances  et  la  monnaie.  Melon,  secrétaire  du  Ké- 
gent,  fit  paraître,  en  1734,  un  Essai  politique  sur  le  commerce    1761 

1  vol.  in-12,  qui  produisit  une  très-grande  sensation    Dutol  publia,  en  173S 
des  Iléflexions  politiques  sur  les  finances  et  le  commerce.  La  Haye,  1738* 

2  v<il.  iu-12.  Cet  écrit,  dans  lequel  il  combattait  les  opinions  de  Melon  fut 
justement  remarqué.  Le  public  accueillit  avec  non  moins  d'intérêt  VEssai  sur 
les  probabilités  de  la  vie  humaine,  par  Déparcieux,  où  se  trouvent  des 
considérations  importantes  sur  la  population;  les  Économiques,  et  Mé- 
moires sur  les  blés,  de  M.  Dupin,  fermier  général,  et  la  Noblesse  commer- 
{unte,  de  l'abbé  C.oyer. 

Forbonnais  présenta  au  gouvernement  divers  Mimoirvs  sur  les  linances  du 
royaume.  De  1753  à  1758,  il  fit  imprimer  plusieurs  traités  spéciaux,  dont  les 
plus  importants  sont  :  les  Éléments  du  commerce,  et  surtout  les  Recherches 
cl  voiisidi-ruUons  sur  les  finances  de  la  France,  depuis  l'année  1505  jus- 
qu'en il  il.  On  lui  doit  encore  :  Questions  sur  te  commerce  des  Fronçait 


324  JOURNAL   DE  BARBIER. 

6lre  M.  le  marquis  de  Mirabeau,  auteur  d'un  autre  livre  : 
VAmi  des  hommes,  qui  a  été  fort  goûté.  Dans  ce  dernier 
ouvrage,  l'auteur,  qui  parle  directement  au  Roi  en  forme 
d'entretien,  lui  dit  très-clairement  que  l'État  est  très- 
prochain  de  sa  ruine  par  la  mauvaise  administration  des 
finances;  il  donne  un  projet  très-détaillé  en  calculs  pour 
prévenir  ce  mal,  dont  le  projet  principal  est  de  suppri- 
mer entièrement  les  fermiers  généraux,  et,  en  général, 
tous  financiers  et  leurs  préposés,  et  d'abolir  tous  droits 
d'entrée  et  impôts  sur  le  commerce,  industrie,  denrées; 
et  il  propose  un  autre  expédient  pour  fournir  au  Roi  et 
à  l'État  des  revenus  nécessaires. 

Il  y  a  dans  ce  livre  de  l'imagination  et  un  grand  tra- 
vail, mais  en  même  temps  de  l'imaginaire,  mal  écrit  jwur 
être  intelligible  et  trop  dur  dans  des  expressions  adres- 
sées au  Roi. 

Ce  livre  a  été  défendu  le  15  ou  le  16  de  ce  mois;  il 
devient  rare  et  cher,  et  l'on  dit  généralement  que  M.  de 
Mirabeau  a  été  conduit  au  château  de  Vincennes,  il  y  a 
deux  jours,  le  17  ou  le  18  de  ce  mois. 

M.  de  Mirabeau  est  sorti  de  Vincennes  et  a  été  exilé 
dans  une  de  ses  terres. 

Il  a  paru  une  brochure  intitulée  V Oracle  des  anciens  ' 
fidèles,  qui,  par  un  arrêt  du  3  de  ce  mois,  a  été  cou- 
damnée  à  être  brûlée  par  la  main  du  bourreau;  ce  qui 
a  été  exécuté  le  5.  Cet  ouvrage ,  fait  par  l'abbé  "*, 
imprimé  à  Berne  et  condamné  comme  impie  et  blas- 
phématoire, a  pour  prétexte  la  conversion  de  plusieurs 

dant  le  Levant;  —  Des  Principes  et  observations  économiques  ;  —  l'ana- 
lyse des  Principes  sur  la  circulalion  des  denrées  et  l'influence  du  7nimé- 
raire  sur  celte  circulalion.  Fuibomiais  fouruit  en  outre  un  grand  nombre 
d'articles  à  l'Encyclopédie.  —  Voir,  sur  les  économistes  du  dix-huitième 
siècle,  Histoire  de  l'économie  politique,  par  M.  de  Villeneuve-Bargcmont. 
Paris,  Guillaurain,   1841,  in-S",  t.  n,  p.  b7, 

i.  Ce  livre,  dont  le  titre  est:  VOracle  des  anciens  fidèles,  pour  servir 
de  suite  et  d'éclaircissement  à  ta  sainte  Bible,  Borne,  1700,  in-li,  est 
attribue  par  Voltaire  à  Bigex. 


DÉCEMBRE    1760.  325 

juifs  en  Pologne,  il  y  a  trois  ans  environ.  L'auteur  en  a 
trouvé  un  en  son  chemin,  qu'il  a  voulu  convertir  do 
même,  et  avec  qui  il  a  sept  conversations  pour  lui 
prouver  la  fourberie  de  Moïse,  la  fausseté  et  les  contra- 
dictions de  tout  l'Ancien  Testament,  dont  il  fait  l'ana- 
lyse sur  ce  point  de  vue.  L'ouvrage  est  mal  fait  en  lui, 
mais  d'une  grande  recherche.  A  chaque  conversation,  il 
vent  prouver  au  juif  la  dilTorenco  de  la  religion  chré- 
tienne, qui  est  la  loi  naturelle,  mais  cela  est  fait  fai- 
blement. 

On  a  parlé  de  paix  il  y  a  quelque  temps,  fondée  même 
sur  les  nouvelles  de  Londres,  mais  peu  avantageuse  pour 
nous,  comme  on  peut  s'imaginer,  puisque  l'on  mot  d'a- 
bord pour  condition  la  démolition  de  Dunkerque.  Au- 
jourd'iuii  on  ne  parle  plus  de  cette  paix  tant  désirée  ; 
on  fait  an  contraire,  tant  en  Angleterre  qu'en  France, 
des  préparatifs  pour  la  campagne  prochaine.  Ce  qu'il  y 
a  de  plus  avantageux  pour  nous,  c'est  que  la  flotte  puis- 
sante qui  doit  sortir  des  ports  d'Angleterre  pour  tenter 
nne  grande  entreprise  sur  les  côtes  de  France,  sans  sa- 
voir en  quel  endroit,  soit  par  les  vents  contraires,  soit 
par  des  maladies,  a  été  obligée  d'abandonner  ce  grand 
projet  et  de  rentrer  dans  ses  ports  ;  elle  a  été  enfin 
désarmée.  La  grande  dépense  de  celte  flotte  a  fait  un 
peu  crier  la  nation  anglaise. 

A  l'égard  de  l'Allemagne,  le  prince  Ferdinaud  et  le 
duc  héréditaire  de  Brunswick,  généraux  des  troupes 
alliées  contre  nous,  se  sont  retirés.  Ai.  le  duc  maréclial 
de  Broglie  a  conservé  toutes  ses  positions  et  est  dans 
Francfort  et  aux  environs,  ce  que  l'on  regarde  comme 
nne  manœuvre  fort  avantageuse. 

On  disoit  même  qu'il  y  avoit  de  la  brouillerie  entre 
le  prince  Ferdinand  et  le  ministère  anglois,  parce  (juc 
le  nouveau  roi  d'Angleterre  devoit  épouser  la  sœur  du 
duc  héréditaire  de  Brunswick,  et  que  la  mère  du  Roi  a 
rompu  ce  mariage  pour  lui  faire  épouser  une  princesse 
vu.  28 


326  JOURNAL    DE   BARBIER. 

de  Saxe-Gotha,  qui  est  de  la  maison  de  la  mère  du  jeune 
Roi.  Cependant,  le  prince  Ferdinand  n'a  point  quitté 
le  commandement  des  troupes  alliées ,  comme  on  le 
croyoit. 

On  dit  ici  que  M.  le  maréchal  prince  de  Soubise  doit 
commander  l'année  prochaine,  sur  le  Rhin,  une  armée 
de  trente  mille  hommes,  en  qualité  de  généralissime, 
accompagné  de  M.  de  Chevert,  bon  lieutenant  général. 
Cela  a  surpris  et  indisposé  le  public,  ainsi  que  les  offi- 
ciers qui  seroient  de  cette  armée  ;  ce  qui  a  donné  lieu 
à  un  bon  mot  :  «  Que  le  prince  de  Soubise  commenceroit 
la  campagne  avec  de  grandes  forces,  parce  que  toute  la 
France  est  à  l'armée^.  » 

Le  bruit  a  couru  à  Paris,  comme  chose  sûre,  de  la 
mort  du  roi  de  Prusse,  qui  aurait  élé  écrasé  par  une 
mine  qu'il  faisoit  essayer;  cela  étoit  fondé  sur  une  fausse 
lettre,  car  tout  le  monde  est  convenu  qu'il  n'en  est  rien. 

L'année  finit  sans  aucun  changement  dans  le  mini- 
stère. M.  le  maréchal  de  Belle-Isle  et  M.  le  duc  de  Choi- 
seul  ont  toujours  grande  part  au  gouvernement. 

M.  îe  duc  de  Bourgogne  est  presque  toujours  déses- 
péré, et  il  ne  se  soutient  que  par  les  bons  remèdes  qu'on 
lui  donne,  et  change  successivement. 

Malgré  la  rareté  d'argent,  le  mauvais  état  des  finances 
et  la  misère  publique,  le  gros  de  Paris  va  toujours  à 
l'ordinaire  pour  les  spectacles,  plaisirs  et  magnificences. 

1.  Le  prince  de  Soubise  était  brave  de  sa  personne,  mais  tout  à  fait  inca- 
pable de  la  moindre  combinaison  stratégique.  Il  était  extrêmement  vaniteux, 
et,  de  plus,  jaloux  de  tous  les  otQciers,  quels  qu'ils  fussent,  qui  partageaient 
le  commandement  avec  lui.  On  conçoit  que  la  France  ait  été  alarmée  de  le 
voir  iivesti  du  titre  de  généralissime. 


ANNEE  1761. 


Janvier. 


Assemblée  chez  le  duc  d'Orléans  au  sujet  de  la  convocation  des  pairs  de 
France.  ■ —  Démarche  du  prince  de  Conti  auprès  du  Parlement.  —  Le  Par- 
lement délibère  sur  l'absence  des  pairs.  —  Arrêté  sur  les  droits  de  la  pairie. 
—  Débat  entre  le  gouvernement  et  la  Cour  des  Aides.  —  Mort  du  maré- 
cLal  de  Betle-Isle.  —  Détails  sur  sa  famille  et  sa  fortune.  —  La  duchesse 
de  Modène  est  enterrée  au  Val-de-Giâce. — Grande  faveur  du  duc  de 
Choiseul. 

Au  sujet  de  l'invitation  faite  aux  princes  du  sang  ot 
aux  pairs  de  France,  de  la  part  du  Parlement  de  Paris, 
de  se  trouver  à  l'assemblée  générale  des  Chambres  le 
vendredi  9  janvier,  par  rapport  à  l'affaire  du  Parlement 
de  Besançon ,  samedi  3  janvier,  il  y  a  eu  le  matin  au  Palais- 
Royal,  chez  M.  le  duc  d'Orléans,  comme  premier  prince 
du  sang,  tous  les  princes  et  tous  les  pairs,  pour  déli- 
bérer sur  ce  qu'il  y  avoit  à  faire  sur  cette  invitation.  M.  le 
duc  d'Orléans  a  fait  un  discours;  on  dit  que  d'abord  il 
leur  a  dit  que  le  Roi  ne  prétendoit  pas  les  gêner  ni  rien 
changer  au  droit  qu'ils  avoient  de  prendre  séance  aux 
assemblées  du  Parlement,  mais  qu'ensuite  il  leur  a  fait 
entendre  que  cette  démarche  ne  feroitpas  plaisir  au  Roi; 
sur  quoi  on  a  délibéré.  On  dit  aussi  que  M.  le  prince  de 
Conti,  dans  toutes  les  occasions  porté  pour  le  Parlement, 
a  fait  un  beau  discours  pour  faire  valoir  et  les  droits  de 
la  pairie,  et  la  nécessité  qu'il  y  avoit,  dans  cette  occasion, 
de  se  rendre  au  Parlement  le  9  de  ce  mois,  mais  qu'à  la 
pluralité  des  voix  il  a  été  arrêté  que  les  princes  et  les 
pairs  ne  s'y  rendroient  point. 

On  verra  dans  l'assemblée  de  vendredi  prochain,  sur 
le  récit  qui  sera  fait  à  la  compagnie  par  M.  le  premier 
président,  comment  la  Cour  prendra  cet  arrêté  particu- 


328  JOURNAL   DE   BARBIER. 

lier  des  princes  et  des  pairs.  Il  n'y  a  pas  eu  de  défenses 
publiques  de  la  part  du  Roi  d'y  aller,  mais  une  espèce 
d'ordre  indirect  de  laisser  le  Parlement  s'assembler  sans 
eux. 

Du  vendredi  9  janvier.  Le  Parlement  s'est  assemblé 
à  dix  heures  du  matin.  Les  pairs  et  princes  n'y  sont 
point  venus;  mais  M.  le  prince  de  Conli  a  envoyé  une 
lettre  aux  Chambres  assemblées,  par  M.  le  marquis  do 
Chabruyant ,  son  premier  gentilhomme  de  chambre. 
M.  le  comte  de  La  Marche,  son  fds,  a  envoyé  aussi  une 
lettre  par  M.  le  marquis  de  Saint-Simon,  son  premier 
gentilhomme,  mais  moins  longue.  En  général,  celle  dé- 
marche de  la  part  de  M.  le  prince  de  Conli  n'a  pas  été 
approuvée.  Le  parti  de  n'y  i)oint  aller  avoit  été  arrêté 
dans  l'assemblée  chez  M.  le  duc  d'Orléans;  c'éloit  à  ce 
premier  prince  du  sang  à  en  informer  le  Parlement. 

M.  le  prince  de  Conli  marque  qu'il  auroit  usé  volon- 
tiers des  droits  de  la  pairie,  reconnus  et  consolides  par 
le  Roi  même  en  1758,  mais  que,  ne  présumant  assez  de 
ses  lumières  et  de  celles  de  M.  de  La  Marche  pour  qu'elles 
fussent  de  quelque  utilité,  étant  seuls,  il  à  cru  devoir 
se  dispenser  de  se  rendre  à  leur  invitation,  mais  qu'ils 
ne  doivent  pas  moins  être  persuadés  de  l'étendue  de 
l'estime  et  de  la  considération  avec  laquelle  il  est,  etc. 

Après  avoir  lu  les  lettres  de  MM.  les  prince  de  Conti 
et  comte  de  La  Marche,  il  a  été  délibéré  sur  l'absence 
des  princes  et  pairs  et  sur  leurs  droits;  la  Cour  a  fait'  ...: 

Que  le  défaut  d'exercice  des  fonctions  essentielles  de 
la  pairie  ne  peut  nuire  ni  préjudicier  à  la  dignité  ni  à 
l'intégrité  des  droits  de  la  pairie ^  droits  respectifs  entre 

1.  Ici  se  trouvent  deux  mots  illisibles. 

2.  Droit  national  qui  appartient  à  l'État  et  à  la  couronne  duJlt  seigneur 
Boi,  et  qui  ne  peut  admettre  aucune  dérogation  ou  altération  forcée  ou  volon- 
taire, droit  dont  l'exercice  pourroit  avoir  été  interrompu  par  des  voies  di- 
rectes ou  indirectes  d'autorité,  ou  des  insinuations  aussi  efficaces,  ou  une 
conséquence  de  systèmes  qui  ont  tait  quelquefois  mcconnoîlre  ou  même  atta-  ' 


JANVIER    (7G1.  329 

la  Cour  des  pairs  et  les  princes  et  pairs,  qui  consistent 
clans  la  correspondance  réciproque  et  des  princes  cl  des 
pairs  aux  invitations  de  ladite  Cour,  lorsqu'elle  juge  la 
présence  de  tous  ses  nicnibres  utile,  et  de  ladite  Conr, 
au  zèle  des  princes  et  pairs,  lorsque  leur  fidélité  pour 
leur  souverain  les  engage  à  se  rendre  d'eux-mêmes  en 
ladite  Cour;  droits  consignes  dans  les  ordonnances  du 
royaume,  solennellement  reconnus  par  le  Roi  et  ses  pré- 
décesseurs, et  notamment  par\...  Déclare,  ladite  Cour, 
que  dès  le  commencement  et  institution  de  la  Cour  de 
Parlement,  à  Paris,  au  nombre  de  ses  conseillers  furent 
mis  et  ordonnés  les  pairs  de  France  et  autres  seigneurs 
du  sang  royal  ;  que  du  corps  de  la  Cour,  dont  le  Hoi  est 
le  chef,  sont  les  pairs  do  France;  que  la  Cour  est  la 
Cour  naturelle  des  pairs  de  France.  Le  tout  à  ce  que  les 
ordonnances  et  maximes  dn  royaume,  comme  étant  la 
constitution  ancienne  de  la  monarchie,  demeurent  dans 
leur  intégrité. 

Au  sur[)lus,  ladite  Cour  a  arrêté  que,  sui' la  dispersion 
des  membres  du  Parlement  de  P>esançon,ellc  continuera 
de  porter  audit  seigneur  Roi  le  témoignage  de  fidélité 
de  ladite  Cour  des  Pairs,  ainsi  qu'elle  s'en  acquiltoit 
avant  l'invitation  du  28  novembre  dernier. 

Et  l'assemblée  remise  au  lendemain  10,  pour  entendre 
le  compte  que  doit  rendre  M.  le  premier  président,  tou- 
chant l'alTaire  de  Besançon,  et  pour  en  délibérer. 

Du  samedi  10,  la  Cour  assemblée  a  arrêté  qu'il  seroit 
fait  au  Roi  de  nouvelles  et  itératives  remontrances;  à  ce 
sujet  il  a  été  nommé  des  commissaires  pour  se  rendre 
lundi  12,  ajirès  midi,  chez  M.  le  premier  président  pour 
arrêter  les  objets  des  remontrances. 

Mardi  12,  on  a  vendu  au  Palais  un  cahier  imprimé, 
non-seulement  de  l'arrêté  de  la  Cour,  (jui  est  fort  étendu, 

qucr,  à  l'cgard  des  pairs  et  de  la  pairie,  des  principes  et  des  devoirs  égale- 
ment essentiels  et  incontestables.  (Ajuulé  à  la  maryc) 
1.  Ceci  a  été  laisse  en  blauc  par  Barbier. 

28. 


330  JOURNAL   DE   BARBIER. 

sur  les  droits  de  la  pairie,  et  les  deux  lettres  des  prince 
de  Conti  et  comte  de  La  Marche,  mais  encore  les  récla- 
mations et  mémoire  au  Roi,  du  mois  de  février  1756, 
des  droits  de  la  pairie,  pour  les  princes  du  sang  et  les 
pairs,  sur  les  défenses  qui  leur  auroient  été  faites  par  le 
Roi  de  se  rendre  au  Palais,  à  l'invitation  du  Parlement, 
poiu"  remettre  ces  faits  passés  il  y  a  cinq  ans  sous  les 
yeux  du  public. 

Voici  maintenant  une  nouvelle  affaire  entre  le  Roi  et 
la  Cour  des  Aides.  Cette  Cour,  par  deux  arrêts,  l'un  du 

9  juillet  et  l'autre  du  12  septembre  1760,  déclare  que  les 
rôles  de  la  capitation^  et  des  vingtièmes  seroient  déposés 
au  grefte  des  Élections.  Le  Roi  avoit  cassé  successive- 
ment ces  deux  arrêts,  par  deux  arrêts  du  Conseil,  des 
20  août  et  13  octobre  1760,  par  lesquels  Sa  Majesté  a  fait 
défense  à  son  procureur  général  en  ladite  Cour  de  re- 
quérir, et  aux  officiers  de  rendre  de  semblables  arrêts  à 
l'avenir,  comme  aussi  à  tous  receveurs  et  préposés  de  la 
capitation  et  des  vingtièmes  de  déférer  auxdits  arrêts, 
et  ordonné  aux  officiers  des  Élections  de  se  conformer 
au  dernier  arrêt  ci-dessus,  à  peine  de  désobéissance. 

Nonobstant  ces  deux  arrêts  du  Conseil,  la  Cour  des 
Aides,  les  Chambres  assemblées  le  7  de  ce  mois  de  jan- 
vier, a  rendu  un  arrêt,  par  lequel  il  a  été  donné  acte  au 
procureur  général  de  sa  plainte  sur  l'inexécution  des 
précédents  arrêts  de  ladite  Cour;  ordonne  qu'il  en  sera 
informé  ;  et  elle  a  décrété  d'ajournement  personnel,  tant 
les  sieurs  Harnouin  et  Lcdoux,  receveurs  des  tailles,  de 
l'Éleclion  de  Paris,  que  le  sieur  de  Saint-Waast,  receveur 
des  vingtièmes  pour  Paris,  à  l'eifet  d'être  interrogés  sur 
les  faits  de  ladite  plainte. 

Ce  qui  a  donné  lieu  à  un  nouvel  arrêt  du  Conseil,  du 

10  de  ce  mois,  par  lequel  Sa  Majesté,  après  avoir  cassé 
l'arrêt  de  la  Cour  des  Aides,  du  7,  fait  itératives  et  ex- 

1.  Pour  le  plat  pays,  car  c'est  à  l'Hôtel  de  Ville  que  se  règle  la  capitation 
de  Paris.  (JYo<e  de  Barbier.) 


JANVIRR    1761.  331 

presses  défenses  aux  officiers  de  ladite  Cour,  de  rendre 
de  semblables  arrêts,  comme  aussi  aux  sieurs  Harnouin, 
Ledoux  et  de  Sainl-Waast  d'obéir  aux  décrets  prononcés 
par  ladite  Cour,  que  Sa  J^Iajesté  a  annulés,  à  peine  de 
privation  de  leurs  offices,  et  leur  enjoint  de  continuer 
leurs  fonctions  et  leurs  recouvrements  comme  aupara- 
vant; Sa  Majesté  fait  défense  à  son  procureur  général 
de  faire  aucunes  poursuites  ni  procédures,  en  vertu  dudit 
arrêt,  à  peine  de  désobéissance,  et  à  tous  huissiers,  de 
mettre  ledit  arrêt  à  exécution  à  peine  d'interdiction  et 
d'emprisonnement,  môme  d'être  poursuivis  extraordi- 
nairement;  ordonne  Sa  Majesté,  que  le  présent  arrêt  sera 
signifié  de  son  ordre  et  exprès  commandement  à  son  pro- 
cureur général,  à  sadite  Cour  des  Aides,  ensemble  aux 
sieurs  Harnouin,  Ledoux,  et  Saint-Waast,  à  ce  qu'ils 
aient  à  s'y  conformer  sous  les  mêmes  peines;  et  publié 
et  affiché  partout  où  besoin  sera. 

Il  s'agit  de  savoir  à  présent  si  la  Cour  des  Aides  fera 
quelques  démarches,  apparemment  des  remontrances. 

Quoi  qu'il  en  soit,  voici  des  affaires  pour  le  ministère, 
car  l'arrêté  du  Parlement  du  9  de  ce  mois  contient  des 
termes  et  des  expressions  qui,  peut-être,  ne  plairont 
pas  au  gouvernement,  et  les  remontrances  seront  sans 
doute  dans  le  même  goût. 

Du  vendredi  23.  Les  trois  Chambres  de  la  Cour  des 
Aides  ont  été  assemblées  depuis  9  heures  du  matin 
jusqu'à  5  heures  après  midi.  11  y  a  eu  bien  des  débats. 
M.  le  procureur  général  a  refusé  de  prendre  des  con- 
clusions, et  de  déposer  au  greffe  la  signification  qui  lui 
a  été  faite  du  dernier  arrêt  du  Conseil.  En  général,  ils 
voudroient  bien  convertir  le  dernier  décret  en  décret  de 
prise  de  corps,  mais  les  receveurs  ne  sortiront  pas  de 
leurs  maisons. 

Comment  exécuter  ce  décret?  La  Cour  des  Aides  n'a 
pas  dans  le  public  la  même  autorité  que  le  Parlement, 
surtout  quand  il  s'agit  d'agir  contre  les  ordres  du  sou- 


332  JOURNAL  DE  BARBIER. 

verain;  en  sorte  que  l'assemblée  s'est  retirée  sans  avoir 
pris  aucun  parti ,  se  repentant  peut-être  d'avoir  été  trop 
en  avant.  Cependant,  l'assemblée  a  été  remise  à  un 
autre  jour. 

A  l'égard  des  remontrances  sur  l'affaire  du  Parle- 
ment de  Besançon ,  et  le  refus  des  pairs  d'avoir  assisté  à 
la  convocation ,  on  y  a  travaillé  ;  mais  on  n'en  parle  plus. 
Cela  en  restera  là  suivant  les  apparences. 

M.  Fouquet,  duc  de  Belle- Islc  ,  marécbal  de  France, 
est  mort,  lundi  26,  à  Versailles,  sur  les  deux  heures 
après  midi,  d'une  fièvre  putride.  On  le  faisoit  mort  de- 
puis trois  jours  auparavant;  le  public  le  souhaitoit.  On 
le  rendoit  responsable  du  dérangement  des  affaires.  Il 
avoit  soixante-dix-soptà  soixanlc-dix-huitans^.  Mais  bien 
des  gens  disent  qu'il  faut  attendre  trois  mois  pour  savoir 
si  on  ne  le  regrettera  pas. 

Comme  depuis  la  mort  du  duc  de  Gisors,  son  fds 
unique,  il  avoit  traité  avec  le  Boi  de  son  duché  de  Gi- 
sors, de  Vernon  et  de  son  château  de  Bisy",  où  il  avoit 
fait  faire  des  bâtiments  considérables,  du  prix  desquels 
biens  il  avoit  payé  et  remboursé  toutes  ses  dettes,  ses 
ennemis  avoient  fait  courir  le  biuit  qu'il  avoit  obtenu 
un  brevet  du  Boi  pour  être  enterré  à  Saint -Denis, 
comme  M.  le  maréchal  de  Turenne,  d'autant  plus  qu'on 
le  connaissoit  grand  et  ambitieux;  mais  il  n'y  avoit  rien 
de  vrai  dans  tout  cela,  car  M.  le  maréchal  de  Belle- 
Isle,  duc  et  pair,  prince  de  l'Empire,  chevalier  des 
ordres  du  Boi  et  de  la  Toison  d'Or,  ayant  le  gouverne- 
ment de  Metz  et  du  pays  messin  ,  est  mort  à  Versailles, 
d'où  il  a  été  transporté  pour  être  enterré  dans  son  châ- 
teau de  Bisy^. 

1.  n  n'en  avait  que  soixante-seize. 

2.  Cliàleau  situé  près  de  Vernon,  à  l'extrémité  du  faubourg  du  même  nom, 
et  qui  a  été  démoli  pendant  la  révolution.  De  La  Villegille. 

3.  Le  maréchal  de  Belle-Isie,  sa  seconde  femme  et  son  fils  avaient  été 
inhumés  dans  J'église  collégiale  de  Notre-Dame  de  Veruon.  Milliu  a  donné 
le  dessin  de  leur  tombeau  dans  les  Anliquilcs  nationales,  n"  xxvi.  [Idem.) 


JANVIER    1761.  333 

Il  a  quelque  éloge  dans  la  Gazette  de  France  du  31 
de  ce  mois.  Il  ne  laisse  aucun  parent  de  son  nom.  Il  y  a 
M.  le  comte  Fouquet ,  maréchal  de  camp,  mais  c'est  une 
famille  de  Bretagne  qui  n'a  rien  de  commun.  M.  le 
maréchal  de  Belle-Isle  étoit  fils  du  duc  de  Belle-Islc, 
homme  qui  n'a  point  été  connu,  petit-fils  de  M.  Fou- 
quel'  ,  procureur  général  du  Parlement  et  surintendant 
des  finances,  l'ennemi  de  M.  Colberl ,  et  qui  est  mort  en 
son  exil,  au  château  de  Pignerol,  lequel  étoit  fils  de 
M.  Fouquet,  maîlre  des  Requêtes  et  conseiller  d'État; 
et  celui-ci  étoit  fils,  selon  les  uns,  d'un  maîlre  d'hôtel  de 
Henri  IV,  homme  de  fortune;  selon  les  autres,  du  doyen 
du  Parlement  qui  étoit  à  Tours,  et  qui  fut  réuni  à  celui 
do  Paris,  sous  Henri  IV,  mais  cela  ne  va  pas  plus  loin. 
Le  maréchal,  par  ses  talents,  son  esprit  et  son  activité, 
étoit  parvenu  au  plus  haut  degré  d'illustration  et  de  ri- 
chesses, jouissant  de  plus  de  six  cent  mille  livres  de 
rentes,  et  tout  est  fini  par  sa  mort. 

On  parle  beaucoup  de  son  testament,  dont  on  ne  sait 
pas  encore  bien  les  détails.  On  sait  seulement  qu'il  a 
donné  son  hôtel  magnifique,  au  bout  du  Pont-Royal^, 
pour  servir  de  logement  au  secrétaire  d'État  au  dépar- 
tement de  la  guerre;  qu'il  a  fait  de  grandes  dispositions 
en  faveur  de  ses  domestiques,  et  qu'il  a  fait  légataire 
principal  M.  le  marquis  de  Castries,  lieutenant  général 
des  armées  du  Roi,  dont  il  étoit  parent  apparemment 
par  sa  mère,  qui  étoit  de  la  maison  de  Lévy. 

Madame  la  duchesse  de  Modène  a  été  enterrée  au 
Val-ile-Grâce,  le  23  de  ce  mois,  sans  grande  pompe, 
ainsi  qu'elle  l'avoit  ordonné;  grand  deuil  pour  M.  le 
comte  de  La  Marche  et  M.  le  duc  de  Penthicvre,  ses 
gendres. 

1.  Fouquet  (Nicolas),  marquis  de  Belle-Isle,  dernier  suriiilendant  des  fi- 
nances sous  Louis  XIV,  ne  en  IGlb,  d'une  bonne  famille  de  Bretagne.  Sou 
père,  François  Fouquet,  vicomte  de  Vaux,  avait  été  maître  dos  requêtes  fous 
Louis  Xltl  et  conseiller  d'Klot. 

2.  L'hôtel  de  Choiseul-Praslin,  rue  de  Lille,  n"  54.     De  La   ViLLtGii.LE. 


334  JOURNAL   DE   BARBIER. 

Le  30  de  ce  mois,  le  Roi  et  la  Cour  ont  pris  lo  deuil 
pour  onze  jours,  à  cause  de  la  mon  de  l'archiduc 
Charles,  âgé  de  seize  ans ,  laquelle  a  été  notifiée  par 
M.  de  Starembcrg,  ambassadeur  de  l'empereur. 

A  l'égard  du  deuil  pour  madame  la  duchesse  de  Mo- 
dène,  on  attend  le  retour  du  courrier,  pour  que  la  mort 
soit  notifiée  par  le  ministre  ou  l'agent  de  M.  le  duc  de 
Modène. 

11  est  dit  dans  la  Gazette  de  France  du  3  février, 
qu'après  la  mort  du  maréchal  de  Belle-Isle,  le  Roi  a  or- 
donné à  M.  le  duc  de  Choiseul ,  de  se  charger  du  dépar- 
tement de  la  guerre,  conjointement  avec  celui  des  affaires 
étrangères,  jusqu'à  la  conclusion  de  la  paix,  qui  doit 
terminer  la  présente  guerre. 

M.  de  Choiseul,  qui  n'a  que  quarante  et  un  ans  envi- 
ron, est  dans  la  plus  haute  faveur.  Ceci  feroit  quasi  pré- 
sumer qu'on  travaille  sérieusement  à  la  paix,  du  moins 
cela  nous  feroit  présumer  qu'on  gardera  pour  général 
M.  le  duc  de  Broglie,  qui  est  le  meilleur  que  nous  ayons; 
qui  n'étoit  pas  des  amis  du  maréchal  de  Bolle-Islc,  et  qui 
se  trouve  très-proche  parent  du  duc  de  Choiseul  par  les 
femmes. 

■"cvpicr. 

Délibérations  de  la  Cour  Jes  Aides.  —  Refus  de  sacrements.  —  Nouvelles  de 
l'armée  d'Allemagne.  — La  maison  du  Roi  reçoit  l'ordre  d'entrer  en  cam- 
pagne. —  Mort  de  l'électeur  de  Cologne.  —  Succès  du  maréchal  de  Broglie. 
—  L'ennemi  reçoit  des  renforts.  —  Le  maréchal  bat  en  retraite.  —  Paroles 
du  duc  de  Choiseul  à  M.  de  Slareniberg.  —  Réûexions  sur  la  nécessité  de 
la  paix.  —  La  reine  de  Hongrie  est  accusée  de  trahir  la  France. 

La  Cour  des  Aides  doit  continuer,  au  commencement 
de  ce  mois,  leurs  assemblées,  au  sujet  des  arrêts  du 
Conseil  dont  il  a  été  parlé  ci-dessus.  On  dit  même  que 
M.  de  Malesherbes,  premier  président,  a  parlé  assez  vive- 
ment à  M.  de  Lamoignon,  chancelier,  son  père,  sur  ce 
qu'on  avoit  amusé  la  compagnie  depuis  longtemps,  en 
lui  promettant  des  lettres-patentes  sur  les  arrêts  du 


FÉVRIER   1761.  335 

Conseil,  car  tout  ceci  ne  roule  que  sur  la  forme;  on  ne 
sait  pas  comment  ils  s'en  tireront. 

A  l'égard  du  Parlement  de  Paris,  les  commissaires 
ont  travaillé  à  leurs  remontrances ,  et  il  y  a  assemblée 
indiquée  pour  le  samedi  10  de  ce  mois,  pour  les  lire  et 
les  arrêter.  Le  cas  qui  a  été  fait  de  celles  de  Rouen  ne 
doit  pas  leur  donner  grandes  espérances  pour  celles-ci. 

Du  vendredi  6  de  ce  mois.  Assemblée  des  Chambres. 
Il  y  a  eu  un  refus  de  sacrement  sur  la  paroisse  de  Saint- 
Leu,  rue  Saint-Denis,  à  un  vieil  ecclésiastique,  bon 
appelant  et  réappelant,  par  le  desservant  de  cette  pa- 
roisse, à  qui  on  a  présenté,  à  la  vérité,  un  billet  de  con- 
fession, mais  du  curé  de  Saint-Gervais,  doyen  des  curés 
de  Paris,  et  le  dernier  des  curés  de  Paris  décédés  jansé- 
nistes. On  dit  même  que  M.  l'archevêque  l'avait  interdit 
d'aucunes  fonctions  au  delà  de  sa  paroisse,  en  sorte  qu'il 
ne  devoit  pas  confesser  sur  la  paroisse  de  Saint-Leu. 
Sur  le  refus  du  desservant,  il  y  a  eu  des  sommations,  et 
M.  le  premier  président  avoit  ordonné  de  son  chef  de 
l'administrer;  ce  qui  a  été  exécuté  par  un  prêtre  do 
Saint-Leu,  et  le  desservant  s'est  absenté.  C'est  cette  af- 
faire que  l'on  a  examinée  vendredi,  et  la  Cour  a  décrété 
de  prise  de  corps  le  desservant  de  Saint-Leu.  On  verra 
ce  qui  s'enensuivra  après  les  délais. 

M.  de  Jarenle,évêqued'Orléans,ayantlafeuilledes bé- 
néfices, a  été  fait  par  le  Roi  commandant  de  ses  ordres. 

Malgré  la  saison,  M.  le  duc  de  Rroglie  a  fait  faire 
un  mouvement  à  un  détachement,  et  on  a  enlevé  douze 
cents  hommes  au  prince  Ferdinand  et  i\n  magasin. 

Il  est  certain  aujourd'hui  que  la  maison  du  Roi  a 
ordre  de  se  tenir  prête  à  marcher,  au  mois  d'avril,  sur 
le  Bas-Rhin,  ce  qui  ne  leur  fait  pas  grand  plaisir  à 
cause  de  la  dépense,  même  en  leur  payant  ce  qui  leur 
est  dû. 

Mercredi  11  février.  Le  Roi  a  pris  le  deuil  pour  ma- 
dame la  duchesse  de  Modène,  pour  douze  jours. 


336  ^  JOURNAL  DE  BARBIER. 

L'électeur  de  Cologne,  frère  de  l'empereur  Charles  de 
Bavière  et  de  l'évêque  prince  de  Liège ,  est  niorl  à  Co- 
blentz  le  6  de  ce  mois.  Il  est  dit  dans  les  gazettes,  que 
ce  prince  ne  sera  enterré  qu'à  la  fin  de  mars  prochain , 
et  que  le  chapitre  de  Cologne  a  indiqué  l'assemblée  géné- 
rale au  6  avril ,  pour  procéder  à  l'élection  d'un  nouvel 
archevêque  et  électeur  de  Cologne. 

Dans  le  courant  de  ce  mois,  il  y  a  eu  différents  mou- 
vements de  troupes  en  Allemagne,  dans  les  armées  du 
prince  Ferdinand  et  de  M.  le  maréchal  de  Broglie;  et 
dans  trois  ou  quatre  affaires  assez  importantes,  les 
troupes  de  France  ont  eu  l'avantage.  Le  prince  Ferdi- 
nand a  été  repoussé.  On  a  fait  des  prisonniers  et  pris 
des  magasins,  en  sorte  que  M.  le  maréchal  est  resté  dans 
ses  quartiers  de  Cassel  et  de  Gottingen,  ce  qui  le  met- 
trait à  portée  d'entrer,  la  campagne  prochaine,  dans  le 
pays  de  Hanovre  ;  ce  que  l'on  regarde  comme  entreprise 
nécessaire  pour  la  paix ,  surtout  avec  les  Anglois,  pour 
avoir  des  compensations  de  restitutions  à  faire. 

Mais,  depuis  ce  temps,  le  roi  de  Prusse  a  envoyé  un 
corps  de  dix-huit  mille  Prussiens,  pour  renforcer  le 
prince  Ferdinand,  ce  qui  l'a  rendu  supérieur  en  forces 
à  M.  le  duc  de  Broglie,  et  ces  troupes  ont  passé  pour 
leur  route  devant  les  troupes  de  l'armée  de  l'Empire, 
commandées  par  le  prince  des  Deux-Ponts,  et  devant 
celles  de  la  reine  de  Hongrie,  commandées  par  le  géné- 
ral Haddik ,  qui  sont  chacunes  en  quartier  d'hiver,  et 
qui  n'ont  fait  aucun  mouvement,  quoique  M.  de  Bioglie 
eût,  dit-on ,  averti  le  général  autrichien  de  la  marche  de 
ces  troupes,  pour  l'engager  à  s'y  opposer. 

En  sorte  que  le  maréchal  de  Broglie,  se  trouvant  plus 
foible  que  le  prince  Ferdinand ,  et  ne  voulant  pas  enga- 
ger une  affaire,  a  été  obligé  de  quitter  ses  quartiers  de 
Cassel  et  de  Gottingen,  de  se  replier  et  de  reculer  plus 
de  vingt  lieues,  du  côté  de  Francfort  et  de  Hanau,  après 
avoir  fait  même  brûler  quelques-uns  de  nos  magasins, 


FÉVRIER    1761.  337 

pour  ne  les  pas  laisser  à  l'ennemi ,  et  on  a  laissé  des 
garnisons  dans  Gottingen  et  Cassel ,  dont  le  prince  Fer- 
dinand fera  apparemment  les  sièges,  si  les  choses  ne 
changent  pas  ;  et  les  prisonniers  de  ces  garnisons  feront 
encore  une  diminution  dans  nos  meilleures  troupes. 

Ces  nouvelles  ont  affligé  Paris.  On  dit  même  que 
M.  de  Choiseul,  ministre  de  la  guerre  et  des  alTaircs 
étrangères  S  a  parlé  tout  haut,  à  ce  sujet,  à  M.  de  Sla- 
remberg,  ambassadeur  de  la  reine  de  Hongrie,  au  sujet 
de  l'inaction  du  général  Haddik,  et  qu'il  lui  a  dit,  de 
la  part  du  Roi ,  que  si  les  troupes  de  France  étoient 
obligées  de  repasser  encore  une  fois  le  Rhin,  ce  seroit 
pour  la  dernière  fois,  et  qu'elles  ne  le  repasseroient  plus 
pour  rentrer  en  Allemagne.  La  nouvelle  de  ce  propos 
de  M.  le  duc  de  Choiseul  est  générale. 

Tout  le  public  politique  pense  aussi  généralement  que 
la  France  est  trahie  i)ar  la  reine  de  Hongrie,  et  même 
depuis  longtemps,  et  que  le  projet  du  conseil  aulique 
est  d'épuiser  la  France  d'hommes  et  d'argent,  comme 
elle  l'est  aussi  bien  de  marine,  laquelle  est  totalement 
détruite,  sauf  à  faire  valoir,  par  la  suite,  des  projets  et 
des  prétentions  ultérieures;  en  sorte  que  si  les  choses 
continuent  d'avoir  d'aussi  mauvais  succès  qu'elles  ont 
depuis  un  temps,  la  politique  la  plus  sûre  de  la  France 
seroit,  à  la  fin,  de  faire  une  paix  désavantageuse  telle 
qu'elle  soit,  pour  rétablir  nos  forces  militaires  et  nos 
finances  peu  à  peu,  attendu  les  grandes  ressources  de 

1.  On  conçoit  que  ces  paroles,  empreintes  d'une  certaine  Gerté,  aient  fait 
sensation  dans  le  public.  On  n'avait  point  l'habitude,  sous  Louis  XV,  d'en- 
tendre les  ministres  parler  ainsi,  et  peut-être  ne  rend-on  pas  en  général  suf- 
fisante justice  au  duc  de  Choiseul.  Il  fit  les  plus  grands  efforts  pour  mettre  un 
terme  aux  scandaleuses  dilapidations  de.  l'armée,  en  enlevant  les  fournitures 
aux  capitaines  chargés  de  la  solde  et  de  l'entrelien  de  leurs  compagnies,  qui 
gagnaientde  grosses  sommes  en  faisant  figurer  sur  les  contrôles  des  soldats  pua- 
tichcs  nommés  passe-volaiiis,  qu'on  présentait  aux  inspecteurs,  et  qui,  l'in- 
spection terminée,  sortaient  des  rangs.  Il  réorganisa  la  Hotte  comme  l'armée, 
cl  lorsqu'il  quitta  le  ministère,  la  France  possédait  soixante-quatre  vaisseaux 
et  cinquante  frégates  ou  corvettes. 

VII,  -  29 


338  JOURNAL   DE   BARBIER. 

ce  royaume,  et  pour  réparer  toutes  les  fautes  que  nous 
avons  faites  par  le  défaut  d'ordre  et  de  subordination 
dans  tous  les  États,  ce  qui  ne  pourra  se  faire  que  par 
un  grand  ménagement  dans  les  dépenses  et  une  grande 
sévérité  dans  le  gouvernement  intérieur.  Heureusement 
que  les  Ânglois  ne  sont  pas  dans  une  meilleure  position 
que  nous  pour  les  finances,  et  que  le  peuple  anglois 
désire  la  paix  autant  que  nous;  encore  faut-il  penser 
qu'ils  se  rétabliront  bien  plus  tôt  et  plus  aisément  que 
nous,  par  le  grand  commerce  qu'ils  seront  en  état  de 
faire,  après  nous  avoir  dépouillés  de  la  plus  grande  partie 
de  nos  possessions;  et  qu'ils  seront  en  état  de  nous 
aircler,  à  mesure  que  nous  prendrons  des  mesures  poli- 
tiques pour  nous  rétablir  de  l'état  d'impuissance  où  nous 
sommes,  et  d'oîi  nous  ne  pouvons  sortir  que  par  le 
temps.  Tous  ces  événements,  au  surplus,  dépendent  de 
la  Providence  et  des  circonstances  qui  arrivent. 


Le  public  prend  le  deuil  comme  la  Cour.  —  Bureaia  d'abonnement  pour 
les  deuils.  —  Le  gouvernemont  no  paye  pas  Ips  rentes  et  double  les  impôts 
sur  les  rentiers.  —  Renionlrances  du  Parlement  à  ce  sujet.  —  Discours  du 
Roi  à  M.  de  Miroménil.  —  Le  conseil  d'I^lat  casse  un  arrêté  du  Parlement. 

—  Mort  du  duc  de  Bourgoi^ne,  —  Victoire  remportée  par  le  duc  de  Broglie. 

—  Futiérailles  du  duc  de  Bourgogne.  —  Prétentions  de  la  maisonde  Rohan  ; 
cette  maison  veut  jeter  l'eau  bénite;  on  l'en  empècbe. —  Cérémonies  de  la 
chambre  ardente. 

Mercredi  10  de  ce  mois,  le  Roi  a  fait  la  revue,  dans  la 
plaine  des  Sablons,  de  ses  deux  régiments  des  gardes 
suisses  et  françoises,  où  il  y  avoit,  comme  à  l'ordinaire, 
un  très-grand  concours  de  monde,  carrosses  et  peuple, 
lesquelles  troupes  partiront  pour  l'Allemagne,  les  25, 
27  et  29  de  ce  mois;  d'autant  qu'à  présent  on  fait  la 
guerre  en  Allemagne,  comme  au  mois  de  mai.  Le  prince 
Ferdinand  fait  faire  le  siège  de  Cassel,  où  nous  avons 
huit  mille  hommes  de  garnison,  dit-on,  qui  sont  autant 
de  troupes  perdues.  Cette  ville  doit  être  prise  à  présent. 


MARS   1761.  339 

M.  le  maréchal  de  Broglie  est,  à  ce  que  l'on  dit,  retiré 
à  Francfort,  sur  le  Rhin,  en  attendant  des  secours;  mais 
on  n'en  reçoit  aucun  ni  de  l'armée  de  l'Emiiire,  ni  de 
l'armée  autrichienne.  Ce  qui  fait  crier,  à  Paris,  sur  cette 
guerre  présente,  par  le  soupçon  que  l'on  a  de  trahison 
de  la  part  de  la  reine  de  Hongrie,  avec  laquelle  on  dit 
même  qu'on  sera  obligé  d'avoir,  à  la  fin,  la  guerre,  après 
que  nous  sommes  épuisés  d'hommes  et  d'argent. 

Vendredi  13,  la  Cour  a  pris  le  deuil  pour  la  mort  du 
prince  de  Bavière  ,  électeur  et  archevêque  de  Cologne, 
et  grand-oncle  du  Roi,  pour  quinze  jours. 

Comme  cette  mort  avoit  été  notifiée  le  5  de  ce  mois, 
quoiqu'elle  soit  déjà  ancienne,  le  public  avoit  cru  qu'on 
prendroit  le  deuil  le  dimanche  8  de  ce  mois.  Il  y  avoit 
un  schisme  pour  l'habillement  :  la  moitié  du  monde  à 
la  promenade  étoit  en  deuil,  et  l'autre,  mieux  instruite, 
n'y  étoit  pas,  parce  que  le  Roi  l'avoil  différé  jusqu'après 
la  revue,  et  cette  bigariure  a  paru  fort  extraordinaire, 
d'autant  que  cela  n'arrivoit  point  parmi  les  gens  du 
bon  air. 

En  conséquence,  comme  il  y  a  toujours  des  gens  em- 
pressés à  donner  des  facilités  au  public  pour  gagner  de 
l'argent,  il  s'est  formé  un  bureau  pour  instruire  les  par- 
ticuliers des  deuils,  même  de  leur  durée,  et  des  jours 
que  l'on  prendra  les  bas  blancs  pour  les  petits  deuils, 
moyennant  trois  francs  par  an  à  ])ayer  en  se  faisant 
inscrire. 

Jeudi  et  vendredi  12  et  13,  assemblée  des  Chambres 
du  Parlement,  au  sujet  d'un  arrêt  du  Conseil,  du  6  fé- 
vrier dernier. 

11  faut  savoir  que  sur  les  gages,  appointements,  pen- 
sions de  tous  les  officiers,  par  titre  ou  commission  et 
de  judicature  principalement,  le  ministère  des  finances 
faisoit  retenir  la  capilation  de  l'officier  sur  ses  gages, 
par  compensation  ;  or,  depuis  un  temps,  le  Roi  ne  paye 
pas  les  gages,  du  mohis  exactement,  et,  par  un  édit 


340  JOURNAL   DE   BARBIER. 

enregistré  en  février  1760,  on  a  imposé  sur  tous  les 
sujets  un  doublement  de  capilation,  que  ees  officiers 
comptoient  ne  devoir  payer  de  même  que  par  la  voie 
de  compensation;  mais,  comme  on  a  besoin  d'argent, 
le  ministère  a,  quoique  ne  payant  pas  les  gages,  voulu 
toucher  actuellement  ce  doublement  comme  étant  une 
taxe  et  un  secours  extraordinaire,  et,  pour  y  parvenir, 
l'arrêt  du  Conseil  défend  à  tous  trésoriers  et  payeurs 
même  de  rentes  sur  la  Ville  de  ne  payer  les  arrérages 
même  des  rentes  viagères ,  ce  qui  regarde,  en  général, 
tous  les  rentiers,  qu'en  justifiant  de  la  quittance  de  ce 
doublement  de  capilation. 

Cet  arrêt  du  Conseil  a  été  dénoncé  aux  Chambres 
comme  paroissant  dur  et  injuste.  Il  y  avoit  des  voix 
pour,  nonobstant  ledit  arrêt,  obliger  les  payeurs  des 
rentiers  à  payer,  à  peine  de  concussion  ;  mais  cela  eût 
été  trop  roide,  et  cela  n'a  pas  été  ainsi  arrêté.  On  a  été 
assemblé  jusqu'à  près  de  deux  heures;  il  a  été  arrêté 
que  l'on  feroit  une  députation  au  Roi  ;  pour  cet  efl'et,  on 
a  chargé  les  gens  du  Roi  de  partir  dans  le  jour  pour 
Versailles,  pour  demander  jour  et  heure,  attendu  que 
cela  est  instant  à  cause  des  fêtes. 

Dimanche  15  mars,  jour  des  Rameaux,  jour  indiqué, 
M.  le  premier  président  et  deux  présidents  à  mortier, 
ont  eu  audience  du  Roi  après  la  messe,  pour  lui  repré- 
senter non-seulement  l'injustice,  mais  encore  les  incon- 
vénients et  l'embarras  de  cet  arrangement,  tant  pour  les 
payeurs  des  rentes  que  pour  tous  les  particuliers,  surtout 
pour  les  renies  viagères  et  de  tontine,  qui  sont  en  grand 
nombre. 

Le  Roi  a  répondu  à  ces  représentations  qu'il  persistait 
dans  ses  arrêts  du  Conseil.  On  ne  sait  pas  bien  la  ré- 
ponse en  entier,  mais  on  dit  qu'elle  contient  une  cri- 
tique de  leur  démarche,  comme  y  ayant  un  intérêt  per- 
sonnel de  la  part  du  Parlement;  cependant  on  dit,  d'un 
autre  côté,  qu'avant  de  prendre  aucun  parti  le  Parle- 


MARS    1761.  341 

ment  s'était  arrangé  pour  payer,  chacun  en  particulier, 
le  donl)lement  de  sa  capilation  pour  l'année  1760. 

Lundi  16,  assemblée  des  Chambres.  En  conséquence, 
arrêt  dans  lequel  il  n'est  point  parlé  d'arrêt  du  Conseil, 
qu'on  ne  connoit  point,  mais  d'ordres  donnés  à  tous 
trésorier  et  payeurs  :  r  la  Cour  ordonne  que  les  tréso- 
riers et  payeurs  payeront  les  rentes  sur  les  revenus  du 
Roi  comme  par  le  passé,  et  que  les  rentiers  ou  parties 
prenantes  ne  seront  tenus  de  fournir  de  certificats  du 
payement  du  doublement  de  la  capitation,  que  dans  les 
cas  où  l'on  étoit  obligé  de  fournir  des  certificats  de  paye- 
ment de  la  capitation,  c'est-à-dire  pour  les  rentes  per- 
pétuelles sur  l'Hôtel  de  Ville,  et  non  pour  les  rentes 
viagères,  comme  cela  se  faisoit  ;  voilà  ce  qui  regarde  les 
particuliers. 

2°  A  l'égard  des  officiers  ayant  des  gages ,  la  Cour 
ordonne  qu'ils  rapporteront  un  certificat  du  payeur  de 
leurs  gages,  pour  constater  qu'il  leur  est  seul  payé  jus- 
qu'à concurrence  du  montant  du  doublement  de  leur 
capilation  de  l'année  1760,  et  que  ceux  dont  le  montant 
de  ce  qui  leur  est  dû  de  leurs  gages  ne  rempliroient  pas  le 
doublement  de  leur  capilation,  ils  seront  tenus  de  payer 
l'excédant  dudit  doublement  à  leurs  payeurs  de  leurs 
gages,  dont  ils  rapporteront  un  certificat  dudil  payement 
dudit  excédant  au  delà  de  ce  qui  leur  est  dû  et  échu  de 
leurs  gages;  lesquelles  quittances  ils  rapporteront  aux 
payeurs  des  rentes  de  l' Hôtel  de  Ville. 

3°  La  Cour  ordonne  que  le  présent  arrêt  sera  lu, 
publié,  affiché  et  signifié  dans  le  jour  aux  syndics  des 
payeurs  des  rentes,  et  enregistré  au  bureau  de  l'Hôtel 
de  Ville  de  Paris. 

Par  cet  arrêt,  l'arrangement  de  M.  le  contrôleur  gé- 
néral et  l'arrêt  du  Conseil  n'ont  plus  lieu  ;  le  Parlement 
admet  et  ordonne  la  compensation  jusqu'à  concurrence 
des  gages  dus  aux  officiers,  et  dispense  les  rentiers  via- 
gers et  de  lonlinu  de  justifier  le  payement  tant  de  la  ca- 

23. 


342  JOURNAL   DE   BAliBlER. 

pitation  ordinaire  (|ue  du  doublement  d'icelle  ;  et  cela 
nonobstant  la  réponse  du  Roi ,  qu'il  persistait  dans 
rexéciilion  desdils  arrêts  du  Conseil;  ce  que  l'on  peut 
regarder  comme  un  coup  d'autorité. 

Le  lendemain,  mardi  saint,  le  Parlement  a  cessé  ses 
fonctions.  Il  s'agit  de  savoir  comment  cet  arrêt  sera  pris 
par  le  Conseil,  et  s'il  n'y  aura  pas  à  cet  égard  quelque 
chose  de  nouveau  à  la  rentrée  de  la  Quasimodo. 

L'on  voit  dans  la  Gazette  de  Hollande  du  17  mars  la 
réponse  du  Roi  à  M.  de  Miroménil,  premier  président 
du  Parlement  de  Rouen,  député  par  la  Compagnie,  au 
sujet  du  Parlement  de  Besançon  du  1"  mars. 

Le  Roi  lui  a  répondu  :  «  1"  Que  tous  les  Parlements 
doivent  lui  être  également  attachés  et  s'occuper  de  l'ad- 
ministration de  la  justice  et  du  maintien  de  l'ordre  pu- 
blic, chacun  dans  l'étendue  de  son  territoire,  sans  se 
mêler  de  ce  qui  se  passe  hors  de  son  ressort;  2"  qu'il  est 
très-mécontent  de  l'abus  qu'on  veut  faire  du  terme  de 
classes,  employé  depuis  quelque  temps  pour  appuyer  des 
maximes  nouvelles  et  contraires  à  l'autorité  qui  réside 
en  sa  seule  personne  ;  3»  que  Sa  Majesté  a  fait  entendre 
plusieurs  fois  que  l'affaire  de  Besançon  étoit  étrangère  au 
Parlement  de  Rouen,  et  que  mal  à  propos  persistent-ils 
à  prendre  la  défense  de  magistrats  qu'il  a  jugé  à  propos 
d'éloigner;  4"  qu'il  recommande  à  son  Parlement  de 
Rouen  de  se  renfermer  dans  le  soin  de  rendre  exacte- 
ment la  justice  à  ses  sujets,  sans  entreprendre  d'étendre 
sa  juridiction  sur  ceux  que  Sa  Majesté  charge  de  ses 
ordres  particuliers^  dans  ce  qui  regarde  leur  exécution. 
Au  surplus,  que  Sa  Majesté  aura  soin  de  mettre  ordre  et 
de  réformer  les  abus  dont  elle  aura  connoissance.  » 

Du  17  mars.  Arrêt  du  Conseil,  qui  casse  et  annule 
l'arrêt  du  Parlement  du  16,  comme  étant  attentatoire  à 
l'autorité  du  Roi;  ce  faisant,  ordonne  que  les  arrêts  des 
G  février  et  4  mars  derniers  seront  exécutés;  enjoint  aux 

1.  laloudauts  des  provinces.  (JSole  de  Barbier.) 


MARS    1761.  343 

trésoriers  et  payeurs  de  s'y  conformer  exactement,  et 
que  le  présent  arrêt  sera  signifié,  de  l'ordre  de  Sa  Ma- 
jesté, aux  syndics  des  payeurs  des  rentes  de  l'Hôtel  de 
Ville  de  Paris,  enregistré  au  bureau  dudit  Hôtel  de  Ville, 
lu,  publié  et  affiché. 

L'arrêt  du  4  mars,  pour  faciliter  aux  officiers  ayant 
gages  ou  appointements,  ordonne  que  Icsdits  officiers 
remettront  aux  payeurs  des  rentes  perpétuelles  ou  via- 
gères un  extrait  du  rôle  de  leur  capitation,  pour  con- 
stater ledit  doublement  ,  le  montant  duquel  lesdits 
payeurs  pourront  retenir  sur  ce  qu'ils  auroient  à  leur 
payer  ;  en  sorte  que  le  Roi  exclut  toujours  toute  idée  de 
compensation. 

H  s'agit  de  savoir  à  présent  ce  que  le  Parlement  fera 
à  la  rentrée  après  la  Quasimodo,  et  s'il  abandonnera  un 
projet  d'autorité,  entrepris  d'office,  sur  une  partie  de 
l'administration  en  fait  de  finances. 

Du  dimanche  22  mars,  jour  de  Pâques,  est  mort  à 
Versailles,  sur  les  trois  heures  du  matin,  M.  le  duc  de 
Bourgogne ,  qui  souffroit  depuis  si  longtemps.  Ce  prince, 
qui  étoit  l'aîné  de  nos  princes  et  l'héritier  présomptif  de 
la  Couronne,  étoit  âgé  de  neuf  ans,  six  mois  et  neuf 
jours.  Le  concert  spirituel  qui  étoit  annoncé  et  affiché 
à  l'ordinaire  pour  le  jour  de  Pâques,  aux  Tuileries,  n'a 
pas  été  exécuté.  On  a  amené  le  prince  de  Versailles  aux 
Tuileries,  sur  les  dix  heures  du  soir.  Les  gardes  de  la 
porte,  les  cent-suisses  et  les  soldats  des  régiments  des 
gardes  françoises  et  suisses  sont  venus  prendre  leurs 
postes  sur  les  six  heures  du  soir,  dimanche  ^ 

Lundi  23,  on  a  ouvert  le  corps  de  M.  le  duc  de  Bour- 
gogne sur  les  dix  ou  onze  heures  du  matin,  en  présence 
des  médecins  et  chirurgiens  du  Roi;  on  dit  qu'on  n'a 
point  trouvé  vestige  du  scorbut,  mais  un  abcès  à  la 
cuisse  qui  s'est  formé  depuis  une  chute  qu'il  a  faite;  ce 

1.  Le  Roi,  la  Reine  et  la  famille  royale  iie  sont  point  sortis  de  Versailles. 

{.\ole  de  Barbier.) 


344  JOURNAL   DE   BARBIER. 

qui  a  corrompu  le  sang  et  endommagé  la  poitrine.  On 
compte  toujours  qu'il  y  a  de  la  faute  des  médecins  qui 
n'ont  pas  bien  soigné  son  mal. 

Le  prince  a  été  exposé  dans  un  lit  de  parade,  à  visage 
découvert,  lundi  matin,  pendant  quelques  heures;  on 
l'a  mis  ensuite  dans  le  lit  de  deuil  dans  les  salles  par 
bas  du  château,  lesquelles  étoient  tendues  de  blanc  avec 
des  armoiries.  Il  y  a  eu  un  concours  nombreux  de  peuple 
à  l'ordinaire  pour  entrer  dans  ces  salles,  ce  qui  se  faisoit 
avec  ordre. 

Il  est  dit  dans  la  Gazette  de  France  an  samedi  28  mars, 
qu'on  a  pris  en  Cour  le  deuil  pour  M.  le  duc  de  Bour- 
gogne'' le  vendredi  27,  pour  deux  mois. 

Il  y  est  dit  aussi  que  M.  le  maréchal  de  Broglie  a 
remporté  un  avantage  assez  considérable  sur  les  troupes 
du  prince  héréditaire  de  Brunswick,  le  21  mars;  qu'on 
a  fait  deux  mille  prisonniers,  pris  treize  canons  et  dix- 
neuf  drapeaux,  et  que  la  déroute  a  élé  entière,  et  qu'on 
en  attend  les  détails  pour  en  rendre  grâces  à  Dieu.  M.  de 
Broglie  y  étoit  en  personne,  avec  M.  le  comte  de  Stain- 
ville,  lieutenant  général,  frère  de  M.  le  duc  de  Choiseul, 
qui  avoit  été  chargé  de  ce  détachement,  et  quelques  ma- 
réchaux de  camp.  Cela  pourroit  avoir  des  suites.  11  y  a 
longtemps  que  nous  n'avons  vu  de  drapeaux. 

Ce  n'est  que  le  vendredi  27  que  la  chambre  ardente 
a  été  arrangée  pour  recevoir  les  visites  de  cérémonie, 
pour  jeter  de  l'eau  bénite  sur  le  corps  de  M.  le  duc  de 
Bourgogne,  comme  M.  l'archevêque  de  Paris  à  la  tête 

1.  Il  était  né  en  1751.  <i  Cet  enfant  montrait  un  heureux  naturel.  Comme 
il  jouait  avec  des  enfants  de  son  âge,  un  d'eux  le  renversa  étourdiment;  le 
jeune  prince  annonça  par  ses  cris  que  sa  chute  avait  été  très-douloureuse  ;  mais 
en  voyant  le  repentir  et  le  désespoir  de  son  compagnon,  il  eut  la  force  de  se 
contenir  et  de  garder  un  secret  inviolable  sur  cet  accident.  Il  lui  survint  une 
tumeur  dont  ses  parents  s'alarmèrent,  les  médecins  l'attribuèrent  à  un  vice  de 
sang  et  ordonnèrent  une  opération  chirurgicale  que  le  duc  de  Bourgogne  sup- 
porta avec  beaucoup  de  constance.  Il  s'efforçait  de  sourire,  surtout  lorsque 
son  imprudent  ami  était  eu  sa  présence,  n  Lacrbtblle,  Hisl.  du  diX-hV/l' 
lième  siècle.  Paris,  1830,  t.  iv,  p.  52. 


M  Ans    1761.  Mb 

du  chapitre  de  NoUo-Danie,  les  couvents  de  religieux, 
les  princes  du  sang,  les  ducs  et  pairs,  l'Université,  les 
Cours  souveraines,  les  ambassadeurs,  etc. 

M.  le  Dauphin  a  obtenu  qu'on  suivroit  le  grand  céré- 
monial que  l'on  vouloit  éviter,  à  cause  de  la  dépense, 
qui  montera,  dit-on,  à  huit  cent  mille  francs,  et  qu'on 
n'est  pas  trop  en  état  de  faire. 

MM.  les  princes  du  sang  sont  venus  ensemble  ven- 
dredi malin,  avec  deux  carrosses  chacun,  et  sont  entrés 
d'abord  dans  l'appartement  par  bas  de  M,  Bonlemps, 
gouverneur  des  Tuileries,  pour  s'arranger  en  grands 
manteaux  de  deuil. 

On  sait  que  M.  le  prince  de  Rohan-Soubise ,  aujour- 
d'hui maréchal  de  France,  a  prétendu,  lors  du  mariage 
de  sa  fille  avec  M.  le  prince  de  Condé,  prendre  le  titre 
et  rang  de  prince  étranger  pour  lui  et  pour  les  princes 
de  la  maison  de  Rohan,  à  l'instar  et  à  la  suite  des  princes 
du  sang,  pour  précéder  les  autres  ducs  et  pairs  et  avoir 
un  rang  séparé,  de  manière  que  le  prince  et  maréchal 
de  Soubise  n'a  pas  de  cordon  bleu,  parce  qu'ainsi  que 
M.  le  duc  de  Bouillon,  les  princes  de  Piohan  voudroient 
être  reçus  de  droit  à  un  certain  âge;  les  princes  du  sang 
ne  sont  reçus  qu'à  vingt-sept  ans. 

On  s'est  douté  que  MM.  de  la  maison  de  Rohan  fe- 
roient  quelques  tentatives  pour  jeter  de  l'eau  bénite  sé- 
parément après  les  princes  du  sang^,  ce  qui  est  arrivé  ; 
les  princes  étant  entrés  et  passés,  MM.  de  Rohan  et  de 
Guéménée  se  sont  présentés  poiu'  entier  dans  la  cham- 
bre ardente;  mais  sept  ou  huit  ducs  et  pairs,  savoir:  M.  le 
duc  de  (IJievreuse,  le  duc  de  Villcroy,  le  comte  de  Lau- 
raguais-Brancas,  comme  ayant  les  honneurs  de  duc  ou 
grand  d'Ks[)agnc,  et  autres,  se  sont  emparés  de  la  porte 
de  cette  chambre  et  en  ont  bouché  l'entrée,  en  disant 
aux  premiers  qu'ils  ne  passeroient  pas;  cela  a  fait  alter- 

I.  Ou  dit  que  M.  le  duc  do  Bouillon  et  MM.  les  princes  de  Kohan  ont  fait 
des  protestations.  IS'ole  de  liarbicr.) 


346  JOURNAL   DE    BARBIER. 

cation.  M.  le  marquis  de  Dreux,  grand-maître  des  céré- 
monies, a  dit  qu'il  ne  prendroit  rien  sur  lui,  attendu  que 
ce  point  de  rang  n'étoit  point  décidé  ;  et  ils  ne  sont  entrés 
ni  les  uns  ni  les  autres. 

Les  ambassadeurs  se  sont  plaints  aussi  de  ce  qu'ils 
n'avoient  pas  été  avertis  du  grand  cérémonial  ;  ils  étoient 
venus  deux  ensemble  dans  un  carrosse,  et  que  les  prin- 
ces du  sang  sont  venus  chaccn  avec  deux  carrosses;  ils 
auroient  dû  venir  avec  le  même  cortège. 

Lundi  30  mars,  fête  de  la  Vierge,  sur  les  huit  heures 
du  soir,  M.  le  duc  de  Chartres  a  conduit  le  cœur  de 
M.  le  duc  de  Bourgogne  à  l'abbaye  du  Val-de-Grâce, 
avec  M.  le  duc  de  Lauraguais,  gouverneur  des  enfants 
de  France,  et  autres  seigneurs  de  M.  le  duc  de  Bour- 
gogne ;  il  y  avoit  plusieurs  carrosses,  des  pages,  des  of- 
ficiers à  cheval,  des  valets  de  pied  et  un  détachement  de 
gardes  du  corps.  Ce  détachement,  en  sortant  des  Tuile- 
ries, a  pris  par  le  quai  du  Louvre,  le  Pont-Neuf,  la  rue 
Dauphine,  etc.,  pour  gagner  le  faubourg  Saint-Jacques. 

Le  mardi  31  mars,  jour  de  la  rentrée  du  Parlement, 
toutes  les  Cours  souveraines  ont  été,  le  matin,  jeter  de 
l'eau  bénite  aux  Tuileries  :  le  Parlement ,  la  Chambre 
des  Comptes,  la  Cour  des  Aides,  la  Cour  des  Monnoies 
et  l'Université,  les  trésoriers  de  France  et  l'Hôtel  de 
Ville. 

Tous  ces  différents  corps  sont  arrivés  dans  des  car- 
rosses, chacun  séparément,  en  robe  noire,  et  chacun  en 
grand  nombre  ;  il  y  avoit  au  moins  vingt  carrosses  pour 
le  Parlement,  et  ainsi  des  autres  en  proportion.  Les 
carrosses  du  Parlement ,  et  par  conséquent  des  autres 
corps,  n'entrent  point  dans  la  cour  Royale.  Ils  descen- 
dent dans  la  cour  des  Suisses  et  sont  conduits  par  le 
grand-maître  des  cérémonies,  soit  dans  l'appartement 
de  M.  Bontemps,  soit  dans  d'autres  pièces,  pour  attendre 
leur  rang  pour  aller  à  la  chambre  ardente. 


AVRIL   1761.  347 

Avril. 

Le  corps  du  ilnc  de  Boiirfjogne  est  contiuit  à  Saint-Denis.  —  Mort  de  M.  de 
Feu,  le  dernier  des  eiirés  jansc'nistes.  —  BanqHeroiitc  et  procès  des  irsuites. 
—  Le  père  de  La  Valette.  —  Refus  de  sacrements  à  fioiilogne-sm-Mer.  — 
Succès  du  duc  de  Drojjlie  en  Alleniaj;ne.  —  Attaque  infiuctueuse  des  An- 
glais contre  Belle-Isle.  —  On  annonce  un  con|;i'ès  à  Aufjsbourfj.  —  Le 
maréclial  de  Soubise  se  rond  à  l'arnire  du  Bas-Kliiu.  —  L'alibé  Chanveliu 
dénonce  les  statuts  des  jésuites.  —  Les  jésuites  sont  sommés  de  remettre 
leurs  statuts  ii  la  Cour.  —  Supplice  du  cadavre  d'un  suicidé.  —  Mémoire 
contre  les  jésuites.  —  On  dit  que  l'affaire  du  Parlenu^nt  de  Besançon  a  étô 
arrangée  par  le  Roi. 

Mercredi  l^r  avril,  on  a  transporté  de  Paris  à  Saint- 
Denis  le  corps  de  M.  le  duc  de  Bourgogne;  il  y  a  été 
conduit  et  présenté  par  M.  le  prince  de  Condé.  Le  con- 
voi est  parti  des  Tuileries  à  sept  heures  et  demie  du 
soir,  a  passé  le  long  de  la  rue  Saint-Honoré,  rue  de  la 
Ferronnerie  et  ensuite  par  la  rue  Saint-Denis.  On  a  arrêté 
le  corps  devant  chaque  église,  dans  son  passage,  sur  la 
porte  de  laquelle  les  prêtres  ou  moines  se  présentent  et 
chantent  quelque  prière.  Le  cortège  étoit  nombreux  ; 
une  partie  du  guet  à  cheval  qui  forme  une  belle  troupe, 
soixante  pauvres,  les  mousquetaires  noirs,  les  mous- 
quetaires gris,  soixante  de  chaque  compagnie  avant  les 
pauvres,  un  carrosse  drapé,  à  six  chevaux,  apparem- 
ment  M.  le  marquis  de  Dreux,  grand-maître  des  céré- 
monies, les  chevau-légers ,  beaucoup  de  valets  de  pied, 
de  pages  du  Roi,  de  la  Reine  et  de  madame  la  Dauphine, 
et  des  officiers  à  cheval;  quatre  carrosses  de  la  Cour, 
drapés,  à  huit  chevaux  caparaçonnés  d'étoffes  blanches, 
un  petit  détachement  de  gendarmes ,  les  hérauts  d'ar- 
mes, des  gardes  du  corps  devant  et  derrière  le  char  qui 
étoit  fort  haut  et  couvert  de  satin  blanc,  avec  des  écus- 
sonsdont  quatre  aumôniers  à  cheval  tenoient  les  coins, 
des  cent-suisscs,  d'autres  gendarmes,  deux  carrosses  de 
M.  le  prince  de  Condé  et  fort  peu  d'autres.  Toutes  les 
troupes,  et  ce  qui  étoit  à  cheval  et  à  pied,  avoicnt  des 
flambeaux  à  la  main.  M.  le  prévôt  des  marchands  et  les 


348  JOURNAL    DE    BARDIEfî. 

échevins  ont  allendu  et  reçu  le  corps  à  la  porte  de  Saint- 
l^enis. 

Au  surplus,  le  passage  de  la  marche  étoit  garni  d'un 
monde  étonnant  et  toutes  les  fenêtres  remplies,  et  un 
peuple  étonnant  qui  alloit  jusqu'à  la  chapelle,  ainsi  que 
des  carrosses  remplis  de  spectateurs.  Le  corps  restera 
déposé  dans  l'église  de  Saint-Denis  jusqu'au  service  qui 
s'y  fera. 

Nos  succès  se  succèdent  en  Allemagne.  M.  le  comte 
de  Broglie,  frère  du  maréchal,  a  fait  des  sorties  si  avan- 
tageuses de  la  ville  de  Cassel\  que  le  prince  Ferdinand 
a  été  obligé  d'en  faire  lever  le  siège.  D'un  autre  côté, 
M.  de  Bclzunce,  qui  commande  dans  Gottingen,  aussi 
assiégée,  a  fait  des  sorties  où  il  a  fait  des  prisonniers, 
en  sorte  que  tous  les  projets  du  prince  Ferdinand  qu'il 
avoit  entrepris,  même  pendant  l'hiver,  se  trouvent  dé- 
rangés. 

Du  dimanche  5  avril.  On  a  chanté  un  Te  Deum  à 
Notre-Dame,  où  toutes  les  Cours  ont  assisté.  Le  Roi, 
dans  sa  lettre  à  M.  l'archevêque  de  Paris,  fait  de  grands 
éloges  des  talents  et  de  l'aclivité  de  son  cousin  M.  le 

1.  Broglie  (Charles-François,  comte  de),  né  en  1719,  rnort  en  1781. 
Nommé  en  17 52  ambassadeur  de  France  auprès  de  l'électeur  de  Saxe,  roi  de 
Pologne,  et  revêtu  des  plus  grands  pouvoirs,  il  correspondait  directement  avec 
Louis  XV  et  informait  ce  monarque  des  projets  et  de  la  politique  des  puis- 
sances rivales  de  la  France.  Mais  à  la  suite  de  différentes  intrigues,  toutes 
les  mesures  qu'il  avait  prises  pour  mettre  la  Pologne  à  l'abri  des  révolutions 
furent  renversées,  et  sans  crédit  à  la  Cour,  il  fut  rappelé.  A  son  retour  en 
France,  le  comte  de  Broglie  fut  employé  à  l'armée  d'Allemagne.  Il  obtint  le 
grade  de  lieutenant  général  en  1760,  et  se  fit  remarquer  par  la  belle  défense 
de  Cassel  en  1761 .  Après  la  guerre,  Louis  XV  lui  confia  la  direction  du  mi- 
nistère secret  qui  avait  pour  objet  de  correspondre  directement  avec  le  Roi, 
de  lui  proposer  des  places  et  de  l'éclairer  sur  l'état  de  l'Europe.  Les  conseils 
que  le  comte  de  Broglie  faisait  parvenir  à  ce  prince  étaient  quelquefois  oppo- 
sés aux  vues  de  ses  ministres.  Cette  position  pour  le  comte  était  difficile  et  em- 
barrassante. Il  fut  exilé  par  ordre  du  Roi,  et  par  un  second  ordre  du  même 
prince  continua  ses  correspondances  du  fond  de  son  exil.  Rappelé  ensuite  à 
la  Cour,  il  se  montra  avec  ardeur  dans  le  parti  qui  fil  exiler  le  duc  de  Clioi- 
seul.  Il  fut  exilé  de  nouveau  quelque  temps  après  la  mort  de  Louis  XV.  — 
[Biographie  universelle  de  Michaud.) 


AVRIL    1761.  349 

maréchal  de  Broglie,  ainsi  que  de  loiites  les  troupes, 
et  ces  éloges  se  trouvent  répétés  dans  le  uiandemenl  do 
M.  l'archevêque,  qui  est  fort  hien  écrit. 

11  n'y  a  point  de  feu  d'artifice  devant  l'Hôtel  de  Ville, 
ni  d'illuminations  ordonnées  dans  la  ville,  peut-être 
pour  éviter  les  dépenses;  mais  plutôt  par  rapport  à  la 
mort  de  M.  le  duc  de  Bourgogne,  dont  le  corps  est 
exposé  dans  une  chapelle  de  Saint-Denis  jusqu'au  ser- 
vice. 

Le  7  avrd,  M.  de  Feu,  curé  de  la  paroisse  de  vSaint- 
Gervais,  est  mort,  âgé  de  quatre-vingt-dix  ans;  c'étoit  le 
doyen  des  curés  de  Paris  et  le  dernier  curé  janséniste 
déclaré  qui  restât.  Cette  cure  se  trouve  à  la  nomination 
de  M.  le  comte  de  Clermont,  comme  abbé  de  Saint- 
Germain-dcs-Prés. 

Les  jésuites  ont  un  procès  considérable  à  la  Grand'- 
Ghambre  du  Parlement  de  Paris,  qu'ils  ont  choisie  eux- 
mêmes  pour  juge,  ayant  l'attribution  de  toutes  leurs 
affaires  au  Grand-Conseil. 

Les  jésuites  ont  une  maison  de  mission  au  fort  Saint- 
Pierre,  dans  l'île  de  la  Martinique.  Us  y  ont  des  établis- 
sements et  des  habitations  qu'ils  font  valoir;  depuis 
quarante  ans,  ils  font  un  commerce  considérable  de  su- 
cres, soit  de  leurs  fonds,  soit  de  ceux  qu'ils  achètent 
dans  le  pays  ;  ils  envoyoient  leurs  marchandises  à  leurs 
correspondants  pour  leur  compte  et  tiroient  des  lettres 
de  change. 

Jusqu'ici  ce  commerce  s'étoit  fait  tranquillement;  le 
père  de  La  ValletteS  supérieur  de  la  maison  de  la  Mar- 

1.  Il  y  avait,  depuis  1747,  à  la  Martinique,  un  jésuite  nommé  La  Valette, 
supérieur  des  missions,  et  dont  l'emploi  devait  être  de  convertir  des  nègres  : 
II  aima  mieux  les  faire  travailler  à  ses  intérêts  que  prendre  soin  de  leur 
salut,  r.'ctait  un  génie  vaste  et  entreprenant  pour  le  commerce.  Il  s'associa 
avec  un  Juif  nommé  Isaac,  établi  à  l'île  de  la  Dominique,  et  eut  des  corres- 
pondances dans  toutes  les  principales  villes  de  l'Europe.  Le  plus  grand  de  ses 
correspondants  était  le  jésuite  Sacy,  procureur  général  des  missions,  demeu- 
rant dans  la  maison  professe  de  Paris.  Le  monopole  énorme  que  faisait  la 

>"•  30 


350  Ji)URNAL  DE  BARBIER. 

liniqne,  tiroiltles  lettres  de  change  sur  le  père  de  Sacy, 
jésuite  de  Paris  au  collège  de  Louis-lc-Grand,  qui  acquit- 
toit  les  lettres  de  change  au  moyen  des  fonds  qui  lui 
éloient  remis  par  la  vente  des  marchandises. 

Depuis  la  guerre,  le  père  de  La  Vallette  a  tiré  pour 
quinze  cent  mille  livres  de  lettres  de  change  sur  le 
sieur  Lioncy,  gros  négociante,  Bordeaux;  de  plus,  le 
père  de  La  Vallelte  a  acquis  du  sieur  Gazot^,  employé 
dans  la  marine  depuis  vingt  ans  à  la  Martinique,  et  qui 
a  voulu  se  retirer  à  Paris,  une  habitation  de  cent 
quarante  mille  livres,  dont  il  a  tiré  des  lettres  de 
change;  il  en  a  encore  fait  d'autres  au  profit  de 
quelques  particuliers,  et,  en  même  temps,  le  père  de 
La  Vallette  avoit  envoyé  des  marchandises  en  France 
sur  cinq  vaisseaux. 

Mais  malheureusement  ces  cinq  vaisseaux  ont  été 
pris  par  les  Anglois;  le  père  de  Sacy,  n'ayant  point  de 
fonds,  n'a  point  accepté  les  lettres  de  change  qui  ont  été 
protestées. 

On  a  agi  contre  les  négociants  de  Marseille,  de  qui 
cela  a  occasionné  une  banqueroute  entière  qui  intéresse 
bien  des  personnes  ;  on  a  écrit  au  général  des  jésuites, 
à  Rome.  Enfin ,  faute  de  satisfaction ,  les  créanciers  se 
sont  unis,  et  ont  fait  assigner  en  la  Grand'Chambre, 
non-seulement  toutes  les  parties  principales,  mais  toute 
la  société  des  jésuites  en  général,  pour  être  condamnées 


Valette  le  fit  rappeler  par  le  ministère,  sur  les  plaintes  des  habitants  des  îles, 
en  1753  :  mais  les  jésuites  obtinrent  qu'il  fût  renvoyé  dans  son  poste.  Il  n'en 
coûta  à  La  Valetle  qu'une  promesse  par  écrit  de  ne  se  mêler  plus  que  de  ga- 
gner des  âmes,  et  de  ne  plus  équiper  de  vaisseaux.  Ses  supérieurs  le  nom- 
mèrent alors  visiteur  général  et  préfet  apostolique  ;  et  avec  ces  titres  il  alla 
continuer  son  commerce.  Les  Anglais  le  dérangèrent  ;  ils  prirent  ses  vaisseaux. 
La  Valette  et  Sacy  firent  une  banqueroute  plus  considérable  que  la  somme 
qu'ils  avaient  perdue  ;  car  les  effets  dont  les  Anglais  s'étaient  emparés  ne 
furent  pas  vendus  douze  cent  mille  francs  de  notre  monnaie,  et  la  banqueroute 
des  jésuites  fut  d'environ  trois  millions.  Voltaire. 

1.   Lisez  :  Cazulle. 


AVRIL   176t.  351 

solidairement  à  rembourser  les  sommes  qui  vont  à  plus 
de  deux  millions. 

Les  jésuites  ont  reconnu  la  Graud'Chambre,  et  y  ont 
obtenu,  par  défaut,  un  arrêt  d'appoinlemcnt,  auquel  les 
créanciers  ont  formé  opposition  ;  sur  cet  incident  on  a 
fait  des  mémoires  respectifs,  et  on  a  plaidé  pendant  plu- 
sieurs audiences,  d'autant  que,  dans  les  mémoires  con- 
tre les  jésuites,  on  a  rapporté  les  dispositions  des  statuts 
des  jésuites,  qui  prouvent  la  supériorité  et  la  puissance 
despotique  du  général  qui  est  à  Home  sur  toutes  les 
maisons  de  jésuites  dans  l'Europe  et  sur  cbaqiie  jésuite 
en  particulier  ' . 

1.  Voici  les  principales  dispositions  de  ces  statuts,  extraits  du  compte 
rendu  au  Parlement  de  Bretagne,  en  1701,  par  La  Chalotais.  Nouvelle  édit., 
1762,  in-12. 

«  Le  général  des  jésuites  pouvait  conférer  tous  les  emplois  selon  son  bon 
plaisir,  et  il  avait  tout  droit  de  commander.  —  Le  pouvoir  législatif  était 
entre  les  mains  du  Pape,  de  la  société  et  du  général.  —  Les  généraux  étant 
les  maîtres  de  distribuer  les  places  et  les  emplois,  ne  convoquant  point  de 
congrégation  générale,  il  n'était  pas  possible  que  le  pouvoir  législatif  ne  restât 
pas  entre  leurs  mains.  —  Quand  la  congrégation  est  assemblée,  elle  repré- 
sente la  société  ;  mais  elle  ne  s'assemble  presque  jamais,  si  ce  n'est  pour  élire 
le  général.  C'est  dans  la  société  que  réside  tout  pouvoir;  elle  est  au-dessus 
du  général,  et  peut  même  le  déposer  en  certains  cas  ;  mais  elle  ne  peut  exer- 
cer son  pouvoir  si  elle  ne  s'assemble  pas.  —  Il  dépend  du  général  seul  de 
rassembler,  et  la  congrégation  générale  ne  peut  jamais  être  composée  que 
des  créatures  du  général.  —  Dans  toute  autre  circonstance,  le  général  est  le 
seul  et  unique  représentant  de  la  société  et  de  la  congrégation  générale.  C'est 
en  lui  que  réside  l'ordre  entier  et  toute  son  autorité.  —  11  a  le  droit  d'ordon- 
ner et  de  régler  tout  dans  la  société.  —  U  joint  à  une  administration  pleine 
et  entière  la  juridiction  sur  tous  les  membres,  la  toute-puissance  sur  la  so- 
ciété. —  Toute  l'autorité  des  provinciaux  et  des  autres  supérieurs  découle  du 
général,  et  il  eu  donne  à  ctiacun  d'eux  la  portion  qu'il  juge  à  propos.  —  Au- 
cun membre  ne  peut,  sans  sa  permission,  accepter  aucune  dignité  bors  de  la 
société  —  11  a  toute  autorité  pour  faire  des  règles,  des  ordonnances  et  des 
déclarations  sur  les  constitutions.  —  La  société  et  le  général  peuvent  faire 
toutes  constitutions  particulières  qu'ils  aviseront  pour  le  bien  de  la  so- 
ciété. Ils  peuvent  les  changer,  les  altérer,  les  casser  et  en  faire  de  nouvelles 
sous  telles  dates  qu'il:;  jugeront  à  propos,  et  dès  lors  elles  seront  censées 
confirmées  par  l'autorité  apostolique,  —  Il  faudra  toujours  porter  au  général 
le  respect  et  l'obéissance,  comme  à  celui  qui  tient  la  place  de  Jésus-Christ.  — 

C'est  à  lui  seul  à  nommer  les  provinciaux  et  les  recteurs,  à  moins  qu'il 

n'eu  donne  la  comiuibsiou.  C'est  cgalemeul  à  lui  qu'il  appartient  d'admettre 


352  JOURNAL   DE    BAUDIER. 

Comme  l'on  prévoyoit  que  la  qimntilé  des  parties  cl 
des  avocats  pourroient  donner  lieu  à  un  appointemcnt , 
et  que  l'affaire  une  fois  appointée  ne  seroit  jugée  au 
fond ,  de  très-longtemps ,  surtout  par  le  crédit ,  à 
l'audience  du  lundi  6  de  ce  mois,  les  avocats  des  sieurs 
Gazot  et  autres  se  sont  désistés  de  leur  opposition  et  en 
ont  expliqué  les  motifs,  pour  simplifier  l'affaire ,  ce  qui 
a  occasionné  un  applaudissement  général  du  public  par 
des  battements  de  mains,  attendu  que  la  Grand'Chambre 
étoit  pleine  à  n'y  pas  entrer. 

Du  mardi  7,  à  l'audience,  M.  Gerbier,  qui  est  le  pre- 
mier plaidant  du  Palais,  qui  plaide  pour  les  sieurs  de 
Lioncy  contre  les  jésuites,  a  établi  leurs  droits,  et,  en 
même  temps,  a  critiqué  adroitement  et  avec  éloquence, 
au  nom  de  tous  les  défenseurs,  les  applaudissements 
publics  des  jours  précédents,  en  disant  qu'ils  étoient  ré- 
servés pour  les  spectacles,  et  qu'on  devoit  attendre  avec 
respect  et  modération  les  oracles  de  la  justice,  ce  qui  a 
imposé  silence  à  tous  les  auditeurs. 

dans  le  corps  de  la  société,  à  moins  qu'il  ne  communique  celte  faculté.  —  I!  a 
pour  reavoyer  de  la  société  le  même  pouvoir  que  la  société  entière.  —  Il  a  la 
dispensation  des  grades  et  des  oflices.  Il  peut  créer,  suivnnt  sa  volonté,  les 
profés  et  les  coadjuteurs  spirituels  et  temporels.  —  Il  a  le  gouvernement  et 
la  disposition  entière  des  collèges.  —  Le  général,  en  ordonnant  au  nom  de 
Jésus-Christ,  peut  obliger  sous  peine  de  péché  mortel  ou  véniel.  —  Il  peut 
instituer  des  missions  dans  toutes  les  parties  du  monde,  changer  les  mission- 
naires, et,  dans  certains  cas,  révoquer  les  missions  ordonnées.  —  Il  peut 
envoyer  les  membres  même  chez  les  infidèles.  —  C'est  à  lui  que  les  correc- 
tions et  les  révisions  des  livres  de  la  société  appartiennent.  — Il  doit 

connaître  à  fond  les  consciences  de  tous  ceux  qui  lui  sont  soumis,  et  particu- 
lièrement des  supérieurs  majeurs.  —  Pour  que  tout  soit  concentré  dans  le 
géuéial  par  une  correspondance  universelle  et  suivie,  les  provinciaux  de  toutes 
les  provinces  de  l'Europe  doivent  écrire  chaque  mois;  les  recteurs  supérieurs 
des  maisons  et  les  maîtres  des  novices  tous  les  trois  mois.  —  Quand  les  pro- 
vinciaux écriront  au  général,  ils  auront  soin  de  bien  détailler  l'état  de  leurs 
maisons,  de  leurs  collèges,  en  sorte  que  le  général  connaisse  aussi  parfaite- 
ment les  affaires,  les  personnes,  les  provinces  que  si  tous  ces  objets  étaient 
sous  ses  yeux.  —  Un  jésuite  ne  peut  appeler  au  Pape  des  ordonnances  du 
général,  à  moins  que  le  Pape  ne  lui  en  accorde  la  permission.  —  Il  n'est  pas 
besoin  d'une  dispense  du  Pape  pour  être  délie  de  ses  vœux,  l'autorité  du  gé- 
néral sufGt.  » 


AVRIL    1761.  353 

La  Cour  a  été  ensuite  aux  opinions  pendant  plus  d'une 
heure,  et  l'arrêt  qui  a  ordonné  la  plaidoirie  de  la  cause 
a  été  suivi  d'un  applaudissement  général,  ce  qui  prouve 
bien  l'aniinosité  du  public  contre  ces  révérends  pères. 

On  compte  que  cette  affaire  sera  plaidée  incessam- 
ment, d'autant  plus  que  tous  les  matériaux  sont  prêts. 
On  prononcera  difficilement  la  solidarité;  mais  celte  af- 
faire pourra  donner  lieu  à  quelque  règlement.  Les  jé- 
suites ont  à  présent  plusieurs  établissements  à  la  Marti- 
tinique,  qu'ils  augmenteront  toujours,  ce  qui  empêchera 
l'émulation  et  le  commerce  de  plusieurs  particuliers; 
d'ailleurs,  les  profits  considérables  qu'ils  en  retireroient 
passeroient  en  pays  étranger,  entre  les  mains  du  géné- 
ral à  Rome,  comme  maître  absolu  de  tous  les  biens  des 
maisons  de  la  société,  ce  qui  est  contraire  à  la  police  du 
gouvernement. 

Du  mardi  7,  après  l'audience,  le  Parlement  s'est  as- 
semblé pour  l'affaire  de  Besançon,  mais  on  n'a  rien  fait, 
et  il  a  été  question  d'une  autre  affaire. 

A  Boulognc-sur-Mer,  en  Picardie,  un  bon  janséniste 
appelant  et  réappelant  est  tombé  malade,  car  il  y  en  d 
partout.  Il  a  demandé  les  sacrements  ;  le  curé  a  voulu  l'in- 
terroger; il  n'a  pas  voulu  répondre,  et  il  en  a  fait  de  môme 
à  l'évêque,  M.  de  Pressy,  qui  est  un  prélat  sage.  Le  pro- 
moteur a  rendu  plainte  ;  il  a  été  informé,  et  il  est  intervenu 
sentence  de  l'officialité,  qui  a  excommunié  ledit  jansé- 
niste qui,  en  conséquence,  est  mort  sans  sacrements. 
Celte  sentence  a  été  dénoncée  aux  Chambres.  11  s'agit 
de  savoir  si  M.  le  procureur  général  interjettera  appel 
comme  d'abus.  On  a  dénoncé  le  fait  ci-dessus,  et  la  Cour 
a  ordonné  qu'il  seroit  apporté  en  la  Cour  les  pièces  et 
procédures  faites  à  l'officialité  de  Boulogne. 

Du  jeudi  9  avril,  on  a  dénoncé  à  l'assemblée  des 
arrêts  du  Conseil  du  17  mars,  qui  a  cassé  l'arrêt  du  Par- 
lement du  16;  arrêté  qu'attendu  l'exécution  notoire  de 
ce  qui  éloit  porté  et  ordonné  par  l'arrêt  de  la  Cour,  il 

30. 


354  JOURNAL   DE   BARBIER. 

n'y  a  lieu  à  délibérer;  et  arrêté  en  même  temps  que  la 
Cour  continuera  de  maintenir  les  lois  enregistrées  par 
ladite  Cour,  et  donnera  ses  soins  pour  empêcher  les  abus 
qui  pourroient  se  commettre  contre  lesdites  lois. 

En  effet,  depuis  Tarrêt  du  Parlement  du  16  mars,  les 
payeurs  de  rentes  se  sont  comportés  comme  par  le  passé, 
dans  le  payement  des  rentes  viagères  et  autres  sur  la 
justification  du  payement  de  la  capitalion. 

Depuis  les  différents  succès  remportés  en  Allemagne 
par  M.  de  Broglie,  on  parle  de  plus  en  plus  de  paix,  et 
on  dit  qu'il  y  aura  un  congrès  incessamment  dans  la 
ville  d'Augsbourg,  surtout  depuis  un  courrier  de  Hol- 
lande arrivé  vendredi  matin  10,  lequel  a  donné  lieu  à 
un  Conseil  de  trois  heures.  Le  Roi  qui  devoit,  dit-on, 
aller  à  la  chasse  n'y  est  point  allé. 

Suite  de  succès.  Le  8  mars,  les  Anglois  ont  tenté  de 
faire  une  descente  dans  Belle-Isle,  où  commande  M.  de 
Sainte-Croix,  avec,  dit-on,  quatre  mille  cinq  cents  hom- 
mes; la  flotte  angloise  étoit  composée,  dit-on,  de  cent 
quinze  voiles,  ils  ont  été  repoussés,  on  leur  a  tué  huit 
cents  hommes  et  fait  plus  de  trois  cents  prisonniers  '. 

La  tenue  d'un  congrès  dans  la  ville  d'Augsbourg,  ville 
libre  et  impériale  d'Allemagne,  pour  travailler  au  réta- 
blissement de  la  paii  entre  toutes  les  parties  belligé- 
rantes, est  aussi  annoncée  dans  la  gazette;  c'est,  dit-on, 
pour  le  mois  de  juillet,  mais  les  hostilités  se  continueront 
toujours  comme  à  l'ordinaire. 

M.  le  maréchal  prince  de  Soubise  est  parti  pour  se 
rendre  à  Tannée  du  Bas-Rhin;  les  gendarmes  et  les  clie- 
vau-légors  sont  partis  et  les  mousquetaires  partent  le  18 
ou  le  19  de  ce  mois. 

La  grande  cause  des  jésuites  contre  les  sieurs  de  Lyon- 
cy,  négociants  de  Bordeaux,  s'est  déjà  plaidéc  au  fond, 
lundi  et  mardi  13,  et  14,  et  doit  se  continuer  lundi  20 
en  la  Grand'Chambre  toujours  avec  un  grand  concours, 

1.  Gazelle  de  France  du  18  avril. 


AVRIL   1761.  35â 

Du  vemlredi  17  avril,  assemblée  des  Chambres  pour 
la  réception  d'un  conseiller.  M.  l'abbé  Cliauvelin  a  dé- 
noncé les  statuts  des  jésuites  dont  il  est  parlé  dans  la 
cause,  comme  contenant  des  clauses  très-singulières 
dans  l'ordre  public  dont  la  Cour  devroit  prendre  con- 
noissance;  un  conseiller  deCrand'Chambreavoulu  dire 
qu'ayant  à  juger  cette  affaire,  ils  jugeroienl  aussi  sur  les 
statuts,  mais  un  conseiller  des  Enquêtes  a  répondu  qu'ils 
ne  la  jugeroient  peut-être  pas  ;  qu'en  tout  cas  la  Grand'- 
Chambre  jugeroit  la  cause,  et  eux  les  personnes. 

Arrêt  qui  a  ordonné  que  les  jésuites  remettroient  leurs 
statuts  au  greffe  de  la  Cour  pour  lui  en  être  rendu 
compte  par  les  gens  du  Roi. 

Du  mardi  21,  assemblée.  Messieurs  les  gens  du  Roi 
ont  dit  que  les  jésuites,  en  obtempérant  à  l'arrêt  du  ven- 
dredi 17  qui  leur  avoit  été  signifié  le  jour  même,  avoient 
ap[)orté  le  samedi  IS  au  grelTe  de  la  Cour  leurs  statuts, 
en  deux  volumes  in-folio,  dont  ils  prendroient  commu- 
nication et  rendroient  compte  à  la  Cour  le  2  juin  pro- 
chain. 

On  a  ces  jours-ci  traîné  sur  la  claie  et  pendu  par  les 
pieds  un  notaire  de  province,  véhémentement  soup- 
çonné d'avoir  fabriqué  un  certain  arrêt  du  Conseil  des 
Dépêches  du  mois  de  février  1726,  qui  auroit,  dit-on, 
condamné  solidairement  les  jésuites  à  rendre  aux  héri- 
tiers d'Ambroise  Guys  une  somme  de  huit  millions,  pour 
les  effets  que  les  jésuites  de  Brest  auroient  volés  à  cet  Am- 
broise  Guys,  lequel  arrêt  n'a  été  signifié  aux  jésuites  de 
Paris  que  l'année  1759.  Ce  notaire  ayant  été  arrêté,  le 
Roi  a  donné  une  commission  aux  Requêtes  de  l'hôtel, 
pour  le  juger,  comme  une  suite  d'un  arrêt  du  Conseil 
de  1759,  qui  déclare  ce  prétendu  arrêt  de  1726  faux  et 
supposé.  La  preuve  n'étant  pas  apparemment  entière,  il 
a  été  condamné  par  les  maîtres  des  Requêtes  aux  ga- 
lères perpétuelles  ;  après  le  jugement,  il  a  été  conduit 
dans  les  prisons,  où  il  a  pris  fantaisie  à  cet  homme,  pour 


356  JOURNAL   DE   BARBIER. 

se  tirer  mieux  d'affaire,  de  se  couper  les  deux  artères  des 
deux  ijras,  et  est  mort.  11  a  été  décidé  au  parquet  des 
gens  du  Roi,  du  Parlement,  que  le  procès  au  cadavreS 
pour  crime  de  suicide,  n'appartenoit  plus  aux  Requêtes 
de  l'hùtel,  mais  aux  juges  ordinaires,  ce  qui  a  été  exé- 
cuté le  21  ou  le  22  de  ce  mois. 

i.  La  punition  du  suicide  remonte  à  une  époque  très-éloignée.  Quoique 
l'antiquité  ait  proclamé  qu'il  était  permis  de  se  tuer  :  3Iori  licel,  la  liberté 
sur  ce  point  n'était  cependant  pas  entière.  Le  Digeste  distingue  les  causes 
légitimes  de  suicide  et  celles  qui  ue  le  sont  pas.  Les  prisonniers  qui  se 
donnent  la  mort  par  crainte  d'une  condamnation  infamante  sont  décla- 
rés indignes  du  deuil.  L'esclave  qui  se  suicide  est  un  mauvais  esclave  ;  la 
vente  dont  il  a  été  robjet  est  rescindée.  Un  voit  de  plus,  par  le  règlement 
d'un  coUi'ge  funéraire  établi  à  Lanuvium,  que  la  compagnie  ne  s'occupait 
pas  de  la  sépulture  des  suicidés,  quelle  que  fût  d'ailleurs  la  cause  de  leur 
mort. 

Le  sentiment  chrétien,  dès  les  premiers  temps,  se  montre  hostile  à  la  mort 
volontaire.  Saint  Augustin,  dans  la  Cilé  de  Dieu,  la  condamne  formellement, 
et  les  conciles,  entrant  dans  cette  voie,  décident  que  les  suicidés  seront  pri- 
vés, au  moment  de  leurs  funérailles,  de  commémoration,  de  messe,  du  chant 
des  psaumes.  Bie3itôl,  à  ces  cliâliments  religieux,  la  loi  civile  ajoute  les  peines 
temporelles.  Chez  les  Anglo-Saxons,  les  suicidés  sont  assimilés  aux  criminels, 
aux  voleurs,  aux  homicides  et  traités  comme  tels.  La  confiscation  des  biens  du 
défunt,  l'exécution  de  son  corps  par  la  justice  apparaissent  dans  les  établisse- 
ments de  saint  Louis,  dans  la  Somme  rurale  de  Boulhillier,  etc.  Dès  le 
quatorzième  siècle,  on  trouve  une  pénalité  barbare  en  vigueur  contre  ceux  qui 
ont  attenté  à  leur  vie,  et  la  réforme  religieuse  n'adoucit  point  à  cet  égard  les 
usages  établis.  A  Bordeaux,  le  cadavre  du  suicidé  est  pendu  par  ies  pieds;  — 
à  Abbeville,  il  est  traîné  sur  une  claie  à  travers  les  rues  ;  —  à  Lille,  on  le 
traîne  aux  fourches  et  on  le  pend,  si  c'est  celui  d'un  homme;  on  le  brûle,  si 
c'est  celui  d'une  femme;  —  à  Zurich,  si  le  défunt  s'est  frappé  d'un  poignard, 
on  lui  enfonce  dans  la  tète  un  coin  de  bois;  s'il  s'est  noyé,  on  l'enterre  dans 
le  sable;  s'il  s'est  précipité,  on  l'ensevelit  sur  une  montagne;  —  à  Metz, 
il  est  pendu,  ou  enfermé  dans  un  tonneau  et  abandonné  au  cours  de  la 
Moselle. 

Aboyez  :  r.echerches  sur  les  opinions  et  la  législation  en  matière  de 
mort  volontaire  pendant  le  moyen  A'je,  par  M.  F.  Bourqueiot,  dans  la 
Bibliothèque  de  l'École  des  Charles,  t.  m,  p.  539;  t.  iv,  p.  242  et  456.  — 
On  aurait  tort,  du  reste,  de  s'étonner  qu'on  eût  fait  le  procès  des  cadavres,  et 
qu'on  eût  usé  contre  eux  de  toute  la  rigueur  des  lois,  quand  on  voit,  sous  l'an- 
cienne monarchie  et  à  une  époque  très-rapprochée  de  nous,  les  tribunaux 
intenter  des  procès  aux  chenilles,  condamner  des  pourceaux  au  feu  et  brûler 
des  chiens  comme  coupables  de  sorcellerie,  ce  qui  s'est  vu  eu  Angleterre  eu 
plein  dix-septième  sièclç. 


AVRIL    1761.  357 

Il  paroît  depuis  quelques  jours  dans  le  grand  procès 
des  jésuites  avec  les  sieurs  de  Lioncy,  négociants,  ou 
plutôt  leurs  créanciers,  dont  la  plaidoirie  continuera 
lundi  27  de  ce  mois  et  qui  probablement  ne  sera  pas 
jugé  avant  les  fêtes  de  la  Pentecôte,  un  gros  mémoire 
in-4o  contre  les  jésuites,  en  forme  de  consultation,  si- 
gné de  douze  avocats,  et  singulièrement  de  M.  de  La- 
lourcé,  qui  fait  beaucoup  de  bruit  et  est  très-recher- 
ché, on  y  prouve  que  le  Père  de  La  Vallette,  principal 
acteur  dans  celte  afl'aire,  supérieur  général  d'une  maison 
de  missionnaires  établie  à  la  Martinique,  y  a  fait  un  com- 
merce immense  pour  le  compte  de  la  société  en  général, 
sous  les  ordres  du  général  qui  est  à  Rome,  pour  établir 
une  condamnation  solidaire  contre  tous  les  jésuites  du 
royaume  de  France.  Il  s'agit  d'une  somme  de  deux  mil- 
lions environ  de  lettresde  change,  acceptées  par  les  sieurs 
de  Lioncy  à  qui  on  n'a  pas  remis  les  fonds,  à  la  vérité 
par  un  accident  arrivé,  il  y  a  trois  ou  quatre  ans,  de  deux 
vaisseaux  chargés  de  deux  millions  de  marchandises  pour 
la  France,  pris  sur  mer  par  les  Anglois,  avant  la  décla- 
ration de  guerre,  ce  qui  a  causé  la  banqueroute  des 
Lioncy.  Le  premier  objet  du  mémoire  est  d'un  grand 
détail  sur  toutes  les  correspondances  que  le  Père  de  La 
Valette  avoit  dans  les  dilTérentes  places  du  royaume.  Le 
second  objet  est  Thistoire  de  l'établissement  des  jésuites 
en  France,  en  1562,  sous  Henri  II;  de  l'arrêt  de  1594 
qui  les  a  chassés  du  royaume;  de  leur  rétablissemenl, 
en  1C03,  par  Henri  IV;  des  conditions  sous  lesquelles  ils 
ont  été  établis  et  même  rappelés;  et  l'objet  de  tous  ces 
détails,  très-nuisibles  à  la  société,  est  de  prouver  que- 
leur  établissement  n'a  été  que  conditionnel;  qu'il  n'a 
pas  même  été  enregistré;  qu'ils  n'ont  point  un  état  fixe 
en  France,  et  que  le  Parlement  seroit  encore  plus  en  droit 
aujourd'hui  de  les  chasser  du  royaume  qu'en  1594. 

Ces  bons  Pères  pourront  bien  ne  pas  perdre  pour  la  so- 
lidarité, mais  après  l'examen  de  leur  conduite  et  de  leurs 


358  JOURNAL   DE    BARBIER. 

Statuts,  au  mois  de  juin  prochain,  il  pourroit  bien  arri- 
ver, si  on  ne  peut  pas  les  chasser,  qu'on  leur  défende  de 
faire  aucun  commerce  et  qu'on  changera  les  conditions 
de  leur  établissement  dans  le  royaume,  car  ils  sont  bien 
haïs. 

On  dit  assez  généralement  que  l'affaire  du  Parlement 
de  Besançon  a  clé  arrangée  par  le  Roi  ;  M.  Bourgeois  de 
Boynes,  qui  est  la  grande  tête,  rappelé  à  Paris,  avec  une 
expectative  de  conseiller  d'État;  M.  de  La  Corée\  maître 
des  Piequètes,  intendant  de  Montauban,  intendant  de 
Franche-Comté;  M.  de  Montglar^,  procureur  général  du 
Parlement  d'Aix,  premier  président  du  Parlement  de 
Besançon,  et  par  conséquent,  le  rappel  des  trente  con- 
seillers exilés.  Il  y  a  cependant  des  gens  qui  doutent  en- 
core de  cet  arrangement;  cela  seroit  pourtant  à  souhai- 
ter, pour  éviter  ces  grandes  remontrances  sur  le  droit 
public,  qui  sont  faites  et  qui  poui  roient  produire  de  très- 
mauvais  effets.  En  attendant,  on  travaille  toujours  deux 
fois  la  semaine  à  la  vérification  des  autorités  qui  y  sont 
rapportées.  Si  elles  ne  servent  pas  maintenant,  on  les 
gardera  pour  un  autre  objet  ou  une  autre  occasion^. 

Tremblement  de  terre  à  Lisbonne.  —  Les  élèves  de  l'École  militaire.  — Nou- 
velle attaque  de  BiUe-lble  par  les  Anglais.  —  Arrcl  du  Parlement  contre 
des  convulsionnaires.  —  Service  solennel  à  Siiiiit-Denis  pour  le  duc  de 
Bourgogne.  —  Conclusion  de  l'cllcticr  de  Saiut-Faijn'au  contre  les  jésuites. 
—  Ceux-ci  sont  condamnes  solidaircmcnl.  —  Le  public  applaudit  au  pro- 
nonce du  jugement.  — On  parle  de  l'exil  du  duc  de  La  Vauguyon.  —  Bruits 

1.  La  nomination  de  M.  de  La  Corée,  à  l'intendance  de  Franclie-Comté, 
est  dans  la  Gazelle  de  France  du  17  mai,  par  la  démission  de  M.  de 
Boynes  ;  mais  il  n'est  point  parlé  d'un  premier  président. 

{Note  de  Barbier.) 

2.  Lisez  :  de  Montclar. 

3.  L'affaire  de  Besancon  fut,  en  effet,  arrangée  comme  le  dit  Barbier; 
mais  ce  fut  M.  Fyot  de  La  Marche,  conseiller,  garde  des  sceaux  honoraire  au 
Parlement  de  Besançon,  ancien  ministre  plénipotentiaire  auprès  de  la  répu- 
blique de  Gènes,  qui  fut  nonuae  premier  président,  et  non  pas  M.  de  Mont< 
clar.  M.  de  Boynes  eutca  au  conseil  d'État.  Pe  L*  YiLi,iieii.ni. 


MAT    17G1.  350 

Je  Paris.  —  Les  passe-ports  de  M.  de  Bussy.  —  Les  Libertés  de.  la  France 
contre  le  pouvoir  arbitraire  de  l'excommunicalion.  —  Lettre  de  made- 
moiselle Clairon.  —  Les  eomi'-diens  ne  doivent  pas  être  excomiminii's.  — 
M.  Huerne  de  La  Motte  est  rayé  du  tableau  des  avocats.  —  M.  de  Ciioiseul 
lui  donne  une  place  dans  ses  bureaux.  —  Tancréde  et  mademoiselle  Clairon 
sur  le  théâtre  de  Choisy-le-Roi.  —  Teneur  de  l'airèt  contre  les  jésuites.— 
Mécontentement  de  la  Reine  au  sujet  de  cette  affaire.  —  Le  Roi  veut 
prendre  connaissance  par  lui-même  des  statuts  des  jésuites  —  Le  Parlement 
collationne  deux  exemplaires  des  statuts  des  jésuites.  —  Il  envoie  des  dépu- 
tés à  Marlv  porter  ces  statuts  au  Roi. 

Dans  la  Gazette  de  France  du  2  mai,  il  est  dit  qne  le 
31  du  mois  de  mars  dernier,  il  y  a  eu  à  Lisbonne  un 
tremblement  de  terre^  qui  a  duré  huit  minutes,  aussi 
violent  que  l'un  des  trois  qui  ont  détruit  cette  ville 
en  1755;  que  les  habitants  se  sont  enfuis  dans  les  places 
et  dans  les  champs,  et  qu'il  a  très-fort  ébranlé  les  bâti- 
ments nouvellement  construits;  cette  secousse  s'est  aussi 
répandue  dans  le  même  temps  en  d'autres  endroits,  et 
l'on  a  remarqué  des  mouvements  sur  les  eaux  de  la  mer. 

Cette  ville  est  bien  à  plaindre. 

M.  le  duc  de  Saint-Florentin  a  reçu  en  présence  de 
M.  le  duc  de  Berri  trente-trois  élèves  de  l'École  militaire, 
novices  dans  l'ordre  de  Saint-Lazare  {même  gazelte)^ 
cela  donnera  une  grande  considération  à  cette  école 
militaire  ^. 

Les  Ânglois  ont  tenté  une  seconde  fois  une  descente 
dans  l'île  de  Belle-Isle;  on  croyoit  ces  jours-ci  que  la 
ville  étoit  prise.  Cela  ne  se  confirme  pas  par  les  der- 

1.  Ce  tremblement  s'est  aussi  répandu  dans  les  autres  villes  du  royaume; 
la  ville  de  Villa-Franca  est  totalement  en  ruines  ;  la  terre  s'est  ouverte  et  il 
en  est  sorti  grand  nombre  de  coquillages.  [Sole  de  Barbier.) 

2.  Le  duc  de  Berri  était  alors  grand  maître  et  cher  général  de  cet  ordre, 
dont  l'origine  remontait  au  temps  des  croisades.  En  1608,  Henri  IV  réunit 
Pordre  de  Saint-Lazare  à  celui  de  Notre-Dame-du-Mont-Carmel,  qu'il  venait 
d'instituer,  et  cette  réunion  fut  successivement  confirmée  par  Louis  XIV  et 
par  Louis  XV.  La  croix  se  portait  suspcndne  à  un  ruban  moiré  de  couleur 
pourpre. 

Les  chevaliers  de  Saint-Lazare  pouvaient  se  marier  et  posséder  en  même 
temps  des  bénclices.  11  y  avait  des  chevaliers  et  di'S  novices. 

De  La  ViLi.rciLLn. 


360  JOURNAL   DE   BARRIER. 

nières  nouvelles  de  Brest,  car  on  n'en  peut  pas  avoir 
directement  de  Belle-Islc;  il  n'en  est  point  parlé  dans  la 
gazette  ci-dessus. 

Arrêt  du  Parlement  du  5  mai,  en  la  Chambre  de  la 
Tournelle,  sur  l'appel  à  minimâ  de  M.  le  procureur 
général,  de  la  sentence  du  Chàlclet,  du  27  avril  1760\ 

1.  La  justice,  on  le  7011,  ne  se  pressait  pas  dans  ces  sortes  d'affaires.  De 
La  Barre  et  les  filles  convulsionnaires,  condamnés  une  première  fois  par  la 
sentence  du  Châtelet,  du  27  avril  1760,  avaient  été  arrêtés  le  4  de  ce  même 
mois,  comme  on  le  voit  par  la  lettre  suivaule  de  M.  de  Sartine  : 

a  A  Paris,  le  4  avril  17C0. 

a  Je  ne  perds  pas  un  moment,  Monsieur,  à  avoir  l'honneur  de  vous  infor- 
mer, qu'en  conséquence  des  ordres  du  Roi,  que  j'avais  reçus,  je  viens  de 
faire  surprendre  en  plein  exercice  une  assemblée  de  convulsionnaires.  I-e 
commissaire  de  Rochebrune,  qui  m'envoie  un  exprès,  me  marque  que  la 
preuve  est  acquise,  et  qu'il  dresse  son  procès-verbal,  m'ajoutaiit  que  l'opéra- 
tion s'est  faite  avec  succès  et  beaucoup  de  tranquillité.  l\  y  avait  trois  sœurs 
représentantes,  savoir  :  deux  qui  venaieut  d'être  cruciûées,  une  qui  recevait 
les  secours  de  coups  de  bûche,  et  le  fameux  secouriste  La  Barre,  chez  qui  se 
tenait  l'assemblée.  Il  s'est  trouvé  une  vingtaine  de  spectateurs.  La  Barre  et 
les  trois  convulsionnaires  seront  conduits  à  la  Bastille.  On  a  saisi  leurs  papiers 
et  ustensiles  servant  aux  convulsions.  Quand  j'aurai  le  détail,  je  ne  manquerai 
pas  de  vous  en  faire  part. 

«  Je  suis  avec  respect,  Monsieur,  etc. 

a  De  Sartine. 

«  A  M.  Joly  de  Fleury,  procureur  général.  » 

Voir  :  ArrH  de  la  Cour  de  Parlement  qui  condamne  Pierre  de  La 
Barre  au  bannissement  pour  neuf  ans ,  et  les  nommées  Elisabeth  de 
Barre,  dite  sœur  Rachcl^  Marie- Madeleine  Hesse,  dite  sœur  Madeleine, 
Catherine  Lefranc,  dite  sœur  Félicité,  et  Marie  des  Marqucis,  dite 
sœur  Marie,  à  être  renfermées  pour  trois  ans  à  l'hôpital  général,  pour 
avoir  tenu   des  assemblées   défendues.   Simon,   1 761,  in-4'' de  4  pages. 

En  1764,  à  l'expiration  de  la  peine  à  laquelle  avaieiit  été  condamnées  les 

quatre  femmes,  le  procureur  général  donna  ordre  de  les  mettre  en  liberté, 
ce  qui  semblerait  indiquer  que  l'on  ne  s'en  gênait  guère  pour  garder  les  gens 
en  prison,  même  quand  ils  avalent  fini  leur  temps.  Pendant  qu'elles  étalent 
détenues  à  la  Conciergerie,  les  demoiselles  liesse  et  de  Barre  demandèrent  à 
recevoir  la  communion.  Le  chapelain  paraissait  résolu  de  la  leur  refuser; 
mais  ses  fonctions  de  vicaire  à  la  paroisse  de  Saint-Barthélemi  le  mettant 
quelquefois  dans  le  cas  d'envoyer  à  la  prison  un  prêtre  pour  y  dire  la  messe, 
quatre  convulsionnaires  profitèrent  de  son  absence  pour  communier  pendant 
la  quinzaine  de  Pâques.  —  Ou  volt,  par  ce  détail,  que  le  jansénisme  ne  se 
tenait  jamais  pour  ballu,  même  en  prison. 

\ 


MAI  17fil.  361 

contre  des  filles  convulsionnaires  ;  la  Cour  a  infirmé  la 
sentence  qui  n'avoit  condamné  les  accusés  qu'à  être  ad- 
monestés, et  a  condamné  le  sieur  de  La  Barre,  avocat 
au  Parlement  de  Rouen,  pour  avoir  administré,  tant  chez 
lui  qu'en  maison  étrangère,  aux  quatre  filles  appelées  les 
sœurs ^ ,  les  secours  dont  elles  disoient  avoir  be- 
soin dans  leurs  convulsions,  à  neuf  ans  de  bannisse 
ment  de  la  ville  et  prévôté  de  Paris,  en  trois  livres  d'a- 
mende envers  le  Roi;  et  les  quatre  filles,  ouvrières  et 
ci-devant  domestiques,  à  être  enfermées  trois  ans  à  l'hô- 
pital général,  pour  avoir  demandé  et  reçu  des  secours; 
renvoie  de  l'accusation  Bailly  de  l'Épine,  conseiller  en 
l'élection;  déclare  la  contumace  bien  instruite  contre  le 
nommé  Cotlu  ;  ordonne  qu'il  sera  plus  amplement  in- 
formé; fait  défense  à  toutes  personnes  de  donner  et  re- 
cevoir les  prétendues  sœurs  à  peine  de  punition  corpo- 
relle, comme  aussi  de  tenir  de  pareilles  assemblées  à  cet 
effet,  même  d'y  assister  sous  les  mêmes  peines  ;  enjoint 
à  tous  propriétaires  ou  locataires  d'en  donner  avis  aux 
officiers  de  justice. 

Il  y  a  des  gens  (pii  ont  encore  trouvé  ce  jugement 
trop  fort,  mais  on  les  a  un  peu  ménagés;  il  suffit  au 
surplus  d'arrêter  ce  fanatisme  indécent  pour  la  religion. 

Jeudi  7  de  ce  mois,  on  a  fait  à  Saint-Denis  le  service 
solennel  pour  M.  le  duc  de  Bourgogne.  Le  catafalque 
et  toute  l'église  étoicnt  en  blanc.  M.  Tabbc  IMoreau, 
évêque  de  Vence,  a  prononcé  l'oraison  funèbre.  M.  le 
duc  d'Orléans,  le  comte  de  Clermonl  et  le  prince  de 
Conti,  princes  du  sang,  y  ont  assisté.  Plusieurs  évo- 
ques, toutes  les  Cours  souveraines,  l'IIôlcl  de  Ville,  le 
Chàtclet,  l'Université  et  l'Élection;  ce  qui  n'a  fini  qu'à 
quatre  heures.  Les  hérauts  d'armes,  M.  le  duc  de  La  Vau- 
guyon,  gouverneur  du  prineu,  M.  le  duc  de  Chevreuse, 
gouverneur  de  Paris,  en  grand  cortège,  et  bien  des  offi- 

1.  Mut  illisible. 

Vil.  31 


362  JOURNAL   DE   BARBIER. 

ciers  du  Roi.  M.  l'arclievêque  de  Narbonne,  grand  aumô- 
nier de  France,  a  officié. 

Vendredi  8.  M.  Pelletier  de  Saint-Fargeau ,  avocat 
général ,  a  porté  la  parole  à  la  Grand'CImmbre,  dans  la 
grande  aiïaire  des  jésuites  contre  les  sieurs  de  Lioncy, 
négociants.  Ses  conclusions  ont  été  contre  ces  pères,  ce 
qui  été  fort  applaudi  par  le  public,  et  le  discours  a  été 
par  lui-même  très-applaudi  aussi.  La  Cour  a  ordonné 
ensuite  un  dclibéié.  On  a  fait  sortir  le  monde  de  la 
Grand'Chanibre,  qui  éloit  plus  que  pleine.  Enfin,  M.  le 
])remier  président  a  prononcé  l'arrêt,  qui  condamnoit 
tous  les  jésuites  au  payement  des  lettres  de  cbange  dont 
il  s'agit,  solidairement^  sur  tous  les  biens  qu'ils  possè- 
dent en  général ,  à  l'exception  des  biens  de  fondation  de 
cbaque  maison  en  particulier. 

On  n'a  pas  encore  le  dispositif  précis  de  l'arrêt  qui 
leur  donne,  dit-on,  du  temps;  mais  on  sait  qu'ils  sont 
condamnés,  en  outre,  à  quarante  mille  francs  de  dom- 
mages-intérêts envers  les  sieurs  de  Lioncy,  et  à  tous  les 
dépens. 

La  joie  du  public,  qui  étoit  en  très- grand  nombre, 
étoifc  excessive,  même  quasi  indécente.  On  a  reconduit 
M.  le  premier  président  jusqu'à  la  petite  porte,  en  cla- 
quant des  mains  ' ,  et  cela  a  fait  dans  le  jour  la  conver- 
sation et  la  satisfaction  de  tout  Pans  ;  ce  qui  prouve 
l'auimosité  du  public  contre  cette  société.  S'il  n'y  en- 
troit  pas  là-dedans  du  jansénisme,  il  n'y  auroit  que 
demi-mal. 


1 .  Le  prononcé  fut  reçu  du  public  avec  des  applaudissements  et  des  batle- 
meuls  de  mains  incroyables.  Quelques  jésuites,  qui  avaient  eu  la  hardiesse  et 
la  simplicité  d'assister  à  l'audience,  furent  reconduits  par  la  populace  avec 
des  huées.  La  joie  fut  aussi  universelle  que  la  haine.  On  se  souvenait  de  leurs 
persécutions;  et  eux-mêmes  avouèrent  que  le  public  les  lapidait  avec  les 
pierres  de  Port-Royal,  qu'ils  avaient  détruit  sous  Louis  XIV.        Voltaire. 

On  trouve  sur  ce  procès  fameux  des  détails  très-circonstanciés  dans  les 
IS'ourcUcs  eLclciiasliqucs,  n""  des  10  et  1"  juillet,  4,  11,  IS  et  2b  septembre 
1701. 


MAI   17  (il.  363 

Le  lendemain  du  service  de  M.  le  duc  de  !5oiiigogiie, 
à  Saint-Denis,  et  jours  suivants,  il  s'est  répandu  un 
bruit  assez  généraUque  M.  le  duc  de  LaVauguyon  éloit 
exilé,  ou  du  moins  renvoyé  de  sa  place  do  gouverneur 
des  enfants  de  France,  et  que  M.  le  duc  de  Nivernois, 
homme  de  beaucoup  d'esprit,  qui  a  été  ambassadeur  à 
Rome,  étoit  à  sa  place.  Les  uns  disoient,  parce  qu'il 
avoit  caché  la  chute  ancienne  de  M.  le  duc  de  Bour- 
gogne, ce  qui  avoit  été  cause  de  sa  mort;  d'autres, 
parce  qu'il  avoit  sollicité  trop  vivement  à  la  Grand'- 
Chambre  pour  l'affaire  des  jésuites.  On  avoit  aussi  com- 
pris dans  celte  nouvelle  le  déplacement  de  M.  le  comte 
de  Saint-Florentin,  qu'on  faisoit  duc;  qu'on  mettroit 
M.  Berryer,  à  présent  ministre  de  la  marine,  à  sa 
place,  et  M.  le  duc  d'Aiguillon,  ministre  de  la  marine; 
mais  toutes  ces  nouvelles  de  Paris  ne  sont  pas  confir- 
mées. 

Les  passe-ports  d'Angleterre  sont  arrivés  pour  M.  de 
Bussy,  chef  de  btu^eau  des  alTaires  étrangères,  très-liabile 
pour  les  négociations,  et  ayant  déjà  été  en  Angleterre, 
à  Vienne,  à  Hanovre,  etc.  Mais  il  ne  partira  pas  que  le 
ministre  du  roi  d'Angleterre  ne  soit  arrivé  ici^  Ces  deux 
ministres  resteront  respectivement,  dit-on,  en  France 
et  en  Angleterre,  pendant  la  tenue  du  congrès,  pour  le- 
quel on  travaille  en  chaque  pays  aux  instructions  des 
plénipotentiaires. 

11  a  paru,  il  y  a  environ  deux  mois,  une  petite  bro- 
chure intitulée  :  Libertés  de  la  France  contre  le  pou- 
voir arbitraire  de  V excomrniinicalion.  Ce  petit  ouvrage 
contient  d'abord  une  lettre  de  mademoiselle  Clairon  ^ , 

1.  Lord  Stanley.  Les  négociations  pour  la  paix  avaient  commencé  le  26  mars. 
Elles  furent  saus  résultat  et  se  terminèrent  par  le  rappel  réciproque  des  pléni- 
potentiaires le  21  septcmbra. 

2.  clairon  (Claire-Joseph-Hippolyte  Leyris  de  La  Tude),  connue  au  théâtre 
sous  le  nom  de  mademoiselle  Clairon,  née  à  Saint-Wandcs  de  Condc,  morte  à 
Pariseu  1803.  Voltaire  a  célébré  ses  talents  et  ses  succès.  Mademoiselle  Clairon 
était  très-petite;  au  théâtre  elle  paraissait  de  la  taille  la  plus  imposante.  Plus 


3G4  JOURNAL   DE    BARBIER. 

actrice  de  la  Comédie  fi  ançoise ,  qui  a  pousse  le  talent 
de  la  déclamation  tragique  à  un  degré  de  supériorité 
au  delà  de  ce  qu'on  a  vu  jusqu'ici  dans  ce  genre,  et  qui 
a  tout  nouvellement  fait  l'admiration  du  public,  dans 
une  tragédie  de  M.  de  Voltaire,  intitulée  :  Tancrède,  où 
elle  s'est  surpassée.  Cette  actrice  fait  sentir,  dans  celte 
lettre,  adressée  à  M.  Huerne  de  la  Motte ,  avocat  au 
Parlement  de  Paris,  sa  délicatesse  à  continuer  celte 
profession,  attendu  l'excommunication  à  laquelle  elle 
est  sujette.  Il  y  a  ensuite  un  mémoire  en  faveur  des 
comédiens  fiançois,  pour  prouver  qu'ils  ne  sont  point 
dans  le  cas  de  cette  censure  de  l'Église,  et  cet  ouvrage 
finit  par  une  consultation  signée  :  Huerne  de  la  Motte  S 
qui  décide  que  les  comédiens  françois  ne  doivent  pas  y 
être  sujets. 

Dans  ce  mémoire,  qui  est,  ainsi  que  la  consultation, 
de  M.  Ihierne  do  la  Molle,  et  qu'il  a  fait  imprimer  sur 
sa  minute,  il  y  traite,  à  fond,  la  question  de  l'excommu- 
nication. Quoiqu'il  ne  soit  pas  très-bien  écrit,  il  est  as- 
sez curieux  par  ses  rccherclies.  L'auteur  remonte  à  l'ori- 
gine de  l'excomunuiicalion,  à  l'abus  que  lÉglise  en  a 
fait  souvent.  On  y  fait  voir  la  différence  que  l'on  doit 
faire  des  farceurs  et  des  bateleurs  qui  ont  été  excommu- 
niés par  les  anciens  canons,  avec  la  comédie  telle  qu'elle 
est  aujourd'hui,  l'excellence  de  la  tragédie  pour  expri- 
mer les  grandes  actions  et  les  sentiments,  l'utilité  de  la 

jolie  que  belle,  sa  figure  n'en  prenait  pas  moins  sur  la  scène  le  caractère  le 
plus  noble  et  le  plus  majestueux;  sou  organe  était sonoreettrès-beau. Quanta 
ses  qualités  morales,  aucune  actrice  n'en  a  possédé  de  plus  brillantes  et  n'en  a 
tiré  un  si  grand  parti.  Son  esprit  était  supérieur,  son  intelligence  prodigieuse; 
le  travail  qu'elle  lit  sur  tous  ses  rôles  étonne  l'imagination.  —  LE-.uzuniEn, 
Galerie  historique  des  acteurs  du  Thédtre-Frunçais.  Paris,  18  10,  iu-S°, 
t.  Il,  p.  75-119.  —  Voir  Mémoires  de  mademoiselle  Clairon,  écrits  par 
elle-mènij;  nouvelle  éditio.i,  précédée  d'une  notice  sur  sa  vie,  par  Andrieux. 
Paris,  IS'29,  in-S". 

1 .  Huerne  de  la  Motte  est  a'. leur  d"uii  roman  en  deux  parties  iutilu'é  : 
Les  Promenades  et  rendez-vous  du  parc  de  \  ersaillcs,  qui  parut  en  1 76 i. 

Dr  La  Villegillu. 


MAI   17GI.  3G5 

comédie  pour  la  correction  des  mœurs,  et  la  iiccessilc 
de  ce  spectacle  pour  occuper  les  jeunes  gens,  dans  un 
siècle  où  la  France  l'eniporle  sur  Alhcnes  pour  le  goût 
des  lettres  et  de  la  poésie.  On  y  fait  valoir  la  qualité  de 
comédiens  du  Roi,  pensionnés  par  le  souverain,  pour 
représenter  une  ou  deux  fois  la  semaine ,  en  Cour,  de- 
vant la  famille  royale;  nne  espèce  d'association  qu'il  y 
a  eue,  entre  les  comédiens  François  et  l'Académie  Fran- 
çoise, par  un  banc  qui  éloit  destiné  et  affecté  à  la  comé- 
die françoise,  pour  un  nombre  de  ses  membres,  parmi 
les(piels  il  y  a  des  cardinaux  et  des  évêques;  et  enfin  la 
différence  qu'il  y  a  entr(3  les  comédiens  François,  pour  la 
pureté  du  spectacle,  et  les  comédiens  italiens,  dont  le 
jeu  est  beaucoup  plus  libre,  et  qui  néanmoins,  en  vertu 
d'une  bulle  du  pape,  ne  sont  point  sujets  à  l'excommu- 
nication, condition  sous  laquelle  ils  sont  venus  en 
France  il  y  a  quelques  années. 

Cependant ,  il  Faut  convenir  que  cet  ouvrage  a  été  très- 
imprudent  et  très-déplacé  de  la  part  de  l'auteur,  qui,  au 
travers  des  grands  moyens  en  Faveur  des  comédiens, 
parle  avec  peu  de  respect  et  même  d'indécence ,  de  la 
sévérité  de  l'Église  de  France,  surtout  de  M.  le  cardi- 
nal de  Noailles,  ci-devant  arcbcvôque  de  Paris,  dont  il 
traite  de  scandale  le  reFus  qu'il  a  Fait  du  sacrement  de 
mariage  et  de  la  sépulture  de  l'église  aux  comédiens  Fran- 
çois; ce  qui  est  contre  l'usage  qui  s'observe,  à  l'égard 
des  gens  de  spectacle,  même  dans  les  États  du  pape. 

Enfin ,  cette  brocbure  ayant  Fait  du  bruit  dans  Paris, 
surtout  dans  les  ecclésiastiques,  M.  le  procureur  général , 
par  (léFérence,  en  a  parlé  à  M.  Dains,  bâtonnier  des  avo- 
cats, pour  savoir  le  parti  que  l'on  prenoit.  En  consé- 
quence, il  y  a  eu  plusieurs  assemblées  de  l'ordre,  où 
l'on  a  rendu  compte  de  l'ouvrage;  il  a  été  arrêté  que 
l'on  rayerait  du  tableau  M.  Huerne  de  la  Motte,  et  que 
le  bâtonnier  dénoncerait  à  la  Grand'Cliambre  cet  ou- 
vrage. 

31. 


366  JOURNAL  DE  BARBIER. 

Ce  qui  a  été  le  22  avril.  Après  le  discours  de  M.  le 
bâtonnier,  M.  Joly  de  Fleury,  premier  avocat  général, 
a  parlé,  et  sur  ses  conclusions,  arrêt  qui  condamne  le 
livre  en  question  à  être  lacéré  et  brûlé,  par  la  main  de 
l'exécuteur  de  haute  justice,  et  ordonne  en  outre  que 
ledit  Huerne  de  la  Motte  sera  et  demeurera  rayé  du  ta- 
bleau des  avocats,  qui  est  au  greffe  de  la  Cour;  l'arrêt 
lu ,  publié  et  affiché,  après  quoi  M.  le  premier  président 
a  fait  un  petit  compliment  au  bâtonnier  et  à  l'ordre,  sur 
leur  zèle  pour  tout  ce  qui  intéresse  l'ordre  public  et  la 
discipline  du  barreau. 

L'arrêt  et  la  radiation  du  tableau  ont  paru  un  peu 
trop  forls  aux  gens  qui  aiment  les  lettres  et  les  talents. 

Mais  depuis  l'arrêt,  mademoiselle  Clairon,  fâchée  de 
ce  qui  étoil  arrivé  à  son  occasion  à  M.  Huerne  de  la 
Molle,  homme  de  plus  de  cinquante  ans,  qui  perdoit 
son  état  dans  lequel,  au  surplus,  il  avoit  très-peu  d'em- 
ploi, et  qui  éloit  mal  à  son  aise,  a  été  trouver  M.  le  duc 
de  Choiseul,  ministre  de  la  guerre  et  des  affaires  étran- 
gères, pour  lui  demander  sa  protection  pour  cet  avocat, 
et  lui  donner  un  emploi  pour  subsister. 

M.  de  Clioiseul,  homme  d'esprit,  de  grande  qualité, 
tenant  le  premier  rang  pour  le  crédit  dans  le  ministère, 
moins  scrupuleux  sur  l'objet  de  la  question,  a  accordé 
à  mademoiselle  Clairon  sa  protection,  et  en  lui  disant 
poliment,  qu'apparemment  ceux  qui  avoient  condamné 
cet  ouvrage  n'avoient  jamais  été  à  la  comédie,  pour  lui 
dire  qu'ils  ne  connaissoicnl  pas  la  supériorité  de  ses  ta- 
lents, et  ce  qu'ils  méritoient. 

En  effet,  M.  de  Choiseul  a  formé  un  bureau  particu- 
lier dans  les  affaires  étrangères,  dont  il  a  fait  chef 
M.  Huerne  de  la  Motte,  homme  capable  d'application 
et  de  travail,  avec  3,800  livres  d'appointements,  et  un 
logement  dans  Versailles  qui  ne  lui  coûte  rien.  C'est 
bien  là  l'application  àefelix  culpâ  pour  le  sieur  Huerne, 
d'autant  plus  que  les  gens   qui  le  connoissent  bien, 


MA!    17GL  367 

assurent  que  c'est  un  homme  qui  n'a  pas  de  jugement, 
et  que  les  recherches  curieuses  hii  ont  été  administrées 
par  un  tiers.  Si  cehi  est,  cela  ne  fera  pas  honneur  à 
M.  le  duc  de  Choiseul. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  public  désapprouve  en  quelque 
sorte  cette  générosité  trop  marquée,  huit  jours  environ 
après  l'arrêt,  comme  étant  une  petite  nargue  et  une 
insulte  au  Parlement,  par  dérision. 

11  y  a  plus,  le  Uoi  et  toute  la  Cour  sont  depuis  quelques 
jours  au  château  de  Marly,  pour  six  semaines,  et  le  Roi 
fait  toujours  ses  petits  voyages.  11  y  a  à  Choisy  un  fort 
joli  théâtre,  mais  qui  n'étoit  pas  achevé,  à  beaucoup  près; 
depuis  le  commencement  de  ce  mois,  il  y  a  eu  des  ordres 
secrets  pour  le  faire  pré[)arer,  du  moins  pour  pouvoir  y 
représenter  une  comédie;  on  a  même  été  obligé  de  faire 
venir  des  décorations  de  Fontainebleau,  et  on  y  a  tra- 
vaillé hier,  mardi  19  de  ce  mois.  Le  Roi  s'y  est  rendu, 
madame  la  marcjuise  de  Pompadour  avec  quatre  femmes, 
madame  la  duchesse  do  Choiseul,  la  comtesse  deCram- 
mont  et  deux  autres,  et  quehjues  seigneurs,  ainsi  que  le 
duc  de  Choiseul,  M.  de  Sainl-Fiorcntin  ,  le  marquis  de 
Marigny,  et  l'on  y  a  représenté  la  tragédie  de  Taiicrède. 
Mademoiselle  Clairon  a  joué  supérieurement,  et,  aujour- 
d'hui 20,  elle  doit  y  jouer  encore  dans  Hypermneslre^.  Il 
semble  que  cela  ait  été  fait  exprès,  pour  justifier  la  pro- 
tection que  M.  le  duc  de  Choiseul  a  accordée  à  l'avocat 
consultant  de  mademoiselle  Clairon.  Je  ne  serois  point 
étonné  si,  de  celte  aventure,  les  comédiens  oblenoient 
d'être  établis  en  académie  royale,  pour  les  soustraire  à 
l'excommunication. 

On  a  quitte  le  deuil  de  M.  le  duc  de  Bourgogne,  mer- 
credi au  soir  27  mai. 

On  a  imprimé  l'arrêt  du  Parlement  contre  les  jésuites, 
c'est-à-dire  sans  permission  et  sans  nom  d'imprimeur; 
il  ne  se  vend  cependant  que  dans  la  grande  salle  du 

1.  Tragédie  de  Lemière, 


368  JOURNAL   DE    BARBIER. 

Palais.  L'arrêt  ^  condamne  le  supérieur  général  et,  en  sa 
personne,  la  société  des  jésuites,  à  acquitter,  tant  en 
principal  qu'intérêts  et  frais,  dcms  un  an^  à  compter  de 
la  signification  de  l'arrêt,  les  lettres  de  change  tirées  par 
le  Père  de  La  Vallette,  jésuite  de  la  maison  de  Saint- 
Pierre  de  la  Martinique,  sur  les  sieurs  Lioncy  frères, 
négociants  à  Marseille,  qui  ne  sont  point  acquittées; 
ordonne  que,  faute  de  les  acquitter  dans  un  an,  le- 
dit supérieur  général  et  ladite  société  demeureront 
garants  et  responsables  des  intérêts,  tels  que  de  droit, 
et  des  frais  de  toutes  poursuites  (|ui  pourroient  être  faites 
contre  lesdits  sieurs  Lioncy  et  le  syndic  de  leurs  créan- 
ciers, sinon  permis  auxdits  Lioncy  et  Gouffre  et  leurs 
créanciers  de  se  pourvoir  pour  le  payement  des  con- 
damnations ci-dessus,  sur  les  biens  appartenant  à  la 
société  des  jésuites  dans  le  royaume,  à  la  réserve  de  ceux 
de  fondation  par  des  donateurs,  ou  affectés  à.  l'utilité  de 
quelques  villes. 

Condamne  le  supérieur  général  et,  en  sa  personne,  la 
société  des  jésuites  en  cinquante  mille  livres  de  dom- 
mages-intérêts envers  les  sieurs  Lioncy  frères  et  Gouffre  ; 
faisant  droit  sur  les  conclusions  du  procureur  général 
du  Roi,  fait  défense  au  Père  de  La  Vallette,  jésuite,  et  à 
tous  autres,  de  s'immiscer  directement  ni  indirectement 
dans  aucun  genre  de  trafic  interdit  aux  ecclésiastiques 
par  les  saints  canons,  ordonnances  du  Roi,  arrêts  et 
règlements  de  la  Cour;  les  jésuites  et  le  supérieur  gé- 
néral condamnés  en  tous  les  dépens  envers  toutes  les 
parties. 

La  Reine  et  toute  la  famille  royale,  protectrices  des 
jésuites,  ont  été  fâchées  de  celte  triste  aventure  pour 
eux.  On  disoit  qu'ils  vouloient  se  pourvoir  en  cassation 
au  Conseil  ;  mais  il  n'y  a  pas  d'apparence,  et  ils  seroient 
mal  conseillés,  d'autant  que  le  Roi,  dit-on,  a  répondu  à 

1.  n  y  avoit  trente-doux  juges  à  la  Grand'Chambre,  l'arrêt  a  été  rendu 
tout  d'uue  voix.  iNolc  de  Barbier.) 


MAI    17G1.  369 

M.  le  chancelier  que  celte  aiïaire  lui  paroissoit  bien 
jugée.  Et,  en  effet,  ils  feront  plus  sagement  de  se  mettre 
en  état  de  payer,  ce  qu'ils  auroient  dû  faire  avant  le 
procès. 

11  s'agit  présentement  de  savoir  ce  qui  se  passera, 
mardi  2  juin,  à  l'assemblée  des  Chambres,  sur  le  rap- 
port que  les  gons  du  Roi  doivent  faire  des  statuts  de 
ladite  société. 

Il  n'est  parlé  de  Belle-Isle,  dans  la  Gazette  de  France 
du  30  de  ce  mois,  qu'à  l'article  de  Londres.  Les  Anglois 
paroisscnt  vouloir  tenter  de  prendre  cette  île  par  la 
famine,  sans  rien  hasarder  au  siège  de  la  citadelle, 
attendu  que  nous  ne  pouvons  pas  y  envoyer  du  secours. 

Du  samedi  30  mai,  autre  affaire.  Le  Parlement  a  reçu 
ce  matin  une  lettre  de  cachet  du  Roi,  portant  que  le 
Roi,  en  voulant  prendre  communication  par  lui-même 
des  statuts  et  constitutions  des  jésuites,  remis  par  eux 
au  greffe  du  Parlement,  en  vertu  d'un  arrêt  des  Cham- 
bres assemblées,  du  17  avril  dernier,  lui  a  ordonné  de 
lui  renvoyer  lesdits  statuts,  demain  31  de  ce  mois,  par 
le  premier  président,  un  président  et  les  gens  du  Roi. 

Sur  celte  lettre  de  cachet,  reçue  par  le  premier  pré- 
sident, il  a  convoqué  sur-le-champ  l'assemblée  des 
Chambres.  La  Cour  a  fait  entrer  les  gens  du  Roi  sur  les 
onze  heures  et  demie,  et  leur  a  dit,  c'est-à-dire  le  pre- 
mier président,  qu'elle  avoit  nommé  des  commissaires 
pour  dresser  un  procès-verbal  de  la  lettre  de  cachet, 
apparemment  pour  la  décharge  du  greffe;  que  le  procès- 
verbal  dressé,  les  gens  du  Roi  eussent  à  en  prendre 
communication,  pour  prendre  sur  icelui  des  conclusions 
qu'ils  appdrleroient  aux  Chambres,  à  cinq  heures  du 
soir,  que  la  présente  assemblée  a  été  continuée. 

Dans  l'inlervaHe,  c'est-ii-dire  à  la  fin  de  l'assemblée 
du  malin,  un  particulier  (on  ne  sait  pas  dans  le  public 
de  qui  cela  vient)  a  envoyé  aux  Chandjrcs  un  exemplaire 
double  des  statuts  des  jésuites,  de  la  même  forme,  eu 


370  JOURNAL  DE  BARBIER. 

deux  volumes,  même  impression,  même  édition,  même 
date,  et  en  tout  conforme  aux  deux  volumes  remis  par 
les  jésuites  au  greffe  de  la  Cour,  le  18  avriP. 

A  l'assemblée  de  l'après-midi,  cinq  heures,  les  gens 
du  Roi  sont  venus  apporter  leurs  conclusions  tendant 
à  ce  que  le  Parlement  ne  peut  pas  se  dispenser  d'obéir 
aux  ordres  du  Roi. 

Eux  retirés,  le  Parlement  a  envoyé  chercher  le  pro- 
cureur du  Roi  seul;  mais  les  avocats  généraux  ont  voulu 
l'acconipagnei',  et  on  a  consenti  qu'ils  entreroient. 

Alors  on  a  déclaré  aux  gens  du  Roi  que  le  Parlement 
avoit  entre  les  mains  un  double  des  statuts  des  jésuites. 
Le  Parlement  a  nommé  six  commissaires  et  ordonné  que, 
conjointement  et  en  présence  des  gens  du  Roi,  il  seroit 
fait  par  les  six  commissaires  un  procès-verbal  de  colla- 
tion des  deux  exemplaires,  à  l'eflet  de  quoi  on  a  constaté 
non-seulement  la  même  forme  et  la  même  édition,  mais 
on  a  rapporté  les  premier  et  dernier  mots  de  chaque 
page  pour  constater  qu'ils  éloient  semblables  en  tout. 

Les  gens  du  Roi  retirés,  arrêt  qui  a  ordonné  que  le 
premier  président  et  les  gens  du  Roi  se  transporteroient 
à  Marly,  dimanche  matin  31  mai,  pour  reporter  au  Roi 
les  deux  tomes  des  statuts  des  jésuites  ^  remis  par  eux 
au  greffe  de  la  Cour,  le  samedi  18  avril  dernier,  et  en 
même  temps  que  l'autre  exemplaire  desdits  statuts,  en- 
semble le  procès-verbal  de  collation,  seroit  représenté 
aux  Chambres  assemblées,  le  mardi  2  juhi,  pour  y  être 
statué  ce  que  de  raison. 

Cette  affaire  est  conduite  en  règle;  mais  elle  est  et 

1.  Ce  fut  l'abbé  Chauvelin  qui,  le  premier,  dénonça  l'institut  des  jésuites 
comme  ennemi  de  TÉtat.  (Voltaire.)  — La  Société  de  Jésus  comptait  alors 
vingt  mille  membres,  dont  quatre  mille  en  France.  Cette  Société  avait  déjà  été 
bannie  de  Russie  en  1717,  et,  comme  on  l'a  vu  plus  haut,  elle  l'avait  été  en 
Portugal  en   1759. 

2.  Ils  obtinrent,  par  leurs  intrigues,  que  le  Roi  lui-même  se  réserverait 
dans  son  Conseil  la  connaissance  de  ces  constitutions.  En  effet,  le  Roi  ordonna 
par  une  déclaraùou  qu'elles  lui  Tussent  apportées.  Voltaire. 


MAI    1761.  371 

peut  avoir  des  suites.  On  s'est  bien  doute  que  le  Roi,  eu 
demandant  les  statuts,  les  vouloit  garder  pour  faire 
échouer  le  projet  de  l'assemblée,  du  mardi  2  juin  ;  mais 
un  ange  ^  ou  quelque  âme  charitable  a  substitue  à  la 
place  un  pareil  exemplaire  pour  mettre  le  Parlement  en 
état,  après  avoir  obéi  au  Roi,  de  suivre  le  plan  de  ses 
opérations,  par  rapport  à  ces  statuts,  et  rendre  par  là 
la  lettre  de  cachet  inutile. 

Mais  il  s'agit  de  savoir  comment  le  ministère  prendra 
ce  qui  s'est  passé  et  l'arrêté  du  30  mai. 

Du  dimanche  31  mai,  le  premier  président,  deux  pré- 
sidents à  mortier  et  les  quatre  gens  du  Roi  se  sont 
transportés  à  Marly.  On  leur  avoit  préparé  une  pièce 
pour  attendre.  Ils  ont  su  qu'il  y  avoit  eu  quelque  alter- 
cation entre  M.  le  chancelier  et  les  ministres,  au  sujet 
de  l'afl'aire  des  jésuites;  quelques-uns  même  des  ministres 
sont  venus  causer  avec  eux,  connue  pour  leur  insinuer 
apparemment  que  le  S-'arlement  neferoit  rien  à  cet  éyard. 
Ces  messieurs  ont  répondu  à  ces  muiistres  qu'Us  ne 
savoient  pas  le  parti  que  le  Roi  prendroit  à  ce  sujet; 
mais  que,  pour  le  Parlement,  il  n'abandonneroit  pas  de 
vue  des  statuts  qui  étoicnt  contre  les  règles,  le  droit 
public,  l'intérêt  de  l'État  et  les  canons. 

Le  Roi  est  entré  dans  son  Conseil  pendant  que  ces 
messieurs  attendoient,  ensuite  on  les  a  fait  entrer  et  ils 
ont  été  bien  reçus.  Le  Roi,  à  qui  M.  le  procureur  gé- 
néral a  remis  les  statuts  en  question,  a  dit  qu'il  feioit 
examiner  incessamment  dans  un  Conseil  les  statuts  des 
jésuites,  et  que  Sa  Majesté  comploit  que  son  Parlement 
ne  statueroit  rien  à  cet  égard,  jusqu'à  ce  que  le  Roi  leur 
eût  fait  connoitre  ses  intentions.  Apiôs  quoi,  ils  se  sont 
retirés, 

1.  Ou  croit  qu  •  c'est  l'alibé  ("hauvelin.  (Sole  de  Barbier.) 


372  JOURNAL    DE   BARmER. 

Juin. 

Délibérations  du  Parlement  au  sujet  de  l'affaire  des  jésuites.  —  Le  diamant 
tic  la  naujhinc.  — Vol  commis  par  madame  lîiuet  do  Boispiroux.  — 
Passage  de  Vénus  par  le  disque  du  soleil.  —  lielle-Islc  se  rend  aux  Anglais. 

—  On  craint  pour  les  côtes  do  Bretagne. —  On  parle  de  nouveaux  impôts. 

—  M.  de  Sainte-Croix,  défenseur  de  Belle-Isle.  — Commissaires  nommés 
par  le  Roi  pour  examiner  les  statuts  des  jésuites.  —  Le  Parlement  décide 
qu'il  suppliera  le  Roi  de  retirer  les  nouveaux  édits  bursaux.  —  Les  demoi- 
selles Chéret  à  Saint-Sévcrin.  —  Mesdames  Adélaïde  et  Victoire  vont  aux 
eaux  de  Plombières. 

Du  l'^juin,  assemblée  desGhambios  lundi. 

M.  le  premier  président  leur  a  rendti  compte  de  ce 
qui  s'étoit  passé  à  Versailles  et  de  ce  que  le  Roi  avoit 
dit  :  On  a  délibéré.  Messieurs  des  Enquêtes  principale- 
ment ont  arrêté  que  le  terme  dont  le  Roi  s'étoit  servi 
[qu'il  comptait)  n'étoil  point  un  ordre;  en  conséquence, 
on  a  envoyé  chcrclier  les  gens  du  Roi,  et  il  leur  a  été 
ordonné  de  se  rendre  demain,  mardi  2  juin,  à  l'assem- 
blée des  Chambres  pour  y  rendre  compte  desdits  statuts, 
ainsi  qu'il  avoit  été  arrêté. 

Cela  est  encore  vif;  maison  croit  que,  comme  M.  Joly 
de  Fleury,  premier  a\ocat  générai,  ([ui  doit  y  parler,  a 
été  véiitablcment  indisposé ,  il  s'excusera  demain  là- 
dessus,  ainsi  que  sur  l'étendue  du  travail,  pour  demander 
une  remise  à  un  autre  jour,  mais  on  croit  aussi  que  cette 
remise  sera  mal  reçue  des  Enquêtes,  qui  veulent  aller 
en  avant. 

Du  mardi  2  juin,  assemblée  des  Chambres.  M.  Joly 
deFleuiy,  premier  avocat  général,  a  dit  qu'en  vertu  de 
l'arrêt  du  17  avril,  ils  avoient  pris  communication  des 
statuts  des  Pères  jésuites,  pour  en  rendre  compte  à  la 
Cour,  mais  que  c'étoit  un  ouvrage  considérable;  qu'avec 
leurs  occupations  ordinaires,  ils  n'avoient  pu  examiner 
que  le  premier  tome  ;  que  d'ailleurs  il  falloit  voir  en  quoi 
ils  pouvoienl  être  contraires  aux  lois  du  royaume  ;  de 
plus,  l'établissement  de  cette  Société  dans  le  royaume, 
et  de  quelle  manière  elle  y  avoit  été  tolérée.  Pour  raison 


JUIN   1761.  373 

de  quoi  ils  demandoient  un  nouveau  délai  à  la  Cour  pour 
achever  leur  travail  ;  sur  quoi  la  Cour  ayant  délibéré,  a 
ordonné  que  les  gens  du  Roi  se  rendroient  à  l'assemblée 
des  Chambres  le  3  juillet  prochain. 

Aiïaire  de  l'intérieur  de  la  Cour  de  Versailles.  Il  y  a 
deux  mois  au  moins  que  madame  la  Daupliine  a  été  volée 
et  qu'elle  a  perdu  un  assez  beau  diamant  en  pendeloque 
de  la  valeur  de  6,000  fr.  environ,  ce  qui  a  fait  du  bruit 
parmi  les  officiers  de  celte  princesse,  hommes  et  femmes  ; 
il  y  a  même,  dit-on,  longtemps  qu'on  s'est  aperçu  de 
diflérents  vols  dans  l'appartement  de  cette  princesse  en 
argent  ou  nippes.  On  avoit  du  soupçon  sur  deux  valets 
de  chambre  ou  de  garde-robe  qui  avoient  été  chassés,  et 
dont  l'un  en  est  même  devenu  fou. 

Il  faut  savoir  que,  suivant  l'étiquette,  la  nourrice  de 
M.  le  Dauphin  est  de  droit  première  femme  de  chambre 
de  madame  la  Dauphine,  et  le  mari  contrôleur  général 
de  la  maison  de  M.  le  Dauphin.  La  nourrice  étoit  ma- 
dame Dufour;  le  mari  et  la  femme  sont  morts  actuelle- 
ment. 

Mademoiselle  Dufour,  leur  fille,  a  été  mariée  à  M.  Binet 
de  Boisgiroux,  fds  du  premier  valet  de  chambre  de  M.  le 
Dauphin,  et  ayant  aujourd'hui  cette  charge  de  son  père, 
ou  du  moins  la  survivance  ;  et  madame  Binet  de  Bois- 
giroux, sa  femme,  a  eu  la  place  de  la  dame  Dufour,  sa 
mère,  de  première  femme  de  chambre  de  madame  la 
Dauphine,  dont  la  place  rapporte  soixante  mille  livres 
de  rente;  femme  laide  et  mal  faite,  mais  ayant,  dit-on, 
beaucoup  d'esprit  et  qui  amusoit  iM.  le  Dau|)hin  et  ma- 
dame la  Dauphine;  femme  au  surplus  qui  aimoit  fort  le 
jeu  et  qui  avoit  des  galants  qu'elle  payoit. 

11  se  trouve,  par  l'événement,  que  c'est  cotte  madame 
de  Boisgiroux  qui  a  volé  b^  diamant  en  question,  ainsi 
que  les  vols  précédents  dont  elle  n'étoit  [)oint  soup- 
çonnée. 

Voici  comme  cela  a  été  houieuscineul  découvert  : 
VU'  32 


374  JOURNAL    DE    BARBIER. 

Madame  de  Boisgiroux  a  vendu  ce  diamant  à  un  juif  de 
Bordeaux  qu'elle  connoissoit,  et  à  qui  elle  avoit  vendu 
déjà  des  habits,  linge  et  autres  choses,  et  elle  lui  a  vendu 
comme  un  de  ses  diamants  dont  elle  se  dossaisissoit  à 
rinsu  de  son  mari.  Prix  fait  de  cinq  mille  livres,  le  juif 
n'avoit  pas  sur  lui  cette  somme  à  Versailles  et  vouloit 
venir  à  Paris;  madame  de  Boisgiroux,  qui  éloit  appa- 
remment pressée,  a  reçu  du  juif,  en  argent,  trois  mille 
deux  cents  livres,  avec  son  billet  de  mille  huit  cents 
pour  restant  du  prix  d'un  diamant  brillant.  Il  est  re- 
venu à  Versailles,  a  retiré  son  billet,  sur  lequel  il  a  fait 
mettre  au  dos,  par  madame  de  Boigiroux  :  Pour  acquit, 
signé  :  Boisgiroux.  Ce  juif  a  vendu  ce  diamant  à  un  juif 
de  Paris,  et  celui-ci  à  un  joaillier. 

M.  Leblanc,  joaillier,  ayant  besoin  d'assortir  un  dia- 
mant d'une  belle  force,  s'est  donné  du  mouvement  dans 
Paris.  Une  courtière  de  diamants  (car  ce  sont  des  femmes 
qui  se  mêlent  volontiers  de  ce  commerce)  lui  a  apporté 
ce  diamant,  dont  on  vouloit  sept  à  huit  mille  livres  ;  le 
sieur  Leblanc  l'a  trouvé  cher  et  a  demandé  le  diamant 
pour  quelques  jours,  pour  savoir  s'il  conviendrait  pour 
le  prix  à  ceux  qui  l'avoient  chargé. 

Le  sieur  Leblanc  a  examiné  ce  diamant;  il  lui  a  trouvé 
beaucoup  de  ressemblance  avec  celui  de  madame  la 
Dauphine,  pour  lequel  on  avoit  fait  courir  des  billets 
chez  tous  les  joailliers  et  orfèvres.  11  a  été  sur-le-champ 
en  rendre  compte  à  M.  le  comte  du  Saint-Florentin,  mi- 
nistre de  Paris  et  de  la  maison  du  Roi,  qui  a  su  de  lui 
de  qui  il  le  tenoit,  et  de  l'un  à  l'autre  jusqu'au  juif  pre- 
mier acquéreur,  qui  étoit  à  Bordeaux,  lequel  y  ayant 
déclaré  qu'il  avoit  acheté  le  diamant  de  madame  de 
Boisgiroux,  le  ministre  a  fait  venir  le  juif  à  Paris,  qui  a 
été  entendu  avec  madame  de  Boisgiroux,  qui  jusque-là 
avoit  nié  la  chose  et  qui  même  hardiment  traitoit  le  juif 
de  fripon  ;  mais  elle  a  été  convaincue  par  la  représenta- 
tion de  sa  quittance.  ^L  le  Dau[)hin  et  madame  la  Dau- 


JUIN   1761.  375 

phine  étoienl  si  furieux,  que  dans  le  premier  mouvement 
ils  vouloienl  qu'elle  fût  pendue  comme  elle  le  mériloit; 
mais,  réflexion  faite,  cela  n'ctoit  guère  convenable,  et 
elle  a  clé  traitée  ainsi  que  de  raison,  les  uns  disent  à  la 
Bastille,  d'autres  aux  Madeloiineltes  et  à  la  correction^ 

A  présent,  toutes  les  personnes  de  service  auprès  de 
madame  la  Daui)lnne  disent  tous  les  faits  dont  elles  se 
sont  aperçues  au  sujet  de  dilTérents  vols  dont  on  n'avoil 
pas  parlé,  à  cause  de  son  crédit;  on  dit  même  que  sa 
mère,  madame  Dufour,  avoit  de  son  temps  bien  volé 
aussi  madame  la  Dauphine. 

Le  6  juin,  on  a  vu  ici  le  passage  de  Vénus  par  le  disque 
du  soleil.  Il  faisoit  un  temps  fort  sombre  à  six  heures 
du  malin,  et  l'on  n'a  point  aperçu  le  satellite  qui  devoit 
l'accompagner  et  que  l'on  ne  connoissoit  point  encore. 
On  verra  si  quelqu'un  de  nos  astrononies,  qui  ont  été  à 
Vienne  et  d'autres  en  Russie  exprès  pour  cela,  auront 
eu  une  découverte  plus  heureuse.  Il  est  dit  dans  la 
Gazette  de  Hollande  qu'on  a  vu  ce  passage  de  Vénus  en 
1639,  qu'on  a  dû  le  voir  le  6  juin  1761,  qu'on  le  verra 
le  3  juin  1769  et  le  9  décembre  1874. 

Du  7  juin.  M.  le  chevalier  de  Sainte-Croix,  qui  est 
chevalier  de  Malte,  après  une  vigoureuse  défense,  a  élé 
obligé  de  rendre  aux  Anglois  la  citadelle  de  Belle- Isle, 
par  l'impossibilité  où  on  a  été  apparemment  de  lui  faire 
passer  quelques  troupes  de  renfort.  La  capitulation  est 
assez  honorable,  on  en  a  ici  des  copies  :  la  garnison  sort 
avec  les  honneurs  de  la  guerre,  trois  canons,  point  de 
prisonniers  de  guerre  et  point  de  conditions.  Nous  som- 
mes au  17  du  mois,  et  on  n'a  eu  encore  aucune  nouvelle 
de  cette  perte  ni  dans  les  gazelles  de  Hollande  ni  dans 
celle  de  France  du  l3;  cependant  la  nouvelle  est  géné- 
rale. Toute  la  garnison  a  élé  conduite  à  Vannes  dans  les 
vaisseaux  anglois. 

1.  Elle  est  à  Guingamp,  couvent  eu  Bretagne  qui  est  une  espèce  de  maison 
de  force  par  lettre  de  cachet.  (A'o(e  du  Barbier.) 


376  JOURNAL   DK   DARBIER. 

On  craint  à  présent  sur  les  côtes  de  Bretagne,  dont 
cela  interrompt  absolument  le  commerce,  et  les  Bretons 
crient  fort  contre  M.  le  duc  d'Aiguillon,  qui  y  com- 
mande, de  n'avoir  point  envoyé  du  secours.  Il  y  a  eu  là 
du  malentendu,  mais  cela  ne  peut  rendre  que  la  paix 
plus  difficile  ou  plus  désavantageuse;  on  en  prévoit  déjà 
les  conditions. 

On  parle  aussi  d'édits  nouveaux  pour  la  continuation 
du  troisième  vingtième  et  du  doublement  de  capilation 
pendant  deux  ans  après  la  paix,  quoique  ce  ne  fût  que 
pour  la  présente  année  1761,  ce  qui  ne  réjouit  pas  le 
public,  et  même  d'un  nouvel  emprunt.  Il  y  a  peut-être 
à  cela  de  la  politique,  à  la  veille  du* congrès  pour  la 
paix,  pour  faire  entendre  aux  étrangers  qu'avec  ces  nou- 
veaux secours  le  ministère  sera  en  élat  de  continuer  la 
guerre.  Ces  édits  sont  actuellement  entre  les  mains  du 
Parlement;  il  y  a  apparence  qu'ils  y  souffriront  quelques 
difficultés. 

La  capitulation  de  BcUe-Isle,  rendue  le  7  de  ce  mois, 
est  tout  au  long  dans  la  Gazette  de  France  du  20  de  ce 
mois;  il  y  a  même,  de  la  part  des  Anglois,  des  louanges 
de  la  belle  défense  du  chevalier  de  Sainte-Croix,  briga- 
dier des  armées  du  Roi. 

On  dit  que  le  Roi  a  nommé  six  conseillers  d'État 
commissaires  pour  examiner  les  slatuts  des  jésuites,  et 
M.  de  Séchelles,  maître  des  Requêtes,  pour  rapporteur  ;  on 
croit  que  cela  ne  relardera  pas  les  opérations  du  Parle- 
ment à  ce  sujet,  qui  doit  s'assembler  le  3  du  mois  prochain. 

Du  lundi  23  juin.  Il  y  a  eu  assemblée  du  Parlement 
au  sujet  des  nouveaux  édits  pour  la  continuation  du 
troisième  vingtième  et  du  doublement  de  capitation  ;  il 
a  été  arrêté  que  Sa  Majesté  serait  très-humblement  sup- 
pliée de  retirer  ces  édits,  à  l'effet  de  quoi  il  seroit  fait 
au  Roi  de  très-humbles  représentations,  pour  lesquelles 
il  a  été  nommé  des  commissaires  qui  y  travaillent 
actuellement. 


JUIN   1761.  377 

Les  troupes  ne  font  que  comuicnecr  à  se  mettre  en 
mouvement  ;  il  n'y  a  encore  aucune  nouvelle  des  aimées 
de  M.  le  maréchal  de  Broglie  et  de  M.  le  maréchal  de 
Souhise,  dont  l'armée  est  cependant  considérahlc;  on 
dit  que  nous  sommes  supérieurs  au  prince  Fei'dinaud,  et 
cependant  ou  n'avance  rien. 

Lundi  29  juin,  fête  de  Saint-Pierre-Saint-Paul,  le  vi- 
caire de  Saint-Séverin  ofdcioit  en  l'ahsence  du  curé;  la 
veille,  dimanche,  il  avoit  officié  de  même  et  donné  la 
communiou  à  la  grand'messe  à  l'ordinaire;  les  demoi- 
selles Chéret,  filles  qui  ont  un  système  singulier  de  reli- 
gion, y  avoient  reçu  la  communion.  Le  lundi,  le  vicaire 
n'avoit  rien  fait  préparer  pour  donner  la  communion; 
les  demoiselles  Chéret,  qui  communioicnt  tous  les  jours, 
trouvèrent  cela  extraordinaire  ;  quelques  esprits  inquiets 
de  la  paroisse,  en  femmes,  s'en  plaignirent  apparem- 
ment à  quelque  conseiller  au  Chàtclet,  qui  fit  agir  aussi 
le  procureur  du  Roi;  enfin,  sommation  au  vicaire  de 
comparoltre  au  Chàtelet.  Sur  quoi  il  a  été  trouvei 
M.  l'archevêque  qui  lui  a  dit  qu'il  se  chargeoit  de  cela, 
et  lui  a  défendu  de  se  rendre  au  Chàtelet,  sinon  qu'il 
l'interdiroit.  La  procédure  a  continué,  et  l'on  croit  qu'il 
est  ou  sera  décrété  de  prise  de  corps.  Ce  vicaire  est  ma- 
lade dans  son  lit  de  cette  avenluie,  au  reste  fort  aimé 
dans  la  paroisse  et  fort  tranquille  ;  d'ailleurs  il  n'y  a 
point  ici  de  refus  particulier  de  connnunion,  puisqu'il 
n'y  en  a  eu  pour  personne,  mais  on  cherche  l'occasion 
de  causer  quelques  troubles;  on  verra  ce  que  cela  de- 
viendra. 

Maidi  30  juin,  Madame  Adélaïde  et  Madame  Victoire, 
filles  de  France,  sont  parties  pour  aller  prendre  les  eaux 
de  Plombières,  et  voir,  eu  même  temps,  à  Nancy,  le  roi 
Stanislas,  duc  de  Loirainc,  leur  aïeul  ;  on  dit  que  ce  sera 
un  vovage  de  trois  mois. 


32. 


378  JOURNAL  DE  BARBIER. 

Juillet. 

Rapport  de  M.  Joly  de  Fleury  sur  les  statuts  des  ji'-suites.  —  Mesdames  Louise 
et  Sophie  viennent  à  Paris  pour  la  première  fois.  —  Elles  se  promènent 
sur  les  boulevards.  —  Service  à  Noire-Dame  pour  la  reine  d'Espagne.  — 
Le  diner  de  l'archevêque.  —  Les  nouvelles  de  l'armée  sont  plus  favo- 
rables. —  Le  Roi  récompense  le  chevalier  de  Sainte-Croix.  —  Le  public  lui 
fait  une  ovation  aux  Tuileries.  —  Le  Parlement  décide  que  les  jésuites 
demanderont  des  statuts  au  Pape  et  au  Roi.  —  L'abbé  Chauvilin  fait  l'his- 
toire de  cet  ordre  célèbre  et  en  exjiose  les  doctrines.  —  liépiitalidu  auprès 
du  Roi  au  sujet  des  édits  bursaux.  —  Le  Roi  dit  qu'il  a  besoin  d'argent. — 
Le  Parlement  enregistre  la  continuation  des  impôts  pour  1762.  —  Le  Roi 
est  prié  de  fixer  la  somme  des  acquits  au  comptant.  —  Il  se  décide  à  tenir 
un  lit  de  justice.  — Ce  lit  de  justice  a  lieu  au  Palais  j  marche  du  cortège 
du  Roi.  —  Enregistrement  des  édits  pour  les  impôts  et  pour  un  emprunt. 
—  Le  Parlement  proteste  contre  ce  qui  s'est  fait  au  lit  de  justice.  — 
Dataille  de  Fillinghauseu.  —  Busse  jalousie  de  deux  officiers  généraux. 

Du  3  de  ce  mois,  les  Chambi^es  ont  clé  assemblées, 
l)0!ir  eiitentire  le  ra[)|ioil  de  MM.  les  gensdu  Roi  sur  les 
statuts  et  conslilulions  des  jésuites;  comme  cela  est 
long,  M.  Joly  de  Fleury  en  a  eu  au  moins  pour  quatre 
séances  de  deux  heures  chacune;  l'assemblée  des  Cham- 
bres a  continué  les  jours  suivants.  On  dit  qu'ils  veulent 
llnir  celte  affaire,  et  l'on  ne  sait  pas  encore  quel  sera  le 
résultat  de  ces  assemblées. 

Du  6  juillet,  pendant  que  Mesdames  Adélaïde  et  Vic- 
toire sont  aux  eaux  de  Plombières,  les  deux  autres  prin- 
cesses Louise  et  Sophie  sont  occupées  ici  à  des  cérémo- 
nies; elles  ne  sont  jamais  venues  à  Paris. 

Aujourd'hui  elles  sont  venues  entendre  la  messe  à 
Notre-Dame',  y  recevoir  les  honneurs  qui  leur  sont  dus, 
et  elles  ont  été  après  à  Sainte-Geneviève;  cette  démar- 
che religieuse  étuit  nécessaire  et  [iréalable  à  une  céré- 
monie solennelle  qui  doit  se  faire  jeudi  9  à  Notre-Dame, 
qui  est  le  catafalque  et  le  service  en  forme  pour  la  reine 
d'Espagne,  décédée  il  y  a  déjà  quelque  temps,  et  auquel 
ces  deux  princesses  assisteront. 

1.  Avec  un  assez  beau  cortège,  trois  beau^  carrosses  du  Roi  et  une  dou- 
zaine de  gardes  du  corps.  ^Note  de  Barbier.) 


JUILLET  1761.  379 

Après  la  station  à  Sainte-Geneviève,  les  princesses  ont 
été  diner  au  chcàteau  de  La  Muette,  dans  le  bois  de 
Boulogne  ;  elles  sont  revenues  à  six  heures  et  demie  au 
Petit-Cours  changer  de  carrosses  et  monter  dans  les 
beaux  carrosses  du  Roi ,  pour  aller  à  la  promenade 
des  boulevards,  dont  elles  avoienl  bien  entendu  parler, 
où  elles  ont  eu  un  spectacle  magnifique,  et  où  ily  avoit, 
de  la  part  de  la  police  et  de  M.  de  Roquemont,  com- 
mandant du  guet,  un  ordre  parfait,  malgré  l'alfluence 
du  monde. 

Depuis  la  porte  Saint-Honoré,  qui  est  le  commence- 
ment des  remparts,  jusqu'à  la  porte  Saint-Antoine,  ce 
qui  fait  un  très-long  trajet,  il  y  avoit  deux  fdes  de  car- 
rosses ai  rèlés  et  placés  le  long  des  arbres,  garnis  d'éipii- 
pages  de  grand  goût  et  remi>lies  de  jolies  femmes  de 
Paris;  on  n'y  soulTroit  point  les  fiacres.  Les  princesses 
étoicnt  suivies  de  M.  le  duc  de  Chevreuse,  qui  avoit  dans 
son  carrosse  M.  le  prévôt  des  marchands  et  M.  le  lieute- 
nant général  de  police,  et  deux  autres  équipages  m.agni- 
liques  pour  ses  pages  et  ses  officiers.  Elles  se  >ont  pro- 
menées tout  le  long  de  cet  espace,  au  milieu  de  celte 
allée  où  il  n'y  avoit  aucun  carrosse  allant  et  venant;  le 
peuple  les  a  vues  aussi  tranquillemenl  et  sans  embar- 
ras, et  elles  sont  revenues  dans  le  même  ordre  reprendre 
leur  carrosse  de  voyage  au  Petit-Cours,  pour  retourner 
à  Versailles. 

Du  mercredi  8.  Les  princesses  ont  été  souper  avec  le 
Roi  à  Saint-Hubert,  où  il  est  jusqu'à  vendredi,  et  lui 
conter  leur  belle  [>romenade. 

Du  jeudi  9  juillet,  il  y  a  eu  un  grand  service  à  Notre- 
Dame  pour  la  reine  d'Espagne,  décédée  il  y  a  déjà 
quelque  temps,  fille  du  roi  de  Pologne,  électeur  de  Saxe, 
et  sœur  de  madame  la  Dauphine.  Toutes  les  cours  sou- 
veraines y  étoient  à  l'ordinaire,  ainsi  que  l'Hôtel  de  Ville 
et  l'Université';  le  chancelier  et  le  conseil  n'assistent 

1.  Le  CLàtelet  et  la  Cour  des  Monnojes  n'y  étoicut  point.     (.Y.  de  B,} 


380  JOIJKNAL   DE   BAP.DIER. 

point  aux  cérémonies  funèbres.  L'oraison  funèbre  a  été 
prononcée  par  M.  de  Roquelaure,  évêque  de  Senlis.  Pour 
la  cérémonie  et  les  révérences,  M.  le  Dauphin  donnoit 
la  main  à  madame  la  Dauphine,  le  duc  de  Chartres  à 
madame  Sophie  cl  M.  le  comte  de  La  Marche  à  madame 
Louise;  elles  étoient  accompagnées  de  toutes  les  dames 
de  cour  de  leur  suite,  et  chaque  princesse  avoit  trois 
seigneurs  de  la  Cour  pour  porter  la  queue. 

Après  ce  service,  c'est-à-dire  à  près  de  quatre  heures, 
M.  le  Dauphin,  madame  la  Dauphine  et  les  autres  princes 
et  princesses  ont  été  diner  à  l'archevêché  avec  M.  l'ar- 
chevêque, qui  donne  ce  jour  à  diner  à  toute  leur  suite, 
peut-être  à  trois  cents  personnes. 

A  six  heures  du  soir,  M.  le  Dauphin,  avec  sa  suite, 
dans  six  carrosses,  et  madame  la  Dauphine  et  Mesdames 
de  France,  dans  le  même  carrosse,  et  leur  suite,  ont 
passé  au  pas  le  Pont-Neuf,  le  quai  du  Louvre,  le  quai 
des  Tuileries,  le  tout  garni  de  soldats  aux  gardes,  et  on 
a  repris  les  équipages  de  voyage  à  la  demi-lune  du  Petit- 
Cours,  pour  retourner  à  Versailles. 

Le  public  avoit  cru,  et  on  Favoit  dit,  que  les  prin- 
cesses viendroienlse  promener  aux  Tuileries;  mais  comme 
elles  étoient  en  grand  deuil,  et  qu'il  auroil  fallu  faireune 
loilette  longue  et  embarrassante,  soit  à  l'archevêché,  soit 
au  château  des  Tuileries,  elles  n'y  sont  point  venues. 

Les  nouvelles  de  l'armée  sont  un  peu  plus  favorables 
que  par  le  passé  ;  les  détachements  de  l'armée  de  M.  de 
Broglie  ont  eu  quelque  avantage  sur  le  prince  Ferdi- 
nand, qui  se  retire  un  peu;  mais  cela  ne  décide  encore 
rien;  il  faudroit  ou  prendre  Hanovre  ou  gagner  une 
vraie  bataille  pour  accélérer  la  paix. 

Le  Roi  a  nonmié  M.  le  chevalier  de  Sainte-Croix',  qui 

1.  Le  chevalier  de  Sainte-Cro'K,  nommé  commandant  général  des  troupes 
françaises  aus  îles  du  Vent,  mourut  à  Saint-Domingue  le  18  août  1762. — 
Voir,  sur  la  défense  de  Belle-lsle,  Sismondi,  Hist.  des  Fr«nffliS,  t.  xxit, 

p.  253,  2'i  i. 


JLILLI'.T    I7G1.  381 

a  fait  une  belle  tléfense  à  Bellc-Isle  et  qui  ne  l'a  rendue 
que  parce  qu'il  n'avoil  plus  aucune  munition  de  guerre 
"■  ou  de  bouclie,  maréchal  de  camp^  avec  six  nulle  livres  de 
pension  et  la  promesse  du  gouvernement  de  Belle-Isle,  si 
on  y  rentre;  cet  officier  avoit  eu  tous  les  lioimeurs  ima- 
ginables de  la  part  des  Ânglois,  en  sortant  de  Bcllc-Isle, 
puisque  la  flotte  angloise  lui  a  donné  le  salut  royal. 

Il  en  a  reçu  aussi  de  noire  nation,  le  jeudi  9  juillet, 
aux  Tuileries,  où  il  se  promenoit  et  où  il  y  avoit  grand 
monde  ;  on  l'a  aperçu,  on  a  claqué  des  mains,  ce  qui  a 
continué  bien  vite  dans  toute  l;i  grande  allée.  Le  momie 
s'est  amassé;  on  l'a  suivi  et  entouré  de  façon  que,  pru- 
demment, il  s'est  échappé  le  mieux  qu'il  a  pu,  pour  s'en 
aller  et  sortir  des  Tuileries,  eu  sorte  qu'on  peut  dire  qu'il 
a  été  chassé  bien  bouorablemeut  de  la  promenade;  cela 
est  bien  glorieux  pour  un  homme  qui  a  été  obligé  de 
capituler,  et  de  rendre  une  place,  et  en  même  temps 
bien  humiliant  [lour  ceux  qui  ne  lui  ont  point  envoyé  à 
temps  les  secours  nécessaires  pour  la  conserver  malgré 
les  Anglois. 

Par  rapport  au  Parlement,  M.  Joly  de  Fleury,dans  les 
quatre  ou  cinq  séances,  a  lendu  un  compte  très-exact 
et  très-délaillé  des  statuts  des  jésuites,  avec  beaucoup 
d'éloquence,  et  les  gens  du  Pioi  ont  laissé  leurs  conclu- 
sions, par  lesquelles  :  attendu  que  les  jésuites  n'ont  été 
reçus  jusqu'ici  en  France  que  provisoirement;  qu'ils  n'y 
ont  point  d'établissement  revêtu  des  formalités  ordi- 
naires, ils  seront  tenus  de  se  retirer  respectivement  vers 
le  pape  et  le  roi  de  France,  pour  avoir  des  statuts  à 
l'effet  d'être  enregistrés  en  la  Cour,  si  faire  se  doit,  et 
jusqu'à  ce,  (piil  leur  soit  fait  défense  de  recevoir  aucun 
novice. 

Après  que,  les  gens  du  lloi  ont  été  retirés,  M.  l'abbé 
Cliauvelin  a  pris  la  |)ar()le;  il  a  beaucoup  loué  le  zèle 

i .  Il  n'est  parlé,  dans  la  Gazette  de  France  du  10,  que  du  grade  de  ma- 
rcebal  de  camp.  [\otc  de  Darbkr) 


382  JOURNAL   DE   BARBIER. 

et  le  travail  de  MM.  les  gens  du  Roi,  et,  en  particulier, 
le  discours  de  M.  Joly  de  Fleui  y,  et,  en  môme  temps,  il 
a  dit  que  les  statuts  des  jésuites  donnoient  lieu  à  des 
réflexions  plus  importantes;  que  l'ancien  système  de  la 
cour  de  Kome  étoit  que  le  pape  étoit  maître  de  disposer 
des  couronnes  et  de  déposer  les  rois  ;  que,  de  là,  il  s'en- 
suivoit  qu'un  roi  déposé  étoit  regardé  comme  un  tyran; 
de  Icà,  la  conséquence  que  ses  sujets  étoient  dégagés  de 
tout  serment  de  fidélité  et  même  qu'il  étoit  permis  de  le 
tuer  ;  que  cette  doctrine  abominable  a  été  enseignée  et 
soutenue  par  le  corps  des  jésuites,  dans  tous  les  temps  et 
dans  toutes  les  écoles  qu'ils  ont  eues  chez  toutes  les  na- 
tions. M.  l'abbé  Chauveliu  est  entré  ensuite  dans  le  dé- 
tail de  toute  Ihistoire  de  cette  compagnie,  de  tous  les 
livres  qu'ils  avoient  publiés  h  cet  égard  et  même  de 
toutes  leurs  actions  personnelles,  et  enfin  il  est  parvenu 
insensiblement  et  par  gradation  jusqu'à  l'assassinat  du 
Roi  en  1757,  dont  il  a  fait  une  description  si  pathétique 
qu'il  a  tiré  les  larmes  des  yeux  de  presque  tous  les  au- 
diteurs^. 

Sur  quoi  il  a  été  arrêté  dans  cette  assemblée  que  les 
discours  de  M.  Joly  de  Fleury,  ensemble  celui  de 
M.  l'abbé  Chauvelin,  seroient  insérés  dans  le  procès- 
verbal  qui  seroil  inscrit  dans  les  registres;  et  la  Cour  a 
remis  l'assemblée  au  vendredi  17  de  ce  mois  de  juillet. 

On  compte  que  ce  procès-verbal  sera  imprimé,  pu- 
blié et  vendu ,  pour  juslitîer  apparemment  la  Cour  de  ce 
qu'elle  ordonnera. 

L'on  entend  que  tout  ceci  se  fait  au  préjudice  et  sans 
égard  au  travail  que  font  ou  doivent  faire  les  conseil- 
lers d'État,  nommés  par  le  Roi  commissaires  pour 
l'examen  des  statuts  des  jésuites  ;  et  que  si  la  Cour  sta- 
tue quelque  chose  à  leur  é^rd,  cette  affaire  peut  avoir 
de  grandes  suites,  soit  par  rapport  au  gouvernement, 

1.  Nou  pas  par  application  persoiiuellf,  mais  cuiuaie  l'effet  et  une  suite  de 
leurs  pernicieux  principes.  (ISok  de  Barbier.) 


JUILLET    1761.  383 

soit  par  rapport  au  clergé  de  France ,  même  par  rap- 
port à  la  cour  de  Rome. 

Messieurs  les  gens  du  Roi  ont  été,  dit-on ,  à  Versailles, 
samedi  11  de  ce  mois,  pour  supplier  Sa  Majesté  de  reti- 
rer ses  édits,  pour  la  continuation  du  troisième  ving- 
tième et  du  doublement  de  capitalion. 

La  réponse  du  Roi  a  été  qu'il  connoissoit  bien  toutes 
les  charges  de  son  peuple,  mais  qu'il  avoit  besoin  d'ar- 
gent et  qu'il  vouloit  être  obéi  promptement. 

Du  dimanche  12.  Assemblée  des  Chambres  sur  la 
réponse  du  Roi.  Il  a  été  arrêté  qu'il  seroit  fait  de  très- 
humbles  remontrances,  et  il  a  été  nommé  des  commis- 
saires pour  y  travailler. 

Du  jeudi  16  juillet.  On  a  levé  la  grande  audience  à 
neuf  heures  et  demie,  parce  que  le  premier  président  et 
deux  présidents  sont  partis  à  dix  heures,  pour  se  rendre 
à  Saint-Hubert  oîi  est  le  Roi,  suivant  un  ordre  apporté 
hier,  à  onze  heures  du  soir.  Il  y  a  dix  lieues  de  Paris. 
Ces  messieurs  ont  quatre  relais  pour  revenir  ce  soir.  On 
ne  sait  pas  le  sujet  de  cet  ordre.  11  y  a  apparence  que 
c'est  par  rapport  aux  édits,  attendu  le  besoin  d'argent. 
La  réponse  a  été  vraisemblablement  que  le  Roi  persis- 
toit  dans  l'enregistrement  de  ses  édils. 

Du  vendredi  17.  Assemblée  des  chambres.  Après  avoir 
délibéré,  il  a  été  anêlé  qu'on  enregistreroit  la  continua- 
tion des  impôts  dont  il  s'agit,  pour  un  an  seulement, 
c'est-à-dire  pour  1762,  et  que  M.  le  premier  président 
et  deux  présidents  iroient  dans  le  jour  informer  Sa  Ma- 
jesté à  Saint-Hubci  t  de  l'arrêté  du  Parlement.  Ils  sont 
partis  à  une  heure.  Le  Roi  leur  avoit  dit,  ap[)arcmment 
la  veille,  de  lui  apporter  la  réponse  du  Parlement. 

Du  samedi  18.  Assemblée  dans  laquelle  M.  le  premier 
président  a  rendu  compte  de  la  réponse  du  Roi  ;  laipielle 
a  été  qu'il  feroit  savoir  là-dessus  ses  intentions  à  son 
Parlement;  ce  qu'il  faut  attendre.  On  parle  déjà  d'un  lit 
de  justice.  Les  gens  plus  sensés  croient  que  le  Roi  accep- 


384  JOURNAL  DE  BAnnîEr.. 

lera  les  oirrcs,  sauf,  si  la  paix  ne  so  fait  [las,  à  deman- 
der, en  1762,  une  nouvelle  continuation,  soit  du  troi- 
sième vingtième,  soit  du  doublement  de  capitation. 

Au  moyen  de  ce  que  dessus,  la  grande  affaire  des  jé- 
suites, dont  il  devoit  être  question  dans  l'assemblée 
indiquée  le  vendredi  17,  est  remise  à  un  autre  jour. 

La  première  condition^  de  l'arrêté  du  Parlement  du 
17  de  ce  mois  étoit  que  Sa  Majesté  auroit  la  bonté  de 
fixer  le  montant  des  acquits  au  comptant  du  trésor  royal , 
pour  les  affaires  secrètes.  Ce  que  la  Chambre  des  Comptes 
n'a  pas  pu  encore  obtenir,  lesquels  acquits  montent  à 
des  sommes  considérables;  ce  qui  peut  donner  lieu  à  de 
grands  abus  dans  les  finances. 

On  dit  que  le  roi  Henri  IV  avoit  fixé  ces  acquits,  pour 
dépenses  secrètes,  à  douze  cent  mille  livres;  le  roi 
Louis  XIII  à  dix-huit  cent,  et  le  roi  Louis  XIV  à  trois 
millions. 

La  seconde  condition  éloit  qu'il  seroit  déposé  au 
greffe  des  Élections,  dans  le  ressort  du  Parlement*,  un 
état  de  l'imposition  du  vingtième,  de  la  cai>itation,pour 
savoir  si  tous  les  sujets  sans  excc[)tion  payent ,  et  s'il 
n'y  a  point  d'arlntraire  dans  les  impositions. 

Du  dimanche  19  juillet.  Le  Roi  n'a  pas  été  longtemps 
à  faire  savoir  ses  intentions.  Le  soir,  M.  le  premier  pré- 
sident a  reçu  l'ordre  de  faire  tout  préparer,  mardi,  au 
Palais,  pour  tenir  par  le  Roi  un  lit  de  justice. 

On  dit  aussi  que  M.  le  chancelier  a  écrit  à  M.  le  pre- 

1.  Ce  sont  ces  conditions  qui  ont  empêché  le  Roi  d'accepter  les  offres  de 
l'cnrcgislremeut  et  qui  ont  déterminé  à  tenir  le  lit  de  justice. 

(yote  de  Barbier.) 

2.  Le  Parlement  de  Paris  fut  d'abord  le  seul  qu'il  y  eût  en  France,  et  pour 
lors  son  ressort  s'étendait  par  tout  le  rojaunie;  mais  depuis  l'établissement 
des  autres  on  leur  a  donné  à  chacun  une  étendue  raisonnable. 

Le  ressort  du  Parlement  de  Paris  ne  s'étendait  que  sur  l'Ile  de  France,  la 
Beauce,  la  Sologne,  le  Berry,  l'Auvergne,  le  Lyonnais,  Forez,  Beaujolais, 
Nivernais,  Bourbonnais,  Maçonnais,  Poitou,  pays  d'Aunis,  Anjou,  Angoumois, 
Picardie,  Champagne,  Maine,  Perche,  Brie  et  Tonraine. 

PiGAMOL   DE   La  Force. 


JUILLET    17G1.  385 

mier  prcsitlcnt,  de  la  part  du  Roi,  do  renvoyer  les  deux 
déclaralions  pour  la  continuation,  soit  du  troisième 
vinglième,  soit  de  la  capitation ,  deux  ans  après  la  paix. 

Du  lundi  20  juillet.  Assemblée  des  Chambres  au  sujet 
de  cet  ordre. 

Il  a  été  question  d'abord  de  la  lettre  de  M.  le  chan- 
celier, à  laquelle  il  a  été  décidé  unanimement  qu'on 
ne  devoit  avoir  aucun  égard,  tous  les  ordres  au  Parle- 
ment devant  venir  directement  du  Roi;  mais  il  a  été 
agité  ensuite  si  l'on  renverroit  au  Roi,  dans  le  jour,  les 
deux  déclarations  en  question ,  ou  si  la  Cour  les  retien- 
droit;  et  il  a  été  arrêté,  à  la  pluralité  de  plusieurs  voix, 
que  la  Cour  les  retiendroit. 

Ensuite  il  a  été  question  de  savoir  comment  la  Cour 
sccomporteroitmardi,  audit  lit  de  justice.  Arrêté  que  des 
commissaires  se  rendront  aujourd'hui ,  à  quatre  heures, 
chez  M.  le  premier  président,  pour  régler  quelle  seroit 
la  conduite  du  Parlement;  et  ensuite,  assemblée  des 
Chambres  à  six  heures  du  soir,  en  la  chambre  de  Saint- 
Louis,  attendu  que  la  Grand'Chambre  est  embariassée 
])ar  les  ouvriers,  pour  délibérer  sur  le  rapport  des  com- 
missaires. 

On  ne  s'attendoit  pas  à  cet  événement;  on  no  devoit 
pas  croire  même  que  le  Roi  tiendroit  encore  un  lit  de 
justice  au  Palais.  A  la  vérité,  ce  qui  s'est  passé  au  der- 
nier lit  do  justice,  à  Versailles,  n'a  eu  aucune  exécution 
de  la  part  du  Parlement,  et  il  s'agit  de  voir  comment  se 
passera  celui-ci,  d'autant  que  le  Parlement  n'a  pas  plus 
droit  de  délibérer  dans  un  lit  de  justice,  au  Palais  qu'au 
château  de  Versailles. 

Ce  lit  de  justice  a  été  ordonné  avec  bien  de  la  préci- 
pitation; on  n'a  donné  les  ordres  que  dimanche  19,  et 
on  a  travaillé  toute  la  nuit,  d'autant  qu'il  faut  concilier 
ce  qu'il  appartient  de  faire,  par  le  garde  des  meubles 
de  la  couronne,  et  par  les  intendants  des  menus. 

1)11  mardi  21  juillet.  Le  Roi  est  parti  de  la  Muette  au 

Vil.  33 


386  JOURNAL  DE  BARBIER. 

bois  de  Boulogne,  où  il  avoit  couché,  et  il  est  arrivé  an 
Palais  à  neuf  heures  trois  quarts,  plus  tôt  même  que 
M.  le  chancelier  et  les  princes;  il  a  passé  le  long  du 
quai  des  Tuileries,  le  Pont-Neuf  et  le  quai  des  Orfèvres, 
<à  l'ordinaire;  il  n'avoit  qu'un  carrosse  oîi  étoit  M.  le 
Dauphin,  le  capitaine  des  gardes  du  corps  et  autres,  avec 
des  délachemenls  de  sa  maison ,  mousquetaires,  che- 
vau-lcgers,  gardes  du  corps  et  gendarmes,  la  faucon- 
nerie; et  la  marche  commençoit  par  le  guet  à  cheval;  le 
chemin,  depuis  la  porte  de  la  Conférence,  garni  de  déta- 
chements des  gardes  françoises  et  suisses. 

Grand  concours  de  monde  et  de  peuple  à  l'ordinaire, 
mais  on  n'a  pas  beaucoup  crié  :  Vive  le  Roi  !  parce  qu'il 
s'agissoit  d'impôts. 

Le  lit  de  justice  assemblé  de  tous  ceux  qui  doivent  y 
assister  ',  le  Roi  a  dit  deux  mots  : 

«  Je  ne  veux  pas  laisser  soiiiïru'  plus  longtemps  mon 
«  État  de  vos  dernières  démarches.  Je  viens  y  mettre 
«  ordre  moi-même.  » 

Ensuite  les  discours  do  M.  le  chancelier,  de  M.  le 
premier  président,  des  gens  du  Roi,  et  la  lecture  des 
déclarations. 

On  a  enregistré  les  deux  déclarations  pour  la  conti- 
nuation du  troisième  vingtième  et  du  doublement  de 
la  capitalion  pendant  deux  ans,  1762  et  1763,  et  un  édit 
pour  un  emprunt  de  trente  nùllions,  auquel  on  ne  s'at- 
tendoit  pas. 

Cela  s'est  passé  assez  tranquillement.  I>e  Roi  est  sorti 
du  Palais  un  peu  avant  midi  et  demi.  Même  route  et 
même  cortège,  et  il  n'y  a  point  eu  d'assemblée  du  Par- 
lement après  le  lit  de  juslice. 

Quoique  ces  impositions  soient  fortes,  elles  devien- 
nent nécessaires  dans  les  circonstances  pour  traiter  la 
paix.  L'Angleterre  ne  peut  continuer  la  guerre  sans 
mettre  de  nouveaux  impôts,  et  il  faut  lui  faire  connoilre 

1.  Assemblé  est  ici  pour  composé. 


JUILLET    1761.  387 

que  la  France  a  encore  des  ressources.  Le  Roi  est  chargé 
(le  dettes  considérables,  d'autant  plus  que  les  derniers 
emprunts  sont  exempts  de  vinglicuies;  il  faut  qu'il  soit 
en  état  de  faire  face  à  toutes  les  renies  que  l'État  doit, 
et  éviter  qu'on  ne  soit  oblige  d'interrompre  le  payement 
des  rentes  sur  la  ville,  soit  perpétuelles  ou  viagères,  ou 
de  le  retarder,  attendu  que  c'est  ce  qui  fait  la  grande 
circulation  de  l'argent  dans  Paris.  Si  on  a\oit  le  bonheur 
de  faire  la  paix  cette  année,  on  pourroit,  au  moyen  de 
ces  secours  pendant  deux  ans,  et  par  une  meilleure 
administration,  mettre  de  l'ordre  dans  les  finances,  et 
léparer  en  quoli]ue  sorte  ce  qui  a  été  fait. 

Si  on  imprime"  le  procès-verbal  du  lit  de  justice,  on 
en  verra  un  plus  grand  détail  ;  on  ne  sait  pas  même  posi- 
tivement les  conditions  de  ce  nouvel  emprunt  de  trente 
millions. 

Du  mercredi  22  juillet.  Assemblée  du  Parlement.  Cette 
assemblée  a  été  employée  à  faire  des  protestations, 
contre  tout  ce  qui  a  été  fait  au  lit  de  justice,  et  surtout 
contre  les  imputations  faites  au  Parlement,  d'avoir 
donné  lieu ,  par  ses  refus  d'enregistrer  les  édits,  au  dis- 
crédit des  finances,  et  ù  rem[)runt  que  le  roi  est  obligé 
de  faire,  de  trente  millions. 

On  dit  que  l'arrêté  fait  en  cette  assemblée  est  en  termes 
très-forts. 

Au  surplus,  cet  emprunt  ne  produira  pas  d'argent  au 
Roi;  ce  sont  pour  des  rentes  licréditaires  à  trois  pour 
cent,  remboursables  par  année,  par  forme  de  loterie, 
sur  lo  i)ied  de  six  cent  mdie  livres  par  an.  Personne  ne 
placera,  dans  ce  temps-ci,  d'argent  à  trois  pour  cent;  mais 
on  pense  que  c'est  pour  faire  des  contrats  comme  il  y 
en  a  déjà  eu,  pour  payer  les  fournisseurs,  soit  des 
troupes,  soit  de  la  maison  du  Roi,  ce  qui  ne  paroit  pas 
un  bon  arrangement. 

A  l'égard  de  l'armée,  M,  le  maréchal  de  Broglie  a  eu 
un  échec,  en  voulant  attaquer  un  poste  du  prince  Fer- 


388  JOURNAL  DE  DAP.BIER. 

dinand  ^.  Nous  avons  eu  environ  4,000  hommes  tués  ou 
blessés,  et  surtout  un  grand  nombre  d'officiers  même  de 
marque.  Les  mesures  avoient  été  bien  prises  entre  M.  le 
maréchal  de  Broglie  et  M.  le  maréchal  deSoubise,  dont 
les  deux  armées  sont  jointes;  mais  on  compte  dans 
le  public,  que  MM.  de  Voyer  et  du  Mesnil,  lieutenants 
généraux  dans  l'armée  de  Soubise,  et  ennemis  de  M.  de 
Broglie,  ont  détourné  et  empêché  M.  de  Soubise  de 
secourir  à  temps  M.  le  maréchal  de  Broglie,  ainsi  qu'il 
avoit  été  convenu  entre  eux;  en  sorte  que  le  secours 
n'est  arrivé  que  quand  M.  de  Broglie  a  été  obligé  de  se 
retirer  dans  son  camp  et  après  la  perte.  Si  on  ne  punit 
pas  ces  inimitiés  particulières,  on  perdra  tout  malgré 
notre  supériorité  des  troupes  et  leur  valeur.  Des  lettres 
de  l'armée  font  le  détail  de  cette  mésintelligence. 

On  ne  sait  sur  quoi  compter  par  les  nouvelles  de 
Paris  ;  les  uns  disent  que  le  marquis  de  Voyer  et  le  mar- 
quis du  Mesnil  sont  arrivés  ici  à  la  Bastille;  d'autres,  au 
contraire,  qu'on  a  augmenté  à  l'armée  le  conunande- 
ment  du  mai  quis  de  Voyer.  Ce  qui  se  dit  le  plus  géné- 
ralement, est  qu'on  a  retiré  de  l'armée  de  Soubise  trente 
ou  trente-cinq  mille  hommes,  pour  joindre  à  l'armée  du 
maréchal  de  Broglie. 

M.  Mole,  premier  président,  a  été  indisposé,  ce  qui  a 
interrompu  l'assemblée  des  Chambres,  soit  pour  une 
all'aire  criminelle  de  MM.  Titon  père  et  fils,  conseillers 
au  Parlement,  pour  fait  de  chasse  dans  une  terre  qu'ils 
ont  contre  Soissons,  soit  pour  l'affaire  des  jésuites. 

Août. 

Nouveaux  détails  sur  le  combat  de  Fillingliausen.  —  Lettre  du  Roi  relative 
aux  ji'siiites.  —  Le  Parlement  enregistre,  avec  des  restrictions,  les  lettres 
du  Roi.  —  Arrcis  foudroyants  contre  les  jésuites.  —  Exécution  de  l'arrêt 
contre  les  jésuites.  —  Affaire  de  chasse  de  MM.  Titon.  —  Le  Roi  ordonne 
de  suspendre  les  arrêts  contre  les  jésuites. 

•     La  Gazette  de  France  du  1"  de  ce  mois  parle  de  l'at- 

1.   Il  s'jgit  ici  de  la  bataille  de  Fiiliwgliauscn,  livrée  le  10  juillet. 


AOUT    17  01.  38'J 

taque  faite  par  M.  le  maréclial  de  Broglie,  le  15  juillet, 
comme  d'une  petite  aiïaire  dont  les  gazettes  étrangères 
et  les  ennemis  de  la  France  ont  parlé  comme  étant  con- 
sidérable. Que  le  prince  Ferdinand  a  perdu  autant  de 
monde,  au  moins,  que  M.  de  Broglie,  et  que  cela  ne  fait 
que  relarder  de  quelques  jours  les  opérations  des  armées 
françoises;  et  elle  ne  dit  rien  contre  la  conduite  soit  de 
M.  de  Soubise,  soit  de  MM.  de  Voycr  et  du  Mesnil,  lieu- 
tenants généraux. 

On  dit  que  M.  de  Broglie,  avec  son  armée  renforcée, 
marche  en  avant. 

Malgré  les  lettres  de  plusieurs  officiers  de  l'armée,  le 
bruit  général  à  présent  est  à  la  décharge  de  M.  le  maré- 
chal de  Soubise  et  de  MM.  Voyer  d'Argenson  et  du  Mes- 
nil; et  l'on  dit  que  M.  le  maréchal  de  Broglie  a  fait  son 
attaque  du  15  juillet  plutôt  qu'il  n'avoit  été  convenu, 
en  sorte  qu'à  dire  vrai,  on  ne  sait  rien  de  bien  positif 
sur  cette  afl'aire,  et  il  n'est  plus  question  ni  d'un  mé- 
moire envoyé  par  M.  de  Broglie  à  M.  le  Dauphin,  ni  de 
l'exil  ou  de  l'arrêt  de  MM.  de  Voyer  et  du  Mesnil. 

Du  lundi  3  août,  le  Roi  a  envoyé  au  Parlement  une 
déclaration  avec  leltros-palentes,  par  laquelle  il  ordonne 
que  les  supérieurs  de  chacune  des  maisons  de  la  société 
des  jésuites  seront  tenus  dans  six  mois,  pour  tout  délai, 
de  remettre  au  greffe  du  Conseil  du  Roi,  les  titres  et 
pièces  de  leurs  établissements,  pour,  sur  le  vu  d'iceux 
et  des  constitutions  des  jésuites,  ensemble  sur  les  repré- 
sentations des  Cours  ou  mémoires  des  procureurs  géné- 
raux, être  pourvu  par  le  Roi,  par  des  lettres-patentes,  à 
ce  qui  pourra  concerner  ledit  ordre  religieux  et  son  éta- 
blissement en  France.  Au  surplus,  ordonne  Sa  Majesté, 
que  pendant  un  an,  il  ne  pourra  être  rien  statué  ni  défi- 
nitivement, ni  provisoirement  cslesdites  Cours,  surtout 
ce  qui  pourra  concerner  lesdits  instituts,  constitutions 
et  établissements  des  maisons  de  ladite  société. 

Arrêté  des  Chambres  (^ue  ladite  déclaration  sera  re- 

33. 


390  JOURNAL   DE  BARBIER. 

mise  aux  commissaires  chargés  de  l'examen  des  statuts 
et  constitutions  des  jésuites,  pour  rendre  compte  de  tout 
à  la  Cour. 

On  a  bien  prévu  que  l'objet  de  cette  déclaration,  par 
le  délai  d'un  an,  étoit  d'arrêter  les  opérations  du  Parle- 
ment au  sujet  desdiles  constitutions. 

Du  jeudi  6  août,  assemblée  des  Chambres  que  l'on 
croyoit  devoir  se  tenir  pour  l'affaire  de  iMM.  Titon  père 
et  fils,  mais  qui  avoit  pour  objet  l'affaire  des  jésuites, 
attendu  que  messieurs  des  Enquêtes  s'étoient  assemblés 
dès  sept  heures  du  matin  dans  leur  Chambre,  avant  de 
se  rendre  à  la  Grand'Chambre  ;  laquelle  assemblée  a 
duré  depuis  dix  heures  jusqu'à  deux  heures  après  midi 
et  j)his. 

Arrêt  dudit  jour  qui  enregistre  la  déclaration  du  Roi, 
pour  être  exécutée  selon  sa  forme  et  teneur,  mais  avec 
des  explications,  modiilcations  et  restrictions  qui  ren- 
dent ces  enregistrements  très-longs  : 

1»  Sans  approbation  de  toutes  prétendues  constitu- 
tions et  instituts  des  Pères  de  la  Société  de  Jésvs^  et  sans 
que  la  qualification  d'ordre  religieux  donnée  par  ladite 
déclaration,  ni  le  titre  d'établissement  en  France  puis- 
sent être  tirés  à  conséquence; 

2°  Que  pour  juger  de  l'état  que  cette  Société  peut 
avoir  en  France,  ni  de  la  légitimité  de  son  institut,  il 
n'est  pas  nécessaire  de  changer  préalablement  ledit  in- 
stitut par  de  nouvelles  lettres-patentes; 

3"  Que  la  Cour  n'entend  point  s'interdire  de  statuer 
sur  ledit  état,  sur  le  vu  des  lelties- patentes  obtenues  par 
ladite  Société  et  arrêts  d'enregistrement  d'icelles; 

4"  Que  la  surséance  d'un  an  ne  regarde  point  les 
objets  pour  lesquels  le  serment  de  la  Cour,  sa  fidé- 
lité, etc.,  ne  lui  permettroient  pas  d'user  de  demeure  et 
diiation  suivant  l'exigence  des  cas; 

5"  Que  rap|)ort  des  titres  des  établissements  des  mai- 
sons [)arliculicrcs  de  ladite  Société  sera  fait  au  greffe 


AOUT    1761.  391 

fies  dépôts  de  la  Cour,  dans  le  délai  de  six  mois,  pour  en 
ùlie,  par  la  Cour,  rendu  audit  seigneur  Roi  tel  compte 
qu'il  appartiendra; 

6°  Que  dans  le  même  délai,  les  supérieurs  de  chaque 
maison  seront  tenus  de  remettre  au  greffe  du  dépôt  de 
la  Cour  un  état  de  tous  les  membres  de  ladite  Société, 
dans  chaque  maison,  par  nom,  âge,  pays  de  leur  nais- 
sance, grades  et  fonctions,  ensemble  des  biens  de  chaque 
maison  à  quelque  titre  que  ce  soit; 

7°  Qu'il  sera  très-humblement  représenté  au  Roi  que 
son  Parlement  ne  peut  voir  qu'avec  peine  que  Sa  Ma- 
jesté semble  annoncer,  par  sa  déclaration,  l'établisse- 
ment d'un  dépôt  illégal  et  autre  que  celui  de  la  Cour, 
pour  la  rem.ise  des  actes  dont  ledit  seigneur  Roi  juge 
devoir  être  instruit  pour  le  bien  général  de  son  état. 

•Mais  cet  enregistrement  n'a  point  empêché  la  Cour 
de  faire  une  bonne  besogne,  non  pas  sur  les  statuts, 
mais  sur  le  rapport  de  quelques  conseillers,  dans  le  mois 
de  juillet,  et  sur  l'ouvrage  des  commissaires  de  la  Cour, 
par  rapport  à  l'établissement  des  jésuites  en  France,  et 
surtout  à  leur  doctrine  meurtrière  et  atlentaloire  à  la 
sûreté  du  souverain  répandue  dans  nombre  de  livres  im- 
primés de  l'aveu  et  approbation  de  ladite  Société,  sur 
quoi  la  Cour  a  rendu  le  même  jour,  6  août,  deux  arrêts 
foudroyants  contre  les  jésuites,  tendant  à  détruire  leur 
existence. 

Du  6  août,  premier  arrêt.  La  Cour  a  ordonné  que  plus 
de  vingt-quatre  livres  et  ouvrages  faits  par  dos  jésuites, 
imprimés  depuis  1590,  tous  énoncés  dans  l'airôl,  seront 
lacérés  et  brûlés  par  le  bourreau,  comme  séditieux,  des- 
tructeurs de  la  morale  chrétienne,  enseignant  une  doc- 
trine meurlrière  et  abominable,  non-seulement  contre 
la  sùrelé  et  la  vie  des  citoyens,  mais  môme  contre  celle 
des  personnes  sacrées  des  souverains;  enjoint  à  tous  ceux 
qui  en  ont  des  exemplaires,  etc. 

En  second  lieu,  pour  statuer  définitivement  sur  ce 


392  JOURNAL    DE   BAUBIEH. 

qui  résulte  desdits  livres  et  de  la  vérification  faite  sur 
iceux,  au  sujet  de  renseignement  constant  et  non  inter- 
rompu de  ladite  doctrine,  dans  ladite  Société  des  soi-di- 
sant jésuites  ; 

La  Cour,  avant  de  statuer  sur  l'appel  comme  d'abus, 
interjeté  cejourd'liui,  par  le  procureur  général  du  Roi, 
de  la  bulle  lirgimini^,  et  de  tous  actes  concernant  ladite 
Société,  défend  par  provision  : 

A  tous  sujets  du  Roi,  d'entrer  dans  ladite  Société  à  titre 
de  probation,  noviciat  ou  autrement,  et  à  toutes  les  mai- 
sons de  jésuites  d'en  recevoir. 

A  toutes  personnes  de  ladite  Société  de  continuer  des 
leçons  publiques  de  théologie,  philosophie  ou  huma- 
nités dans  leurs  collèges  ou  séminaires,  sous  peine  de 
saisie  du  temporel,  et  ce,  à  compter  du  fer  octobre  pro- 
chain, dans  Paris,  et  dans  les  villes  du  ressort  où  il  y 
auroit  d'autres  écoles  et  collèges  que  ceux  de  la  Société, 
et  du  1"  avril  prochain  dans  les  villes  où  il  n'y  auroit 
point  d'autres  collèges. 

Défend  à  tous  les  sujets  du  Roi  de  fréquenter,  après 
l'expiration  desdits  délais,  les  écoles,  pensions,  sémi- 
naires, missions  dites  de  foi  des  jésuites. 

Enjoint  à  tous  étudiants,  pensionnaires  et  novices  de 
vider  les  maisons,  séminaires  et  collèges  dans  les  délais 
marqués,  et  à  tous  pères,  mères,  tuteurs,  curateurs 
chargés  de  l'éducation  desdits  étudiants,  de  les  en  re- 
tirer comme  de  bons  et  fidèles  sujets  du  Roi,  zélés  pour 
sa  conservation;  leur  défend  i)arcillement  d'envoyer  leurs 
enfants  étudier  dans  les  collèges  de  ladite  Société  hors 
du  ressort  de  la  Cour,  môme  du  royaume,  le  tout  à  peine 
d'être  réputés  fauteurs  de  ladite  doctrine  impie,  sacri- 
lège, homicide,  attentatoire  à  la  sûreté  de  la  personne 
des  rois,  et  comme  tels,  poursuivis  selon  la  rigueur  des 
ordonnances. 

Et  quant  aux  étudiants,  déclare  ceux  qui  auront  fré- 

1.  Il  s'agit  de  leur  établissement.  [Nok  de  Barbier.) 


AOUT    1761.  393 

quenté  lesdits  collèges,  séminaires,  après  lesdits  délais, 
en  quelque  lieu  que  ce  i)uissc  être,  incapables  de  prendre 
aucuns  degrés  dans  les  universités  ou  de  posséder  au- 
cunes charges  ou  offices. 

Voulant  pourvoir  à  l'éducation  de  la  jeunesse,  ordonne 
que  dans  trois  mois,  les  maires  et  échevins  des  villes, 
les  olficiers  des  bailliages  et  les  universités,  dans  les  villes 
où  il  n'y  a  point  d'autres  collèges,  enverront  des  mémoires 
à  M.  le  procureur  général,  sur  ce  qui  est  à  faire  de  con- 
venable à  ce  sujet,  pour  ordonner  par  la  Cour  ce  qu'il 
appartiendra,  le  vendredi  8  janvier  1762. 

Fait  défense  à  tous  les  sujets  du  Roi  de  s'assembler 
avec  les  prêtres,  écoliers  et  autres  de  ladite  wSociété,  sous 
prétexte  de  congrégations,  confréries  et  conférences,  et 
auxdils  prêtres  ou  écoliers,  de  se  soustraire  à  la  siipé- 
riorilé  et  juridiction  des  ordinaires. 

Le  présent  arrêt  signifié  à  tontes  les  maisons  de  ladite 
Société  dans  le  ressort,  publié  et  affiché. 

Du  6  août.  Autre  arrêt  au  sujet  de  l'établissement  des 
jésuites. 

La  Cour  reçoit  M.  le  procureur  général  du  Roi,  appe- 
lant comme  d'abus  de  la  huWe  Rcgimini,  donnée  en  oc- 
tobre 1540  par  Paul  111,  et  d'autres  bulles  de  1543,  août 
1550,  décembre  1552,  concernant  la  Société  des  prêtres 
et  écoliers  se  disant  de  Jésus. 

Notamment,  en  ce  que  ledit  institut  de  ladite  Société 
seroit  attentatoire  à  l'autorité  de  l'Église,  à  celle  des 
conciles  généraux  et  particuliers,  à  celle  du  saint-siégc 
et  des  supérieurs  ecclésiastiques,  et  à  celle  des  souve- 
rains. 

Ce  qui  est  suivi  de  la  critique  desdites  constitutions 
et  des  passages  d'icelles,  en  notes. 

Permet  au  procureur  général  de  faire  intimer  le  gé- 
néral et  Société  des  soi-disant  jésuites  sur  ledit  appel 
comme  d'abus,  lors  du  jugement  ducjuel  appel  seront 
ra[)portés  à  la  Cour  tous  édits,  déclarations  et  lellrca- 


394  JUURXAL   DE   BARBIER. 

])alenles  dûment  vérifiés  en  icelle,  concernant  ladite  So- 
ciété, poui'  cire,  sur  le  tout  conjointement,  ordonné  ce 
qu'il  appartiendra.  Ledit  arrêt  signifié  à  toutes  les  mai- 
sons de  ladite  Société  dans  le  ressort,  publié  et  affiché. 

Du  6  août,  deux  arrèls  do  la  Cour  :  l'un,  que  les  gens 
du  Roi  rendront  compte  demain  à  la  Cour,  dix  heures 
du  matin,  de  la  publication,  affiche,  impression  et  si- 
gnification aux  maisons  des  jésuites,  à  Paris,  des  deux 
arrêts  rendus  ce  jour  par  la  Cour  et  vendredi  8  janvier 
1761,  de  l'cxéculion  du  surplus  desdits  arrêts; 

L'autre,  que  M.  le  premier  président  sera  chargé  de 
porter  au  Roi  une  expédition,  tant  du  récit  fait  à  la  Cour 
le  17  avril  dernier,  par  nn  des  conseillers  ^,  que  du 
compte  rendu  par  les  gens  du  Roi,  le  3  juillet,  et  du  se- 
cond récit  fait  à  la  Cour  le  8  juillet  par  un  autre  con- 
seiller, à  l'effet  de  mettre  ledit  seigneur  Roi  en  état  de 
connoître  par  lui-même  l'institut,  les  constitutions,  la 
doctrine  et  la  conduite  constante  desdits  prêtres,  éco- 
liers et  autres  de  ladite  Société  se  disant  de  Jésus,  et  la 
nécessité  indispensable  où  s'est  trouvé  son  Parlement 
de  prendre  l'anèté  de  ce  jour,  pour  préserver  les  sujets 
du  Roi  et  surtout  les  étudiants,  qui  sont  l'espérance  et 
le  renouvellement  de  l'État ,  de  l'enseignement  d'une 
doctrine  aussi  pernicieuse  qu'exécrable. 

Jeudi  après  midi,  le  premier  arrêt  a  transpiré  en  sub- 
stance à  Paris  et  y  a  fait  sensation.  Les  uns  le  trou  voient 
fort  et  attentatoire  à  l'autorité  royale,  de  détruire  un 
corps  de  société  établi  depuis  plus  de  deux  cents  ans, 
dans  lequel  le  Pioi  et  la  famille  royale  ont  des  confes- 
seurs, et  un  collège  fondé  par  Louis  XIV;  d'autres,  qui 
sont  le  plus  grand  nombre,  ont  trouvé  celte  entreprise 
généreuse  et  louable. 

Du  vendredi  9,  assemblée  des  Chambres.  L'arrêt  n'a- 
voil  été  porté  à  Simon,  imprimeur,  qu'à  trois  heures  du 
matin,  et  il  avoil  été  fait  une  erreur  dans  l'impression 

1.  M.  l'abbé  Chauvelin.  (Noie  de  Barbier.) 


AOUT  17G1.  395 

qu'il  falloit  rectifier;  en  sorte  que  M.  le  prociirovir  gé- 
néral, en  rendant  compte  de  ces  faits,  s'est  justifie;  sur 
quoi  la  Cour  a  remis  l'assemblée  à  cinq  heures  du  soir. 

On  a  envoyé  chez  Simon,  qui  a  répondu  que  l'arrêt 
ne  pourroit  être  imprimé  que  le  soir;  cela  a  causé  des 
murmures  dans  la  Chambre  des  Enquêtes,  où  l'oii  a 
soupçonné  M.  le  premier  président  et  le  procureur  gé- 
néral d'avoir  donné  lieu  à  ce  retardement,  pour  donner 
le  temps  à  la  Cour  de  prendre  un  parti  à  cet  égard,  le 
Roi  étant  au  château  de  Choisy  avec  M.  le  Dauphin  et 
la  famille  royale,  et  n'ayant  pu  être  instruit  de  cet  arrêt 
que  le  jeudi  à  huit  heures  du  soir  par  M.  le  comte  de 
Saint-Florentin,  et  ne  pouvant  avoir  de  Conseil  que  le 
vendredi,  à  Choisy,  d'où  le  Roi  ne  devoit  revenir  que  le 
samedi  8  de  ce  mois. 

On  craignoit  qu'il  n'y  eût  quelque  ordre  de  la  Cour  à 
Simon  portant  défense  d'imprimer. 

Le  vendredi  7,  on  ne  délivroit  point  encore  d'arrêt, 
et  l'empressement  du  public  étoit  singulier;  à  dix  heures 
du  soir,  il  est  venu  plusieurs  carrosses  à  la  porte  de 
l'imprimeur. 

Le  vendredi  7  au  matin,  on  a  exécuté  l'arrêt,  et  le 
bourreau  a  brûlé  au  pied  du  grand  escalier  plus  de 
vingt-cinq  livres  ou  ouvrages  faits  anciennement  par 
des  jésuites,  la  plupart  étrangers. 

Du  samedi  8,  on  s'attendait  à  quelque  arrêt  du  Con- 
seil qui  casseroil  ceux  de  la  Cour,  et  que  le  Roi  évoquc- 
roit  à  lui  cette  affaire. 

Rien  n'a  paru  ;  les  colporteurs  ont  eu  à  la  fin  ces  deux 
arrêts,  mais  pas  en  aussi  grande  quantité  qu'on  l'auroit 
voulu,  quoicpi'on  en  ait  imprimé  loutes  les  nuits. 

Aujourd'hui  dimanche,  9  août,  ou  en  délivre  consi- 
dérablement, et  l'on  ne  sait  point  ce  que  l'on  va  faire  à 
Versailles,  où  le  Roi  est  revenu  hier  au  soir.  11  n'est  plus 
temps  de  donner  un  arrêt  du  Conseil,  d'autant  (pic  ce 
reuiêtle  est  usé  et  ne  [)roduit  aucun  ellet. 


396  JOURNAL   DR   BARBIF.R. 

Mais,  quelque  paiti  que  prenne  le  minislèro,  de  dou- 
ceur ou  de  violence  contre  le  Parlement,  cette  compa- 
gnie a  porté  le  plus  grand  coup  et  irréparable  contre  les 
jésuites  :  soit  à  Paris,  soit  dans  les  provinces,  Ions  les 
citoyens  grands  et  petits  vont  retirer  les  enfants  et  éco- 
liers des  collèges  et  maisons  des  jésuites;  personne  ne 
se  hasardera  à  leur  y  laisser  faire  les  humanités,  à  cause 
des  suites  et  dans  l'incertitude  des  événements.  Ainsi, 
voici  arrivé  le  coup  que  les  jansénistes  souhaitent  depuis 
longtemps. 

Du  15,  jour  de  l'Assomption.  Jusqu'ici,  point  d'arrêt 
du  Conseil;  ce  silence  de  la  Cour  inquiète  les  politiques 
sur  ce  que  l'on  veut  faire.  Il  y  a  eu  quelques  visites  de 
M.  le  comte  de  Saint-Florenlin,  ministre,  à  M.  le  pre- 
mier président,  et  aujourd'hui  M.  le  premier  président 
a  été  mandé  à  Versailles  auprès  du  Roi  à  six  heures  du 
soir.  Le  parti  à  prendre  est  très-difficile  pour  empêcher 
l'effet  du  premier  arrêt  du  Parlement  à  la  rentrée  des 
classes,  le  1"  octobre. 

11  y  a  eu  mercredi  et  jeudi  derniers  deux  assemblées 
des  Chambres  pour  une  affaire  criminelle  qui  étoit  à  la 
Tournelle,  entre  M.  Titon,  conseiller  de  Grand'Chambre, 
M.  Titon  de  Villotran,  son  fils,  conseiller  au  Parlement, 
sur  une  rixe  au  sujet  de  la  chasse,  contre  le  nommé 
Philippart,  fermier  de  l'abbé  Clément,  abbé  d'une  ab- 
baye voisine  de  Villotran,  du  côté  du  Soissonnois,  au 
mois  de  mai  1760.  Philippart  étoit  accusé,  et  les  sieurs 
de  Château-Renaud  et  Mauvcrdun,  amis  de  MM.  Titon, 
qui  éloient  avec  eux,  ont  été  témoins;  or,  depuis,  Phi- 
lippart a  rendu  lui-même  plainte,  tant  contre  MM.  Titon 
que  contre  les  témoins,  d'excès  et  de  mauvais  traite- 
ments. Il  s'agissoit  de  reflet  de  cette  plainte  contre  deux 
magistrats,  et  par  arrêt,  les  Chambres  assemblées,  la 
plaiulede  Philippart  a  été  reçue;  ce  qui  sera  suivi  d'in- 
formations, et  MiM.  Titon,  ainsi  que  les  témoins,  sont 
accusés;  en  sorte  que  MM.  Titoji  ne  peuvent  plus  venir 


AOUi     1761.  397 

au  Parlement.  On  verra  quelle  sera  la  suite  par  rapport 
à  ces  deux  magistrats. 

Samedi  15  août.  En  exécution  des  arrêts  de  la  Cour 
du  6  de  ce  mois,  M.  le  premier  président  a  porté  au  Roi 
les  discours  des  deux  conseillers  aux  Cliambres  assem- 
blées, sur  lesquels  ont  été  rendus  les  deux  arrêts  du  6 
contre  les  jésuites;  le  Roi  les  a  pris  et  a  dit  qu'il  les 
communiqueroit  à  son  Conseil,  apparemment  aux  com- 
missaires du  Roi  qui  travaillent  à  l'examen  des  statuts 
et  constitutions  de  la  Société. 

Lundi  17,  M.  le  premier  président,  en  rendant  compte 
aux  Chambres  de  son  voyage  à  Versailles^  a  dit  que  le 
Roi  l'avoit  reçu  avec  toutes  sortes  de  bontés. 

Les  raisonneurs  sont  fort  étonnés  qu'il  n'y  ait  point 
encore  d'arrêt  du  Conseil  contre  les  arrêts  du  6;  l'on 
convient  qu'il  seroit  difticilc  à  rédiger,  parce  qu'en  les 
cassant  au  fond,  ce  seroit  en  quelque  façon  approuver 
la  doctrine  tyrannicide,  ce  qui  n'est  pas  possible  ;  en 
sorte  qu'on  ne  pourroit  les  attaquer  que  dans  la  forme, 
comme  ayant  été  rendus  au  préjudice  de  l'autorité  royale, 
et  même  contre  les  ordres  du  Roi  de  suspendre  toute 
délibération  au  sujet  des  jésuites,  jusqu'après  le  rapport 
des  conmiissaires  du  Roi  au  Conseil. 

D'autres  disent  qu'il  y  aura  à  ce  sujet  un  lit  de  justice 
avant  le  7  septembre,  qui  est  le  dernier  jour  du  Par- 
lement. 

Si  on  agissoit  en  bonne  polilitpie,  il  n'y  aiiroit  quoi 
que  ce  soit  ;i  cet  égard  de  la  part  du  gouvernement;  on 
attendroit  à  voir  l'effet  de  cet  arrêt  jusqu'au  8  janvier, 
qui  est  l'époque  pour  l'appel  comme  d'abus  des  bulles 
des  papes,  et  l'on  sougeroit  UMiqucmenl  à  l'ouvrage  de 
la  jiaix.  Ce  n'est  pas  le  temps  à  présent  de  causer  des 
mouvements  et  d'aigrir  les  esprits,  tant  dans  le  Parle- 
ment de  Paris  que  dans  les  autres;  on  doit  voir  qu'on  ne 
clieiche  qu'à  exciter  des  troubles. 

Du  samedi  29  août.  Le  Parlement  a  été  assemblé  jus- 
vu,  34 


398  Journal  de  barbier. 

qu'à  qualie  heures  et  demie  après  midi  sur  l'affaire  cri- 
minelle de  MM.  Titon  père  et  fils,  et  elle  n'est  point 
encore  finie;  les  Enquêtes,  qui  en  veulent  à  M.  Titon, 
conseiller  de  Grand'Chambre,  pour  les  affaires  de  jansé- 
nisme, voudroient  bien  trouver  de  quoi  forcer  le  père  et 
le  fds  à  se  défaire  de  leurs  charges.  Cette  vengeance  de 
politique  serviroit  d'exemple  aux  membres  de  la  com- 
pagnie pour  l'avenir. 

Du  même  jour  29,  il  y  a  eu  à  Versailles  un  grand  con- 
seil de  dépêches,  au  sujet  des  jésuites,  où  les  six  con- 
seillers d'État,  commissaires  nommés  pour  l'examen  de 
leurs  statuts,  dévoient  assister  pour  délibérer  sur  les 
deux  arrêls  du  Parlement,  du  6  août,  rendus  d'office 
contre  les  jésuites. 

Il  y  a  eu  plusieurs  avis,  et  le  Roi  a  cherché  le  plus 
doux  avec  raison.  11  n'a  pas  été  décidé  de  casser  les 
arrêts,  crainte  de  trouble;  mais  d'en  suspendre  l'exécu- 
tion pendant  un  an,  suivant  en  cela  la  déclaration  du 
Roi,  du  même  jour  6  août. 

M.  le  premier  président  s'est  rendu  à  Versailles  le 
dimanche  30  de  ce  mois.  M.  le  chancelier  lui  a  remis 
des  lettres-patentes  sans  arrêt  du  Conseil,  par  lesquelles 
le  Roi  n'imjirouve  pas  les  arrêts  de  son  Parlement,  mais 
ordonne  seulement  à  son  Parlement  de  suspendre  l'exé- 
cution de  ses  deux  arrêts  pendant  une  année. 

Du  lundi  31  août,  le  Parlement  a  été  assemblé  pen- 
dant deux  heures,  sur  les  lettres-patentes  ;  on  ne  les  a 
point  enregistrées.  11  a  été  arrêté,  au  contraire,  que 
M.  le  premier  président  se  retireroit  incessamment  au- 
près de  Sa  Majesté,  et  lui  porleroit  un  extrait  des  prin- 
cipaux livres  condamnés  au  feu,  contenant  une  doctrine 
abominable  et  meurtiière,  tant  par  rapport  à  l'autorité 
des  papes  au-dessus  des  rois  que  pour  le  tyrannicide,  et 
feroit  entendre  à  Sa  Majesté  que  c'est  celte  doctrine  qui 
a  engagé  son  Parlement  à  rendre  ces  arrêts,  et  qu'il 
jiciuil  liès-dang(3rcux,  pour  la  tranquillité  de  l'Étal  et 


SEPTEMUI'.E    1761.  390 

pour  la  sûreté  de  la  personne  du  souverain,  d'en  sus- 
pendre rexéculion  pendant  un  an. 

Sur  cet  arrêté,  dos  commissaires  doivent  travailler 
dès  aujourd'hui,  chez  M.  le  premier  président,  à  rédige!' 
ces  extraits. 

De  cette  façon,  il  est  à  présumer  que  ces  lettres-pa- 
tentes ne  seront  point  enregistrées;  d'où  il  résulte  que 
le  Roi  auroit  encore  mieux  fait  de  ne  rien  dire,  quant  à 
présent,  d'autant  que  si  le  Roi  veut  soutenir  ses  lettres- 
patentes,  cela  ne  peut  causer  que  du  trouble,  et  cela  ne 
servira  de  rien  aux  jésuites  pour  la  manutention  de  leurs 
collèges,  où  qui  que  ce  soit  ne  voudra  hasarder  de  mettre 
ses  enfants  ou  de  les  y  laisser. 

Le  premier  président  prendra  la  peine  d'aller  cher- 
cher le  Roi,  qui  part  aujourd'hui  pour  aller  coucher  à 
Bellevue  jusqu'à  mercredi,  et  mercredi  ira  à  Choisy 
jusqu'à  samedi  5  septembre. 

Septembre. 

Suite  de  l'affaire  des  ji'suites.  —  Le  roi  d'Espaffiie,  (jraïul  inquisiteur.  —  Le 
livre  de  l'abbé  de  Môsanguy.  —  L'histoire  universelle  du  père  Tiercelin. 

—  Le  premier  pr(<sident  présente  au  Roi  des  extraits  dos  livres  des  jésuites. 

—  Débats  à  ce  sujet.  —  Enrefiislrcmcnt  des  lettres-patentes  du  S 9  août. 

—  MiiriajTe  du  roi  d'Anfileterre.  —  Nouvelles  de  la  guerre.  —  Le  plénipo- 
tentiaire anfjlais  quitte  Paris. —  Mesdames  de  France  reviennent  de  Plom- 
bières. —  Le  roi  Stanislas  à  Versailles. 

Les  2  et  3  de  ce  mois,  il  y  a  eu  assemblée  des  Cham- 
bres, soit  pour  lire  les  extraits  des  livres  que  le  premier 
président  doit  porter  au  Roi,  en  vertu  de  l'arrêté  du 
dernier  août,  soit  pour  condamner  un  livre  du  sieur 
Tiercelin,  que  l'on  avoit  oublié  dans  la  liste  des  livres 
brûlés.  Le  public  est  toujours  indisposé  contre  les  jé- 
suites, non-seulement  à  Paris,  mais  aussi  à  Versailles. 
On  ne  sait  point  positivement  la  façon  de  penser  à  leur 
égard,  tant  du  Roi  que  de  M.  le  Dauphin.  On  dit  que 
madame  la  marquise  de  Pompadour  et  M.  Bcrrycr,  mi- 


400  JOURNAL   DE   BARBrER. 

nistre  d'État,  sont  contre  eux;  que  M.  de  Flegselles, 
maître  des  Requêtes,  rapporteur  pour  l'examen  des  sta- 
tuts, a  été  contre  eux,  ainsi  que  plusieurs  conseillers 
d'État,  dans  le  grand  comité  du  samedi  29  août,  et  l'on 
compte  que  les  lettres-patentes  ne  seront  point  enregis- 
trées. 

M.  le  Dauphin ,  madame  la  Dauphine ,  Mesdames  et 
autres  dames  et  seigneurs  sont  à  Choisy  depuis  mercredi, 
et  ne  reviennent  à  Versailles  que  samedi  5  de  ce  mois; 
cela  est  près  du  7  septembre. 

Tout  paroît  en  brouillerie  dans  la  sainte  chrétienté. 
Le  roi  d'Espagne  a  le  titre  de  grand  inquisiteur,  et  il  a 
un  jacobin  pour  vicaire  général  de  l'inquisition.  11  y  a 
eu  un  livre  de  morale,  intitulé  :  Exposition  de  la  doc- 
trine chrétienne,  fort  estimé,  de  l'abbé  de  Mézanguy, 
qui  demeure  à  Paris,  que  don  Carlos,  étant  roi  de  Na- 
ples,  a,  dit-on,  fait  traduire  en  italien  comme  un  bon 
livre. 

Ce  livre  a  été  condamné  à  Home,  et  le  pape  a  envoyé 
un  bref  de  condamnation  en  Espagne,  c'est-à-dire  au 
Roi,  par  son  nonce.  Le  roi  d'Espagne  a  défendu  au  noncf 
et  à  son  grand  inquisiteur  de  faire  imprimer  ce  bref. 
Sans  égard  à  celte  défense,  il  a  été  imprimé  et  affiché 
dans  Madrid.  Aussitôt  le  roi  d'Espagne  a  fait  arrêter  et 
mettre  en  prison  le  jacobin  grand  inquisiteur,  et  il  a 
renvoyé  hors  de  ses  États  le  nonce  du  pape. 

Ainsi  le  pape  est  actuellement  brouillé  :  1°  avec  le  roi 
de  Portugal,  2°  avec  l'Espagne,  3"  avec  la  république 
de  Gênes,  et  peut-être  bientôt  avec  la  France,  au  sujet 
de  l'appel  comme  d'abus  du  procureur  général  du  Par- 
lement de  Paris,  des  bulles  des  jésuites  et  des  deux  der- 
niers arrêts  rendus  contre  eux. 

Du  mercredi  3  septembre,  assemblée. 

Arrêt  qui  condamne  une  édition  nouvelle,  faite  en 
1731,  d'un  livre  ancien,  ayant  pour  titre:  Histoire 
universelle,  tant  sacrée  que  profane,  du  sieur  Horace 


SEPTEMltlŒ    17GL  ÎOl 

Tiercelin  ^,  à  être  brûlé  par  la  main  du  bourreau,  comme 
tendant  par  tout  son  contexte  et  par  l'exposition  insi- 
dieuse des  faits,  dont  aucuns  sont  altérés,  à  inspirer  aux 
jeunes  étudiants,  pour  lesquels  ce  livre  a  été  composé, 
des  préjugés  dangereux  contre  la  nature  et  les  droits  de 
la  puissance  royale,  son  indépendance  pleine  et  absolue, 
quant  au  temporel,  de  toute  autre  puissance  qui  soit 
sur  la  terre,  et  la  sûreté  inviolable  de  la  personne  sacrée 
des  souverains. 

Enjoint  à  tous  ceux  qui  ont  des  exemplaires,  etc. 
Défend  à  tous  imprimeurs,  etc. 

Défenses  à  tous  professeurs  et  suppôts  des  universités 
et  à  tous  autres  d'enseigner,  dans  les  écoles  publiques 
ou  ailleurs,  ledit  livre,  le  tout  sous  peine  d'être,  les  con- 
trevenants, poursuivis  exlraordinairement  et  punis  sui- 
vant la  rigueur  des  ordonnances. 

Ordonne,  en  outre,  que  pour  être  véritiés  et  colla- 
tionnés,  tant  sur  les  livres  composés  et  publiés  par  lesdils 
soi-disant  jésuites  et  condamnés  par  ladite  Cour,  que  sur 
leurs  autres  livres  mentionnés  au  compte  rendu  de  la 
Cour,  toutes  les  Chambres  assemblées,  par  l'un  des  con- 
seillers en  ladite  Cour,  les  extraits  des  assertions  dan- 
gereuses et  pernicieuses  en  tout  genre,  que  lesdils  soi- 
disant  jésuites  ont  dans  tous  les  temps  et  persévéramment 
soutenues,  publiées  et  enseignées  dans  leurs  livres  avec 
l'approbation  de  leurs  supérieurs  et  généraux,  il  sera 
nommé  des  commissaires  de  la  Cour,  qui  s'assembleront 
le  mardi  15  décembre  prochain,  pour,  lesdites  vérification 
et  collation  faites  et  rapportées,  être  conformément  à 
l'arrêt  du  6  août  dernier,  [lar  la  Cour,  toutes  les  Cham- 
bres assemblées,  le  8  janvier  prochain,  statué  ce  qu'il 

1.  Ce  livre  a  été  donné  à  tous  les  étudiants  dans  tous  les  collèges  de  Paris. 

Indopendammeut  de  savoir  ce  qu'il  contient  au  fond,  on  voit  qu'il  n'a  aucun 
rapport  aux  jésuites  en  particulier. 

On  ne  voit  pas  que  Horace  Tiercelin,  que  l'on  ne  trouve  pas  dans  les  dic- 
tioanaircs,  fût  un  jésuite  ;  il  y  avoit  dans  l'arrêt  :  socielalis  Jésus. 

{Note  de  Barbier.) 

34. 


402  JOURNAL    DE    BARBIER. 

appartiendra.  Le  présent  arrêt  publié  et  affiché  et  signifié 
aux  recteurs  de  l'Université. 

Le  vendredi  4  septembre,  le  livre  a  été  brûlé  daris  la 
cour  du  Palais, 

Vendredi  4  septembre,  M.  le  premier  président  s'est 
rendu  au  château  de  Choisy,  où  étoit  le  Roi;  il  a  pré- 
senté à  Sa  Majesté  les  extraits  ci-dessus  avec  la  traduc- 
tion d'iceux. 

RÉPONSE   DU   ROI   A   M.    LE   PREMIER   PRÉSIDENT. 

«  Je  condamne  ainsi  que  vous  les  maximes  perni- 
«  cieuses  contenues  dans  les  propositions  dont  vous 
«  me  remettez  les  extraits  ;  je  m'en  suis  déjà  fait  rendre 
«  compte,  et  j'approuve  les  condamnations  que  vous 
«  en  avez  faites  dans  tous  les  tenips. 

«  Cependant,  comme  cette  affaire  est  importante, 
«  pour  prendre  des  mesures  convenables,  j'ai  besoin  du 
«  délai  que  j'ai  ordonné.  Vous  direz  à  mon  Parlement 
«  que  je  lui  ordonne  d'enregistrer  sans  délai  mes  lettres- 
«  patentes,  et  je  vous  charge  de  venir  me  rendre  compte 
«  de  l'exécution  de  mes  ordres,  dimanche  matin,  à 
«  Versailles.  » 

Du  samedi  5  septembre  au  matin,  assemblée  des 
(îhambres,  depuis  dix  heures  du  matin  jusqu'à  midi, 
dans  laquelle  on  n'a  rien  décidé;  arrêté  seidement  que 
les  commissaires  de  la  Cour  s'assembleront,  à  trois 
heures,  chez  M.  le  premier  président,  pour  aviser  à  ce 
que  l'on  pouvoit  faire,  et  qu'ils  en  rendront  compte  aux 
Chambres  assemblées,  à  six  heures  du  soir. 

On  dit  que  les  commissaires  n'ont  pas  pu  se  con- 
ciher. 

Du  samedi,  six  heures  de  relevée,  assemblée  des 
Chambres  qui  a  duré  jusqu'à  plus  de  neuf  heures. 

ARRÊTE   DES   CHAMBRES. 

La  Cour,  toutes  les  Chambres  assemblées,  délibérant 
sur  les  lettres-patentes  du  29  août  dernier  : 


SEPTEMBRE    17G1.  403 

Que,  pour  aviser  aux  moyens  de  concilier,  s'il  est 
possible,  dans  l'occurrence  présente,  le  désir  profondé- 
ment gravé  dans  le  cœur  des  magistrats  de  donner  à 
leur  souverain,  en  toutes  occasions,  des  preuves  de  leur 
obéissance  et  de  leur  respect  pour  ses  volontés,  avec  le 
devoir  de  la  fidélité,  le  sentiment  d'amour  le  plus  tendre 
pour  la  personne  sacrée  dudit  seigneur  Roi,  lorsqu'il 
s'agit  d'enseignements  si  pernicieux,  la  délibération  sera 
continuée  à  lundi  7  du  présent  mois,  dix  heures  du 
matin. 

Du  dimanche  6  septembre ,  M.  le  premier  président 
s'est  rendu  à  Versailles  et  a  remis  au  Roi  l'arrêté  ci- 
dessus. 

RÉPONSE   DU   ROI. 

«  Je  persiste  dans  ma  réponse  du  4  septembre,  et  je 
«  vous  charge  de  venir  m'en  rendre  compte  lundi,  à 
«  trois  heures  de  relevée,  à  Versailles  ;  j'ordonne  à  mon 
«  Parlement  de  rester  les  Chambres  assemblées.  » 

Sur  cet  ordre,  M.  le  premier  président  a  envoyé  chez 
tous  les  magistrats,  pour  se  rendre  au  Palais  à  six  heures 
du  matin  au  lieu  de  dix  heures,  pour  donner  le  temps  à 
M.  le  premier  président  de  se  rendre  à  Versailles.  Les 
Enquêtes  se  sont  rendues,  à  six  heures,  dans  leurs  Cham- 
bres, et,  à  luiit  heures,  à  la  Grand'Chambre  pour  l'as- 
semblée. 

Du  lundi  7  septembre,  assemblée  des  Chambres  à  huit 
heures;  c'est  le  dernier  jour  du  Palais. 

Cette  affaire  devient  critique  et  pour  le  Roi  et  pour  le 
Parlement. 

Le  Parlement  doit  sentir  que,  s'il  obéit  au  Roi  pour 
l'enregistrement  des  lettres-patentes  du  29  août,  ses 
deux  arrêts  du  6  août  perdent  toute  leur  force,  parce 
que,  dans  l'intervalle  d'une  année  entière,  les  circon- 
stances changent  et  peuvent  éluder  l'effet  des  deux  ar- 
rêts, en  sorte  que  leur  projet  ne  peut  avoir  lieu  qu'au- 


404  JOURNAL  DR   BARBIER. 

tant  qu'ils  n'enregistreront  point,  et  qu'attendu  la  diffi- 
culté de  cette  affaire,  ils  remettront  la  déclaration  aprè^ 
la  Saint-Martin ,  d'autant  que  les  arrêts  auroient  leur 
exécution  par  provision  au  1""  octobre,  tant  pour  les 
classes  que  pour  la  réception  des  novices. 

D'un  autre  côté,  l'autorité  du  Roi  est  compromise 
d'après  ses  réponses,  si  le  Parlem.ent  prend  le  parti  de 
refuser  constamment  d'enregistrer  les  lettres-patentes. 
M.  le  premier  président  ne  peut  revenir  de  Versailles 
qu'à  six  ou  sept  heures,  quel  parti  prendra  le  Roi  et  le 
ministère,  et  quel  ordre  le  Roi  donnera-t-il  ce  soir  aux 
Chambres  assemblées? 

Le  Parlement  a  enregistré  les  lettres-patentes  au 
29  août,  mais  pour  le  délai  de  six  mois  au  lieu  d'un  an 
que  le  Roi  demandoit,  et  même  encore  avec  de  longues 
modifications  et  restrictions  que  l'on  ne  sait  pas  encore; 
on  dit,  par  exemple,  que  ce  délai  de  six  mois  ne  re- 
garde que  l'ouverture  des  classes ,  c'esl-à-dire  que  les 
classes  ne  seront  fermées  à  Paris,  comme  dans  les  villes 
de  province,  qu'au  1"  avril,  ce  qui  n'avancera  pas  beau- 
coup les  jésuites,  personne  ne  devant  ou  laisser  ou 
mettre  ses  enfants  dans  ce  collège  pour  six  mois  seule- 
ment. L'assemblée  a  fini  avant  midi. 

M.  le  premier  président  s'est  rendu  à  Versailles,  à 
trois  heures,  et  a  porté  au  roi  ledit  enregistrement,  qui 
a  dit  seulement  à  M.  le  premier  président  : 

«  Je  ferai  savoir  mes  intentions  à  mon  Parlement 
«  après  les  vacances.  » 

M.  le  premier  président  est  revenu  à  cinq  heures  à 
Paris  ;  il  a  rendu  la  réponse  du  Roi  aux  Chambres  as- 
semblées, qui  ont  été  contentes  de  l'acceptation  de  leur 
enregistrement  tel  qu'il  est. 

L'assemblée  n'a  point  été  longue  ;  la  grande  salle  du 
Palais  étoit  remplie  de  monde,  qui  attendoit  l'événement 
qui  a  satisfait  tout  le  public  ;  on  chantoit  pour  ainsi  dire 
victoire,etl"ondisoit  mêmequ'à  la  finie  Roi  voyoit  clair. 


SEPTËMBHË    1761.  405 

Quoique  la  réponse  du  Roi  ne  signifie  rien,  bien  des 
gens  disent,  d'un  autre  côté,  que  l'autorité  royale  a  en- 
core plié ,  comme  elle  a  déjà  fait  plusieurs  fois  :  on  en 
jugera  mieux  par  l'arrêt  d'eiu'egistrement  qui  sera  im- 
primé avec  les  lettres-patentes.  En  tout  cas,  le  ministère 
a  cherché  à  débarrasser  le  Roi  et  à  procurer  la  tran- 
quillité jusqu'à  nouvel  ordre,  auquel  cas  il  eût  été  plus 
prudent  de  ne  point  envoyer  de  lettres-patentes,  et  de 
laisser  aller  les  choses  dans  les  termes  des  arrêts  du 
6  août,  sauf  à  laisser  fermer  les  classes  de  Paris  au 
1"  octobre. 

Du  mercredi  9  septembre ,  on  a  crié  et  vendu  dans 
Paris  les  lettres-patentes  du  29  août,  et  l'arrêt  d'enre- 
gistrement du  Parlement  du  lundi  7  septembre.  Les 
lettres-patentes  sont  très-simples  ;  le  Roi  dit  qu'il  est 
dans  la  résolution  de  s'occuper  avec  l'attention  la  plus 
sérieuse  de  tout  ce  qui  peut  concerner  l'institut ,  les 
constitutions  et  les  établissements  delà  société  et  com- 
pagnie des  jésuites  dans  le  royaume,  comme  d'un  objet 
très-important.  A  ces  causes,  il  mande  au  Parlement  de 
surseoir  à  l'exécution  des  arrêts  du  6  août. 

11  n'est  point  question,  dans  ces  lettres,  de  la  doc- 
trine. A  l'égard  de  l'enregistrement  de  la  Cour,  il  est 
très-étendu. 

La  Cour  accorde  la  sur.séanco  jusqu'au  1"  avril  pro- 
chain, sans  approbation  de  la  qualité  de  jésuite,  mais  à 
la  charge  que  celte  surséance  n'aura  pas  lieu  :  1°  pour 
les  vœux;  2»  pour  la  juridiction  ordinaire;  3°  pour  l'en- 
voi des  titres  par  lesdits  prêlres,  et  pour  les  mémoires 
des  maires  et  échevins,  pour  établissement  d'autres  col- 
lèges dans  les  villes;  4°  pour  la  réception  de  novices; 
5°  pour  toutes  les  congrégations  et  confréries;  6°  pour 
les  procédures  à  faire  sur  l'appel  comme  d'abus  de  M.  le 
procureur  général,  des  bulles;  que  M.  le  premier  prési- 
dent représentera  à  Sa  Majesté  que  cet  enregistrement 
n'est  que  l'effet  d'une  parfaite  soumission  aux  ordres, 


406  JOURNAL  DE  BARBIER. 

qui  a  même  beaucoup  coûté  aux  sentiments  du  cœur  des 
magistrats,  d'autant  que  les  arrêts  du  6  août  portent 
sur  des  objets  qui  intéressent  la  sûreté  de  la  personne 
des  souverains,  la  tranquillité  des  États,  les  principes 
des  mœurs,  l'éducation  de  la  jeunesse,  l'honneur  de  la 
religion;  qu'en  conséquence,  le  Roi  sera  supplié  de  se 
persuader  combien  il  est  important  pour  sa  personne 
sacrée,  pour  sa  postérité,  pour  l'État  entier,  que  le  zèle 
de  son  Parlement  n'éprouve  désormais  aucun  obstacle 
sur  des  objets  d'une  si  grande  conséquence. 

L'on  voit  que  cette  surséance ,  non-seulement  n'est 
que  de  six  mois  au  lieu  d'un  an ,  mais  qu'elle  ne  porte 
que  sur  la  défense  d'ouvrir  les  classes  au  l*"^  octobre, 
pour  le  collège  des  Jésuites  à  Paris;  d'ailleurs  toutes  les 
défenses  et  opérations  indiquées  par  les  arrêts  du  6  août 
auront  toujours  leur  effet.  11  sera  curieux  de  voir  quelles 
seront  les  intentions  du  Roi  à  la  rentrée  du  Parlement 
au  26  novembre  ;  il  est  à  présumer  que  le  Roi  ne  chan- 
gera rien  à  ce  qui  est,  à  moins  que  ce  ne  soit  pour  don- 
ner un  nouveau  plan  de  société  aux  jésuites  ;  mais  qui 
sont  ceux  qui  travailleront  sérieusement  à  cette  beso- 
gne? et  d'ailleurs  il  faut  s'attendre  que  le  Parlement  se 
prêtera  difficilement  à  ces  prétendus  arrangements. 

Le  plus  à  plaindre  est  le  souverain,  qui,  par  trop  de 
bonté,  est  tombé  dans  des  circonstances  critiques  trop 
capables  de  troubler  sa  tranquillité. 

Ce  qui  est  singulier,  c'est  que  les  jésuites  paroissent 
tranquilles,  malgré  tous  ces  arrêts,  disant  toujours  que 
c'est  l'aflaire  du  Roi,  attendu  l'entreprise  sur  son  auto- 
rité; cela  n'empêche  pas  que  les  bons  pères  ne  fassent 
intérieurement  toutes  les  démarches  pour  prévenir  et 
empêcher  le  grand  projet  du  parti  janséniste,  qui  est  de 
détruire  entièrement  la  société;  ceci  fait  une  suspension 
d'armes.  On  verra  d'abord,  après  la  Saint-Martin,  si  le 
ministère  manifestera  et  comment  les  intentions  du  Roi. 
En  attendant,  tous  les  gens  sensés  pensent  bien  que 


SEPTEMBRE    1701.  407 

cette  affaire  n'est  pas  tinie,  qu'elle  peut  même  avoir  des 
suites  fâcheuses,  et  l'on  s'aperçoilbien  que  les  derniers 
arrêts  du  Parlement  sont  l'ouvrage  d'un  esprit  de  parti, 
plutôt  qu'un  objet  du  bien  de  l'État  et  de  la  tranquillité 
publique. 

Le  8  de  ce  mois  de  septembre ,  la  princesse  de  Mec- 
klenbourg-Strélitz  est  arrivée  à  Londres  avant  dîner; 
on  a  fait  tous  les  arrangements  pour  la  cérémonie.  A 
neuf  heures  du  soir,  elle  a  été  conduite  dans  la  chapelle 
du  Roi,  accompagnée  de  deux  cents  des  premières  dames 
de  la  Cour,  richement  parées  en  habits  et  en  pierreries, 
et  l'archevêque  de  Cantorbéry  a  donné  la  bénédiction 
nuptiale  au  roi  d'Angleterre  et  à  la  princesse.  A  onze 
heures  du  soir,  on  a  soupe,  et,  à  minuit,  le  Roi  et  la 
Reine  se  sont  retirés  dans  leur  appartement.  Le  lende- 
main et  jours  suivants,  il  y  a  eu  à  Londres  de  grandes 
fêtes  et  réjouissances. 

Ici,  à  Paris,  il  n'y  aucune  nouvelle  intéressante,  et 
même  depuis  longtemps;  nos  armées  du  maréchal  de 
Broglie  et  du  maréchal  de  Soubise,  et  celle  du  prince 
Ferdinand  et  des  alliés,  changent  alternativement  de 
position,  des  deux  côtés  de  la  rivière  de  la  Lippe,  sans 
se  faire  d'autre  mal  que  trois  ou  quatre  cents  hommes 
prisonniers  et  quelques  convois  enlevés;  il  en  est  de 
même  des  armées  de  la  reine  de  Hongrie ,  des  Russes, 
de  la  Suède,  de  l'empire  et  du  roi  de  Prusse.  A  propre- 
ment parler,  on  ne  parle  ni  de  guerre  ni  de  paix,  car  le 
Congrès  d'Augsbourg  est  toujours  en  suspens.  On  parle 
toujours  du  traité  d'alliance  de  l'Espagne  avec  la  France^ 
et  en  même  temps  du  projet  des  Anglois  de  descendre 
dans  les  îles  de  la  Martinique  et  de  Saint-Domingue  en 
Améiique. 

1.  Cette  alliance  avait  pour  but  de  réiiiiir  dans  une  seule  et  nicme  puli- 
tique  toutes  les  brauchcs  de  la  uiaison  de  Bourbon,  qui  régnaient  en  Espagne, 
dans  les  Deux-Sicilcs,  à  Parme  et  à  Plaisance.  Ce  traité,  counu  sous  le  nom 
Ae  pacte  (le  [amille,  fut  signé  le  lîj  août  1761.  L'Angletecre  déclara  immé- 
diatement la  guerre  à  Tlispiigne.  liarbier  parle  plus  loin  du  ^«c(c  de  lumiUe. 


408  JOURNAL  DE  BARBIER. 

On  dit  généralement  que  les  propositions  de  paix  sont 
absolument  rompues,  et  même  que  M.  Stanley,  minis- 
tre d'Angleterre,  ici  à  ce  sujet,  est  parti, jeudi  matin  24, 
de  Paris,  pour  retourner  à  Londres;  cela  vérifieroit  quasi 
le  traité  d'alliance  avec  l'Espagne,  qui  aura  occasionné 
cette  rupture  avec  l'Angleterre. 

Dans  la  Gazette  de  France  du  samedi  26,  il  n'est  pas 
dit  un  mot  de  toutes  ces  nouvelles,  et  elle  est  très-sèche 
par  rapport  aux  différents  corps  d'armée  répandus  dans 
toute  l'Allemagne. 

Le  départ  de  M.  Stanley,  ministre  d'Angleterre,  le 
jeudi  24,  à  quatre  heures  du  matin,  est  très-certain,  et, 
par  conséquent,  le  retour  de  M.  de  Bussy  de  Londres  à 
Paris  ;  notre  ministre  a  assisté,  à  Londres,  à  toutes  les 
fêtes  du  mariage  d'Angleterre. 

Dimanche  27,  les  deux  Dames  de  France,  Mesdames 
Adélaïde  et  Victoire,  sont  revenues  en  poste  des  eaux  de 
Plombières;  elles  ont  passé,  à  cinq  heures  après  midi, 
par  les  boulevards  et  la  place  Louis  XV,  pour  prendre 
des  relais  dans  le  Petit-Cours  et  aller  tout  de  suite  à 
Versailles;  leur  suite  n'éloit  pas  considérable  ;  il  y  avoit 
beaucoup  de  monde  pour  les  voir  passer  comme  à  l'or- 
dinaire. 

Le  roi  de  Pologne  Stanislas,  leur  grand-père,  étoit  à 
Versailles  depuis  quelques  jours  pour  les  attendre;  ces 
deux  dames  sont,  dit-on,  de  la  famille  royale,  les  plus 
attachées  aux  jésuites;  il  y  a  apparence  qu'il  se  tiendra 
de  grands  comités  sur  les  affaires  présentes  de  ces  bons 
pères,  et  sur  les  suites  qu'elles  doivent  avoir  de  la  part 
du  Parlement  à  la  rentrée,  et,  malheureusement  pour 
eux,  dans  la  circonstance  delà  rupture  de  la  paix. 

Octobre» 

Rornise  clés  hostilités.  —  Les  jansénistes  font  courir  de  faux  bruits.  —  Auto- 
ilaté  à  Lisbonne.  —  Le  père  Malagrida.  —  Changements  dans  le  niinislcre. 

AL  Berryer,  nomuié  garde  des  sceaux.  —  Le  comte  de  Choiscnl,  nommé 

aiiuistre  des  affaires  étranijèie^.  —  Tilt  quitte  le  ministère.  —   ^Lmifeste 


OCTOBRE    1761.  409 

da  roi  de  France.  —  Les  y-siiites  protpstcot  par-tti-vant  notaire  do  leur  atta- 
cliement  au  Roi. 


Le  2  de  ce  mois,  M.  de  Bussy,  notre  minislie,  de  re- 
tour de  Londres,  a  été  présenté  au  Roi. 

Il  semble  que  les  négociations  de  paix  avoient  inter- 
rompu les  opérations  de  la  guerre;  mais  depuis  qu'on 
a  su  la  rupture,  on  s'est  mis  en  mouvement. 

M.  de  Laudon,  général  de  la  reine  de  Hongrie,  a  pris 
d'assaut,  l'épée  à  la  main,  la  ville  de  Chemnitz,  que  le 
roi  de  Prusse  tenoit  en  Silésie,  ville  considérable;  il  a  fait 
trois  mille  Prussiens  prisonniers,  pris  cent  pièces  de  ca- 
non et  des  magasins  considérables. 

De  notre  côté,  M.  le  prince  de  Condé  s'est  aussi  em- 
paré d'une  petite  place,  en  Allemagne,  où  il  a  fait  des 
prisonniers  et  pris  des  munitions.  Le  maréchal  de  Sou- 
bise  a  aussi  fait  enlever,  dans  un  autre  endroit,  des 
magasins  du  prince  Ferdinand  très-considérables,  et 
le  duc  de  Broglie  met  des  contributions  dans  l'Eleclorat 
de  Hanovre  et  s'avance  de  ce  côté-là  ;  en  sorte  que  la 
campagne,  dans  une  saison  déjà  avancée,  devient  plus 
avantageuse  qu'elle  n'a  été  depuis  longtemps.  H  y  a 
apparence  que  M.  le  maréchal  de  Broglie  entend  la  con- 
tinuer encore  longtemps.  On  dit  que  lui  et  le  maréchal 
de  Soubise  sont  en  très-bonne  intelligence.  La  maison 
du  Roi  ne  revient  point  comme  on  le  disoit,  du  moins 
il  n'y  a  aucun  ordre  pour  cela. 

Au  commencement  de  ce  mois,  les  jansénistes  ont  fait 
courir  une  nouvelle  dans  Paris,  qu'il  y  avoit  eu  vingt  ou 
trente  jésuites  exécutés  à  Lisbonne,  ce  qui  divertissoit 
assez  le  public,  dans  les  circonstances  où  se  trouvent  à 
pré.senl  les  jésuites,  d'autant  qu'à  l'ouverture  des  classes 
du  collège  de  Louis-le-Orand,  il  n'y  avoit  que  quatre- 
vingts  et  tant  d'écoliers,  tant  pensiormaires  qu'externes, 
ce  qui  n'est  pas  étonnant  après  les  deux  arrêts  du  Par- 
lement. Mais  la  nouvelle  de  Lisbonne  se  trouve  éclaircie 
VII.  35 


410  JOURNAL   DE   BARBIER. 

dans  la  Gazette  de  France  du  samedi ,  17  de  ce  mois, 
dans  l'arlicle  de  Madrid  :  Il  y  a  eu  à  Lisbonne  un  auto- 
da-fé  ou  jugement  de  Tinquisifion,  où  soixante-six  per- 
sonnes ont  été  condamnées,  juifs,  femmes,  des  domini- 
cains et  un  franciscain ,  et  entre  autres  le  père  Malagrida, 
jésuite  dont  il  a  été  parlé  dans  l'instruction  du  procès, 
louchant  la  conspiration  et  l'assassinai  du  roi  de  Portu- 
gal, en  1758. 

Celle  exécution  de  Tinquisition  du  Portugal  s'est  faite 
à  Lisbonne,  le  20  septembre.  Le  père  Malagrida  a  été 
étranglé,  et  son  corps  jeté  au  feu ,  et  il  a  été  condamné, 
dit  la  Gazette,  comme  hérétique  et  comme  ayant  voulu 
se  faire  passer  pour  un  prophète;  en  sorte  qu'il  n'est 
question  dans  ce  jugement,  par  rapport  à  lui,  de  com- 
plicité ni  dans  la  conspiration,  ni  dans  l'assassinat  du 
roi,  ni  même  de  la  doctrine  meurtrière  que  l'on  reproche 
aujourd'hui  à  tout  le  corps  des  jésuites. 

Que  de  contes  n'a-t-on  pas  fait  courir,  par  rapport  au 
père  Malagrida;  qu'il  éloil  complice  de  Damions,  assas- 
sin du  roi  de  France,  en  1757,  et  qu'il  étoit  venu  dans  ce 
temps-là  à  Soissons,  et  que  ce  quidam,  qui,  dans  le 
procès  de  Damiens,  lui  auroit  parlé  sous  le  portique  de 
la  Chapelle,  quelques  minutes  avant  l'assassinat,  et 
dont  l'existence  n'a  pas  été  suivie  et  éclairée  dans  l'ins- 
Iruction  du  procès  de  Damiens,  étoit  un  valet  de 
chambre  du  duc  d'Aveiro,  coupable  de  l'assassinat  du 
roi  de  Portugal. 

On  dit  même  aujourd'hui  que  le  roi  de  Portugal  avoit 
promis  et  donné  des  lettres  de  grâce  au  père  Malagrida, 
sur  ce  qu'il  avoit  révélé  l'intrigue  de  la  conspiration,  et 
(|ue  le  ministre  Caravallo,  pour  se  défaire  de  ce  jésuite, 
l'auroit  fait  dénoncer  à  l'inquisition  com.me  hérétique. 

Quoi  qu'il  en  soit,  dans  l'obscurité  de  tous  ces  faits, 
le  jugement  de  l'inquisition  et  l'exécution  du  père  Mala- 
grida font  encore  un  mauvais  effet  dans  le  public,  pour 
les  jésuites,  dont  la  position  est  très-critique.  On  croit 


OCTOBRE    1761.  411 

pourtant  qu'ils  s'en  tireront.  Cela  sera  pourtant  difficile, 
vu  le  parti  pris  par  le  Parlement  de  les  détruire;  à 
moins  qu'il  n'y  ait  quelque  coup  d'autorité  de  la  part 
du  ministère,  c'est  ce  qui  se  verra  d'ici  à  deux  ou  trois 
mois. 

Changement  dans  le  ministère.  Le  13  de  ce  mois,  le 
Roi,  à  la  fin,  a  tenu  le  sceau  pour  la  dernière  fois. 

M.  Berryer,  secrétaire  d'État,  et  qui  étoit  ministre 
de  la  marine,  a  prêté,  le  14 ,  serment  entre  les  mains  du 
Roi,  pour  la  charge  de  garde  des  sceaux  de  France; 
c'est  une  belle  fortune  pour  un  homme  dont  le  grand- 
père  étoit  un  simple  sergent ,  qui  a  été  poussé  dans  les 
affaires  par  M.  Colbert,  ministre.  On  dit  même,  dans  le 
public,  qu'il  avoil  été  laquais  ;  mais  j'ai  toujours  entendu 
dire  simple  sergent. 

M.  Berryer  est  un  homme  d'esprit  et  grand  travail- 
leur, dur  et  difficile  à  ce  que  l'on  dit;  il  est  essentiel- 
lement protégé  par  madame  la  marquise  de  Pompadour. 
Il  étoit  question  de  lui  ôter  la  marine,  mais  on  ne  vou- 
loit  pas  le  renvoyer  simplement-,  il  na  pas  perdu  au 
change,  il  reste  secrétaire  d'État;  et  pour  qu'il  ait  un 
droit  de  signature,  on  a  détaché  pour  lui  le  Roussillon, 
et  quatre  villes  comme  Soissons,  etc.,  ^  dont  avoit  été 
chargé  ci-devant  M.  le  comte  de  Sainl-Florentin  ;  car 
même  on  avoit  dit  d'abord  qu'on  lui  donnoit  le  départe- 
ment de  Paris ,  mais  M.  le  comte  de  Saint-Florentin  le 

1.  Les  miuistères,  sous  l'aiiciemie  rnonaichii;,  u'etaieut  point  distribués 
comme  de  nos  jours  par  atlributioiis  distinctes,  embrassant  chacune  tout  le 
royaume.  Chaque  ministre  avait  dans  son  ressort  dilTérentes  divisions  territo- 
riales et  diverses  spécialités.  Ainsi,  le  ministre  de  lu  jriierre  était  chargé  des 
postes,  et  il  avait  dans  sis  attributions  le  Dauphiné.  Le  ministre  des  Affaires 
étrangères  administrait  la  Guienne,  la  Normandie,  le  Berry  et  la  Champagne; 
et  le  ministre  de  la  maison  du  Roi,  le  Languedoc,  la  Provence,  la  Bretagne 
et  Paris.  Les  hôpitaui,  les  prisons,  les  épidémies,  le  commerce  de  terre  et 
l'agriculture  relevaient  du  contrôleur  général  des  ponts-et-chaussées.  —  Ce 
pèle-mèle  d'attributions  et  cet  enchevêtrement  géographique  expliquent  la 
phrase  de  notre  auteur  :  On  a  détaché,  pour  SI.  Kerryer,  le  Rousêillon 
el  quatre  villes. 


412  JOURNAL    DE   BARBIER. 

garde  toujours.  Ces  détails  ont  été  mis  depuis  dans  la 
Gazette. 

Les  secrétaires  du  Roi  et  les  officiers  du  sceau,  qui 
depuis  deux  ans  et  demi  étoient  accoutumés  à  travailler 
au  sceau  avec  le  Roi,  n'aimeront  pointée  changement. 

Le  Roi  a  donné  le  département  des  affaires  étrangères 
à  M.  le  comte  de  Clioiseul,  lieutenant  général  des  ar- 
mées du  Roi ,  cordon  bleu ,  cousin  de  M.  le  duc  de  Clioi- 
seul ,  et  qui  étoit  ambassadeur  à  Vienne. 

Le  Roi  a  donné  le  département  de  la  marine  à  M.  le 
duc  de  Choiseul,  qui  conserve  avec  cela  le  département 
du  ministère  de  la  guerre. 

il  n'y  a  jusqu'ici  aucun  changement  pour  la  place  de 
M.  le  comte  de  Saint-Florentin,  qui  est  toujours  mi- 
nistre pour  la  maison  du  Roi ,  pour  Paris  avec  un  grand 
département  de  province,  et  [nesque  tous  les  parlements 
du  royaume. 

On  dit  ici  une  nouvelle  qui  n'est  pas  dans  la  Gazette 
de  France,  que  M.  Pitt^,  premier  ministre  d'Angleterre, 
ennemi  de  la  France  et  fort  porté  pour  la  continuation 
de  la  guerre,  après  un  grand  conseil  à  Londres,  où  il  a 
proposé  de  déclarer  la  guerre  à  l'Espagne,  a  été  remer- 
cié et  renvoyé  par  le  roi  d'Angleterre;  on  en  lire  des 
espérances  pour  pouvoir  parvenir  à  la  paix. 

Cette  nouvelle  est  vraie.  11  est  dit  que  M.  Pilt  s'est 
retiré,  que  le  roi  a  donné  un  titre  de  baronne  à  sa 
femme.  Dans  un  conseil,  il  aurait  proposé  de  déclarer 
la  guerre  à  l'Espagne,  apparemment  à  cause  du  traité 

1.  l'Ut  (William),  premier  comte  Je  l'.hatham ,  l'un  des  plus  grands 
hommes  d'État  de  l'Angleterre,  né  à  Westminster  en  170S,  mort  en  1773. 
Membre  du  Parlement  en  17  33,  il  fut  nommé,  par  Georges  II,  vice-trésorier 
d'Irlande,  puis  conseiller  privé  et  payeur  général  des  troupes.  Il  se  démit  de 
tous  ses  emplois  en  175  5,  afin  de  combattre  librement  des  actes  qu'il  désap- 
prouvait, rentra  au  pouvoir  en  17j6  avec  le  titre  de  secrétaire  d'Etat,  et  fut, 
peu  de  mois  après,  placé  à  la  tête  du  ministère.  Ce  fut  alors  que  commença 
la  glorieuse  période,  dite  adviinistralion  de  Pilt. 

BotlLLBT. 


OCTOBRE    1761.  413 

d'alliance  dont  on  a  parlé  avec  la  France.  Tous  les 
autres  membres  du  conseil  d'Etat  se  sont  opposés  à  cet 
avis,  ce  qui  a  dclerminc  M.  Pilt  à  demander  à  se  reti- 
rer, et  M.  d'Égremont  a  été  nommé  par  le  roi  d'Angle- 
terre à  sa  place  de  ministre  des  alFaires  étrangères. 

On  a  non-seulement  imprimé  au  Louvre,  mais  vendu 
publiquement  un  manifeste  du  roi  de  France,  signé  du 
duc  de  Choiseul ,  qui  contient  tous  les  détails  des  négo- 
ciations pour  la  paix ,  avec  les  mémoires  respectifs  de 
M.  Pitt,  de  M.  de  Cboiseul ,  et  les  lettres  de  M.  Stanley, 
qui  étoit  ici,  et  de  M.  deBussy,  qui  étoit  en  Angleterre. 
Tout  est  à  découvert  par  ce  manifeste,  qui  justifie  l'en- 
vie que  le  roi  de  France  avoit  de  faire  la  paix;  car  le 
Roi  abandonnoit  toutes  ses  possessions  en  Améri(jue,  en 
Afrique  et  en  Asie.  Il  consentoit  même  à  la  démolition 
de  Dunkerque,  ce  qui  étoit  bien  Innniliant.  Les  condi- 
tions de  l'Angleterre  et  de  M.  Pitt  étoicnt  entortillées, 
et  d'un  ton  insolent  à  ne  pouvoir  pas  s'accommoder. 

Il  est  certain  que  les  supérieurs  des  trois  lUiiisons 
de  jésuites  de  Paris  ont  passé,  à  la  fin  de  ce  mois,  une 
déclaration  authentique  devant  deux  notaires,  qui  con- 
tient des  protestations  de  leur  soumission  et  de  leur  fidé- 
lité et  attachement  à  la  personne  du  Roi,  et  contre  tout 
ce  qu'on  leur  impute  dans  les  arrêts  du  Parlement.  On 
dit  qu'ils  en  ont  présenté  une  exposition  à  M.  le  Dau- 
phin pour  en  faire  usage  dans  le  conseil.  On  croit  (juo 
les  commissaires  du  Roi  travaillent  à  la  réformation  de 
leurs  statuts  pour  en  faire  de  nouveaux.  Ils  ont,  dit-on , 
cent  cinquante  iiensionnaires  dans  leur  collège,  et  une 
quinzaine  d'externes. 

On  verra  dans  peu  ce  que  tout  ceci  deviendra.  Il  est 
à  craindre  que  le  Parlement  ne  se  soit  engagé  dans  un 
projet  difficile,  et  que  cela  n'occasionne  des  troubles. 


35. 


414  JOURNAL  DE  BARBIER. 

Wovonibre» 

Nouvelles  diverses  et  bruits  de  Paris.  —  Les  livres  du  père  Mariana.  — 
Petite  poste  établie  à  Paris.  —  Réforme  des  enseignes.  —  Rentrée  du 
Parlement.  —  Nouveaux  débats  au  sujet  du  formulaire.  —  Refus  de  sacre- 
ments. —  Mémoire  des  évêques  au  sujet  des  jésuites. 

Le  Roi  continue  toujours  ses  voyages.  Il  est  parti  lundi 
2  de  ce  mois,  pour  son  dernier  voyage  de  Fontainebleau, 
La  famiUle  royale  y  va  le  6  jusqu'au  lundi  9.  Le  Roi 
fera  la  Saint-Martin  le  11,  à  Choisy,  et  reviendra  le 
jeudi  12,  à  Versailles. 

La  maison  du  Roi ,  tant  cavalerie  qu'infanterie,  sera 
de  retour  à  Paris  avant  le  20  de  ce  mois.  La  gendarme- 
rie reste,  dit-on ,  en  Allemagne. 

On  parle  depuis  quelques  jours  de  faire  un  surinten- 
dant des  finances,  et  on  nomme  M.  le  duc  de  Choi- 
seul;  si  cela  étoit,  il  seroit  premier  ministre  sans  titre. 
Cette  nouvelle  place  seroit  encore  une  charge  pour 
l'État. 

Le  Roi  a  pris  le  deuil  le  11,  pour  dix  jours,  pour  le 
Margrave  de  Bade-Baden,  proche  parent  de  madame 
la  Dauphine,  ainsi  que  de  M.  le  duc  d'Orléans. 

Deux  jours  après  la  rentrée  du  Parlement,  on  a  vendu 
chez  Simon ,  imprimeur,  un  cahier  in-quarto  de  ce  qui 
a  été  rapporté  aux  Chambres  assemblées,  tant  par  un 
conseiller,  qui  est  M.  l'abbé  Chauvelin,  que  par  MM.  les 
gens  du  Roi,  aux  mois  d'avril  et  de  juillet  derniers,  au 
sujet  des  constitutions  des  jésuites  et  de  leur  doctrine, 
et  en  même  temps  un  extrait  des  assertions  qui  sont 
dans  les  anciens  livres  des  jésuites,  surtout  sur  le  tyran- 
nicide,  et  à  l'occasion  de  quoi  sont  intervenus  les  deux 
arrêts  du  6  août  contre  ces  Pères. 

Le  Parlement,  comme  l'on  voit,  suit  son  projet  en 
faveur  des  jansénistes,  et  pour  indisposer  de  plus  en  plus 
le  public  contre  la  société  de  Jésus.  On  peut  dire  que, 
cependant,  il  auroit  été  plus  prudent  de  ne  pas  mettre 
sous  les  yeux  du  public  un  extrait  de  l'ouvrage  du  père 


NOVEMBRE    1701.  415 

Mariana',  jésuite  espagnol,  fait  en  1603  par  ordre  du 
roi  d'Espagne,  sur  la  question  de  savoir  s'il  est  permis 
de  tuer  un  roi  tyran,  d'autant  que  peu  de  gens  s'avi- 
seront d'aller  lire  Mariana  dans  quelque  bibliothèque,  et 
que  de  pareilles  questions  sont  toujours  dangereuses  à 
donner  au  peuple  par  une  traduction  Françoise;  il 
semble  qu'on  ne  cherche  qu'à  alTecter  et  indisposer  le 
public,  surtout  dans  les  circonstances  d'une  guerre  qui 
est  très-coûteuse  et  très-onéreuse  au  peuple,  et  qui  durera 
peut-être  encore  quelque  temps,  suivant  les  apparences. 
On  a  établi  depuis  un  an,  dans  Paris,  une  petite  poste 
pour  la  correspondance  de  lettres.  Auparavant,  ceux 
qui  n'avoient  point  de  domestiques  se  servoient  de 
petits  Savoyards  qui  étoicnt  dans  les  rues,  pour  s'écrire 
les  uns  aux  autres.  On  croyoit  d'abord  que  cela  ne  se 
soutiendroit  pas,  mais  cet  établissement  est  tellement 
perfectionné  par  M.  de  Chamousset,  ci-devant  maître 
<les  Comptes,  qui  en  est  l'inventeur,  qui  fait  répandre 
des  avis  au  public,  imprimés,  que  l'usage  en  est  très- 
commun  et  très-commode,  et  cela  pour  les  grands 
comme  pour  les  petits.  11  n'en  coûte  que  deux  sols  pour 
faire  tenir  une  lettre  dans  Paris,  et  trois  sols  dans  tous 
♦les  villages  autour  de  Paris,  où  il  n'y  a  point  de  grande 
poste.  Il  n'en  coûte  rien  à  celui  qui  reçoit  la  lettre.  On 
a  des  réponses  le  matin  et  l'après-diner.  Il  y  a  plus  de 
deux  cents  hommes  employés  pour  recevoir  les  lettres  et 
les  porter.  Pour  deux  sols,  on  se  dispense  d'envoyer  son 
domestique  au  bout  de  Paris  et  de  s'en  priver.  Il  y  a  un 
grand  ordre  pour  l'exécution. 

l.  Mariaua  (Jean),  célèbre  jésuite,  iié  à  Tal.ivera  en  1537,  mort  à  Tolède 
en  1624,  enseigna  la  tliéulogie  à  Rome,  puis  à  Paris  (1569),  et  se  relira,  ea 
1574,  dans  la  maison  dts  jésuites,  où  il  composa  une  Histoire  d'Espagne, 
'jui  jouit  d'une  grande  réputation  ;  un  traité  célèbre  :  De  rege  el  régis  ins- 
lilulione,  1599,  in-4°,  où  il  examine  si  Ton  peut  tuer  un  tyran  et  se  décide 
pour  l'affirmative.  L'assassinat  de  Henri  IV  donna  à  cet  ouvrage  une  célébrité 
qu'il  ne  méritait  pas,  et  qu'il  n'aurait  jamais  eue  sans  ce  funeste  événement. 
Il  fut  déféré  au  Parlement  «t  condamné  au  feu  par  arrêt  du  8  juin  1610, 


416  JOURNAL  DE  BARBIER. 

Police  dans  Paris.  Le  bureau  de  la  voirie  de  Paris  a 
obtenu  une  ordonnance  des  trésoriers  de  France,  pour 
l'aire  réformer  toutes  les  enseignes ,  qui  sont  en  très- 
grand  nombre  dans  Paris,  de  manière  qu'elles  soient  à 
quinze  pieds  de  liauteur  du  pavé  des  rues,  et  qu'elles 
n'excèdent  les  murs  des  maisons  que  de  deux  ou  trois 
pieds,  surtout  dans  les  rues  larges,  sous  prétexte  qu'elles 
seront  moins  exposées  à  se  détacher  dans  les  grands 
vents  et  qu'elles  incommoderont  moins  les  fenêtres 
voisines,  mais  aussi  peut-être  pour  quelques  raisons  de 
droits  et  de  profits. 

Les  six  corps  des  marchands  de  Paris  se  sont  assem- 
blés d'office,  ont  fait  un  Mémoire  sur  la  dépense  que 
cela  occasionneroit  aux  gens  à  enseignes,  sur  la  difficulté 
de  mettre  tout  cela  de  niveau  par  l'inégalité  des  ensei- 
gnes et  autres  raisons  ;  ils  ont  présenté  un  Mémoire  à 
M.  le  lieutenant  général,  de  qui  ils  ont  obtenu  la  per- 
mission verbale  de  supprimer  toutes  les  enseignes  sail- 
lantes et  de  les  appliquer  en  tableau  sur  le  mur,  dans 
les  trumeaux  des  croisées,  ce  qui  offusquera  encore  moins 
les  fenêtres  du  premier  étage  et  la  lumière  des  lanternes 
le  soir;  toutes  les  autres  communautés  qui  ne  sont  point 
des  six  corps  sont  obligées  de  se  conformer  à  ces  arran- 
gements. En  sorte  que,  sans  ordonnance  de  police  pu- 
bliée ni  affichée,  depuis  un  mois  on  ne  voit  que  des 
échelles  dans  les  rues  à  boutiques,  pour  ôter  les  ensei- 
gnes et  les  mettre  en  placard,  et,  pour  éviter  la  confu- 
sion, chaque  corps  et  communauté  fait  faire  à  son  tour 
cette  opération;  cela  ne  sera  plus  si  commode  pour  dé- 
cou  vrir  l'enseigne  de  la  boutique  que  l'on  cherchera,  mais 
cela  aura  un  coup  d'oeil  plus  uniforme  dans  toutes  les  rues. 
En  tout  cas,  cela  fera  rei)entir  le  bureau  de  la  voirie  de  la 
réforme  qu'il  vouloit  imaginer,  par  la  perte  des  droits 
que  lui  produisoient  les  changements  et  embellisements 
continuels  que  l'on  faisoit  aux  enseignes.  Voici  une  nou- 
veauté à  ce  qui  se  praliquoil  de  tout  temps  dans  Paris. 


NOVEMBRE    t7Gl.  417 

Le  Parlement  est  rentré  entièrement  le  23  de  ce  mois, 
lundi.  Le  Roi  avoit  dit  qu'il  lui  fcroit  savoir  ses  inten- 
tions après  la  rentrée  par  rapport  à  l'afîaire  des  jésuites; 
on  dit  que  les  commissaires  du  Roi  ont  travaillé  sur  les 
statuts,  qu'il  y  a  eu  des  comités  chez  M.  le  chancelier, 
et  môme  qu'il  y  a  eu  un  Conseil  des  dépêches  à  ce  sujet, 
mais  il  n'a  encore  rien  transpiré. 

Au  surplus,  en  attendant,  il  y  a  de  nouvelles  affaires 
sur  le  lapis.  Il  a  été  question  d'élire  ces  jours  passés  une 
supérieure  ou  une  prieure  drms  le  couvent  des  Ursu- 
lines  de  Sainl-Cloud  ;  M.  l'archevêque  de  Paris  y  a  en- 
voyé des  ecclésiastiques,  grands  vicaires  et  autres,  pour 
(aire  cette  besogne,  mais  en  même  temps  et  préalable- 
ment, ces  messieurs  ont  proposé  aux  religieuses  de  signer 
le  formulaire  et  la  condamnation  des  cinq  propositions 
des  jansénistes  et  de  celles  du  Père  Quesnel,  le  tout  par 
rapport  à  la  bulle  Unigenitns. 

Ces  bonnes  dames  ont  répondu  qu'elles  étoient  sou- 
mises à  l'Église,  qu'elles  croyoient  tout  ce  qui  est  ren- 
fermé dans  le  Credo,  mais  qu'elles  ignoroicnt  les  pré- 
tendues propositions  et  ont  refusé  de  signer. 

Celte  petite  conlestation  s'est  répandue.  Le  mercredi 
25,  à  l'assemblée  des  Chambres  pour  les  mercuriales,  un 
conseiller  a  dénoncé  la  démarche  de  ces  députés  de 
M.  l'archevêque;  cela  a  paru  grave;  on  a  délibéré;  la 
Cour  a  commis  M.  l'abbé  Terray,  conseiller  de  Grand'- 
Chambre,  pour  se  transporter  à  Saint-Cloud  et  faire  in- 
formation, ce  qu'il  a  fait,  et  l'examen  de  celte  aiïairo 
est  remis  à  maidi  l^"^  décembre. 

Seconde  affaire.  Avant  la  rentrée,  une  vieille  lille, 
gouvernante  ou  sœur  d'un  vieux  prêtre  janséniste,  est 
tombée  malade  sur  la  paroisse  de  Saint-Médard  et  a  fait 
demander  les  sacrements;  elle  étoit  numie  d'un  billet 
de  confession,  on  ne  dit  point  par  (pii  signé.  Le  vicaire 
de  Saint-Médard  s'y  est  trans[)orté,  a  parlé  et  a  refusé 
les  sacrcmenls;  on  dit  même  qu'il  a  signé  son  refus  et  a 


418  JOURNAL   DE   BARBIER. 

ajouté  :  par  ordre  de  M.  C archevêque  de  Paris,  qu'il 
avoit  apparemment  informé  du  fait,  attendu  que  cela 
est  toujours  précédé  de  sommations.  Cela  a  transpiré  : 
quelque  conseiller  au  Châtelet,  attentif  à  ces  objets  de 
scandale,  a  fait  assembler  la  compagnie  et  a  dénoncé  le 
fait;  il  a  été  apparemment  informé,  et  sur  ce,  la  com- 
pagnie a  décrété  de  prise  de  corps  le  curé  et  le  vicaire 
de  Sainl-Médard,  que  l'on  a  arrêtés  et  conduits  dans  les 
prisons  du  Châtelet,  la  nuit  du  mardi  au  mercredi  25  de 
ce  mois;  on  dit  cependant  que  l'on  a  relâché  le  curé, 
qui  a  déclaré  qu'il  ne  savoit  pas  seulement  qu'il  eût  été 
demandé  des  sacrements^;  mais  le  vicaire  est  dans  les 
prisons,  et  c'est  le  premier  qui  ail  été  arrêté  réellement 
de  fait  depuis  toutes  ces  disputes. 

L'officialité  de  ParLs  a  réclamé  l'affaire  de  ce  vicaire,  qui 
est  à  présent  dans  les  prisons  de  l'offleialité,  et  l'instruc- 
tion doit  se  faire  conjointement  par  les  juges  de  l'offi- 
cialité et  ceux  du  Châtelet  ;  après  quoi  chaque  tribunal 
jugera  séparément. 

L'affaire  des  jésuites  est  plus  grave.  Avant  la  rentrée 
du  Parlement,  il  y  a  eu  un  mémoire  signé  de  quarante 
ou  quarante-deux  évêques,  présenté  à  M.  le  Dauphin 
par  quelque  évêque  et  M.  le  duc  de  La  Vauguyon,  gou- 
verneur des  enfants  de  France,  au  sujet  des  deux  arrêts 
(lu  Parlement  du  mois  d'août  dernier  contre  les  jésuites, 
pur  lequel  les  évêques,  c'est-à-dire  le  clergé  de  France, 
demandent  à  avoir  communication  des  statuts  des  jé- 
suites pour  les  examiner,  ensemble  des  projets  que  l'on 
pourra  avoir  en  conséquence. 

Dans  ce  mémoire,  il  est  dit  que  la  Société  des  jésuites 
a  été  de  tout  temps  la  plus  utile  au  bien  de  la  religion 
et  pour  le  maintien  de  l'autorité  souveraine,  et  qu'il  ne 
convient  pas  de  l'abandonner  à  l'animosité  des  Parle- 
ments, qui  n'agissent  que  par  esprit  de  parti.  Les  Par- 

1 .  D'autres  disent  qu'il  a  été  décrété  et  qu'il  s'est  caché. 

[Noie  de  Barbier.) 


DÉCEMBRE   1761.  419 

lements  sont  un  peu  attaqués  dans  ce  Mémoire,  cela  est 
certain. 

Ce  mémoire  a  été  présenté  au  Roi  par  M.  le  Dauphin. 
11  y  a  eu  à  ce  sujet  des  comités  chez  M.  le  chancelier  et 
ensuite  au  Conseil  des  dépêches  sur  cet  objet,  où  M.  le 
Dauphin  et  M.  le  chancelier  ont  parlé  pour  les  jésuites; 
mais  M.  le  duc  de  Choiseul  a  observé  que  cette  affaire 
étoit  très-délicate;  que  les  statuts  de  cette  Société, 
qui  sont  singuliers,  avoient  été  inconnus  jusqu'à  présent 
et  étoient  maintenant  connus  de  toutes  les  nations  ;  ce 
qui  demandoit  de  la  part  du  gouvernement  beaucoup  de 
circonspection.  On  croit  que  M.  le  duc  de  Choiseul  est 
porté  à  soutenir  les  Parlements.  On  dit  que  le  résultat 
de  ce  Conseil  a  été  de  permettre  aux  évoques  qui  sont 
ici  à  Paris  de  s'assembler  chez  M.  le  cardinal  de  Luynes 
sur  cette  affaire  ^. 

L'intérêt  du  clergé,  qui  depuis  un  temps  a  tant  de 
griefs  contre  le  Parlement  de  Paris  et  les  autres,  est  de 
se  joindre  aux  jésuites  et  de  profiter  de  cette  discussion 
en  faisant  valoir  l'entreprise  à  cet  égard  du  Parlement 
sur  l'autorité  royale,  qui  est  le  point  le  plus  délicat  de 
celte  affaire. 

On  dit  d'un  autre  côté  que  le  Parlement  est  dans  le 
dessein  de  porter  les  choses  à  la  dernière  extrémité,  ce 
qui  fait  craindre  aux  gens  sages  que  cette  année  ne  soit 
très- orageuse. 

Décembre. 

Enregistrement  îles  lettres  du  garde  des  sceaux.  —  Décrets  de  prise  de  corps 
contre  divers  ecclésiastiques.  —  L'abbé  de  Marsiliy.  —  Emprunt  de  qua- 
rante millions.  —  Renouvellement  du  bail  des  fermes  générales.  —  l'ro- 
molion  de  cardinaux  français.  —  La  noblesse  et  le  clergé  donnent  au  Roi 
un  vaisseau  de  soixante-qualorze  canons.  —  Dons  patriotiques.  —  Le 
vaisseau  le  Citoyen.  —  la  Ferme  et  l'Utile.  —  Les  vaisseaux  des  six 

l.  Il  y  a  six  archevêques  et  six  é\cques  qui  s'y  assemblent  presque  tous 
les  jours.  Le  Roi  a  demandé  leur  avis  pour  la  tin  du  mois  de  décembre  ;  et 
4ue  les  commissaires  du  Conseil  du  roi  leur  remettraient  leurs  observation» 
s.liu  de  les  aider  dans  leur  opération.  {yole  de  Jiarbier.) 


420  JOURNAl,  DE  CARBIER. 

corps  lie  marchands  et  autres.  —  Le  pacte  de  famille.  —  Avis  des  évéquei 
sur  la  Société  Je  Jésus.  —  Les  jeunes  filles  du  l'arc-aux-Gcrfs.  —  Made- 
moiselle de  Romans. 

Du  mardi  1"  décembre,  assemblée  des  Chambres.  Ou 
a  d'abord  enregistré  les  lettres  de  garde  des  sceaux  de 
M.  Berryer,  aux  mêmes  conditions  que  celles  de  M.  de 
Machault  en  1750,  c'est-à  dire  de  n'avoir  aucune  inspec- 
tion sur  ce  qui  concerne  l'administration  de  la  justice. 
Lorsque  après  la  mort  de  M.  d'Aguesseau  on  a  divisé  la 
place  de  chancelier  pour  M.  de  Lamoignon,  et  celle  de 
garde  des  sceaux  pour  M.  de  Machault,  on  a  séparé  les 
matières  qui  devaient  regarder  les  fonctions  des  deux 
places. 

Après  cet  enregistrement,  on  a  rapporté  à  la  Cour  le 
procès-verbal  d'information  faite  par  M.  l'abbé  Terray^ 
chez  les  Ursulines  de  Saint-Cloud  ;  l'assemblée  n'a  pas 
duré  longtemps,  quoique  la  chose  ait  été  prise  au 
grave. 

Arrêt  qui  a  décrété  de  prise  de  corps  l'abbé  de  15re- 
mont,  chanoine  de  Notre-Dame  et  grand  vicaire  de 
M.  l'archevêque  de  Paris,  par  lui  député,  et  l'abbé  de 
Bissy,  un  des  confesseurs  de  cette  maison,  et  peut-être 
aussi  grand  vicaire.  A  l'égard  de  l'abbé  de  Bremont,  c'est 
un  homme  de  lettres  qui  éloit  chanoine  à  Chartres,  et 
que  M.  l'archevêque  a  atlii^é  auprès  de  lui;  il  n'en  faut 
pas  davantage  pour  le  discréditer  dans  Paris. 

En  outre,  l'arrêt  décrète  d'ajournement  personnel 
l'abbé  de  Marcilly,  ancien  docteur  de  Sorltonne  et  supé- 

1.  Terray  (l'abbé  Joseph-Marie),  né  en  171a,  dans  le  Forez,  mort  en  1778. 
Conseiller-clerc  au  Parlement,  il  plut  fort  à  madame  de  l'ompadour  en  im- 
prouvant ses  collègues,  qui  tous,  excepté  lui,  avaient  donné  leur  démission, 
et  en  travaillant  à  la  ruine  des  jésuites,  prit  part  à  l'arrêt  du  Conseil  de 
1764,  et  parvint,  en  1769,  au  contrôle  des  finances.  Louis  XV  le  fit  infei:- 
dant  général  des  bâtiments  et  directeur  des  Beaux-Arts.  On  a,  sous  le  nom  de 
ce  ministre,  des  Mémoires  rédigés  par  Coquereau.  Londres,  1770,  1  vol. 

BoLlLt.ET. 

Voir,  sur  l'abbé  Terray,  M.  de  Tocqucvillc,  lliit.  <tu  rhyne  de  fouis  .ÏJ', 
t.  II,  p.  3S8. 


nÊCEMRRE  1761.  4-21 

rieur  de  celte  maison  desUrsulines;  c'étoit  un  des  deux 
confesseurs  du  misérable  el  fanatique  Damiens,  et  l'abbé 
de  Cussac,  confesseur  aussi,  dit-on,  de  cette  maison;  il 
est,  dit-on,  parent  de  M.  rarchevêque. 

Il  est  à  présumer  que  ces  quatre  décrétés,  sur  la 
nouvelle  de  cet  arrêt,  se  seront  absentés.  Tout  ceci 
ne  peut  avoir  que  de  mauvaises  suites;  on  dit  que  les 
religieuses  ursulines  sont  partagées  et  que  la  moitié  a 
signé. 

On  dit  aussi  que  M.  l'official  a  eu  quelques  paroles 
avec  M.  l'archevêque,  au  sujet  de  l'aflairc  du  vicaire  de 
Saint-Médard,  et  qu'il  lui  a  remis  sa  commission.  Si  cela 
est ,  cela  retardera  l'affaire  de  ce  vicaire ,  qui  restera 
longtemps  en  prison;  peut-cire  les  juges  sont-ils  fâchés 
qu'il  se  soit  laissé  prendre  comme  un  sot,  en  disant  qu'il 
avoit  cru  que  ce  qui  lui  avoil  été  signifié  n'étoit  qu'un 
décret  d'assigné  pour  être  ouï,  parce  que  le  jugement 
par  contumace  suffit  pour  conserver  le  droit  sur  les  ec- 
clésiastiques et  est  moins  sujet  à  révolution  que  l'exé- 
cution personnelle. 

Il  s'agit  de  savoir  à  présent  ce  que  les  évêques,  qui 
doivent  "s'assembler  chez  le  cardinal  du  Luynes,  régle- 
ront par  rapport  aux  statuts  des  jésuites. 

Du  vendredi  5  de  ce  mois,  assemblée. 

On  a  enregistre  un  édit,  pour  un  emprunt  de  quarante 
millions,  en  rentes  viagères,  savoir  :  A  dix  pour  cent  sur 
une  tête,  et  à  huit  pour  cent  sur  deux  têtes  sans  distinc- 
tion d'âge;  l'enregistrement  est  pur  et  simple,  sans 
aucune  restriction  :  et  une  déclaration  pour  la  proroga- 
tion de  l'impôt  des  quatre  sols  pour  livre  sur  des  droits 
des  fermes  pour  six  années.  Il  est  simplement  dit  que 
le  Roi  sera  supplié  de  supprimer  ces  droits,  conformé- 
ment à  ses  intentions,  quand  les  circonstances  le  per- 
mettront. Voici  une  grande  soumission  qui  demande 
quasi  qu'on  laisse  du  moins  agir  contre  les  jésuites. 

On  a  aussi  renouvelé  en  Cour,  c'est-à-dire  le  contrô- 


VII. 


30 


422  JOURNAL   DE   BARBIER. 

leur  général  des  finances,  le  bail  des  fermes  générales 
sur  le  pied  de  douze  millions  d'augmentation  par  an;  le 
ministère  a  menace  de  faire  retirer  les  sous-fermes;  mais 
au  moyen  de  cette  augmentation  dont  sont  convenus  les 
soixante  fermiers  généraux  les  choses  restent  dans  le 
même  état. 

Nous  avons  trois  cardinaux  françois  par  la  dernière 
promotion  :  le  prince  Constantin  de  la  maison  de  Rohan- 
Guéménée,  évêque  de  Strasbourg,  à  la  nomination  du 
roi  de  Pologne,  électeur  de  Saxe;  M.  deCboiseul,  arche- 
vêque de  Besançon,  de  celle  du  chevalier  de  Saint-Geor- 
ges à  Rome;  et  M.  de  Rochechouart,  évêque  de  Laon, 
notre  ambassadeur  actuel  à  Rome,  de  celle  du  roi  de 
France. 

Il  est  dit  dans  la  Gazette  de  France  du  5  de  ce  mois, 
que  M.  l'archevêque  de  Strasbourg,  grand  aumônier  de 
France,  président  des  États  de  Languedoc,  a  fait  un 
beau  discours  sur  l'envie  que  le  Roi  a  eu  de  faire  la  paix, 
et  du  besoin  qu'il  a  de  secours  pour  soutenir  une  guerre 
juste.  Ce  discours  est  tout  au  long  dans  la  gazette  ;  qu'en 
conséquence,  le  clergé  et  la  noblesse,  d'une  voix  una- 
nime, se  sont  engagés  de  fournir  au  Roi  un  vaisseau  de 
soixante-quatorze  pièces  de  canon;  que  le  tiers-état  a 
prétendu  devoir  avoir  droit  à  ce  don,  ne  cédant  rien  en 
zèle  aux  deux  autres;  mais  il  paroît  que  les  deux  pre- 
miers veulent  en  avoir  l'honneur.  Si  cette  gazette  pou- 
voit  faire  sensation  dans  les  autres  États,  et  même  dans 
les  autres  provinces,  et  piquer  les  peuples  de  générosité, 
cela  pourroit  servir  en  peu  de  temps  au  rétablissement 
de  la  marine  de  France. 

Cette  gazette  a  fait  son  effet  déjà,  car  dans  celle  du 
12  de  ce  mois,  il  est  dit  que  MM.  de  Montmartel  et  de  La 
Borde,  banquiers  du  Roi,  M.  de  Pange  et  de  Boulogne, 
trésoriers  de  l'extraordinaire  des  guerres,  Michel  et  Le- 
maître,  trésoriers  de  l'artillerie  et  le  sieur  Marquel  de 
Bourgade  pour  la  compagnie  des  vivres,  ont  fait  leur 


DÉCEMBRE    1761.  423 

p.oumissiou  au  Roi,  pour  lui  fournir  un  vaisseau  de 
trente  pièces  de  canon,  auquel  le  Roi  a  donné  le  nom 
de  Citoyen;  que  les  receveurs  généraux  des  finances 
ont  fait  la  même  chose  pour  un  vaisseau  pareil  qui 
sera  nommé  le  Zélé,  et  que  les  fermiers  généraux  ont 
offert  une  somme  suffisante  pour  construire  un  vais- 
seau et  une  frégate  appelés  :  l'un,  la  Ferme,  et  l'autre, 

y  Utile''. 

Ainsi,  voilà  déjà  quatre  gros  vaisseaux  et  une  frégate 
d'assurés;  cela  n'en  restera  pas  là,  on  parle  des  six  corps 
des  marchands  de  Paris. 

Comme  il  y  a  toujours  des  plaisants,  on  dit  que  M.  l'ar- 
chevêque de  Paris  donnera  un  brûlot,  à  cause  de  son  en- 
têtement contre  les  jansénistes. 

On  parle  aussi  de  grands  changements  dans  la  maison 
du  Roi ,  dans  la  cavalerie  et  dans  d'autres  corps  de 
troupes  d'où  l'on  prétend  tirer  une  grande  épargne;  cela 
n'est  pas  encore  décidé  ni  annoncé. 

Les  Enquêtes  doivent  rentrer  au  Palais  lundi  prochain 
14  de  ce  mois.  On  verra  peut-être  aussi  du  nouveau  pour 
les  affaires  de  religion,  tant  contre  M.  l'archevêiiue  que 
contre  les  jésuites,  car  cela  leur  paroît  plus  intéressant 
que  les  propositions  de  paix  ou  les  constructions  de  vais- 
seaux. 

Par  la  gazette  du  19  de  ce  mois,  il  est  dit  que  le  corps 
de  ville,  c'est-à-dire  M.  le  prévôt  des  marchands,  éclie- 
vins  et  autres  officiers  de  ville,  se  sont  assemblés  et  ont 
arrêté  de  fournir  au  Roi,  pour  la  construction  d'un  vais- 
seau de  soixante-quatorze  pièces  de  canon;  il  y  est  dit 
aussi  que  M.  Berlin,  trésorier  des  parties  casuelles, 
homme  très-riche,  a  envoyé  à  M.  Boucot,  receveur  de 
la  ville,  une  somme  de  douze  mille  livres  pour  se 
joindre  à  celte  dépense  ;  et  on  invile  aussi  tous  les  par- 
ticuliers, qui  ne  font  partie  d'aucun  corps,  à  remettre 

1.  Les  Anglois  seront  suipiis  d'un  pareil  zèle  de  la  ualion,  surtout  si  cela 
cât  suivi  dans  les  proviuccs.  ['Sole  de  Barbier.) 


424  JOURNAL   DE    DARBIER. 

chez  M.  Boucot  ce  qu'ils  jugeront  à  propos,  pour  prendre 
part  à  cette  dépense  commune;  en  bon  François,  c'est 
une  quête,  dont  le  tronc  est  chez  M.  Boucot. 

11  y  est  dit  encore  que  les  gardes  en  charge  des  six 
corps  des  marchands  de  la  ville  de  Paris,  se  sont  assem- 
blés et  ont  fait  leur  soumission  à  M.  le  contrôleur  gé- 
néral, de  fournir  six  ou  sept  cent  mille  livres  pour  la 
construction  d'un  vaisseau  de  quatre-vingts  pièces  de 
canon.  Comme  les  six  corps  ne  sont  pas  également  nom- 
breux et  riches,  ils  ont  fait  une  répartition  pour  chacun 
des  six  corps,  et  dans  chaque  corps,  la  taxe  de  chaque 
particulier,  à  proportion  apparemment  de  la  capitation 
de  chaque  particulier. 

Outre  cela,  M.  le  contrôleur  général  a  fait  venir  chez 
lui  les  syndics  des  payeurs  de  rentes  de  la  ville,  qui  sont 
au  nombre  de  soixante-deux  environ,  et  dont  chaque 
charge  est  de  quatre  cent  mille  livres;  et  d'office,  ils  se 
sont  taxés  chacun  à  dix  mille  livres  pour  la  dépense  d'un 
vaisseau  ;  ce  qui  les  incommode  fort,  car  ils  n'avoient 
point  fait  d'olTres,  apparemment  avec  des  arrangements 
pour  le  payement. 

Par  la  gazette  du  26  de  ce  mois,  il  paroît  encore  des 
soumissions  pour  trois  vaisseaux,  sur  le  pied  de  six  cent 
mille  livres  chacun  :  l'nn  par  les  Élats  de  Bourgogne, 
l'ail  Ire  par  le  corps  des  commerçants  de  la  ville  de  Mar- 
seille, et  le  troisième  par  les  administrateurs  et  fermiers 
généraux  des  postes,  qui  ne  sont  environ  que  huit,  mais 
gens  fort  riches. 

Dans  cette  même  gazette,  on  a  donné  l'extrait  du 
traité  d'alliance,  conclu  au  mois  d'août  dernier  entre  le 
roi  de  France  et  le  roi  d'Espagne ,  appelé  pacte  de 
famille,  qui  embrasse  le  roi  de  France,  le  roi  d'Espagne, 
le  roi  de  Naples  et  le  duc  de  Parme,  tous  souverains  de 
la  maison  de  Bourbon,  qui  regarderont  comme  ennemis 
communs  tous  ceux  qui  attaqueront  aucun  d'eux,  pour 
la  garantie  respective  entre  eux  de  tous  les  États  qu'ils 


DÉCEMBRE    17Gi.  425 

se  trouveront  posséder  après  le  traité  de  paix  générale 
qui  se  fera  après  la  présente  guerre.  Il  n'y  a  point  dans 
ce  traité  aucune  déclaration  de  guerre,  quant  à  présent; 
il  est  dit  que  ledit  traité  sera  imprimé,  dans  la  suite,  en 
entier  et  rendu  public. 

Mais  on  dit  depuis  quelques  jours  que,  sur  le  refus 
fait  par  le  ministre  d'Espagne  de  communiquer  ce  traité 
à  l'ambassadeur  du  roi  d'Angleterre  en  Espagne ,  qu'il 
a  demandé  avec  beaucoup  de  hauteur,  cet  ambassadeur  ' 
a  déclaré  qu'il  avoit  ordre  du  Roi,  son  maître,  de  se" 
retirer  en  Angleterre.  f- 

Reste  à  savoir  s'il  s'est  passé  quelque  proposition  de 
la  part  de  l'Espagne  au  Portugal,  et  de  la  part  de  la 
France  vis-à-vis  des  Hollandois.  Si  cela  étoit,  on  croit 
que  cela  produiroit  la  paix  cet  hiver. 

L'assemblée  du  Parlement,  indiquée  pour  le  8  jan- 
vier 1762,  pour  l'appel  comme  d'abus  des  bulles  du 
pape  en  faveur  des  jésuites,  est,  dit-on,  remise  au  15 
janvier.  11  y  a  des  réponses  imprimées  anonymes ,  pour 
les  jésuites,  à  ce  que  le  Parlement  leur  a  opposé  sur  leurs 
statuts. 

L'assemblée  des  douze  évêques  chez  M.  le  cardinal 
de  Luynes  a,  dit-on,  fini  sa  besogne,  et  ils  doivent  donner 
leur  avis  au  Roi  à  la  fin  de  ce  mois;  mais,  quoiqu'ils  ne 
fussent  d'abord  que  douze,  ils  ont  associé  à  leur  travail 
tous  les  évêques  qui  étoient  à  Paris,  c'est-à-dire  au 
nombre  de  plus  de  cinquante,  qui  ont  de  même  donné 
leur  avis  sur  les  quatre  articles  qui  faisoient  l'objet  de 
leur  assemblée,  savoir  : 

1»  De  quelle  utilité  peuvent  être  les  jésuites  dans  le 
royaume  ? 

2»  Quel  est  l'enseignement  des  jésuites  sur  la  doctrine 
qui  concerne  la  sûreté  de  la  personne  des  rois,  et  sur  les 
quatre  articles  de  l'assemblée  du  clergé  de  1682? 

3»  S'ils  sont  soumis  aux  évêques  dans  les  diocèses 
desquels  ils  résident? 


426  JOURNAL    [lE   BARBIER. 

4"  Quelle  voie  l'on  pourroit  prendre  pour  modifier  en 
France  l'aulorilé  du  général  des  jésuites  ? 

On  a  dit  que  le  cardinal  de  Bernis  étoit  mort  dans 
l'abbaye  de  Saint-Médard  de  Soissons;  mais  cela  n'est 
pas  vrai. 

Il  y  a  une  nouvelle  histoire  en  Cour  : 
^  Le  Roi  continue  depuis  longtemps  à  avoir,  au  Parc- 
aux-Cerfs,  à  Versailles,  de  jeunes  et  jolies  filles  qu'il 
voit  les  unes  après  les  autres  et  qu'il  récompense  quand 
il  les  renvoie ,  soit  pour  les  marier,  soit  autrement. 
[  On  dit  que,  depuis  un  on  environ,  on  lui  a  fait  connoître 
une  fille  de  vingt-un  ans,  bien  faite,  très-jolie  sans  être 
une  beauté,  mais  bien  élevée  et  qui  a  beaucoup  d'esprit  ; 
elle  est  sœur  ou  nièce  d'une  madame  Vernier,  qui  loge 
dans  une  jolie  maison  sur  le  Palais-Royal,  et  qui  donne  à 
jouer  à  gens  comme  il  faut,  et  qu'elle  sort  d'une  très- 
bonne  famille  du  Dauphiné,  ayant  ses  parents  dans  le 
Parlement  de  Grenoble. 

La  demoiselle,  qui  s'appelle  mademoiselle  de  Romans, 
n'a  pas  voulu  aller  loger  au  Parc-aux-Cerfs ,  où  il  y 
avoit  eu  des  filles  de  basse  condition ,  et  elle  a  fait 
son  marché  d'une  autre  façon.  La  première  connois- 
sance  s'est  faite  dans  les  jardins  de  Marly.  Le  Roi  lui  a 
loué  une  maison  à  Auteuil,on  a  dit  depuis  à  Passy,  d'oii 
elle  se  rend  à  Versailles  dans  un  carrosse  à  six  chevaux 
qu'on  lui  envoie.  Le  Roi  a  continué  de  la  voir,  et  l'on 
dit  qu'elle  est  grosse.  Comme  elle  a  beaucoup  d'esprit, 
on  croit  que  cela  pourroit  inquiéter  madame  la  marquise 
de  Pompadour,  et  que  celle-ci  pourroit  peut-être  obtenir 
le  titre  de  maîtresse.  On  en  parle  depuis  longtemps  à 
Paris  ;  mais  comme  c'est  chose  indifférente  pour  l'État, 
il  n'y  a  rien  de  bien  éclairci  sur  ces  faits,  et  l'on  en 
parle  différemment. 

Il  y  a  quelque  chose  de  plus.  On  dit  dans  Paris  que, 
sentant  des  approches  de  douleurs  pour  accoucher,  elle 
s'est  rendue  à  Versailles  et  qu'elle  est  accouchée,  dans 


DÉCEMBRE    17G1.  427 

les  petits  appartements  ou  aux  environs  d'icenx,  d'un 
enfant  mâle;  qu'elle  a  déclaré  au  Roi  que  cet  enfant  lui 
étoit  trop  cher  pour  le  laisser  aller  en  nourrice,  et  qu'elle 
vouloit  le  nourrir  elle-même.  Cela  n'est  pas  maladroit. 
On  va  jusqu'à  dire  que  ce  prince  s'appellera  le  comte 
de  Blois  ou  le  comte  de  Gisors^;  d'autres,  que  le  Roi  a 
acheté,  pour  la  mère,  la  terre  d'Armenvilliers,  et  même 
que  six  nouveaux  fermiers  généraux  nommés  sont  char- 
gés de  lui  donner  un  pot-de-vin  pour  faire  sa  maison.  J 
Tout  ceci  s'éclaircira  dans  la  suite;  jusqu'ici  cela 
annonce  une  belle  fortune. 

1.  Mademoiselle  de  Romans  ayant  affiché  trop  hautement  ses  prétentions, 
se  vit  enlever  son  tils,  qui  fut  élevé  loin  d'elle  dans  l'ifînorance  de  sa  nais- 
sance. Cet  enfant,  dont  la  ressemblance  avec  Louis  XV  était  extraordinaire, 
et  que  sa  mère  parvint  à  retrouver  après  de  longues  recherches,  s'engagea 
dans  les  ordres  et  prit  dans  la  suite  le  nom  d'ahhc  de  Bourbon. 

De     I.A     VlLI.FGILLE. 

Les  jVémoircs  de  madame  Canipan  conlicniieiit  i|iifl(|ues  parlicularilés  sur 
mademoiselle  de  Romans. 


FIN    DU    SEPTIÈME    VOLUME. 


l'aris.  —  Imi.rimerio  de  l'.-A.  liOl  HDir.ll  ol  C"-,  30,  rue  Mazarine. 


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DC  Barbier,    Ed-nond  Jean 

133  Frangois 

B3  Chronique  de   la  rl.çence 

1857  et  du  règne  de  Louis  XV 

sér.7  (1718-1763)       1.   ^d.   complète 


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